3.4. Adv Que P : une classe restreinte d'adverbes
associés
Nous avons pu démontrer ci-dessus que l'adverbe ne
régit pas la complétive dans la structure Adv que P. Les
deux sont indépendants au plan structural, bien que l'ordre
linéaire horizontal les lie. La conséquence de cette analyse est
de ne plus considérer l'adverbe comme un opérateur. Nous verrons
dans cette structure une association de l'adverbe à la proposition
indépendante. Le morphème Que y est une béquille.
De ce fait, au lieu de dire adverbe opérateur, nous parlerons
d'adverbe associé. Deux questions retiennent l'attention ici. D'une
part, quels sont les adverbes susceptibles d'être associés
à une complétive ? Qu'est-ce qui les caractérise ?
Ce ne sont pas tous les adverbes qui intègrent la
structure Adv. Que P. Nous maintenons notre hypothèse selon
laquelle la catégorie sémantique à laquelle un mot
appartient détermine ses possibilités et connexions syntaxiques.
Ainsi, nous pouvons prudemment dire que les adverbes liés à
l'expression du temps, de la dimension et de l'intensité entre autres
n'introduisent pas associés aux complétives. Les
énoncés qui suivent sont de notre cru. Ils montrent les blocages
sémantiques et syntaxiques pesant sur les catégories d'adverbes
précédemment énumérées. On ne peut donc pas
avoir des énoncés comme ceux qui se trouvent infra.
14.a. *dernièrement/ récemment que Pierre est
venu
14.b. *Immensément/ longuement que notre maison est
construite
14.c. *Extrêmement que nous soyons attentifs
Comme le dit Bacha (2012 : 28), il y a une
difficulté à déterminer la liste des adverbes susceptibles
d'être associés à une complétive. Toutefois,
difficile ne veut pas dire impossible. La méthode du
lexique-grammaire permet de s'attaquer à cette difficulté. Il
existe au moins une étude de ce type. Elle aborde cette construction
dans le cas des adverbes en -ment : Molinier et Levrier (2000). Les adverbes
les plus attestés dans cette configuration sont entre autres :
assurément, heureusement, probablement, sûrement,
vraisemblablement, apparemment, évidemment, naturellement,
peut-être, bien sûr, sans doute.
Nous relèverons les traits généraux de
cette classe restreinte d'adverbes. Les adverbes modaux apparaissent donc ainsi
comme les plus à même d'entrer dans cette construction. Il faut
adjoindre et retenir temporairement cet argument de Bacha (2012 : 31) : ce
sont les adverbes orientés positivement qui acceptent l'introduction
d'une complétive, ce qui expliquerait que d'autres adverbes,
également perçus comme possédant une orientation positive,
soient susceptibles de rejoindre le paradigme. Jusque-là, la notion
d'adverbe orienté positivement reste vague. Il serait utile de
procéder à un travail d'une triple exigence. Circonscrire avec
des traits définitoires de cet ensemble est nécessaire. Il
faudrait procéder à des regroupements par structures parentes.
Enfin, nous gagnerons à étudier la structure argumentale de
chaque adverbe associé.
Faut-il continuer de parler d'une complétive de
l'adverbe ? Peut-on encore légitimer le terme d'adverbe opérateur
? Le développement qui précède permet de dire non. La
structure ainsi nommée ne procède pas de la subordination. Il
s'agit d'une phrase indépendante sur laquelle porte un jugement, une
évaluation exprimée par un adverbe. L'adverbe est, non pas
dépendant de la proposition, mais associé à cette
dernière au moyen du morphème Que, une béquille
syntaxique. L'adverbe ne régit pas la complétive. En
conséquence, il n'est pas un opérateur. Le statut de
subordonnée de cette phrase semble remis en cause. Elle n'en
présente pas les propriétés. Il importe de revoir
globalement cette structure.
Au terme de ce chapitre, que pouvons-nous retenir des deux
complétives non-verbales étudiées ?
Elles paraissent toutes deux extravalencielles. En d'autres
termes, elles ne rentrent pas dans le schéma des arguments du verbe.
Postposées à leur recteur, elles induisent des transformations de
divers ordres. Elles sont introduites par des parties du discours qui ne se
conjuguent pas.
La complétive nominale se rapproche de la
complétive du verbe. Les Nop sont en réalité
issus pour la plupart des verbes. Ainsi, il semble s'établir une
analogie entre les complétives du nom et les complétives du
verbe. V-SN+Que P et V+Que+P semblent ainsi être
équivalents. Les conditions de cette équivalence restent à
définir d'une manière circonstanciée. Les Nop
sont variés et induisent des propriétés
différentes.
La complétive de l'adverbe n'en est pas une. Il s'agit
d'une structure intégrant une proposition indépendante. Au lieu
d'y voir une complétive, nous préférons parler d'une
phrase à adverbe associé. Cette dernière est
modalisée au moyen de l'adverbe. En tant qu'unité
indépendante, la proposition n'y a pas de fonction syntaxique. L'adverbe
porte sur toute la phrase. En tant que circonstant, il peut se placer à
diverses postions dans la phrase. C'est donc un complément de phrase.
Contrairement à la complétive du nom qui a une
variété de structures, la phrase à adverbe associé
n'a qu'une seule structure, à savoir Adv+Que P.
Antéposé à la proposition indépendante, l'adverbe
est régulièrement en position initiale. Cette phrase peut donner
lieu à plusieurs réécritures dérivationnelles sur
la forme Il est Adj+Que P, Il y a +SN Que P et (Adv., Que P), (Que
P, Adv.) ou simplement se réduire en P.
On peut également se demander si les
dérivés possibles ci-dessus présentent les mêmes
possibilités distributionnelles et sémantiques que la phrase
à adverbe associé. Dans les structures Adv Que P, la
nature de l'adverbe est sélectionnée et conditionnée. Les
catégories sémantiques de ces adverbes et leurs contours
morphosyntaxiques restent à définir. Au bout du compte, les
complétives non-verbales posent des problèmes dignes d'être
analysés à la juste mesure et dans des études
spécifiques. Leurs contours ne sont pas totalement découverts.
Tout comme le nom et le verbe, l'adjectif qualificatif est suivi d'une phrase
complétive. Cette dernière est classée parmi les
complétives non-verbales. Le nom, l'adjectif et l'adverbe sont
généralement en interrelation. L'adjectif est rattaché au
nom, l'adverbe modifie l'adjectif qualificatif. On se demande donc si les
propriétés de la complétive du nom et celles de la phrase
à adverbe associé peuvent être corrélées
à la complétive de l'adjectif qualificatif. En d'autres termes,
comment se présente la complétive adjectivale ? La
complétive de l'adjectif fonctionne-t-elle comme ses parentes qui
viennent d'être analysées ? Ses prédicats induisent-ils
aussi des contraintes ? Nous tenterons de donner des réponses à
ces questions au chapitre 4.
![](Lexique-grammaire-et-compltive-de-l-adjectif-qualificatif19.png)
CHAPITRE QUATRIÈME
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