III,2 /Fatalisme transcendant.
Analogies entre le rêve ,la tragédie,le sens du
destin
La volonté dans la Nature est toute puissante dans le
système du philosophe ,et tout espoir de liberté semble
disparaître face à la lucidité inexorable du penseur ;plus
d'amour, de sujet,ni de libre arbitre. Pourtant,le cours d'une vie ne semble
pas toujours se dérouler en vain,il y a même peut-être un
message derrière le chaos insignifiant des événements;il y
a des voix émanant de la source profonde (la Volonté),elles ont
été entendues par Socrate ,Hamlet,Jeanne d'Arc,signaux d'un appel
impérieux vers l'accomplissement de quelque but ultime .Les
génies perçoivent l'essence des choses et leur vie se trouve
dédiée à son expression. Chaque homme à son niveau
est la Volonté elle-même et participe de son
Odyssée ,de son destin tragique,faire l'expérience
de qui elle est et finalement se nier. : « . .tout le monde visible n'est
que l'objectivation de la volonté,son miroir qui la conduit
jusqu'à la connaissance d'elle-même et même comme nous
allons bientôt le voir,jusqu'à la possibilité de sa
délivrance »26 C'est pourquoi chaque homme ,par quelques fils
invisibles se relie à la Volonté et « choisit »son
destin. Chez Platon,ce n'est pas la Volonté mais l'âme qui
décide d'une individualité et de la destinée qui va avec
mais la psyché est oublieuse et c'est justement pour ça qu'elle
effectue son parcours terrestre, et de la même façon,ce n'est pas
une décision consciente de l'individu qui produit la connaissance,mais
c'est l'affaire de la Volonté qui finit par se comprendre. Ainsi,le sens
du destin individuel est métaphysique et moral,reflet microcosmique de
la Volonté. Le sens profond du destin est plus difficile à
percevoir dans la vie
ordinaire : « Puisque le destin a tenu a ajouté la
dérision à la misère de notre existence,notre vie doit
contenir toutes les douleurs de la tragédie sans que nous puissions nous
prévaloir de la dignité des personnages tragiques;dans les plats
détails de la vie,nous devons être au contraire des personnages
comiques inévitablement niais »27 C'est la raison pour laquelle ,le
sens du destin pour Schopenhauer ,tel qu'il est traité dans la
Spéculation transcendante sur l'intentionnalité
apparente dans le destin de l'individu -Parerga et Paralipomena (1851),ne peut
prendre pleinement son relief que dans l'art de la tragédie : «
l'art est la mise en évidence de cette visibilité,la camera
obscura qui montre les objets sous un mode plus pur,permettant de mieux les
embrasser du regard et de les résumer,pour ainsi dire le spectacle dans
le spectacle,la scène sur la scène dans Hamlet »28 . Cette
façon de se pencher sur le problème du sens et de la
compréhension du destin n'est pas une affaire doctrinale pour
Schopenhauer et son essai consacré à cette question ne saurait
avoir le même statut que son grand ouvrage. Il n'en reste pas moins que,
au regard de « l'oeuvre »de la Volonté dans la nature,dans les
différents domaines touchant l'homme que sont l'amour, le sujet et
l'inconscient,la liberté,tout ceci peut être rapporté au
destin individuel et à la connaissance de soi. Dans cette
perspective,notre vie doit être élevée au rang d'oeuvre
d'art dramatique ,réconciliant ainsi notre nature profonde et le cours
de notre vie : « ..est-il possible qu'il y ait un désaccord total
entre le caractère et le destin d'un homme?Ou
alors,considéré pour l'essentiel,chaque destin s'accorde-t-il
avec chaque caractère?Ou bien enfin,une nécessité
secrète,inconcevable,comparable à l'auteur d'un drame
agence-t-elle toujours les deux en les accordant l'un à l'autre?
»29. Le personnage d'Anne boleyn incarne très bien la conversion de
la Volonté face à la tournure impitoyable que peuvent prendre les
événements d'une vie. C'est certainement la personnalité
brillante,le caractère bien trempé et l'ambition qui tout
à la fois ont causé le succès et la perte,d'une reine aux
« cent jours »qui passe de la courtisane à la
renonçante alors qu'elle est condamnée injustement à mort.
Depuis son cachot,elle n'endurcit pas son coeur mais au contraire ,elle
dépose avec grâce le fardeau de l'existence et ainsi
allégée ,pardonne au roi, son mari accusateur,et finit par
plaisanter avec son bourreau. Personnage historique et de légende,sa
dimension tragique fait d'elle un sujet bien présent dans la culture
européenne et notamment du Henri VIII de Shakespeare. La tragédie
fascine certainement car elle exprime avec force le paradoxe de la vie humaine.
Alors même que se laisse voir au grand jour la folie du
vouloir-vivre,s'offre la possibilité d'en sortir : « La
tragédie nous présente la douleur sans nom,la misère de
l'humanité,le triomphe de la méchanceté,l'empire narquois
du hasard et la chute irrémédiable des justes et des
innocents:voilà qui nous indique de la manière la plus insigne la
nature du monde et de l'existence. Ce qui se révèle ici sous un
jour effrayant,c'est le conflit de la Volonté avec
elle-même,déployée dans sa
plus grande perfection au plus haut degré de son
objectité »30 Schopenhauer énonce les trois traits majeurs
du conflit tragique:L'extrême méchanceté,comme dans
Macbeth,Richard III de Shakespeare;et le destin aveugle dans OEdipe roi de
Sophocle,Roméo et Juliette toujours de Shakespeare. Les autres
tragédies mettent plutôt en scène le cours
« ordinaire » du conflit des volontés.
Schopenhauer cite le Faust de Goethe,le Cid de Corneille et aussi Hamlet de
Shakespeare. Il y a quelque chose dans la tragédie qui nous touche
profondément,message du caractère inexorable et profond du destin
,offrant une compréhension intuitive dont le rêve aussi est
porteur. L'analogie qui existe entre la vie,le rêve permet de penser le
destin comme nue mise en scène dont nous sommes au fond les auteurs
,mais sans le savoir consciemment. Nous attendons des songes et des oracles,
des promesses futur de bonheur mais ce n'est pas leur véritable message
pour Schopenhauer. Il cite Sénèque « les destins conduisent
une volonté docile;ils entraînent celle qui
résiste »31;ainsi nous allons plutôt apprendre
à nous connaître en faisant l'expérience de
l'échec,lequel va nous conduire à réviser nos choix et
à occuper une place conforme à notre caractère. A l'image
de la Volonté,à la fois complétement métaphysique
et insondable,mais aussi parfaitement concrète en tant que vouloir
vivre,le destin a son siège « dans les étoiles
supérieures »,nous dit l'auteur en citant Paracelse,mais il est
surtout le lieu où s'opèrent les renoncements nécessaires.
Les héros de la tragédie sont ceux qui quittent cette vie sans
regrets et pour eux tout semble
accomplit : « Nous voyons ainsi dans la tragédie que
les personnages les plus nobles,après une longue et douloureuse
lutte,finissent par renoncer tant aux buts qu'ils poursuivaient jusque
là avec tant de véhémence ,qu'aux plaisirs de la vie,ou
quittent la vie elle-même et de plein gré et avec joie:ainsi le
prince Constant de Calderón;ainsi Gretchen dans le Faust;ainsi Hamlet
que son Horatio suivrait volontiers,..:ils meurent tous purifiés par la
souffrance,.. »32 . Le rêve,bien compris, est une mise en
scène personnelle de nos vrais aspirations,et il en est ainsi pour notre
destin particulier mais cela n'est pas saisi au premier coup d'oeil,notre ego
souhaiterait plutôt le contraire : « ..de même que chacun est
le directeur caché de son propre rêve,,de même ce destin,qui
gouverne le cours effectif de notre vie,provient en définitive de cette
Volonté-là qui est proprement nôtre. Pourtant,là
où elle est apparue comme destin,elle a agi à partir d'une
région située bien au delà de notre conscience
représentante individuelle..Par conséquent,notre volonté
empirique est souvent amenée à combattre avec la plus grande
violence cette Volonté-là ,nôtre aussi ,qui se
représente à nous comme destin ..»33. Paradoxe
et mystère de l'individu,réduit à néant par les
étroits conditionnements et cependant appelé au plus haut destin
métaphysique. Cette lecture du destin ,pourrait être
appliquée à la vie de Schopenhauer lui-même;ces
échecs professionnels et amoureux,le bénéfice d'une rente,
lui auront permis de se consacrer pleinement à la réalisation de
son oeuvre .En accord avec la situation donnée, le philosophe ne s'est
jamais départi de sa vision hiérarchique et
élitiste;l'humanité n'a aucun sens historique et les
réalisations techniques et scientifiques n'ont qu'une importance
mineure. Seules les oeuvres d'art et la philosophie trouve grâce à
ses yeux,tout au moins à leur sommet ,dans les réalisations du
génie,dont la connaissance de l'essence même des choses permet un
dépassement au moins temporaire de la nature et de la Volonté.
C'est ainsi que l'étude du sens du destin chez le philosophe,trouve son
modèle dans la personnalité du génie,dans l'aberration
tragique de l'être voué à la connaissance,dont la
capacité visionnaire n'en égale pas moins la fragilité
psychologique et l'inadaptation.
Grandeur et misère du génie .
Le génie révèle un mode de connaissance
pur,au delà de la raison intéressée et de la tyrannie de
la Volonté. De ce fait, l'oeuvre d'art n'est pas vraiment
intéressante par elle-même ,mais bien plutôt par le type de
changement qualitatif qu'elle produit à la fois sur l'acteur et le
spectateur. Toute l'esthétique de Schopenhauer repose sur cet
étroit rapprochement entre contemplation et création,artiste et
amateur,sujet et objet dans l'acte de connaître : « Ce que nous
connaissons de la sorte,ce sont les Idées des choses à travers
lesquelles s'exprime maintenant un savoir supérieur à celui qui
ne connaît que les simples relations. Nous aussi nous sommes alors
affranchis des relations pour devenir le pur sujet de la connaissance. Or ce
qui par exception provoque cet état,ce sont des processus physiologiques
internes qui épurent et élèvent l'activité du
cerveau au point de susciter une soudaine montée de cette
activité. »34
Le génie est donc bien investi d'un rôle ultime
,d'une véritable mission consistant à apporter au monde une
connaissance d'une « autre
dimension ». Schopenhauer cite un extrait de la
poésie de Lord Byron afin d'illustrer ce moment de la connaissance
où l'homme devient le monde et vice versa,instant où tout semble
se justifier et s'apaiser : « Je ne vis pas en moi-même,mais je
deviens une partie de ce qui m'entoure;et pour moi Les hautes montagnes sont
une émotion . »
Le génie nous fait partager un instant
d'éternité,en dehors de l'utilitaire ,du
machinal,de la répétition aveugle et
mortifère. Intuition des essences,la faculté géniale qui
dépasse la raison ne saurait être l'affaire d'une maîtrise
technique et Schopenhauer de préciser que le génie ne s'apprend
pas .A la différence de l'homme de talent qui répond très
bien aux goûts et aux attentes de son époque,le génie est
en décalage et son oeuvre intemporel. Le paradoxe du génie c'est
qu'il se distingue de « l'homme fabriqué en série »mais
qu'en même temps,en lui la volonté s'efface pour laisser place
à la connaissance. Il est à l'opposé de la forte
personnalité charismatique et mondaine;il garde plutôt les traits
de l'enfance,exprimant en toute liberté la joie gratuite et ludique de
la pensée théorique et imaginative : « Chaque enfant est
réellement un génie,et chaque génie est pour ainsi dire
un
enfant »35. On retrouve chez le philosophe le thème
évangélique de l'enfant élu et aimé
.L'allégorie religieuse est utilisée pour désigner
l'élection du génie et Schopenhauer parle des sutures du
crâne ,mystérieux chiffre de Brahma grâce auquel peut se
lire la vocation particulière d'un homme. L'auteur du Monde est
plutôt favorable à l'existence de signes du destin,lisibles
même dans la physionomie particulière au génie:petite
stature et prépondérance cérébrale ,allure
éthérée qui contraste avec la lourdeur de l'homme
ordinaire .Curieusement,le génie est animé par un volonté
véhémente, excentrique, la contemplation est le fruit d'une
activité nerveuse et cérébrale intense. Tout homme a peut
-être son « démon » qui le guide ,ce qui fait l'objet de
son essai rencontré plus haut Spéculation transcendante sur
intentionnalité apparente dans le destin de
l'individu ,mais c'est particulièrement vrai du
génie : « Le génie nous renvoie à la dimension
transcendante de la Volonté toute puissante qui oeuvrerait à
l'accomplissement des dons exceptionnels de l'élu »36. La vie du
génie est elle-même l'oeuvre d'art,mise en scène d'une
destinée tragique qui est celle de la Volonté même;hormis
les joies de la création ,le génie souffre d'un déficit de
sens pratique car son énergie est tournée vers des buts plus
élevés. Il incarne parfaitement le drame du déchirement de
la Volonté. Sa sensibilité raffinée l'expose à
ressentir plus durement les difficultés de la vie .En tant
qu'héritier ,Schopenhauer n'aura pas à lutter pour gagner sa vie
mais il n'en sera pas moins exposé au dédain des hommes pour sa
personne et son oeuvre philosophique. Le thème du génie,en soi
,n'est pas très original,car de tous temps on a souligné la
grandeur et la misère de l'être théorique ;ainsi le
trébuchement du philosophe raillé par la servante de Thrace,la
condamnation de Socrate,et plus récemment l'éblouissant pathos de
Van Gogh. Surtout ,le génie est la figure romantique par
excellence,l'être assoiffé d'absolu en complet
décalage ici-bas,cherchant asile et refuge dans l'Orient
éternel .Les romantiques allemands font sans cesse
référence à une Inde mythique,à la puissance
évocatrice,incantatoire du sanskrit. L'art génial nous fait
passer de l « 'autre côté du miroir » ,l'existence par
delà la volonté,peut-être une anticipation sur la mort. La
musique est au delà du sens,elle est le chant de la Volonté
elle-même,et ineffable en tant que telle. Il existe cependant une
étape encore au delà de l'esthétique pour Schopenhauer
,représentée par la sainteté, mais envisagée sous
son aspect ascétique et quiétiste .Le système de
Schopenhauer se veut complet et à ce titre peut-on encore bien parler de
philosophie,seulement aimer la sagesse et tendre vers elle? De son propre aveu,
Schopenhauer a bien le sentiment d'avoir résolu l'énigme du
monde,et pense que son travail peut simplement être
complété d'un point de vue documentaire. Sagit-il d'un
ésotérisme ,du sens intérieur et secret de la mystique
universelle,d'une gnose ?
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