Le PS insiste dès le début de la campagne sur
les améliorations économiques constatées depuis quelques
mois. Le retour à la croissance est le fruit d'un changement notable
dans la politique économique menée par Abdou Diouf depuis la
post-dévaluation. Le Président a réussi - enfin - à
privatiser les principales entreprises publiques dont la mauvaise gestion, les
dépenses en personnel, la faiblesse des investissements et l'absence de
performances étaient dénoncés depuis une décennie
par l'ensemble des rapports traitant de l'économie
sénégalaise. En cédant la plupart d'entre-elles à
des multinationales françaises, le Sénégal
récupère de précieuses devises tout en se
débarrassant d'encombrants fardeaux.
La libéralisation de l'économie est
néanmoins longue et difficile - chaque rumeur de privatisation
engendrant de grandes opérations syndicales ne faisant que retarder
l'inévitable - au grand dam du FMI qui écrit dans un rapport
rendu public par Le Soleil en août 1997 : "les
administrateurs regrettent (...) qu 'au cours des trois dernières
années précédentes, des retards
répétés se soient produits dans la mise en oeuvre des
privatisations et des réformes des entreprises publiques et du secteur
de l'énergie (...) ils engagent vivement les autorités à
réaliser intégralement le train des réformes structurelles
prévu dans le programme afin de rehausser la crédibilité
de leurs efforts d'ajustement et de renforcer la confiance des investisseurs"
142.
Ces privatisations sont accompagnées d'autres
réformes : libéralisation des prix ; accroissement notable de
l'assiette fiscale (+20% dès 1995, soit 11 milliards FCFA
143) ; augmentation des recettes
douanières ; révision du code du travail (avec notamment
l'allégement des difficultés pour les licenciements
économiques après 1994) etc. Elles permettent ainsi au
Sénégal de s'adapter à l'économie de marché
et de bénéficier enfin des avantages de la dévaluation,
à l'instar des autres pays de la zone CFA.
Outre une croissance du PIB conséquente de 5% à
6%, on constate à partir de 1998 une croissance des exportations qui
passe de... -8,4 % en 1997 à 7,8 % en 1998 144 . Même si les
variations climatiques ont une influence sur ces pourcentages, les
réformes, réellement engagées à partir de 1997, ne
sont pas étrangères à ces bons résultats. Les
rentrées de liquidités permettent à l'Etat
sénégalais d'investir dans des secteurs tels que le textile,
l'agroalimentaire, les produits de la mer, les mines ou les nouvelles
technologies 145.
Après les débuts chaotiques de la
dévaluation - autour de 35% d'inflation en 1994 - l'inflation
142 "Résultats substantiels de l'économie
sénégalaise : le FMI préconise d'éviter tout
dérapage ", Le Soleil, 19 août 1997.
143 Elimane Fall, "Le credo de deux grands argentiers ",
Jeune Afrique, n° 1833, 27 février 1996.
144 "Embellie économique au Sénégal",
Le Monde, 20 juin 2000.
145 Mamadou Bah, "Au petit trot", Jeune Afrique, 15
juin 1999.
est pratiquement nulle en 1998 et le déficit
budgétaire dépasse à peine les 2%. Toutefois, les
importations sont encore très nombreuses et le Sénégal a
bien du mal à trouver une culture d'exportation de substitution à
l'arachide. Par conséquent, la balance commerciale déficitaire et
la dette extérieure importante n'offrent pas la possibilité au
pouvoir de faire bénéficier à la population, via le
développement, des bienfaits du retour de la croissance dans le pays.
Les Sénégalais ont donc bien du mal à
comprendre les dirigeants socialistes, qui expliquent durant trois semaines que
le pays va mieux et qu'il est sur la bonne voie, tout en soutenant que le
peuple doit encore patienter avant de pouvoir jouir du retour de la croissance.
Les discours rassurants prononcés par les socialistes n'ont donc aucune
influence positive en terme de popularité, puisque les dirigeants n'ont
rien d'autre à proposer que le statut quo et l'attente de jours
meilleurs. La reprise économique indéniable constatée au
Sénégal ne profite donc absolument pas électoralement
parlant au pouvoir en place.
L'opposition profite de l'incapacité socialiste
à défendre son bilan économique. Djibo Kâ se
présente comme le véritable héritier de Léopold
Sédar Senghor - les références à Abdou Diouf ont
toutes été abandonnées - et promet, à la
manière de... Jacques Chirac, de vaincre la "fracture sociale" et de
combattre toutes les inégalités. Il tient ainsi un discours
profondément ancré à gauche, certainement motivé
par son entente avec l'Alliance Jëf-Jël de Talla Sylla et l'Union
pour le Socialisme et la Démocratie de Doudou Sarr. Il n'oublie
cependant pas de régler quelques comptes avec Ousmane Tanor Dieng, dont
il critique les pratiques et l'omnipotence. En clamant son statut de "candidat
du peuple" et d'homme du changement, Kâ tente conjointement de
séduire les déçus du socialisme dioufiste mais aussi les
partisans d'Abdoulaye Wade.
L'attitude de l'ancien "enfant terrible du PS" ne perturbe
pas outre mesure la campagne wadiste. Comme en 1993 et 1996, le chef de
l'opposition multiplie les traversées de Dakar et de Thiès
à bord d'une Mercedes décapotable, généralement
entouré d'Ousmane Ngom et d'Idrissa Seck. Il répète
inlassablement que les socialistes ne sont que des fraudeurs, des
traîtres de la nation mais que la libération est proche au vu de
l'implosion du parti gouvernemental. Il critique les choix politiques PS et
affirme que sa présence au gouvernement a permis d'éviter au
peuple des souffrances bien plus grandes qu'il ne connaît actuellement.
La population est réceptive aux discours du chef de l'opposition, car
contrairement à 1993, il n'apparaît pas comme un allié du
pouvoir. En effet, il n'a jamais cessé au cours de ses trois ans au
gouvernement de s'opposer au PS, en partenariat avec l'opposition : sur la
CENI, sur le Sénat, sur les réformes du code électoral.
Fort de cette légitimité, le chantre du sopi souhaite
reconquérir Dakar qui l'a quelque peu boudé en 1996. Pour
espérer gagner dans la capitale, Abdoulaye Wade mise sur la jeunesse. Il
n'hésite pas de ce fait à diffuser des morceaux... de rap
lors de ses apparitions de campagne 146.
Face à ces procédés, le PS
réitère sa stratégie de 1996 pour réussir son
triple objectif : gagner les élections, conserver les grands centres
urbains, réduire à néant la liste dissidente de Djibo
Kâ. Rassemblés autour d'Ousmane Tanor Dieng, les caciques
socialistes font campagne dans leur localité. L'ancien président
de l'Assemblée nationale, Daouda Sow, a par exemple pour mission de
vaincre à Linguère, dans le bastion de son neveu.
Tête de liste pour ces législatives, le
secrétaire national PS est secondé au cours de la campagne par la
responsable des femmes socialistes, Aminata Mbengue Ndiaye. Elle
apparaît
146 Le Soleil, 13 mai 1993.
dans de nombreux meeting, n'hésite pas à
attaquer vigoureusement à Djibo Kâ 147 et à
chanter les louanges de "Tanor" : "le véritable homme au sourire
ravageur, ce n 'est pas Iba der Thiam. C'est ce jeune homme Tanor".
En mal de popularité, ce soutien ne peut lui
être que bénéfique dans un climat de violence, qui
retranscrit l'extrême fragilité du pouvoir socialiste. Des
affrontements sanglants opposent étudiants et policiers à
Saint-Louis, membres du PS et du Renouveau au nord du pays et... socialistes et
socialistes à Bambey, en présence d'Ousmane Tanor Dieng
148. Toutefois, cette violence n'est rien comparée
à celle qui existe en Casamance.
Les faveurs consenties aux séparatistes via la
décentralisation n'ont rien changé au conflit casamançais
: le front sud ne négocie pas et continue ses actions contre les
non-diolas et les militaires ; l'armée, bénéficiant d'une
grande liberté d'action 149, mène
d'innombrables actions "punitives" ; le chef de l'Etat réaffirme le 31
décembre 1997 "sa ferme détermination à assurer la
défense de l'unité nationale et de l'intégration du
territoire comme l'impose la Constitution du pays". En outre, l'atout du
pouvoir, l'abbé Diamacoune Senghor, n'en est plus un, car s'il multiplie
les appels à la paix et au calme depuis 1993, celui-ci n'a plus un
impact suffisant auprès des séparatistes de Basse-Casamance pour
les résoudre à rendre les armes. Le conflit apparaît sans
fin, sans paix possible. Abdoulaye Wade essaie alors de s'immiscer dans le
débat casamançais.
Pour mettre fin à la violence en Casamance, le
secrétaire général du PDS appelle à la construction
d'un nouvel aéroport international, non plus comme il l'avait
suggéré en 1996 aux alentours de Dakar, mais en région
casamançaise. L'objectif du projet est de désenclaver la
région, lui redonner un élan économique et faire de la
Casamance un pivot entre le nord du Sénégal, la Gambie, la
Guinée-Bissau et la Guinée. Dans le même ordre
d'idée, "le Pape du sopi" promet en cas d'alternance la
création d'une université régionale à Ziguinchor
qui accueillirait des étudiants des pays frontaliers.
Par l"intermédiaires de ses propositions, Wade exprime
l'idée que les problèmes en Basse - Casamance ne sont pas
politiques mais sociaux et économiques et qu'il faut, via des projets,
redonner un espoir aux populations qui ont déserté les alentours
de Ziguinchor et aux séparatistes en guerre. Il condamne par
conséquence tacitement l'option belliqueuse "choisie" par Abdou Diouf en
Casamance, qu'il ne cesse de critiquer depuis le milieu des années
1980.
Face à ce projet, l'attitude socialiste est
opportuniste. Dans un premier temps, le PS condamne vigoureusement les propos
de Wade, les jugeant fantaisistes. Pourtant, très rapidement le parti
gouvernemental reprend à son compte cette proposition pour finalement
annoncer dans les colonnes du Soleil le 21 mai 1998 que les
financements pour la création de l'aéroport de Tobor-Ziguinchor
ont été trouvés 150 . Ce comportement isole un peu plus le
PS des autres
147 Elle déclare notamment : "Kâ est un
traître qui a été trahi. Il a trahi Senghor avant
d'être trahi lui-même. Il est trop pressé. Il aurait pu
être patient et attendre à nouveau son tour pour obtenir sa part.
Il aurait du s'inspirer du cas de Moustapha Niasse. Lui, c'est un homme. Vous
vous rappelez, quand M. Niasse lui a asséné le fameux coup de
poing". Abdou Latif Coulibaly, Le Sénégal à
l'épreuve de la démocratie ou L'histoire du PS de la naissance
à nos jours, Paris Montréal, L'Harmattan, 1999.
148 "Violente campagne", Le Nouvel Afrique-Asie,
juin 1998.
149 Cette "liberté" est ouvertement critiquée
par Amnesty Internationale entre 1993 et 1998, qui fait état de
personnes "torturées à l'électricité."
L'organisation rajoute que "certains ont été battus
durant des heures, alors qu 'ils étaient suspendus au plafond par une
corde, d'autres ont reçu du plastique en fusion sur le corps ou ont
dû ingurgiter des substances toxiques". Ces
révélations poussent d'ailleurs l'Allemagne à rayer le
Sénégal des respectueux des droits de l'homme, le 28
février 1996. "Amnesty International dénonce des cas de
torture", Le Monde, 3 juin 1994 et "Surprise à Dakar face aux
accusations de l'Allemagne", Le Soleil, 1er mars 1996.
150 "Aéroport de Tobor-Ziguinchor : le financement
acquis", Le Soleil, 21 mai 1998.
partis. En effet, pour la première fois depuis 1988,
les socialistes sont véritablement seuls contre tous : le PDS n'est plus
un parti ambigu, il a rejoint définitivement l'opposition ; la LD/MPT
est en passe de quitter le gouvernement ; l'Alliance Jëf-Jël
multiplie les attaques à l'encontre des pratiques tanoriennes.
Le dernier jour de campagne est l'occasion pour les deux
grands partis sénégalais d'effectuer un ultime grand
rassemblement. Après avoir réaffirmer sa filiation avec Abdou
Diouf, Ousmane Tanor Dieng déclare dans son "fief" thièssois :
"dimanche, les urnes vont traduire notre majorité dans la
région. Soyez les boucliers du parti dans les bureaux de vote. Restez
vigilants mais calmes. Pas de bagarres ce jour-là. Soyez cependant sans
peur, fermes et déterminés" 151 . Cet extrait reflète
aussi bien l'état de violence qui règne au cours de ce scrutin
que l'important rejet que connaît le parti gouvernemental à
travers tout le pays. A présent, voter socialiste peut s'avérer
être périlleux. Abdoulaye Wade préfère quant
à lui insister sur la nécessité du sopi et le
soutien massif qu'il a perçu durant trois semaines : "Après
Rufisque, Thiès, Kébémer, Louga, Saint-Louis, Diourbel,
Ziguinchor et Tambacounda, c'est le peuple sénégalais tout entier
qui a décidé de se libérer".