III.6. La nécessité de diagnostiquer le
territoire
Le diagnostic géographique du territoire vise à
éclairer, à partir des signes visibles dans le paysage, la
situation, le fonctionnement et la dynamique de l'activité agricole et
à distinguer les enjeux relatifs à son évolution et aux
interactions avec les activités non agricoles présentes dans le
territoire (Lardon et al., 2007). Le diagnostic du territoire selon
Benoît (1977) est une action visant à analyser, à partir de
signes, une situation écologique et sociale ainsi qu'une dynamique dans
un territoire. Cela suppose de considérer l'organisation du territoire
comme la résultante des actions qui l'ont façonné et qui
le façonnent aujourd'hui, mais aussi comme issu de la coordination des
activités sur ce territoire. L'attention portée aux signes
susceptibles d'être porteurs d'avenir permet de formuler des
hypothèses d'évolution du territoire. En premier lieu, le
diagnostic de territoire doit permettre de formuler un jugement qui
présente deux aspects. Il porte sur la cohérence du territoire :
qu'est-ce qui fait l'unité ou le sens de l'espace étudié ?
L'espace est-il correctement délimité ? Il s'agit donc de
s'assurer que le territoire étudié constitue effectivement un
« système ». Il porte également sur la «
viabilité » du territoire. Le territoire est-il un
territoire de « projet » ? Est-il doté en porteurs de
projet ? Il s'agit donc de s'assurer, qu'au-delà de sa
spécificité, le territoire est un enjeu pour ses acteurs. En
second lieu, le diagnostic de territoire doit permettre
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d'accompagner un changement. On attend de lui qu'il fournisse
l'opportunité d'une concertation, voire d'une mobilisation des acteurs.
Le diagnostic de territoire peut être dans certains cas un
révélateur, pour une prise de conscience et une reprise en main
du devenir et de la vie du territoire. Mais on peut également l'utiliser
pour préfigurer un observatoire du territoire. Il est en effet important
que le diagnostic de territoire soit une image de référence,
à laquelle on puisse se rapporter ultérieurement pour mesurer les
changements et évaluer la portée des politiques et des mesures
prises.
L'analyse géographique consiste à repérer
les grandes unités socio-foncières et les différents
pouvoirs qui s'exercent sur l'espace et les ressources, à les localiser,
à situer leur zone d'influence, à caractériser leurs
prérogatives actuelles. On se situe là à l'échelle
de la petite région. En effet, l'histoire du peuplement
(l'arrivée successive des différents groupes sociaux, leur
origine, leur mode d'installation) en rapport avec l'histoire politique
régionale permet d'identifier les groupes ou familles qui
détiennent (ou détenaient historiquement) un contrôle sur
certaines portions d'espace, et les rapports entre ces groupes. Les
maîtrises territoriales concernent fréquemment des
microrégions correspondant à des unités politiques
historiques : le « village » n'est pas toujours une
unité foncière pertinente. Le diagnostic nécessite de :
- Localiser sur une carte, au moins grossièrement, les
lieux de pouvoir foncier ;
- Localiser si possible, au moins grossièrement, les
espaces que ces pouvoirs contrôlent ou certaines de leurs limites
(parfois contestées) ;
- Identifier les interdépendances entre lieux
d'habitation (hameaux ou villages), qui n'ont pas tous nécessairement le
même degré d'autonomie sur le plan foncier.
Représenter schématiquement ces «
trames territoriales » permet alors de visualiser le statut
foncier des différents lieux d'habitation, leurs
interdépendances, les autorités ou les lieux dont ils
relèvent et d'identifier les différents pouvoirs
(éventuellement en concurrence ou contestés) qui s'exercent sur
une portion d'espace donnée.
Cependant, le contrôle de l'espace ne prend pas toujours
une forme « géométrique », marquée par
des limites claires et jointives. Souvent, le contrôle de l'espace est de
type « topocentrique » : il s'exerce à partir d'un
lieu (le lieu de fondation, par exemple), la capacité de contrôle
se distendant avec l'éloignement du centre de pouvoir. On a ainsi
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des limites floues avec un « no man's land
», éventuellement contesté, entre deux unités
territoriales.
Il faut enfin faire attention au pouvoir de la carte : il est
important de noter le caractère imprécis ou contesté de
certaines informations et de résister à la tentation de
délimiter des unités aux limites clairement définies si ce
n'est pas le cas.
Par ailleurs, Benoît (1977) suggère qu'il faut
également prendre en compte l'impact de l'intervention publique sur la
délimitation du territoire. En effet, l'action de l'Etat superpose
à l'organisation spatiale précédemment décrite, un
autre découpage (limites de localités, d'arrondissement) qui
marque la zone d'influence des représentants locaux de l'État :
quelles que soient leurs prérogatives officielles en matière
foncière, ils interviennent dans la politique locale et dans l'arbitrage
des conflits fonciers. Une disjonction entre statut foncier et statut
administratif d'un village, entre trames territoriales et trames
administratives peut être source de problèmes.
Ainsi, le territoire des géographes tente de
repérer les dimensions conjuguées des différents espaces
(Guetat-Bernard, 1999) :
- L'espace social qui reflète « l'ensemble des
interrelations sociales spatialisées » (Frémont, 1984)
: les rapports sociaux inscrits dans des lieux, les conflits et les enjeux
entre les groupes sociaux, et inévitablement les règles de
régulation (ces normes sont d'autant mieux acceptées qu'elles
apparaissent légitimes) qui confortent et structurent ;
- L'espace perçu ou représenté, «
chargé de valeurs, marqué par les codes culturels et les
idéologies » (Gilbert, 1986) propres à chaque
société à chacun des moments de son histoire ;
- L'espace de vie (l'espace réellement parcouru :
espace d'usage, des expériences concrètes des lieux) et l'espace
vécu (qui intègre autant l'espace des pratiques que l'espace
imaginaire connu et/ou reconnu) : « l'espace concret des habitudes est
reconstruit et dépassé au gré des images, des
idées, des souvenirs et des rêves, des normes aussi qui habitent
chacun » individuellement et collectivement (Di Méo, 1998)
;
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- L'espace produit qui résulte de l'action
concrète des hommes et qui cristallise une mémoire collective.
Le concept du territoire tente donc de retrouver le sens des
liens entre les mondes de l'objet et du sujet : Habermas (1985) parle ainsi
d'une totalité socio-spatiale construite sur l'imbrication du monde
objectif, du monde social et du monde subjectif.
Il importe alors de comprendre comment s'opère
l'identification entre les dimensions collective et individuelle dans la mesure
où le territoire en tant que construit social révèle une
dimension collective alors que l'espace vécu et perçu
dénote une dimension essentiellement individuelle.
Afin d'aboutir à une analyse du territoire la plus
complète possible, nous retenons le principe de considérer qu'un
territoire comprend de façon pertinente et générique cinq
sous-systèmes territoriaux (Merenne, 2002) :
- Le premier sous-système est la résidence comme
manière particulière d'exploiter l'espace et d'en produire de
nouveaux. Les territoires de fixation constituent bien les lieux de
résidence des éleveurs dans la mesure où chacun y dispose
d'un habitat (case, concession...) permanent où demeure à
l'année une partie de la famille ; Le terme « territoire
» tel que nous l'employons dans cet essai correspond au terme peul
wuro qui désigne tout espace approprié par un groupe
avec un habitat groupé (saare) entouré d'une
auréole de champs cultivés (Picard, 1999) et des espaces de
pâturage. Riesman (1974) précise que le mot wuro
désigne toute unité sociogéographique que
possède un homme reconnu comme chef de cette unité, et dont les
membres sont liés par des liens de parenté ou de voisinage
suivis. Dans un sens plus large, il désigne tout groupement qui se pense
comme une communauté ;
- Le second sous-système, qui permet de disposer d'un
espace, est l'appropriation d'un espace. Il n'implique pas
nécessairement la propriété mais plutôt
l'attribution, le droit d'usage ou usufruit. Les territoires villageois (ou
territoire de sédentarisation) sur lesquels porte le présent
travail ont été attribués aux communautés
d'éleveurs mbororo. Ces derniers exercent bien une certaine
autorité sur ces territoires. Même si la terre appartient
traditionnellement à la chefferie
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Peule, le sentiment d'être chez soi et d'appartenir
à une communauté villageoise mbororo avec son territoire
délimité est relativement fort ;
- Le troisième sous-système est l'exploitation
de cet espace : très lié à l'appropriation «
[...] mais encore aux hommes eux-mêmes qui exploitent ce sol,
à leurs instruments et techniques, à leurs moyens financiers et
à leurs systèmes sociaux et culturels », il concerne
les ressources du sol. Même si les droits d'usage sur une bonne partie du
territoire borné restent flous, une partie de ces territoires est
effectivement exploitée par les éleveurs dans le cadre de leurs
activités agricoles et pastorales ;
- Le quatrième sous-système concerne la
communication et les échanges. Cela résulte « de la
spécialisation des lieux qui crée un potentiel d'échange
et de la nécessité de gestion ». Ainsi, dans les
différents territoires de mobilité, les acteurs entretiennent,
au-delà des concurrences et des conflits, de nombreuses et diverses
relations d'échanges, de communications et de
complémentarités ;
- Enfin, le cinquième sous-système correspond
à la gestion, c'est à dire l'action qui coordonne toutes les
autres : « la gestion permet le fonctionnement de l'espace en assurant
l'intégration des hommes et des fonctions, en résolvant les
conflits, en développant les projets ». Ainsi, à des
degrés différents, tous les acteurs et instances locaux sont
impliqués d'une manière ou d'une autre dans la gestion des
différents territoires de mobilité pastorale.
Après avoir clarifié les contours du territoire
de manière générale, nous allons tenter de
présenter, définir et caractériser le territoire de
mobilité pastorale.
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