Partie II - Joueurs et clubs : le rapport
employeur-employé proche du schéma d'entreprise.
2.1 Les rémunérations salariales.
Dans notre précédente analyse, nous avons
émis l'hypothèse que l'expansion du football moderne et des
droits de retransmission TV, poussent ce sport à évoluer et
à adopter de nouvelles stratégies efficaces pour élever
ses ressources financières et pérenniser, dans une certaine
mesure, l'entreprise.
Le football amateur semble bel et bien révolu. De
même, il s'est incontestablement développé dans une optique
de business où seul le gain financier est gage de durabilité.
Le passage du football amateur au football professionnel
amène de nouveaux enjeux. Les clubs sont aujourd'hui confrontés
aux dépenses liées au marché des joueurs. Comme pour une
entreprise classique, les clubs font face au même dilemme :
« Combien cela me coûte et combien cela me rapporte ?
». Les stratégies managériales des clubs sont
plus ou moins similaires : l'enjeu premier est d'attirer les plus grands
talents, de les faire grandir et de les
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conserver le plus longtemps possible. Depuis l'abaissement des
frontières, les clubs ont la possibilité d'attirer des joueurs du
monde entier. Comme dans un schéma classique d'offre et de demande, il
existe sur le marché du football beaucoup de joueurs mais peu de grands
talents. Attirer ses potentiels demande des ressources financières
considérables.
Comme le souligne les travaux empiriques de la Direction
Nationale du Contrôle de Gestion (DNCG), l'essentiel des charges des
clubs de Ligue 1 sont les rémunérations du personnel (47%), les
frais généraux (19%), les charges sociales (15%). Il est alors
facile de constater que les salaires des employés (joueurs) est le poste
de dépense le plus important pour un club de football.
Certains salaires exorbitants, à l'image de celui du
grandiose Lionel Messi, du sulfureux Cristiano Ronaldo ou de la nouvelle
pépite brésilienne Neymar, font souvent l'objet de débats
voire d'une incompréhension globale de la part de l'opinion public.
Quelles sont les raisons qui expliqueraient des salaires aussi
élevés ?
Deux études menées succinctement par les
économistes Bourg et Gouget en 2001 puis par Poli en 2006 permettent de
répondre à cette question.
Dans la première étude, J-F Bourg et J-J
Gouget39 mettent en lumière deux catégories distinctes
de joueurs :
- Les joueurs d'excellent niveau : très rare, capable de
faire gagner des titres aux clubs.
- Les joueurs de niveau moyen : très abondant, dont le
niveau est irrégulier avec une efficacité moindre.
Contrairement aux joueurs de niveaux plus faibles, les joueurs
les plus talentueux ne souffrent pas de chômage puisqu'ils sont
constamment convoités par les plus grands clubs.
La concurrence étant de plus en plus rude, seuls les
clubs les plus fortunés peuvent se permettre d'acheter les meilleurs
joueurs avec des salaires très élevés. Cette situation
fait figure de quasi-monopole pour ces clubs.
39 BOURG J-F et GOUGET J-J (2007), Economie politique du
sport professionnel : l'éthique à l'épreuve du
marché, Vuibert, Paris.
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La seconde analyse de Poli40 réalisé
en 2010, met en avant le constat suivant : 85 des 100 plus grosses
déclarations de revenus en Italie pour l'année 2000 provenaient
de joueurs de football professionnel.
Une autre raison permettant de comprendre pourquoi les
salaires peuvent grimper très rapidement provient des recherches de S.
Rosen en 1981. Selon lui, les différences de salaires entre les plus
faibles et les plus élevés s'expliquent par la «
non-substituabilité des joueurs de grands talents
»41. Cette théorie sera par la suite
validée par Lucifora et Simmons42 en 2003, qui ajoutent
l'idée que le développement des moyens de communication a
engendré une explosion des salaires, notamment par des jeux de
spéculation. Les salaires de certaines « légende du football
professionnel » sont même encore plus élevés
grâce aux contrats publicitaires et autres activités
extra-sportives.
D'ailleurs, les statistiques réalisées par
l'institut National de la Statistique et des Etudes Economique (INSEE) en 2010
vont en ce sens. L'organisme a démontré que les sportifs de haut
niveau disposaient des salaires bruts supérieurs en moyenne à
ceux des grands dirigeants d'entreprises ou des cadres de la finance. Depuis
peu, les salaires moyens versés par les grands clubs ont même
devancés ceux versés par les franchises nord-américaines
de la NBA (National Basketball Association) et de la MLB (Major League
Baseball).
Alors que les salaires sont très élevés
dans le football professionnel, conclure uniquement que les salaires des
footballeurs seraient homogènes est une fausse idée. Au
contraire, c'est dans ce secteur que l'on observe le plus
d'inégalités.
Chaque année, l'Union Nationale des Footballeurs
Professionnels (UNFP) publie à la fin de la saison les joueurs libres,
pouvant signer dans un autre club. En retenant les 40 clubs que composent la
Ligue 1 et la Ligue 2, prenant en compte environ 25 joueurs professionnels sous
contrat, le taux de chômage s'élève aux environs de 20% ce
qui est excessivement élevé et bien supérieur à la
moyenne nationale française. Les masses salariales sont donc
réparties de manières très inégalitaires et se
concentrent seulement sur quelques joueurs très bien payés.
40 POLI R. (2010), Marché de footballeurs,
réseaux et circuits dans l'économie globale, Peter Lang,
Berne.
41 ROSEN S. (1981) The economics of superstars, American
Economic Review, vol. 71, n°5, p. 845-858.
42 LUCIFORA C. ET SIMMONS R. (2003) Superstar effects in
sport: evidence from Italian soccer, Journal of Sports Economics, vol 4,
n°1, p. 35-55.
50
D'après l'article paru dans le « Nouvel
observateur »43 en 2013, un joueur de Ligue 1 gagnait en
moyenne 47 000 euros bruts par mois sans compter les primes additionnelles.
Pour La Ligue 2, la moyenne était estimée à 10 500 euros.
L'écart entre les deux championnats est important ce qui nous conforte
dans l'idée que seuls les meilleurs championnats sont ceux qui reversent
les salaires les plus importants.
La revue met également en avant un second facteur
déterminant : la carrière d'un joueur est relativement courte.
D'après les études de John Goddard et John Wilson44,
« environ 20% des joueurs présents une année
donnée dans un des 92 clubs professionnels n'y jouent plus
l'année suivante et environ 20% d'entre eux n'y jouaient pas
l'année précédente ».
En tenant compte de ses résultats, on constate par
exemple qu'un joueur sur cinq est remplacé dans le championnat anglais
d'une saison à l'autre.
Enfin, il est important de retenir que les salaires des
joueurs ne sont pas si élevés que ce que l'on pourrait croire. En
effet, le marché des « stars » ne concerne finalement que
très peu de joueurs (entre 5 et 10%) avec des salaires faramineux et une
stabilité de l'emploi.
A contrario, le marché secondaire, comprenant les
joueurs dont les qualités sportives sont moindres, concentre en
réalité la majorité des footballeurs. Ces derniers ont des
revenus beaucoup plus faibles. Leurs mobilités sont dites « subies
» c'est à dire que le joueur signe dans un club qui l'accepte. Il
n'y a donc pas réellement le choix du coeur de la part du joueur. Bien
entendu, ceci est synonyme de fragilité de l'emploi.
En tout état de cause, seul les salaires des plus
grands talents ont décollé ces dernières décennies,
donnant l'impression d'une augmentation salariale globale de tous les sportifs
de ce secteur. Or, nous venons de démontrer le contraire.
Il semble pertinent de s'attarder sur le tableau de la page
suivante, représentant les parts des revenus en fonction des
différents championnats européens.
43 «Messi, Ronaldo, Ibra...le salaire des stars du
football augmente? Les inégalités aussi» le Nouvel
Observateur, 13/04/2016
44 Goddard J. et Wilson J. (2004), Free agency and employment
transitions in professional football, mimeo, in Frick B., Pietzner G. et
Prinz J. (2007)

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Une fois n'est pas coutume, la Premier League anglaise est le
championnat où les salaires sont les plus élevés. En
moyenne 2,850 millions d'euros. Ce montant est plus élevé de 56%
du salaire moyen en Bundesliga (championnat allemand), situé
2e du classement avec 1,822 millions d'euros. Bien entendu, ce
résultat - aussi élevé soit-il - s'explique en majeure
partie par les recettes générées par ces deux
championnats, essentiellement dues aux droits de retransmission (cf. Chapitre I
partie III).
En revanche, le classement du championnat espagnol est une
surprise. Le salaire moyen étant de 1,5 millions d'euros.
Ceci peut trouver son explication par le fait que la Liga
espagnole concentre beaucoup de disparités financières.
Malgré les deux grosses écuries (FC Barcelone et Real de Madrid),
le reste du championnat est en dessous des autres compétitions telles
que notre championnat national, la Ligue 1. De plus, nous avons vu
précédemment que les droits de retransmission TV espagnols
étaient vendus individuellement par les clubs. De ce fait, le Real de
Madrid et le FC Barcelone concentrent 50% des recettes TV, laissant le reste
aux dix-huit autres clubs de la Liga BBVA.
En tout état de cause, les clubs les plus riches
n'hésitent pas à aligner les zéros sur les chèques
pour attirer les plus grandes stars. Mais qu'en est-il du retour sur
investissement ? Les clubs qui achètent les joueurs les plus chers
sont-ils assurés de meilleures performances sportives ?
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Il est évident que pour gagner des titres, chaque club
doit miser sur des talents qui feront la différence et qui seront un
réel atout pour l'équipe. Dans l'hypothèse que chaque club
possède chacun des joueurs de talents similaires, alors nous serions
dans une situation d'équilibre compétitif maximal, ce qui
signifierait que chacune des équipes auraient sensiblement les
mêmes chances de gagner le championnat.
Or, nous nous trouvons plutôt dans une situation de
« jeu sur le marché du talent
»45 c'est à dire que chaque équipe
doit prendre en considération une contrainte budgétaire tout en
cherchant à acquérir la perle rare pour constituer un groupe
homogène supérieur aux autres équipes.
Cependant, Kuypers et Szymanski démontrent en 1999
qu'il existe une corrélation étroite entre la masse salariale des
clubs anglais et leurs positions en championnat. En effet, plus les salaires
sont élevés, plus la probabilité d'un meilleur classement
pour l'équipe en question est forte. Cela valide donc la théorie
« d'efficience des salaires » qui implique que la productivité
collective des joueurs va de surcroît avec les salaires qui leurs sont
versés.
Méthodologie Kuypers et Szymanski (1999) :
corrélation masse salariale et résultat sportif.
Le graphique ci-joint est tiré de la Ligue de Football
Professionnelle (LFP). Dans un premier temps, l'intérêt de cette
étude est d'analyser l'étroitesse de la corrélation entre
salaire et résultat sportif, puis dans un second temps comprendre si
cela justifie tous ces investissements colossaux.
Graphique corrélation entre masse salariale et
résultat sportif.

45 CAVAGNAC M. ET GOUGUET J-J (2008) Droits de
retransmission, équilibre compétitif et profits des clubs,
revue d'économie politique, n°118, p. 229-253.
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- L'axe des ordonnées représente le classement en
fin de saison de chaque club.
- L'axe des abscisses représente le rapport
logarithmique entre la moyenne des salaires du club sur les moyennes des
salaires de tous les clubs du championnat.
D'après le graphique, la relation (salaires -
résultats sportifs) est clairement identifiable. Les clubs qui
dépensent le plus en salaire sont souvent ceux en tête du
championnat. Deux hypothèses peuvent être retenues :
1. Le club détient des ressources financières
considérables : le budget permet au club d'investir dans de nouveaux
joueurs talentueux, ce qui lui donne de la crédibilité
supplémentaire pour gagner des titres européens. L'exemple du
rachat du Paris-Saint-Germain par le Qatar est le symbole de la nouvelle
offensive stratégique du pays (cf. chapitre II partie I).
2. Le club n'est pas forcément le plus riche mais
réalise des bons résultats sportifs ce qui lui permet
d'améliorer ses recettes annuelles. Ainsi, il sera possible pour le club
d'acheter des joueurs de qualité afin d'aspirer encore à de
meilleures résultats la saison suivante.
En définitive, être un club riche est un avantage
pour gagner des titres. Le football moderne se développe sous une forte
concurrence où les meilleurs joueurs rejoignent les clubs qui peuvent
assumer des salaires aussi élevés. Néanmoins, il serait
imprudent de conclure que seules les grandes écuries peuvent gagner.
L'exemple du Leicester City Football Club est sans conteste le contre-exemple
parfait, prouvant que l'argent ne fait pas tout. Il y a près de 7 ans,
le club jouait en troisième division anglaise, la League One. Avec des
résultats impressionnants, le club remonte en 2014 en premier League
(1ère division anglaise) et évite de peu cette même
année la relégation en division inférieure. La plupart de
l'effectif étant inconnu du monde du ballon rond, le club
créé la surprise lors de la saison 2015/2016 en terminant premier
du classement, devant les plus grandes équipes anglaises,
possédant des joueurs de renommée internationale.
Comment peut-on expliquer ce fait exceptionnel ?
Premièrement, par la détermination. L'argent permet d'acheter les
meilleurs joueurs au monde mais n'achète pas la motivation de ces
derniers. Deuxièmement, l'esprit d'équipe et la cohésion
d'un groupe, sont les maitres
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mots qui dictent ce sport. Enfin, le succès de ce club
comprenant une population totale de 330 000 habitants, trouve sa source dans sa
capacité à trouver des talents avant même qu'ils ne soient
révélés au grand public. Le club à misé sur
des joueurs comme le franco-algérien Riyad Mahrez, l'anglais Jamie Vardy
(évoluant en 8ème division il y a 7 ans..) ou encore
le français N'golo Kante, tous inconnus de la planète football et
aujourd'hui convoités par les plus grands clubs internationaux. La
revente de ces joueurs sera une plus-value certaine pour le club.
Ceci nous amène à la conclusion suivante :
l'efficience salariale n'est pas parfaite. En observant le graphique
précédent, certains points s'écartent de la relation
linéaire entre le classement dans le championnat et les salaires des
joueurs.
Cela correspond aux cas suivant : les résultats au
football sont parfois imprévus par rapport aux moyens financiers.
Certains font mieux (cas du Leicester City Club Football : 1er du
classement de Premier League - saison 2015/2016), d'autres font moins bien que
ce qui était prévu. Les raisons pouvant expliquer ces
écarts sont souvent liés à des erreurs de recrutements, de
politiques salariales inadaptées, de mauvaises ententes entre les
joueurs, ou simplement un problème de gouvernance du club...
Le critère financier n'est pas donc la seule
stratégie permettant aux clubs de football de réussir. Certains
jouent même la carte purement sportive, laissant de côté
l'argent. Quelle est donc la meilleure stratégie pour un club ? Surpayer
un joueur ? Parier sur le prochain talent d'un joueur ? Spéculer sur la
valeur de ces derniers ? Autant de question qui suggère une étude
plus approfondie. C'est donc l'objet de notre seconde sous-partie qui vise
à analyser les différentes stratégies
opérées par les clubs sur le marché des transferts.
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