Section 2 :
Le système financier et les finances publiques
: les explications théoriques
Cette section veut faire le tour des aspects théoriques
qui sous tendent le lien entre le système financier et les finances
publiques. Dans une large mesure, l'on pense que le développement
financier accentue les difficultés financières de l'Etat.
Cependant des analyses existent qui soulignent que les performances du secteur
financier contraint le pouvoir public à la discipline
budgétaire.
1- Le développement financier, néfaste aux
déficits publics.
Le développement financier crée des
difficultés au Trésor public en ce qu'il occasionne l'abandon des
privilèges de financement que l'Etat obtenait de son interventionnisme
sur le secteur financier. Cet abandon implique en effet la perte des revenus
implicites et l'alourdissement du service de la dette. Ces implications
affectent alors du budget de l'Etat.
1.1- La perte des privilèges de financement.
Le gouvernement reçoit des privilèges de
financement illégitimes du système financier du fait de son
intervention sur le secteur financier. Il reçoit des revenus et une
rente de
financement à cause des taux administrés
à la baisse ou des taux de réserves obligatoires
élevés. Le développement de la sphère
financière suite à la suppression de l'interventionnisme
étatique occasionne la perte des revenus et des rentes faciles.
Giovannini et De Melo (1991) soulignent que l'inflation et la
répression financière sont utilisées dans les pays en
développement comme des formes de taxation complémentaires. En
pratique, la répression financière est typiquement le
résultat du plafonnement du taux d'intérêt nominal en
deçà du taux d'inflation. Avec des taux d'intérêt
administrés, une politique d'inflation conduit à des taux
d'intérêt réels très faibles. En plus, avec une
gamme très limitée d'instruments financiers et des coefficients
des réserves obligatoires élevés, c'est la base de la taxe
d'inflation qui augmente.
Pendant que Fry (1993) et Friedman (1971) analysent
l'inflation comme une taxe, Giovannini et De Melo font pareil avec la
répression financière. La répression financière et
l'inflation sont traitées comme des prélèvements sur la
richesse privée. Elles procurent donc des revenus bon marchés
à l'Etat. La suppression de l'intervention publique à travers
l'instauration de la flexibilité des taux, l'abolition des
réserves obligatoires et l'abandon des politiques inflationnistes
libèrent le système financier et accroissent les activités
financières. L'Etat perd par conséquent tous ses revenus bon
marché. L'ampleur da la perte est proportionnelle à la marge de
liberté accordée au système financier. Les tableaux
ci-après donnent une idée des revenus auxquels les gouvernements
de quelques pays renoncent suite au développement financier.
Tableau 3.1 : Revenu du seigneuriage dans 8 pays africains,
1984
Pays
|
Pourcentage du PNB
|
Pourcentage du revenu courant du gouvernement
|
Algérie
|
1.59
|
..
|
Côte d'Ivoire
|
0.44
|
1.45
|
Egypte
|
7.50
|
16.69
|
Ghana (1985)
|
0.74
|
6.17
|
Maroc
|
1.67
|
6.79
|
Nigeria (1987)
|
0.94
|
5.05
|
Tanzanie (1985)
|
3.14
|
18.55
|
Zaïre (1986)
|
3.03
|
16.08
|
Source : Fry, 1995, p.402
Tableau 3.2 : Revenu de la répression
financière dans 5 pays africains
|
période
|
Pourcentage du PIB
|
Taxe implicite
|
Pourcentage du revenu total du gouvernement
|
Algérie
|
1974-1987
|
4.30
|
10.08
|
11.42
|
Maroc
|
1977-1985
|
2.31
|
16.07
|
8.89
|
Tunisie
|
1978-1987
|
1.49
|
13.20
|
4.79
|
Zaïre
|
1974-1986
|
0.46
|
62.29
|
2.48
|
Zimbabwe
|
1981-1986
|
5.50
|
20.30
|
19.13
|
Source : Giovannini et De Melo, 1991
Par ailleurs, avec l'expansion de l'activité du secteur
financier, l'Etat abandonne le privilège du financement de sa
dépense à faible coût. L'intuition première de la
répression financière est le blocage des taux
d'intérêts à des niveaux artificiellement bas. Le but de
cette politique est le financement à des coûts faibles des
entreprises et de la dépense publiques. C'est une façon pour le
gouvernement de réduire ses dépenses de paiement
d'intérêt. La libéralisation des taux a pour
conséquence l'élévation de ceux-ci. Le graphique
ci-dessous (emprunté à l'analyse du surplus du consommateur)
montre la rente que l'Etat perd suite à cette augmentation des taux
d'intérêt.
Pour un taux d'intérêt plafonné (ipl), les
offreurs de crédit ne peuvent que proposer un montant (CRo), alors que
les demandeurs souhaitent obtenir un volume (CRd). L'équilibre au point
B suppose un montant de crédit égal à (Cre) et un taux
d'intérêt (iéq). Ici, on dit que les demandeurs de capitaux
sont subventionnés, puisque leur disposition à payer est plus
grande et se situe à (imax). Le triangle représenté par
ABC est la rente issue de l'administration des taux. Avec le retour au taux
d'intérêt d'équilibre, l'Etat perd donc le surplus
représenté par la
moitié de la rente : ABD
ABC =

Source : emprunté à l'analyse du surplus
du consommateur.
Nous constatons qu'avec le développement financier,
l'Etat perd les privilèges qu'il avait pendant la répression. Il
perd les revenus issus de la répression financière et de la
politique d'inflation ; en même temps, il perd les rentes liées au
faible coût de financement de ses dépenses. Ces pertes ont
nécessairement des incidences sur les finances publiques.
1.2- Les implications de la perte des
privilèges.
La perte des privilèges des interventions sur le
système financier ont pour conséquences directes la hausse des
dépenses et l'alourdissement du poids de la dette.
L'intuition de l'école de la répression
financière est que les taxes de répression et d'inflation sont
implicites, de même que leurs revenus. Le développement financier
vient détruire les sources de revenus implicites du gouvernement. Il en
vient alors que les dépenses vont nettement se détacher des
recettes, les déficits budgétaires vont se creuser à
l'occasion. Giovannini et De Melo (1991, note 16) soulignent ainsi que le
revenu de la répression financière n'est pas
reflété par une hausse des recettes. Il se manifeste plutôt
par la chute des dépenses publiques. Le développement financier
accentue donc les déficits publics, budgétaires notamment.
La conséquence la plus connue de la
libéralisation financière est l'élévation du taux
d'intérêt. Celui-ci, pendant la répression
financière était maintenu à des niveaux bas pour financer
à faibles coûts le secteur public et minimiser les paiements
d'intérêt. La définition opérationnelle du
déficit budgétaire se résume en l'équation suivante
:
D = G - R + S équation 1.
D est le déficit budgétaire ; G, les
dépenses publiques ; R, les recettes budgétaires et S, le stock
de la dette publique.
Le déficit budgétaire baisse avec les recettes
budgétaires, mais croît avec les dépenses et le stock de la
dette publiques. Ce dernier est composé d'une partie à taux
variables et d'une autre à taux fixe. Le service de la dette à
taux variables augmente avec une modification dans le même sens du taux.
Avec l'augmentation du service de la dette, le déficit budgétaire
se creuse. L'augmentation des taux d'intérêt, avec la
libéralisation financière alourdit les dépenses de
paiement d'intérêt et par conséquent le déficit
budgétaire.
Nous comprenons à travers ces explications que la perte
des revenus et des rentes de la répression financière sont les
conséquences du développement financier. Un système
financier libéré n'est plus contraint par l'Etat qui voit ses
finances se détériorer. Pourtant, dans une certaine mesure, on
peut penser que le développement financier oblige l'Etat à
davantage de discipline budgétaire, et donc à réduire ses
déficits.
Il apparaît que le développement financier, avec
la libéralisation financière est néfaste aux finances
publiques. L'amélioration de l'activité financière suppose
l'abandon des privilèges illégitimes de l'Etat sur le
système financier. Ces pertes accentuent les déficits du budget
public. Au -delà de cette vision, une autre analyse suggère que
le développement financier favorise plutôt la discipline
budgétaire.
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