CHAPITRE 3: REGARD CRITIQUE SUR LA RELATION
PROBLEMATIQUE ENTRE ACCUMULATION A LA GECAMINES ET DEVELOPPEMENT DU KATANGA
L'hypothèse de <<trickle down >> et celle
de <<Kuznets>> qui ont justifié les enjeux de la croissance
économique dans les années 1950 et 1960 ont expliqué,
selon F. Lapeyre, la faible problématisation de la relation entre
croissance et pauvreté chez les pionniers du développement.
D'après l'hypothèse de <<trickle down >>, les
retombées positives de la croissance assureront automatiquement
l'amélioration des conditions de vie des populations. Dans cette
perspective, la priorité c'est le développement économique
a partir d'une politique d'industrialisation car c'est dans ce secteur que
l'accumulation du capital est le plus rapide et donc les effets de
<<trickle down>> les plus forts. Quant a l'hypothèse de
<<Kuznets >>, elle stipule que les inégalités
générées par la croissance économique tendent a
augmenter dans les premières phases du développement du fait des
changements dans la structure économique puis ces
inégalités tendent a baisser par la suite106. Les
réalités observées dans plusieurs pays en
développement ont permis de remettre en cause la fonctionnalité
de ces hypothèses sur la relation positive entre croissance
économique et revenus des populations dans la distribution des fruits de
la croissance.
Le renforcement des inégalités induites par les
processus de l'accumulation capitaliste a conduit, dans les années 1970,
une catégorie de spécialistes du développement a
développer un nouveau courant de pensée autour de l'idée
d'un "autre développement". Ils ont défendu l'idée d'un
découplage plus grand entre sphère d'accumulation et
sphère de développement. Avec la crise de l'endettement des pays
du Sud au début des années 1980, les programmes d'ajustement
structurel qui devaient créer un environnement favorable aux forces de
marché ont engendré un coüt social très important du
fait du déclin des revenus du travail, des politiques de
récessions et de la réduction des dépenses publiques en
matière sociale. Durant la décennie 1990, l'aggravation de la
détérioration des conditions de vie des populations,
particulièrement dans les pays en développement, a amené
les institutions du système des Nations unies et la Banque mondiale a
préconiser des programmes de lutte contre la pauvreté, de
création d'emplois productifs et de renforcement des
capacités.
Le paradoxe dans tout ce qui précède, c'est que
la croissance économique ne s'est pas accompagnée du
développement dans plusieurs pays dont le Congo démocratique.
Plusieurs explications ont été fournies a cet égard en
fonction du paradigme en vogue. Nous proposons de jeter un regard critique sur
l'explication du blocage de développement au Congo, en particulier dans
la province du Katanga, a travers l'accumulation qui s'est opérée
a la Gécamines pour ainsi dégager la relation
problématique entre les expansions économiques
réalisées durant certaines
106 Frédéric LAPEYRE, <<Regard critique sur
la relation entre libéralisation, croissance et pauvreté
>>, Projet conjoint IUED, UNRISD et SES, dans le cadre du RUIG., sd.
périodes et la détérioration des
conditions de vie des populations du Katanga, en particulier les ménages
qui dépendent directement de l'exploitation minière de la
Gécamines. La démarche consiste a faire une lecture en termes des
stratégies d'acteurs impliqués dans le processus d'accumulation
de la Gécamines pour essayer de comprendre l'effondrement de ce complexe
industriel et les implications que cela engendre par rapport a son espace
socio-économique environnant. Pour ce faire, dans la première
section, nous présentons les problèmes de gestion des ressources
naturelles en général pour les pays en
développement107. La deuxième section est
consacrée a la lecture de la problématique de la rente
minière de la Gécamines. La troisième et dernière
section de ce chapitre s'occupe a établir, forte de l'analyse faite dans
les sections qui la précèdent, la détérioration des
conditions de vie et d'existence de l'environnement de ce complexe
industriel.
3.1. DE LA GESTION DES RESSOURCES NATURELLES
De manière générale, la mauvaise
gouvernance des revenus des ressources naturelles est au c>ur des
problèmes économiques et politiques d'un très grand nombre
de pays. Par rapport aux aspects caractéristiques des pays qui
dépendent des revenus des ressources naturelles, on observe que les
revenus générés par l'exploitation et l'exportation de ces
ressources entravent le bon fonctionnement de leurs économies et de
leurs gouvernements, et incitent souvent a des conflits internes, des
mouvements sécessionnistes108.
109
Pour M. Ross, toutes les études menées ces
dernières années concluent que les
pays qui dépendent des ressources naturelles de leur
sous-sol voient leur croissance économique réduite. Une
étude récente de la Banque Mondiale, note-t-il, a
déterminé que les pays tributaires des exportations de minerais
ont tous enregistré de très mauvais résultats
économiques au cours des années 90. Les pays les plus
dépendants de ces exportations sont aussi ceux qui
bénéficient de la plus faible croissance économique et
oü la pauvreté est la plus marquée. Ces constatations
traduisent aussi bien la situation observée en R.D.C. En effet, trois
décennies durant, la Gécamines qui incarnait la puissance de
l'économie congolaise par ses recettes d'exportations a servi de vache
laitière aux acteurs dominants du système tandis que les
populations congolaises, particulièrement la masse ouvrière qui
dépend directement de cette exploitation minière, croupit dans la
pauvreté.
En observant la corrélation qui se dégage entre
les deux grandeurs macro-économiques congolaises illustrées dans
la figure 7 ci-dessous, nous pouvons admettre que les tendances de
l'évolution du P.11.B. et de la consommation des ménages
commercialisée corroborent les constatations de M. Ross a propos des
résultats enregistrés par les pays tributaires des exportations
de minerais durant les années 1990.
Figure 6. PIB ET CONSOMMATION DES MENAGES COMMERCIALISEE
1965-99
(en milliards de francs congolais, prix de 1987)

Source: MATON Joseph et Henri-Bernard SOLIGNAC LECOMTE,
"Congo 1965-1999, les espoirs décus du <<Brésil africain
>>", OCDE, Centre de développement, Documents techniques n°
178, septembre 2001
La consommation commercialisée de l'économie
congolaise, qui suit l'évolution du P11B commercialisé, commence
a baisser définitivement a partir de 1990. Auparavant, dans la
deuxième moitié de la décennie 1970, la consommation des
ménages est en réelle baisse nonobstant une courte reprise dans
la deuxième moitié de la décennie 1980. Des avis de J.
Maton et S. Lecomte, cela est dü a la réalisation du Plan
Quinquennal de la Gécamines durant cette deuxième moitié
de la décennie 1980. C'est l'époque a laquelle les institutions
internationales (Banque Mondiale et FM11) soutenaient le Congo dans le but de
rétablir les équilibres macro-économiques, en particulier
dans le secteur public110. A partir des années 1990, c'est la
débâcle de toute la structure politique, économique et
sociale du Congo comme nous le montrons au quatrième chapitre. De
méme, le secteur minier qui soutenait le P11B, lui aussi a connu une
descente aux enfers, pour emprunter l'expression de E. Kennes111.
Pour maintenir les revenus en cette période de basse conjoncture
110 Joseph MATON et Henri-Bernard S. LECOMTE, "Congo 1965-1999,
les espoirs décus du <<Brésil africain >>", OCDE,
Centre de développement, Documents techniques n° 178, septembre
2001.
111 Erik KENNES, Secteur minier au Congo:
<<Déconnexion>> et descente aux enfers, L 'Afrique des
Grands Lacs, Annuaire 1999-2000, Paris, L'Harmattan, pp. 305-348.
comme l'avait si bien expliqué
Vanhaeverbeke112 apropos des comportements rentiers des pays en
développement, le gouvernement congolais pratiquait le financement
monétaire du déficit budgétaire113. Avec
l'inflation ainsi créée, le processus de précarisation des
conditions de vie de la population était enclenché, comme nous
l'avons montré au chapitre 2.
Quant au fonctionnement des gouvernements des pays qui
dépendent de l'exportation de ressources naturelles, comme le signale M.
Ross, ces pays en question éprouvent de très grandes
difficultés a gérer de manière efficace et
structurée cette contrepartie de leurs exportations, ce qui favorise le
développement de la corruption. Par ailleurs, ces pays connaissent un
affaiblissement de l'état de droit. Lorsqu'ils bénéficient
de sommes importantes issues de la vente de ressources naturelles, ils ont
tendance a s'en servir pour installer un système de népotisme.
A la période 1960-70, nous avons assisté a la
nationalisation des sociétés minières dans la plupart de
ces nouveaux Etats indépendants. Cependant, la gestion publique de ce
secteur minier qui s'en est suivie a produit, pour la plupart, des
résultats mitigés. Il est interpellant d'observer par les
comptabilités nationales qu'à la période 1970, les
économies de certains pays africains présentaient une
évolution supérieure par rapport a celles des pays
émergents d'Asie. Depuis l'évolution mouvementée des prix
des produits de base dans les années 1970, ces amplitudes ont
montré les difficultés de gestion pour ces pays africains.
Nous nous préoccupons de faire dans la section suivante
l'analyse de la gestion de la rente minière générée
par l'exploitation minière de la Gécamines en République
Démocratique du Congo.
112 Pour la plupart de pays mono-exportateurs, note A.
Vanhaeverbeke, "en haute conjoncture, lorsque les recettes d'exportations sont
importantes, ces pays ont tendance a consommer beaucoup, et comme la production
intérieure est rigide, les prix montent. En basse conjoncture, le
gouvernement cherche a maintenir les revenus et a éviter une
déflation, politiquement difficile, en pratiquant l'impasse
budgétaire qui constitue également une inflation". Cf.
André VANHAEVERBEKE, <(Problèmes économiques des pays
en voie de développement >>, Ministère des affaires
étrangères, du commerce extérieur et de la
coopération au développement, A.G.C.D., avril 1977, p. 44.
113 YAV, K.Y., <(La réforme monétaire, une
année après le lancement du franc congolais: des résultats
mitigés>>, Notes de Conjoncture, n° 32, juillet 1999, p.17 ;
F. KABUYA Kalala et TSHIUNZA Mbiyc, L'économie congolaise et la
réforme monétaire de juin 1998, L'AFRIQUE DES GRANDS LACS,
ANNUA1RE 1999-2000, L'Harmattan, Paris, 2000; Tom Dc HERDT, "Democracy &
The Money Machine in ZaIre", Review of African Political Economy, No. 93/94,
Vol. 29, September/December 2002, pp. 445-462.
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