-1.2.2) Atelier théâtre : médiation et
groupalité :
L'adolescence
est une période qui pose le problème de la séparation,
obligeant le sujet à se détacher de ses premiers repères
pour investir de nouveaux objets, hors de la famille.
S'aventurer
hors de la famille est souvent, pour l'adolescent l'opportunité de
rencontrer des amis, un groupe. Entre les membres du groupe circulent des
processus collectifs inconscients, une inter-fantasmatisation, qui produit une
sorte de tension commune. Le groupe constitue aussi pour chacun une matrice
psychique, cadre de référence de toutes les interactions qui s'y
déroulent, terreau qui permet le développement de
l'individualité et non pas sa négation. Le jeune patient se voit
lui-même ou plutôt il voit la partie refoulée de
lui-même reflétée dans les interactions avec d'autres
membres du groupe (aussi projetée sur tous les autres membres du
groupe). Il apprend à se reconnaître lui-même par les
actions qu'il exerce sur les autres et par l'image qu'ils se font de lui
(identification en miroir).
Donc
le groupe est une totalité productive de formations psychiques
spécifiques, où d'une certaine manière le sujet
disparaît dans ce qui le singularise. Ce groupe devient le support sur
lequel l'adolescent expérimente les prémices de sa future
identité d'adulte en s'identifiant aux individus de ce groupe. C'est
aussi dans ce groupe que les protagonistes vont pouvoir soutenir leur propre
créativité tant ils se sentent soutenus, contenu par celui-ci. Ce
groupe permet le passage d'une créativité individuelle à
une créativité groupale, notamment dans les improvisations qui
invitent à mettre en commun des bribes d'idées pour construire
une histoire, un tout.
Comme
toute médiation, le « faire-oeuvre »6(*) est présent et fait
office d'un processus sinthomatique permettant à la structure de ne pas
s'effondrer. Le sinthome fait nouage des trois dimensions de la
réalité psychique, c'est-à-dire le Réel,
l'Imaginaire et le Symbolique. La question que je me pose, concerne le
rôle de thérapeute qui serait soit de travailler à partir
du symptôme ou de travailler sur un autre axe qui s'éloigne du
symptôme afin de viser quelque chose du côté des
capacités de production du patient.
Avant
tout, cet atelier tient à préserver le narcissisme des
adolescents (et des soignants participants !), fragilisés par le
contexte et le motif de l'hospitalisation et par cet atelier qui expose au
regard de l'autre. Cette vigilance passe par des consignes telles que
l'interdiction de remarques sur l'aspect physique de l'autre.
Dans
cet atelier, l'objet médiateur est l'improvisation, objet qui correspond
au processus de création. La créativité est
mobilisée tant du côté des soignants que du
côté des patients participants. Dans une médiation
thérapeutique les modalités créatives et fantasmes de
groupe sont d'autant plus fortes que la place des thérapeutes est
reconnue. Les thérapeutes sont les dépositaires de ce qui se
passe dans le groupe.
Chaque
membre de ce groupe peut soutenir sa création du fait du soutien par le
groupe et les interactions qui s'y tissent.
L'utilisation
de l'objet médiateur participe pleinement au processus de
création. En effet, c'est la créativité qui bâtit la
trame psychique de l'investissement de cet atelier. Cette
créativité, se poursuit grâce à l'aspect ludique
qu'elle revêt dans la relation entre chaque membre du groupe. Le travail
de médiation tient par cette capacité créative et par sa
tonalité affective qui la colore. L'objet médiateur est un
vecteur de transmission spécifique. Le groupe est capable de faciliter,
de développer et d'amplifier la créativité, dans la mesure
où lui-même condense en son sein une expression
représentative, représentante de l'expérience groupale du
sujet. C'est ce double mouvement qui caractérise la fonction de
contenant propre au travail de la médiation.
Pour
que la médiation prenne corps, il y a une nécessité
à réaliser et produire un objet. Il ne s'agit pas de tomber dans
le piège de la performance ou de l'esthétique, mais c'est
l'idée de produire quelque chose partagé par le groupe. Cet objet
appartient au groupe mais ce qui est de particulier c'est que l'objet est
éphémère, il disparaît après l'atelier.
Alors, comment la dimension de soin peut-elle demeurer dans cet
éphémère là ?
Cet
atelier fait intervenir le groupe et sa dynamique où chaque membre de ce
groupe peut soutenir sa création du fait du soutien par le groupe et les
interactions qui s'y tissent.
Dernier
mot sur le rôle du groupe qui est celui de la temporalité.
Effectivement, le groupe devient le relai de cette temporalité de par
son cadre rassurant et son dispositif. L'intégration de la durée
permet au groupe de s'inscrire dans la continuité et d'envisager l'objet
médiateur comme fiable et non pas comme quelque chose de furtif pouvant
disparaître à tout moment. La durée, est aussi
incarnée par les thérapeutes qui animent la séance en en
garantissant le cadre8(*).
Cet
atelier est une médiation à part entière, en ce qu'elle
permet d'expérimenter les affects vécus souvent comme
menaçants au moment de l'adolescence et c'est une façon
« déguisée » de parler de soi, de rencontrer
l'autre. C'est aussi une possibilité de réintroduire un tiers,
c'est-à-dire de ne pas laisser le jeune naviguer dans son imaginaire
persécutif qui parfois le pousse à des passages à l'actes
visant l'objet interne.
* 6 7
MASSON C. L'angoisse et la création. Paris, L'Harmattan,
2005
* 8 KAËS.R
(1976) La parole et le lien Paris Dunod, 2000
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