II.2.2 Le désir des immigrés d'accéder
à la vérité
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En plus de l'expression d'un leadership, la
volonté de renouer avec le terroir se veut aussi quelques fois un moyen
pour les immigrés d'échapper au mensonge, de retrouver la
vérité qui, comme ils s'en rendent compte à leur
dépens, ne se trouve point dans cet "ailleurs". Dès lors que
l'immigré a compris qu'il y a une frontière entre le lieu
d'arrivée tel que pensé avant le départ et tel qu'il le
vit, il réalise enfin qu'il s'est laissé tromper. Certains
préfèrent entretenir ce mythe d'un ailleurs idyllique
auprès de leurs frères et amis vivant sur le continent, ce qui
fait dire à Gérard Keubeng que
L'Occident donne en effet une image que l'on
rapprocherait volontiers de celle qu'offraient les murs de la
citée des Dames [...] Parce qu'elle est le symbole de la
réussite de par son développement économique, offrant de
ce fait une aisance matérielle à ses habitants, la France [et
l'Occident en général] est pour de nombreux ressortissants
d'Afrique, le lieu où l'on ne manque de rien. (Op.cit., 113)
En réalité, s'il en est ainsi, c'est
aussi, et surtout, en partie à cause de ces immigrés qui refusent
de dire la vérité aux leurs. C'est à croire qu'entretenir
ce mensonge participe à assurer leur survie. En revanche, d'autres ne
supportent pas ce mensonge. Jende fait partie de cette catégorie. Il est
vrai que son épouse et lui ont eu la même image de
l'Amérique. Sauf qu'une fois la vérité découverte,
sa posture change. Sa volonté de retourner est ici un moyen
d'accéder à la vérité, de vivre loin du rêve.
À ce sujet, il dit : « Que ceux qui ont perdu la raison croient aux
mensonges et restent ici à jamais, en espérant que la situation
s'arrangera et qu'ils seront heureux un jour » (VVR
: 369). Quant à lui, il a retrouvé la
raison.
Maxime lui également n'accepte pas de vivre
dans la fourberie. Ce qui est particulier chez lui c'est que, à la
différence de Jende, il n'a jamais rêvé de «
l'Hexagone comme une sorte de paradis terrestre [...] il ne croyait pas au
paradis » (CAC : 50). Son arrivée dans ce
pays lui permet de conforter ce sentiment. Il sait que l'Occident n'est pas le
lieu de la félicité ; d'ailleurs,
S'il avait tenu à demeurer dans ce pays, cela
n'avait été que pour valoriser son diplôme, apprendre ce
qui n'était pas enseigné dans les salles de cours, ce qu'il
aurait besoin de savoir pour exercer convenablement son métier, une fois
retourné au pays. Il n'osait s'avouer qu'il était
également resté dans l'espoir de retrouver Thamar, même
s'il n'était plus certain de pouvoir la reconnaître.
(Ibid.)
Ainsi, deux choses motivent l'arrivée de Maxime
en Hexagone : poursuivre ses études et retrouver sa mère. C'est
ce qui explique qu'une fois ces deux objectifs atteints, il décide de
rentrer. S'il est vrai que cette décision intervient avant même
qu'il ne retrouve sa mère, ces retrouvailles constituent donc un plus
qui le motive davantage à fuir ce pays de mensonge. Lorsqu'il dit
à son frère « je m'envole pour le pays dans deux semaines
[...], je pourrai donc
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redevenir moi-même » (CAC : 61),
à savoir, retrouver son identité officielle et sa propre nature,
c'est-à-dire la dignité, la vérité, loin de ce pays
où tout est faux, ou tout est mensonge ; ce pays où l'on ment
pour vivre, pour survivre, où l'on ment pour exister.
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