Conclusion
À une époque marquée par des
revendications mémorielles exacerbées et toujours plus
polémiques, la mémoire de l'esclavage et de la traite
négrière en France peine toutefois à se défaire
entièrement de ses tabous, comme l'illustre parfaitement le cas de
Saint-Malo.
Née dans un contexte de profonde remise en question,
sous la pression d'associations ne se retrouvant pas dans le mythe
républicain dominant et revendiquant une histoire différente de
celle qui leur était jusque là imposée, cette
mémoire de l'esclavage est parfois en proie à de vives critiques,
certains ne jugeant pas utile, voir même malsain, de ramener au premier
plan ce sujet si douloureux pour tous.
Depuis vingt ans maintenant, Saint-Malo effectue le même
travail d'histoire que Nantes a commencé dans les années 1980,
grâce notamment aux travaux rigoureux de quelques passionnés et
à la détermination de certains de ne pas occulter cette histoire.
Mais à la différence de grandes métropoles comme Nantes et
Bordeaux, ce travail d'histoire n'aboutit pour l'instant pas sur un travail de
mémoire.
En rappelant que le travail de mémoire, qui se fait
selon le même principe que celui de deuil, suit un cheminement bien
précis, on pourrait émettre l'hypothèse que la
mémoire à Saint-Malo et le travail qui y est associé ne
sont pas encore arrivés à leurs termes. Mais, si c'est là
une explication plausible au manque de mémoire dans la ville, ce n'est
pas non plus la seule raison qui empêche cette mémoire de se
libérer complètement.
Un des arguments les plus importants pour expliquer ce manque
provient du poids de l'image et du mythe de la « cité corsaire
», que seul Saint-Malo a connu parmi les grandes villes
négrières françaises. Devenu l'argument de vente principal
de la ville, ce mythe, et la place qu'il occupe dans l'imaginaire collectif de
la population, a permis involontairement et indirectement à l'histoire
de l'esclavage et de la traite de passer inaperçue. n'est pas «
idéale » pour faire avancer les choses dans ce sens. Cela se
constate d'ailleurs par le fait que, à la différence de toutes
les autres villes concernées par la question, jamais une association ne
s'est constituée à Saint-Malo pour exprimer des revendications ou
une volonté de changement à ce sujet.
Quoi qu'il en soit, certaines personnes tentent de
rétablir cette histoire depuis de nombreuses années
déjà, et il est tout naturel de souligner et saluer ces efforts.
De nombreux historiens et passionnés d'histoire s'efforcent, à
travers des écrits et des prises de parole, de propager et faire
connaître cette histoire de la traite malouine. La ville va
également se doter prochainement d'un nouveau musée d'histoire
maritime, et les personnes en charge de celui-ci affichent une volonté
certaine de partager ce récit. On peut donc en conclure que même
si la route est encore longue pour Saint-Malo, le processus est aujourd'hui
bien enclenché et doit désormais prendre le temps d'aboutir.
Il reste de nombreux sujets à explorer et aborder pour
compléter ce travail, comme par exemple une enquête d'opinion au
sein de la population qui nous permettrait de connaître l'avis des
habitants de la ville sur le sujet, ou encore une étude de
l'enseignement de l'histoire dans la ville pour comprendre les ambitions et les
limites de celui-ci. Si la situation sanitaire nous l'avait permis, nous
aurions pu également approfondir l'analyse du patrimoine de la ville,
véritable sujet en soi.
Ce mémoire de recherche constitue donc davantage une
sorte d'état des lieux de la situation mémorielle à
Saint-Malo qu'une analyse aboutie et définitive de l'état de
cette mémoire dans la ville. Comme nous venons de le dire, le processus
est désormais en route et de nombreuses conditions sont réunies,
sans pour autant qu'elles le soient toutes, pour permettre à la
mémoire de l'esclavage et de la traite de se libérer de ses
tabous à Saint-Malo.
Il serait intéressant de poursuivre cette étude
dans le futur, une fois la situation sanitaire revenue à la normale et
la construction du nouveau musée terminée, pour étudier
l'impact de celui-ci sur le sujet. Ce travail mériterait
également d'être complété à
différentes temporalités, et nous serions notamment curieux de
voir où en sera la mémoire de l'esclavage dans la ville une fois
les vagues de revendications suffisamment loin pour être
étudiée avec recul. Ce mémoire ouvre donc la porte
à quiconque voudrait prolonger le sujet...
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L'absence de patrimoine provenant directement de
l'époque de la traite n'aide pas non plus à éveiller la
conscience des malouins par rapport à ce problème. Comme le
précise Christine Chivallon, il faut « l'intervention de la
forme urbaine1 » pour que la mémoire
s'opère, c'est ce qui a notamment permis à d'autres villes
négrières de prendre le recul nécessaire et surmonter les
tabous entourant la question. Nous pourrions également évoquer le
manque de structures universitaires dans la ville, contrairement aux grandes
métropoles précédemment citées,
élément pourtant essentiel pour qui veut faire avancer les
débats et pousser la réflexion sur ces sujets.
Mais toutes les raisons que nous venons de citer n'auraient
certainement pas suffi à empêcher la mémoire de l'esclavage
de s'émanciper à Saint-Malo, si celle-ci avait été
activement portée par une frange de la population désireuse de
changer les choses ou par un projet politique soucieux de rétablir cette
histoire trop longtemps tue, comme ce fut le cas à Nantes par
exemple.
Ville à tendance conservatrice depuis de nombreuses
années, alors que ce combat est traditionnellement celui des
socialistes, l'agenda politique de la ville n'a, du moins en apparence, pas
pour priorité de faire de ce passé un élément de
mémoire. De plus, la population de la ville, se reconnaissant dans ce
mythe républicain,
1. CHIVALLON Christine, « Bristol et la mémoire de
l'esclavage, changer et confirmer le regard sur la ville », op.
cit.
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