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Les territoires de mobilité pastorale: Quelle mobilité dans un contexte de pression sur le territoire rural en zone soudano-sahélienne du Nord-Cameroun?


par Natali KOSSOUMNA LIBAA
Université Paul Valéry Montpellier III France - Habilitation à Diriger des Recherches 2014
  

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III.6. La nécessité de diagnostiquer le territoire

Le diagnostic géographique du territoire vise à éclairer, à partir des signes visibles dans le paysage, la situation, le fonctionnement et la dynamique de l'activité agricole et à distinguer les enjeux relatifs à son évolution et aux interactions avec les activités non agricoles présentes dans le territoire (Lardon et al., 2007). Le diagnostic du territoire selon Benoît (1977) est une action visant à analyser, à partir de signes, une situation écologique et sociale ainsi qu'une dynamique dans un territoire. Cela suppose de considérer l'organisation du territoire comme la résultante des actions qui l'ont façonné et qui le façonnent aujourd'hui, mais aussi comme issu de la coordination des activités sur ce territoire. L'attention portée aux signes susceptibles d'être porteurs d'avenir permet de formuler des hypothèses d'évolution du territoire. En premier lieu, le diagnostic de territoire doit permettre de formuler un jugement qui présente deux aspects. Il porte sur la cohérence du territoire : qu'est-ce qui fait l'unité ou le sens de l'espace étudié ? L'espace est-il correctement délimité ? Il s'agit donc de s'assurer que le territoire étudié constitue effectivement un « système ». Il porte également sur la « viabilité » du territoire. Le territoire est-il un territoire de « projet » ? Est-il doté en porteurs de projet ? Il s'agit donc de s'assurer, qu'au-delà de sa spécificité, le territoire est un enjeu pour ses acteurs. En second lieu, le diagnostic de territoire doit permettre

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d'accompagner un changement. On attend de lui qu'il fournisse l'opportunité d'une concertation, voire d'une mobilisation des acteurs. Le diagnostic de territoire peut être dans certains cas un révélateur, pour une prise de conscience et une reprise en main du devenir et de la vie du territoire. Mais on peut également l'utiliser pour préfigurer un observatoire du territoire. Il est en effet important que le diagnostic de territoire soit une image de référence, à laquelle on puisse se rapporter ultérieurement pour mesurer les changements et évaluer la portée des politiques et des mesures prises.

L'analyse géographique consiste à repérer les grandes unités socio-foncières et les différents pouvoirs qui s'exercent sur l'espace et les ressources, à les localiser, à situer leur zone d'influence, à caractériser leurs prérogatives actuelles. On se situe là à l'échelle de la petite région. En effet, l'histoire du peuplement (l'arrivée successive des différents groupes sociaux, leur origine, leur mode d'installation) en rapport avec l'histoire politique régionale permet d'identifier les groupes ou familles qui détiennent (ou détenaient historiquement) un contrôle sur certaines portions d'espace, et les rapports entre ces groupes. Les maîtrises territoriales concernent fréquemment des microrégions correspondant à des unités politiques historiques : le « village » n'est pas toujours une unité foncière pertinente. Le diagnostic nécessite de :

- Localiser sur une carte, au moins grossièrement, les lieux de pouvoir foncier ;

- Localiser si possible, au moins grossièrement, les espaces que ces pouvoirs contrôlent ou certaines de leurs limites (parfois contestées) ;

- Identifier les interdépendances entre lieux d'habitation (hameaux ou villages), qui n'ont pas tous nécessairement le même degré d'autonomie sur le plan foncier.

Représenter schématiquement ces « trames territoriales » permet alors de visualiser le statut foncier des différents lieux d'habitation, leurs interdépendances, les autorités ou les lieux dont ils relèvent et d'identifier les différents pouvoirs (éventuellement en concurrence ou contestés) qui s'exercent sur une portion d'espace donnée.

Cependant, le contrôle de l'espace ne prend pas toujours une forme « géométrique », marquée par des limites claires et jointives. Souvent, le contrôle de l'espace est de type « topocentrique » : il s'exerce à partir d'un lieu (le lieu de fondation, par exemple), la capacité de contrôle se distendant avec l'éloignement du centre de pouvoir. On a ainsi

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des limites floues avec un « no man's land », éventuellement contesté, entre deux unités territoriales.

Il faut enfin faire attention au pouvoir de la carte : il est important de noter le caractère imprécis ou contesté de certaines informations et de résister à la tentation de délimiter des unités aux limites clairement définies si ce n'est pas le cas.

Par ailleurs, Benoît (1977) suggère qu'il faut également prendre en compte l'impact de l'intervention publique sur la délimitation du territoire. En effet, l'action de l'Etat superpose à l'organisation spatiale précédemment décrite, un autre découpage (limites de localités, d'arrondissement) qui marque la zone d'influence des représentants locaux de l'État : quelles que soient leurs prérogatives officielles en matière foncière, ils interviennent dans la politique locale et dans l'arbitrage des conflits fonciers. Une disjonction entre statut foncier et statut administratif d'un village, entre trames territoriales et trames administratives peut être source de problèmes.

Ainsi, le territoire des géographes tente de repérer les dimensions conjuguées des différents espaces (Guetat-Bernard, 1999) :

- L'espace social qui reflète « l'ensemble des interrelations sociales spatialisées » (Frémont, 1984) : les rapports sociaux inscrits dans des lieux, les conflits et les enjeux entre les groupes sociaux, et inévitablement les règles de régulation (ces normes sont d'autant mieux acceptées qu'elles apparaissent légitimes) qui confortent et structurent ;

- L'espace perçu ou représenté, « chargé de valeurs, marqué par les codes culturels et les idéologies » (Gilbert, 1986) propres à chaque société à chacun des moments de son histoire ;

- L'espace de vie (l'espace réellement parcouru : espace d'usage, des expériences concrètes des lieux) et l'espace vécu (qui intègre autant l'espace des pratiques que l'espace imaginaire connu et/ou reconnu) : « l'espace concret des habitudes est reconstruit et dépassé au gré des images, des idées, des souvenirs et des rêves, des normes aussi qui habitent chacun » individuellement et collectivement (Di Méo, 1998) ;

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- L'espace produit qui résulte de l'action concrète des hommes et qui cristallise une mémoire collective.

Le concept du territoire tente donc de retrouver le sens des liens entre les mondes de l'objet et du sujet : Habermas (1985) parle ainsi d'une totalité socio-spatiale construite sur l'imbrication du monde objectif, du monde social et du monde subjectif.

Il importe alors de comprendre comment s'opère l'identification entre les dimensions collective et individuelle dans la mesure où le territoire en tant que construit social révèle une dimension collective alors que l'espace vécu et perçu dénote une dimension essentiellement individuelle.

Afin d'aboutir à une analyse du territoire la plus complète possible, nous retenons le principe de considérer qu'un territoire comprend de façon pertinente et générique cinq sous-systèmes territoriaux (Merenne, 2002) :

- Le premier sous-système est la résidence comme manière particulière d'exploiter l'espace et d'en produire de nouveaux. Les territoires de fixation constituent bien les lieux de résidence des éleveurs dans la mesure où chacun y dispose d'un habitat (case, concession...) permanent où demeure à l'année une partie de la famille ; Le terme « territoire » tel que nous l'employons dans cet essai correspond au terme peul wuro qui désigne tout espace approprié par un groupe avec un habitat groupé (saare) entouré d'une auréole de champs cultivés (Picard, 1999) et des espaces de pâturage. Riesman (1974) précise que le mot wuro désigne toute unité sociogéographique que possède un homme reconnu comme chef de cette unité, et dont les membres sont liés par des liens de parenté ou de voisinage suivis. Dans un sens plus large, il désigne tout groupement qui se pense comme une communauté ;

- Le second sous-système, qui permet de disposer d'un espace, est l'appropriation d'un espace. Il n'implique pas nécessairement la propriété mais plutôt l'attribution, le droit d'usage ou usufruit. Les territoires villageois (ou territoire de sédentarisation) sur lesquels porte le présent travail ont été attribués aux communautés d'éleveurs mbororo. Ces derniers exercent bien une certaine autorité sur ces territoires. Même si la terre appartient traditionnellement à la chefferie

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Peule, le sentiment d'être chez soi et d'appartenir à une communauté villageoise mbororo avec son territoire délimité est relativement fort ;

- Le troisième sous-système est l'exploitation de cet espace : très lié à l'appropriation « [...] mais encore aux hommes eux-mêmes qui exploitent ce sol, à leurs instruments et techniques, à leurs moyens financiers et à leurs systèmes sociaux et culturels », il concerne les ressources du sol. Même si les droits d'usage sur une bonne partie du territoire borné restent flous, une partie de ces territoires est effectivement exploitée par les éleveurs dans le cadre de leurs activités agricoles et pastorales ;

- Le quatrième sous-système concerne la communication et les échanges. Cela résulte « de la spécialisation des lieux qui crée un potentiel d'échange et de la nécessité de gestion ». Ainsi, dans les différents territoires de mobilité, les acteurs entretiennent, au-delà des concurrences et des conflits, de nombreuses et diverses relations d'échanges, de communications et de complémentarités ;

- Enfin, le cinquième sous-système correspond à la gestion, c'est à dire l'action qui coordonne toutes les autres : « la gestion permet le fonctionnement de l'espace en assurant l'intégration des hommes et des fonctions, en résolvant les conflits, en développant les projets ». Ainsi, à des degrés différents, tous les acteurs et instances locaux sont impliqués d'une manière ou d'une autre dans la gestion des différents territoires de mobilité pastorale.

Après avoir clarifié les contours du territoire de manière générale, nous allons tenter de présenter, définir et caractériser le territoire de mobilité pastorale.

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"I don't believe we shall ever have a good money again before we take the thing out of the hand of governments. We can't take it violently, out of the hands of governments, all we can do is by some sly roundabout way introduce something that they can't stop ..."   Friedrich Hayek (1899-1992) en 1984