2) La nostalgie et l'attachement aux traditions
d'Abdelbaki
Concernant Abdelbaki, nous essaierons d'expliquer son attitude
conservatrice par ses origines populaires. Issue d'une famille tunisienne assez
pauvre, son père aujourd'hui à la retraite était mineur et
sa mère s'occupait de la maison, il a comme ses frères et soeurs
très bien réussi scolairement171. Il est normalien de
l'école Normale de Tunis, a le capes de Lettres Modernes, mais a
raté l'agrégation de Lettres Modernes. Ayant terminé sa
scolarité à l'école Normale qui dure trois ans en Tunisie,
il a cependant renoncé à enseigner (la fin de la scolarité
à l'ENS coïncide avec le « don » du Capes que les
étudiants n'ont pas besoin de passer). Il est aujourd'hui en master 2
à l'Ens-lsh pour un an.
En ascension par rapport à son milieu familial, il
manifeste un très fort attachement aux traditions tant familiales que
tunisiennes. Il tient pour cruciale la différence entre les produits
algériens, marocains et tunisiens, marquant un point d'honneur à
consommer ce qui est tunisien (notamment les épices) et mieux encore ce
qui a été préparé par sa famille.
Les enquêtes sur les familles immigrées
marocaines172 montrent que les mères de familles et les
jeunes prennent de la distance vis à vis des pratiques dites «
marocaines », notamment par rapport à l'utilisation massive de
l'huile d'olive et de la harissa en défendant les vertus pour la
santé de l'occidentalisation des pratiques. Mais ces pratiques se
conjuguent avec l'affirmation (face à l'anthropologue française)
d'une continuité évidente avec le Maroc. Finalement et
malgré l'influence de la cuisine occidentale (qu'ils ne peuvent nier)
les parents estiment que leurs enfants mangent aussi comme eux, « ils
mangent comme au Maroc, les repas restent les mêmes» disent les
mères.
171 Ses deux frères aînés sont
ingénieurs, sa soeur est en licence de géographie.
172 Crenn, Chantal, « Modes de consommation des ouvriers
agricoles originaire du Maroc installés dans la région de Sainte
Foy-La-Grande en Libournais (Gironde) », Anthropology of food,
2001
Abdelbaki également défend la continuité
de ses pratiques alimentaires avec celles de la Tunisie : il a veillé
à amener beaucoup de produits avec lui de Tunisie : des épices
préparées dans sa famille, des piments, du poivre, de l'huile
d'olive faite par sa famille, des boites de tomate, de la harissa, du thon, de
la poudre d'amandes...et s'en est fait envoyer au milieu d'année de la
viande sacrifiée le jour du Grand Aïd. Il veille à respecter
la norme halal et ajoute des épices à tout ce qu'il mange. Il
cuisine exclusivement comme sa mère lui a rapidement appris, chaque plat
commence par la même préparation d'huile d'olive, d'oignon et de
piment, base à laquelle il ajoute la viande ou les légumes. La
différence majeure réside dans le fait qu'en Tunisie, il n'a
jamais cuisiné. Ainsi lorsqu'il affirme faire comme en Tunisie
« oui, ici c 'est pareil, je mange la même
chose. Ouais... c 'est une cuisine d 'étudiants mais je pourrais dire
que c 'est la même chose », il se réfère à
ce qu'il y mange mais non pas à ce qu'il y prépare. En France il
se fait le garant des traditions et des manières de préparer
qu'il a observé chez sa soeur et sa mère mais qu'il n'a jamais
pratiquées lui-même.
Chez lui, il baigne dans une socialisation familiale où
l'alimentation et les manières de faire sont très importantes :
elles font partie du patrimoine familial et tunisien. Ainsi il nous explique
avec détails la manière de préparer les mélanges
d'épices, les bocaux d'olive. On sent que c'est très important
pour lui et que les gestes sont garants de la qualité des mets.
Il est très regardant sur la manière de
préparer les plats, les kébabs achetés dans des
échoppes à Lyon, le couscous réalisé par sa
mère. Celui-ci doit être fait à la main dans un grand
couscoussier. Avec la main, on sépare les grains de couscous, on
détache les morceaux de viande et de légume. Le geste fait
beaucoup pour la préparation. Dans le documentaire de Néna
Baratier au titre évocateur Les Mains dans le plat173
l'importance des manières de faire, des techniques employées
est mise en exergue. Les plats africains se préparent à la main,
on trie, on mélange, on rince à la main, puis on mange avec ses
mains. Lui-même a reproduit les manière de faire de sa mère
en octobre lorsqu'il a préparé un couscous pour ses amis.
Si Abdelbaki manifeste cet attachement à la tradition,
c'est certainement en raison de l'importance de la famille chez lui. Pour
expliquer pourquoi sa mère lui a fait parvenir dans un colis de la
viande sacrifiée lors de la célébration du Grand Aïd
chez lui, il nous dit « tu sais ma mère elle m 'aime beaucoup,
je suis chouchouté ».
En venant en France il passe de la vie en famille à la
vie tout seul, il manque toutes les fêtes tunisiennes qui sont aussi
l'occasion de rassemblements familiaux ; par ailleurs il s'est brouillé
à Lyon avec le seul tunisien qu'il connaissait à propos de la
présidence de l'association des étrangers de l'Ens. Il a beaucoup
de connaissances de diverses nationalités, mais rencontre peu de
tunisiens. On sent que ce contexte relationnel est pour beaucoup dans son
attachement à la cuisine tunisienne.
Si avec Shumeï, nous avons remarqué que la
présence d'amis permettait de soutenir des habitudes culinaires
chinoises, avec Abdelbaki c'est l'absence d'amis et la nostalgie de la Tunisie
qui le conduisent à maintenir les traditions. Les travaux
réalisés sur les familles migrantes174 montrent
l'importance du groupe lors du processus de migration. Un des faits sociaux les
plus observés est le resserrement des liens familiaux dans le processus
d'insertion, un repli sur le groupe et ses traditions. La valeur communautaire
s'intensifie. C'est bien ce que nous observons avec Abdelbaki, l'ancrage sur
les normes du groupe est lié au dépaysement et à
l'appauvrissement du contexte relationnel.
173 Baratier, Néna, Les Mains dans le plat, Coll.
La cuisine des autres, Ethnologie Europe, MAB Films / France 3, 1995
174 Bahloul, J, « Nourritures Juives », Les Temps
modernes, 394 bis, 1979, p386-395
Briand, R et Perez, l, « Changement social et modes
alimentaires chez les réfugiés vietnamiens », Toulouse,
1980
Nous avons pu l'observer à de maintes reprises chez
nous, lorsqu'il était invité à manger par nos
colocataires. Lorsque Shumeï l'invite, il regarde avec circonspection ce
que la cuisinière ou le cuisinier prépare, veille à faire
ajouter des épices. Par exemple pour la fondue chinoise, qui est par
nature épicée, il propose d'en ajouter plus, de peur que ce ne
soit pas assez épicé. Il trie les ingrédients, laissant de
côté dans la fondue tout ce qui fait la spécificité
chinoise à savoir les champignons, le chou chinois. Il n'aime pas la
cuisine chinoise, trop distante de ses propres habitudes alimentaires et
culinaires. Les saveurs trop éloignées des saveurs tunisiennes
lui disconviennent, il laisse ses assiettes à moitié pleines.
Son attitude est différente lorsque c'est Giovanni ou
notre autre colocataire français qui prépare à manger, il
aime généralement les plats de pâtes au saumon, les
pâtes à la carbonara, les tartes à l'oignon, mais il manque
toujours selon lui quelque chose.
Lorsque c'est lui qui invite des amis à manger, il leur
prépare une soupe à la tomate et à l'oignon qui s'appelle
« chorba ». Abdelbaki peut la faire plus ou moins
épicée, la préparant pour d'autres, il n'arrive
généralement pas à doser convenablement les épices,
si bien que dès la seconde invitation, les amis savent qu'il faut lui
recommander de ne pas mettre trop d'épices, il en rajoute alors dans sa
portion.
L'ensemble de son attitude est cohérente.
Interrogé en entretien sur cet usage des épices, il rit admettant
« oui c 'est vrai, j 'en mets partout », il nous explique
leur fabrication chez lui, les épices achetées au marché
puis assemblées par sa mère. Il en a ramené quatre paquets
de 50g chacun en septembre, en février, il ne lui en reste plus qu'un,
déjà entamé. Il en a demandé à sa
mère dans le colis qu'elle lui prépare. Il précise «
je préfère que ce soient celles de ma mère, oui tu
peux en trouver ici, mais je sais pas, non c'est pas que...mais vraiment je
préfère les épices tunisiennes, y 'a pas les mêmes
choses non plus. Là c 'est ma mère qui achète sur le
marché et qui fait sécher à la maison sur les toits
»
Le marché de la Guillotière de Lyon est connu
pour être bien achalandé en produits maghrébins, mais
Abdelbaki n'y trouve pas son bonheur « j 'sais pas, y 'a pas ce que je
veux, c 'est pas des trucs tunisiens en fait, c 'est surtout marocain,
algérien. Là bas, j 'achète le piment (dont il fait une
très grande utilisation en plus des épices), j 'ai essayé
d 'acheter là bas de la harrissa, mais je sais pas, y 'a mettent des
trucs dedans des navets et des carottes chez nous y 'en a pas. »
Abdelbaki fait figure de puriste, il n'a pas tellement
confiance dans les produits qu'il peut acheter en France dans les
épiceries maghrébines ou sur les marchés, il
préfère utiliser les produits familiaux. On peut peut-être
rapporter cette attitude à ses origines populaires. Il apporte une
grande importance à la qualité des produits, à leur
origine, est méfiant par rapport à ce qui n'est pas naturel. Par
ailleurs il est peu enclin à la découverte de nouveaux produits.
Il a confiance en des valeurs sûres qu'il reproduit très souvent.
Il mange assez souvent la même chose et lorsqu'il reçoit il sert
invariablement « chorba ». On pourrait dire que les épices
sont pour lui un marqueur identitaire fort, il est attaché et fier de
manger (très !) épicé et pimenté.
Le sentiment de confort et de satisfaction associé
à sa nourriture familière est extrêmement important. Il
s'illustre dans ce que l'on appelle le conservatisme culinaire. Les groupes
d'immigrés, même après de nombreuses
générations, tendent à consommer et à
préférer encore la cuisine de leur pays d'origine, alors
même que la plupart des autres aspects de leur culture se sont
estompés. Même lorsque la cuisine de leur pays d'accueil est
acceptée dans la vie de tous les jours, dans certains cas, comme cela a
été démontré avec des Américains d'origine
italienne, la cuisine d'adoption et la cuisine d'origine ne sont pas
consommées au
cours d'un même repas, et le repas principal, à
savoir le déjeuner du dimanche, est consacré à la cuisine
de « là-bas »175.
Les études sur les migrants marocains176
(familles et étudiantes) ont montré que sont
généralement abandonnés l'huile d'olive, les plats trop
sucrés, tandis que le label halal est conservé. Les plats
familiaux sont révisés notamment chez les jeunes femmes en
conservant uniquement les épices et les légumes, un grand usage
de la cuisson vapeur est fait à la place de la friture des aliments. La
relation entretenue avec la Tunisie reste donc forte, et passe en particulier
par un lien avec certains plats typiques réservés pour les repas
entre amis, mais aussi par les modes de préparation et de cuisson qui
leur sont liés. « Les juifs originaires de Tunisie à
Belleville »177 cuisinent en France avec beaucoup moins
d'huile, de piment et de harissa. Les raisons invoquées pour ces
changements sont d'ordre médical (ulcères et troubles digestifs),
et climatique. Les jeunes préfèrent aux plats jugés trop
gras et pimentés des plats « aseptisés ». La relation
avec la Tunisie est largement entretenue et revendiquée pendant les
inter-repas, les moments de grignotage.
Dans son attachement à la cuisine maghrébine,
Abdelbaki se rapproche des enquêtés de M Padilla178 qui
ont un discours et une appréciation bien différente des plats
d'ici et de chez nous. Les discours sur cette double cuisine sont
intéressants. La cuisine « d'ici » est vue179 comme
blanche, fade, légère, simple, rapide mais pas très
savoureuse même si elle est plutôt bonne pour la santé. Face
à elle, les enquêtés de M Padilla jugent la cuisine du pays
épicée, lourde, compliquée, longue. Au contraire de la
cuisine française elle rassasie bien, mais n'est pas bonne pour la
santé.
Tout plat de riz, de pâtes, de petit pois... devient
pour lui tunisien à condition qu'on lui rajoute piments et
épices, les deux ingrédients nécessaires et pourrait-on
dire suffisant. A ce compte là, il ne semble pas y avoir de grande
spécificité de la cuisine tunisienne. Mais l'attitude d'Abdelbaki
est intéressante en ce qu'elle témoigne d'un réel souci de
préservation des saveurs auxquelles il est habitué. Son
goût est véritablement formé comme cela. Les épices
sont perçues comme l'élément magique transformant une
préparation banale et inconnue en plat mangeable et
comestible180. Cette cuisine orientale n'est pas celle que
pourraient préparer les femmes en Tunisie, mais elle est
constituée d'un orientalisme revisité en France. Abdelbaki, comme
les jeunes tunisiens informateurs de C Balland181
sélectionnent quelques produits typiquement orientaux à leurs
yeux et les additionnent parfois d'une façon qui peut paraître
abusive ou anarchique pour les cuisinières les plus âgées,
à tous les plats élaborés selon des recettes partiellement
orientales ou françaises.
Certaines pratiques sont par contre abandonnées parce
qu'il n'arrive pas à les placer dans son emploi du temps, ou parce qu'en
France la pratique ne trouve plus son sens. En Tunisie,
175 Goode, K. Curtis et J. Theophano, « Meal Formats,
Meal Cycles and Menu Negociation in the Maintenance of an Italian-American
Community », in Food in the Social Order, sous la direction de M. Douglas,
New York, Russel Sage, 1984, p 143-2 18
176 Crenn, Chantal, « Le Tajine à la "bouillie
bordelaise ». Transmission des manières de cuisiner dans les
familles des ouvriers agricoles immigrées dans le vignoble bordelais.
177 Christine Balland, « Enquête alimentaire sur les
juifs originaires de Tunisie à Belleville », Ethnologie
française, XXVII, 1997
178 M Padilla, « Adaptation à la diversité
des cultures et des besoins. A propos de l'alimentation maghrébine
», Journées de l'AME « Alimentation et santé des
lycéens et collégiens en LanguedocRoussillon », Montpellier,
2001
179 Nous reprenons les termes des enquêtés.
180 On se rappelle le poids de la notion du comestible dans le
phénomène de mobilité géographique.
181 Balland, Christine, "Enquête alimentaire sur les juifs
originaires de Tunisie à Belleville",Ethnologie française, 27,
1997, 64-71.
Abdelbaki a l'habitude de prendre pour son petit
déjeuner une boisson chaude réalisée à partir d'une
poudre d'amande que l'on fait chauffer dans du lait. Mais en France, il ne
parvient pas à trouver le temps de se préparer cette boisson
avant de partir en cours. La seule fois où il l'a
préparée, il a été déçu du goût
de sa préparation et n'a plus jamais réessayé de la
préparer.
D'autres plats, fédérateurs sont
conservés et valorisés en raison de leur consonance identitaire.
Au tout début de son séjour en France, Abdelbaki a
préparé un couscous. Pour les jeunes, souvent nés en
France, seul le couscous, plat national marocain, fait l'unanimité, si
l'on en croit les analyses faites par Annie Hubert182. Si il a
largement envahi les menus des Français par les cantines scolaires, les
restaurant des hôpitaux, les boîtes de conserves ou les
surgelés...il n'en est pas moins « authentique » pour ces
jeunes.
Pour Abdelbaki, le couscous fonctionne à la
manière d'un plat totem et sert d'assignation identitaire. Alors qu'il
n'a jamais fait la cuisine, il se lance dans la préparation d'un plat
traditionnellement familial et long à préparer. Il s'en sort
selon lui bien « franchement, c 'était bon, au début je
pensais pas, mais en fait tu vois c 'est facile. » Il avait
demandé conseil à sa mère et a suivi les instructions
à la lettre et au gramme près.
Le couscous reste pour les jeunes générations un
marqueur identitaire évident tant il est impensable de consommer un
« couscous garbit » au plus proche de celui « de
leur mère » qui relève selon eux d'un autre goût,
d'un savoir-faire transmis dans la chaleur du foyer et qui est finalement
irremplaçable. Chantal Crenn183 note qu'on retrouve dans les
cuisines des étudiants d'origine marocaine de Bordeaux (dont les parents
sont installés à Sainte-Foy-la-Grande) petits couscoussiers,
théières, épices en tout genre. En ce qui concerne notre
enquêté, il n'a que les épices. Mais comme il espère
rester en France pour son doctorat, il envisage d'investir dans un petit
couscoussier.
Nous avons essayé de décrire les comportements
de Tsu Tsu Tuï et d'Abdelbaki. Quelles conclusions peut-on essayer de
tirer ? Que signifie l'attitude de conservation alimentaire ? Quel est le
rôle des plats au plus proches de chez soi ?
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