La tentation hagiographique dans les biographies de Pascal( Télécharger le fichier original )par Karine Lanini Université Paris III-Sorbonne nouvelle - 1996 |
B. La permanence de l'imaginaire pascalien dans la littérature1. La version laïque du saint : Pascal par Sainte-Beuve« Pascal était un grand esprit et un grand coeur, ce que ne sont pas toujours les grands esprits ; et tout ce qu'il a fait dans l'ordre de l'esprit et dans l'ordre du coeur porte un cachet d'invention et d'originalité qui atteste la force, la profondeur, une poursuite ardente et comme acharnée de la vérité. Né en 1623 d'une famille pleine d'intelligence et de vertu, élevé librement par un père qui était lui-même un être supérieur, il avait reçu des dons admirables, un génie spécial pour les calculs et pour les concepts mathématiques, et une sensibilité morale exquise qui le rendait passionné pour le bien et contre le mal, avide de bonheur mais d'un bonheur noble et infini. Ses découvertes dès l'enfance sont célèbres ; partout où il portait son regard, il cherchait et il trouvait quelque chose de nouveau ; il lui était plus facile de trouver pour son compte que d'étudier d'après les autres. Sa jeunesse échappa aux légèretés et aux dérèglements qui sont l'ordinaire écueil : sa nature à lui, était très capable d'orages ; ces orages, il les eut, il les épuisa dans la sphère de la science, et surtout dans l'ordre des sentiments religieux. Son excès de travail intellectuel l'avait de bonne heure rendu sujet à une maladie nerveuse singulière qui développa encore sa sensibilité naturelle si vive. [La doctrine de gens de Port-Royal] devint pour lui un point de départ d'où il s'élança avec son originalité propre pour toute une reconstruction du monde moral et religieux. Chrétien sincère et passionné, il conçut une apologie, une défense de la religion par une méthode et par des raisons que nul autre n'avait encore trouvées, et qui devait porter la défaite au coeur même de l'incrédule. Agé de trente-cinq ans, il se tourna vers cette oeuvre avec le feu et la précision qu'il mettait à toute chose »42(*). Ce portrait épuré et expurgé est à la mesure de la volonté de Gilberte : Sainte-Beuve dresse le portrait d'un saint laïque, et un portrait parfaitement organisé, logique, sans heurts, exactement comme l'avait voulu Gilberte. Ici, les `petits faits vrais' chers à Sainte-Beuve ont été remplacés par les `grandes actions intellectuelles et spirituelles'qui ne sont vraies que parce que Gilberte en a décidé ainsi... Sorte de version laïque de l'hagiographie, ce portrait est parfaitement élogieux, chose rare sous la plume de Sainte-Beuve, et signe du succès de Gilberte. Et si Sainte-Beuve ne fait de Pascal qu'un saint laïque, le processus de sanctification mis en oeuvre par Gilberte est couronné par d'autres plumes, celles de Chateaubriand et Barrès, qui font de Pascal leur saint. * 42 Sainte-Beuve, Galerie des grands écrivains français, in Portraits du lundi, 29 mars 1852 |
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