II - Les fils de Germanicus, un héritage
détruit
a. Les frères oubliés
Puis je fis appeler les trois garçons devant
le Sénat : Néron, timide et mal à l'aise, mais affichant
une dignité dont je ne l'aurais jamais cru capable, Drusus, arrogant
mais en même temps boudeur, comme s'il me soupçonnait des pires
intentions, et Caius Caligula, ravagé de tics et incapable de rester
immobile...381
Évoquer les fils de Germanicus, c'est renvoyer
à la personnalité du plus connu d'entre eux : Caius, plus connu
aux yeux de la postérité sous le surnom enfantin « Caligula
». Mais l'on oublie trop souvent l'existence de ses deux
aînés qui, durant le règne de Tibère, ont
été plusieurs années les successeurs
présumés au trône. Ces deux personnalités, si elles
n'ont pas eu le temps de marquer l'Histoire de Rome par leurs victoires
militaires ou leurs prouesses politiques, jouent un rôle non
négligeable dans la postérité du règne de
Tibère.
Des fils de Germanicus, Néron était
l'aîné, le plus apte à prétendre à
l'héritage. Ainsi on le présente parfois comme le plus grand
allié d'Agrippine, tant car il sert ses ambitions de mère que par
sa farouche opposition à Tibère et Séjan. Toutefois, si
l'on reconnaît son intelligence et son éloquence, il reste aux
yeux des historiens un jeune homme sans expérience - au contraire de ses
ancêtres, il n'a jamais connu la guerre et il n'a pas eu à
mériter son hérédité382. Tibère
aurait voulu le retirer à l'influence de sa mère, peut-être
était-ce son intention quand il proposa de le marier à sa
petite-fille Julie - lui donnant une légitimité nouvelle dans la
succession383 -, se basant sur un précédent : celui de
l'adoption des Princes de la Jeunesse par Auguste, la volonté du prince
étant d'empêcher leur mère de les pervertir et de les
inciter à adopter ses propres tares morales384.
Du caractère véritable de Néron,
on ne sait que peu de chose. Il reste un mystère, au plaisir de la
fiction, qui peut l'utiliser comme elle le souhaite. Roger Caratini en fait un
personnage arrogant, faisant crier à ses affranchis qu'il était,
de droit, le petit-fils adoptif de Tibère et tenant des propos
si
381. Massie 1998, p. 232
382. Maranon 1956, p. 112-113
383. Il devenait alors l'héritier de Drusus
II et le présumé quatrième prince de Rome
384. Massie 1998, p. 240
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outranciers que les gens se détournaient de lui
et que le prince ne l'écoutait jamais parler385. Le
Néron du Rêve de Caligula est ainsi un personnage
très secondaire, car trop âgé pour partager les jeux du
narrateur, mais décrit comme jovial et aimable. Il est le seul membre de
la famille de Germanicus que Tibère apprécie dans ses
Mémoires : Néron était, dans son enfance, un
« délicieux » et « intelligent »
petit garçon et, en grandissant, devint une source de honte pour sa
mère et un héritier présomptif inoffensif pour le prince.
Il est présenté comme un homosexuel travesti, rappelant Julie par
sa « moue boudeuse », devenu inverti à la suite de
brimades de sa mère qui ne fut jamais satisfaite de lui. Tibère
se prend d'affection pour ce jeune homme : il énerve Agrippine, ce qui
le met en joie, ne démontre aucune arrogance - il ne le pourrait avec
son attitude, et, quelque part, lui rappelle sa propre enfance, lorsqu'il
voulait se faire remarquer par sa mère386.
Toujours dans ce roman, les préférences
sexuelles de Néron le décrédibilisent aux yeux de Rome.
Ainsi Tibère rapporte ses tentatives de séduction envers les
sénateurs, durant son adolescence, et même, un jour, il tenta
d'aguicher son propre oncle. Son jeune frère, Drusus III, ne lui porte
aucune affection et se plaît à se moquer de ce travesti. Ainsi, un
jour où il dîne avec sa mère et le prince, Tibère
demande à Agrippine si elle l'estime fautif dans le fait de ne pas
être reine :
- Reine ? Fit-elle, sans comprendre que je citais
Sophocle. Nous n'avons pas de reines à Rome. - Sauf mon cher
frère Néron, intervint Drusus.387
Car Drusus n'est pas aussi aimable que son frère.
Tibère le décrit comme un « pudibond hypocrite »,
héritage de son père, dénué du charme de Julie et
Antoine388. Rien ne lui est épargné : c'est un adepte
de la dissimulation (il parvient même à abuser Tibère -
pourtant doué dans ce domaine), est assoiffé de sang (il prend
autant de plaisir à voir les gladiateurs tomber que Germanicus en
ressentait devant les mutins se faisant justice389) et, comble
d'horreur, se fait le délateur de sa mère et de son frère,
tant par haine envers Néron que pour entrer dans les faveurs de
Tibère. En vain, car il s'est lui-même trahi par ses
crimes390. L'image est semblable dans la série The
Caesars, quand il tente de corrompre ses geôliers et les menace de
les mettre en pièces s'il ne libèrent pas immédiatement
« leur empereur » - un motif déjà utilisé pour
déprécier Postumus Agrippa. Maria Siliato, quant à elle,
présente un Drusus plus sympathique, un grand frère plongé
dans ses livres et témoignant d'une intelligence très
développée qu'il veut transmettre à Caius.
385. Caratini 2002, p. 240-241
386. Massie 1998, p. 227-228
387. Ibid. p. 241
388. Ibid., p. 228
389. Ibid., p. 249
390. Ibid, p. 272
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