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Guerres et circulation des élites politiques en province orientale de la République Démocratique du Congo

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par Edocin Ponea Tekpibele Masudi
Université de Kisangani - Diplôme d'Etudes Supérieures (DES) 2009
Dans la categorie: Droit et Sciences Politiques > Sciences Politiques
  

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LISTE DES TABLEAUX

Tableau 1 : Cadre opératoire

p. 23

Tableau 2 : Les profils de quelques élites maï maï de Bafwasende

p. 77

Tableau 3 : Les élus de la guerre de 1996 à Kisangani

p. 88

Tableau 4 : Les différentes élites de la guerre du RCD en Province

 

Orientale

p. 91

Tableau 5 : Les élites de la guerre du RCD-N

p. 98

Tableau 6 : Les élites de la guerre du MLC

p. 100

Tableau 7 : Quelques élites dominantes de l'Ituri en temps de guerre

p. 102

Tableau 8 : Quelques autres élites des guerres de l'Ituri

p. 104

INTRODUCTION

0. 1. Etat de la question

Les sociétés africaines, fruit d'une hybridation complexe d'éléments endogènes et exogènes, - les sociétés traditionnelles, la colonisation et le contact avec la modernité -, sont des réalités politiques sujettes au dynamisme politique et ne sont contenues par aucune forme d'immobilisme. Comme l'ont souligné Jean-François Bayart et alii1, « «les dynamiques du dehors» ne sont pas vraiment séparables de celles «du dedans» et l'Etat postcolonial est produit à leur point d'interférence. L'Etat africain étant le fruit de l'hybridation et de la modernisation.»

L'Etat congolais emprunte, à la lecture de Maindo Monga Ngonga2, à la fois, au modèle occidental et aux modes de domination spécifiques africains ; notamment l'expression des rapports de pouvoir en termes de parenté ou de la domination ancestrale des «aînés» sur les «cadets». L'Etat ressemble à un grand clan. Il est perçu comme un lieu d'accumulation et de redistribution des richesses permettant aux « aînés » d'un même clan de satisfaire les revendications de leurs «cadets» tout en conservant leurs privilèges. Ce signifiant ou cet imaginaire de l'Etat, et donc de son pouvoir, crée des formes insoupçonnées et inédites de la circulation des élites politiques en compétition.

La guerre semble devenir moins une rupture de cette jonction qu'une exacerbation des antagonismes au sein des groupes dominants, voire entre groupes dominants et dominés, pour saisir « l'opportunité étatique », les ressources s'étant considérablement amenuisées.

L'Etat reste perçu comme un lieu d'accumulation et de distribution des richesses (...)3 La construction/formation de l'Etat s'est faite et se poursuit en RDC sur les modes de la prédation et du pillage des ressources4. La violence a joué et joue encore

1 J.F., Bayart et alii. , Le politique par le bas en Afrique: contribution à une problématique de la démocratie, Paris, Karthala, 1992, p. 14.

2 Maindo Monga Ngonga, L'Etat à l'épreuve de la guerre : violences et reconfiguration des pouvoirs en République Démocratique du Congo, Thèse de Doctorat en Science Politique, Université Paris I-Panthéon, SORBONE, mars 2004, p. 50.

3 Ibidem., p. 19.

4 Idem

un rôle structurant dans les rapports entre dirigeants eux-mêmes et entre dirigés eux mêmes d'une part, et entre dirigeants et dirigés d'autre part.

Depuis son accession à la souveraineté nationale et internationale, la République Démocratique du Congo (RDC), est le théâtre de recommencement politique et de perpétuelle remise en cause de la légitimité des gouvernants.

La Province Orientale est l'une des provinces de la RDC les plus marquées par la récurrence de cette violence contre l'Etat. La violence politique a modelé et continue à modeler l'espace politique au point d'y générer des formes, permanences et imaginaires internes de mobilité politique. L'espace politique de cette province est comme reconfiguré par la guerre5. L'année 1997 inaugure, pour la période en étude, la longue chaîne de la violence dans cette province où l'issue des négociations politiques semble avoir été la fin de la guerre et des conflits armés, du moins en termes de récurrence et d'intensité6.

La Province Orientale est soumise, entre 1997 et 2003, à plus d'une administration de fait des pouvoirs militaro-politiques de l'AFDL, du RCD, du MLC et des différents groupes armés ethniques, etc. sous la «manipulation» rwandoougandaise. Une histoire récente caractérisée par l'entrée en jeu des «nouvelles élites politiques et l'assaut de l'arène politique par de nouvelles figures et de nouveaux acteurs issus de divers horizons et ayant, vraisemblablement, parcouru des trajectoires sociopolitiques différentes et divergentes ainsi que de la survivance des anciens7

Guerres, rébellions, conflits armés interethniques et «privatisation de la violence» y ont nourri l'histoire et la vie politique depuis plus de quatre décennies.

Malgré les tournants politiques et les divers slogans propagandistes des

5 La guerre doit être comprise dans ce travail comme phénomène sociopolitique, «...continuation des relations politiques avec l'appoint d'autres moyens (violents et armés ajoutons-nous)». Voir à cet effet : C., Von Clausewitz, De la guerre, (1832) Traduction française, Paris, édition de Minuit, 1955, p.703 cité par P., Laubier, Introduction à la sociologie politique, Paris, Masson, 1983, p.170.

6 Car, la violence en soi n'a pas totalement pris fin. Elle continue, bien sûr à travers certaines poches de tension des résurgences de la violence dans les districts de l'Ituri, du Haut-Uélé et du Bas-Uélé par la présence aussi des forces rebelles étrangères (NALU, LRA, par exemple) etc.

7 Il n'est pas notre propos ici de faire une étude sur les mécanismes de la survivance et les comportements de ««retournement» de vestes», c'est-à-dire de changement de camps et de vagabondage politique des acteurs politiques de la Province Orientale. Mamiki Kebongo Bongo, Transhumance des élites politiques de la Province Orientale et la recomposition de l'espace politique en Province Orientale (RDC). 1998 à 2008, Mémoire de DES, sous presse, FSSAP, UNIKIS, s'est penché sur ce fait.

différents mouvements rebelles dans le sens de la «révolution»8 et de la «correction»9, les groupes sociaux « détenteurs de l'Etat » ont toujours, de manière significative, tiré profit du tournant pour rebondir et reproduire leur domination10. D'où toute la nécessité de tenir compte de l'histoire et des apports d'acteurs politiques locaux dans la création du politique, comme le souligne Achille Mbembe11, une meilleure intelligence de la mobilisation politique doit être recherchée du côté des terroirs historiques. Nous tentons d'opérer une relecture de la quotidienneté de l'action politique des élites agissant dans leurs rapports internes.

Car, il est passionnant d'observer les conditions d'apparition des individus qui ont forgé et qui forgent l'histoire et de découvrir l'accord entre les appels du temps, les nécessités du moment et l'arrivée de ces acteurs au pouvoir. Nous pouvons comprendre ainsi à la fois les circonstances qui ont fait l'homme comme (ici) la violence politique (les conflits armés divers et la guerre...)12 et l'homme qui a conduit le destin13. Ainsi que n'a cessé d'affirmer Alain Touraine14 : « [.. .] il n'y a ni fatalité, ni nécessité historique, mais des acteurs qui construisent l'histoire et produisent la société. La production de la société se réalise ainsi au travers des conflits qui s'organisent entre deux acteurs centraux et dont l'enjeu est l'historicité. Celle-ci est définie comme la capacité d'une société d'intervenir sur son propre fonctionnement, de produire ses orientations normatives et de construire ses pratiques à un moment donné de son histoire [...]. »

8 L'AFDL a toujours clamé que sa lutte fut une révolution des masses populaires lassées par les décennies de dictature de Mobutu. Ceci est une forme de justification de l'action rebelle. En réalité, cette lutte ne peut être considérée de révolution mais, plutôt de « rébellion - agression ».

9 Le RCD à son tour a justifié son entreprise rebelle dans le sens d'une action de correction de la gouvernance, au moins de la mauvaise gouvernance, de Laurent-Désiré Kabila. La guerre du RCD est donc présentée par ses leaders comme une « rébellion - correction » ou « rébellion - rectification ».

Toutes ces rébellions - agressions prétendaient vouloir changer les choses pour faire mieux dans le sens de la bonne gouvernance.

10 J. F., Bayart, et alii. Op. Cit. p. 20

11 A., Mbembe, in J. F., Bayart et alii. Idem

12 C'est nous qui le précisons.

13 R., Rezsohazy, Pour comprendre l'action et le changement politiques, Louvain-La-Neuve, Duculot, 1996, p.112.

14 M., Jacquemain, B., Frère (sous la dir. de), Epistémologie de la sociologie. Paradigmes pour le XXI siècle, Bruxelles, De Boeck, 2008, pp. 69-71.

A. Quelques études congolaises sur les élites politiques

Les pays en voie de développement fournissent en effet un laboratoire extraordinaire à l'étude du rôle de diverses élites : élites politiques, économiques, bureaucratiques, idéologiques et à l'analyse des rapports entre les élites anciennes et les élites nouvelles. Les transformations en cours dans ces pays et le rythme de ces transformations favorisent l'apparition de nouvelles élites, avec tous les conflits qui peuvent résulter de la superposition d'élites de différentes origines et de tendances idéologiques plus ou moins opposées.

Les études scientifiques sur les élites politiques de la République Démocratique du Congo demeurent à ces jours peu nombreuses. Ce domaine (des travaux sur les élites politiques congolaises) de recherche est encore inexploré en RDC.

L'étude la plus connue est assurément celle de Omasombo Tshonda & E., Kennes15, qui porte sur la biographie de certaines élites congolaises ayant participé aux institutions de la Transition issue de l'accord global et inclusif de 2003. Cette étude ne pose aucune analyse sur les habitudes et comportements des élites politiques congolaises ; moins encore, ne prend en compte que les élites «nationales». La Biographie des acteurs de la Transition fournit des informations intéressantes sur la trajectoire socioprofessionnelle, l'origine ethnique ainsi que le caractère personnel de chaque opérateur politique répertorié.

Domaine inexploré, pourtant chargé d'intérêt scientifique, l'analyse des élites politiques en tant qu'objet multidisciplinaire a bénéficié, sans nul doute, de cet ouvrage qui est avec évidence, l'amorce d'une exploration scientifique qui se profile féconde et abondante en science politique.

Cette étude porte sur la transition postconflit allant de 2003 à 2006, c'est-à-dire, de l'Accord Global et Inclusif de Sun City à la mise en place des institutions actuelles issues des élections.

Etukumalo Inola16, jetant un regard rétrospectif sur l'élite politique de la

15 Omasombo Tshonda & E., Kennes, République Démocratique du Congo, Biographie des acteurs de la Transition (juin2003-juin2006), Kinshasa-Tervuren-Lubumbashi, CEP-MRAC-CERDAC, 2006.

16 Etukumalo Inola, Genèse et développement de l'élite politique de la Province Orientale : de l'origine à 1960, Mémoire de DES (inédit), FLSH, UNIKIS, année académique 2006-2007.

Province Orientale, a cherché à découvrir l'incidence des dissensions politiques de l'élite politique de la Province Orientale sur les enjeux politiques au niveau national, centre des décisions importantes de la RDC.

Percevant l'élite politique de la Province Orientale sous son optique individualiste, il a tenté de la placer devant ses responsabilités en tant qu'opérateur politique sur la scène politique. Ainsi, les responsabilités politiques de cette entité peuvent être saisies à travers les individus isolés ayant modifié ou influencé, d'une manière ou d'une autre, le cours des événements historiques de la Province Orientale dans sa globalité en tant qu'entité politico-administrative. Il en a dégagé individuellement la responsabilité de chaque acteur politique, devant l'histoire et devant la scène politique de l'entité Province Orientale. Abordant la dimension historique basée sur le collectif, l'auteur a appréhendé le rôle de l'élite politique dans les efforts communs ou concertés d'un groupe d'acteurs politiques, efforts perçus globalement, dans le sens des responsabilités partagées, et dont dépend le cours de l'histoire politique de la Province, et à travers elle, celle du pays tout entier.

Cette étude a le mérite d'avoir tenté d'établir la genèse de l'élite politique et son implication dans la lutte pour la décolonisation de la RDC. Mais, se refusant de rentrer dans le débat conceptuel sur l'élite, l'auteur semble n'avoir pas, dans son étude, rapproché cette réalité sociopolitique avec la notion du pouvoir, laquelle, du reste, lui aurait donné la connotation politique de son analyse au travers l'approche historiciste (L'historicisme est « une tendance doctrinale considérant toute connaissance, toute pensée, toute vérité, toute valeur liée à une situation historique déterminée, et préférant l'étude de leur développement plutôt que celle de leur nature propre »17. Le philosophe Karl Raimund Popper18 en est le plus célèbre critique. Ce dernier (historicisme) prétend dégager des lois scientifiques qui commandent à l'histoire et dictent notre politique. Il a manqué, parlant de l'élite politique, il nous faut remarquer, d'en présenter la trajectoire sociopolitique.

17 Http://www.wikipedia.org/wiki/Historicisme, consulté à Kisangani, le 2 septembre 2009.

18 Lire à cet effet, K., R., Popper, Misère de l'historicisme, Paris, Plon, 1955, Christophe Bouton, Le procès de l'histoire, fondements et postérité de l'idéalisme historique, 2004, R., Aron, La Philosophie critique de l'histoire, Paris, Seuil (coll. Points), 1969, C., Blanckaert (dir.), L'Histoire des sciences de l'Homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, Paris, L'Harmattan, 1999 ; L., Mucchielli, La découverte du social: naissance de la sociologie en France, 1870-1914, Paris, La Découverte, 1998, F., Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme, Traduit de l'anglais par Denis-Armand Canal, Paris, Flammarion (Champs Essais), 2008.etc.

P., Artigue19, a dressé un certain inventaire des leaders politiques congolais dans une vision purement biographique comme le firent Omasombo Tshonda et Erik Kennes. Son ouvrage a dû recueillir 800 biographies de ceux qu'il qualifie hauts personnages : sénateurs, députés, prélats, hauts fonctionnaires, chefs coutumiers, syndicalistes, journalistes, étudiants dans une certaine mesure et quelques congolais ayant effectué un stage à l'étranger. Son ouvrage a recensé près de 74 personnalités de la Province Orientale. Manquant toute analyse sur les trajectoires socioprofessionnelles de ces élites, cette étude n'a qu'une valeur biographique.

Ndjemba Pembi20, centrant l'objectif de son enquête sur l'esquisse de profil du notable de la ville de Kisangani, compte tenu des critères définis de : sexe, âge, statut social, la carrière, appartenance à une famille régnante,..., se pose les questions : Comment les gens deviennent des notables à Kisangani et quels sont les critères qui ont toujours prévalu à la désignation des notables.

De ce questionnement a découlé les hypothèses suivantes :

- Les gens deviendraient des notables à Kisangani par un mécanisme approprié (élections ou désignation).

- La notabilité de Kisangani résulterait d'un fait naturel et légal (le sexe, l'âge, le statut social, la carrière, l'appartenance à une famille régnante,...).

Il conclut en découvrant que 65,7% de notables de la Province Orientale sont nés à Kisangani et ont l'âge de #177; 40 ans. 57% et 43% exercent respectivement le commerce comme fonction principale pour les premiers et les fonctions politiques et administratives pour les seconds. 46,7% de notables ont été nommés par les autorités du niveau tant national que régional ou local et 20% sont devenus notables par hérédité contre 14% par élection.

19 P., Artigue, Qui sont les leaders congolais ? , Bruxelles, Ed. Europe-Afrique, 1961.

20 Ndjemba Pembi, La notabilité dans la ville de Kisangani : critères d'appréciation et esquisse d'un profil, TFE (inédit) en SPA, FSSA, UNIKIS, 1994.

B. Quelques études sur la période de guerre en RDC

Maindo Monga Ngonga21, a rigoureusement analysé la récurrence de la violence politique en RDC. Laquelle récurrence devenue une ressource politique banale de captation et d'appropriation de l'Etat et du pouvoir au point de modifier les imaginaires et les pratiques, la trajectoire de l'Etat congolais, les rapports de pouvoir entre gouvernants et gouvernés et les modes d'actions politiques. Partant de l'hypothèse que la crise/échec de l'Etat congolais post-colonial conduirait les acteurs politiques à développer des stratégies individuelles et/ou collectives visant la capture de cette institution, il précise que, récurrente, la violence (la guerre) serait à la fois une forme paroxystique de ces stratégies d'appropriation et de reconstruction de l'Etat.

K. Vlassenroot et T. Raeymaekers22 frayent de nouvelles pistes dans la manière d'expliquer la problématique de la violence politique en Ituri. Sortant des sentiers bâtis de la criminalisation du conflit et la délégitimation des leaderships des rébellions, par la thèse centrale selon laquelle « l'irruption de la violence en Ituri doit être comprise comme le résultat de l'exploitation par des acteurs locaux et régionaux d'un conflit politique local profondément enraciné autour de l'accès à la terre, aux ressources économiques disponibles et au pouvoir politique. »

Remo Lo-Lozube Poru Anda23 analyse avec froideur la question de la violence politique dans le leadership politique en Ituri en partant par le problème général qui est l'obstacle à la compréhension de la manifestation de l'ethnicité dans le District de l'Ituri. Il suppose que la constitution des milices armées «mono-ethniques» permanentes a favorisé la militarisation des ethnies et l'émergence des leaders politiques occasionnels qui se sont accaparé du pouvoir dans ce District. Après avoir analysé la question de la violence en Ituri partant de l'histoire immédiate en scrutant

21 Passim Maindo Monga Ngpnga, L'Etat à l'épreuve de la guerre ..., Op. Cit.

22 K. Vlassenroot et T. Raeymaekers, « Conflit en Ituri » in L'Afrique des Grands lacs. Annuaire 2002-2003. Aujourd'hui, la guerre est utilisée par ces acteurs comme un moyen de réorganiser l'espace socio-économique local et de contrôler la mobilité à l'intérieur et entre ces espaces. La conséquence de cette violence instrumentalisée est une lutte entre ces différents réseaux de contrôle, qui unissent les seigneurs de guerre locaux à leurs parrains extérieurs et qui ont abouti au développement de nouvelles stratégies de régulation socio-économique et même politique. Le désordre, l'insécurité et l'état général de l'impunité ont encouragé ainsi la formation de réseaux nouveaux et militarisés pour l'extraction (et l'accumulation) des bénéfices économiques, en référence à la propriété ethnique comme étant partie intégrante et centrale des stratégies de contrôle et de la résistance.

23 Remo Lo-Lozube Poru Anda, Leadership ethnique et violence dans la compétition politique en Ituri (1999-2003), Mémoire de DES (inédit), SPA, FSSAP/UNIKIS, 2007-2008.

tour à tour la question du leadership ethnique et la violence dans la compétition politique avec l'intervention multiforme des puissances étrangères ainsi que la faible capacité régulatrice du système politique congolais, l'auteur a présenté les diversités ethniques et économiques de l'Ituri, le repositionnement des politiciens ituriens sur base des réflexes ethniques au niveau local, national et international.

Il conclut que les politiciens tant nationaux qu'étrangers, originaires ou non de l'Ituri ont réellement exploité l'idéologie ethnocentrique et l'incapacité régulatrice incurable de l'Etat congolais pour renforcer les ressentiments ethniques.

Nous découvrions avec Tabin Lissendja Bahama24 que les sentiments nationaliste et patriotique forts se sont manifestés au sein de la population durant toute la période de conflit en RDC.

Analysant les types d'attitudes et de comportements politiques adoptés par la population congolaise à la suite des événements depuis le déclenchement, en octobre 1996, de la lutte armée dirigée par l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL) et ce, jusqu'en fin 2004 en passant par la lutte armée du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) et du Mouvement de Libération du Congo (MLC), nous avons décelé les effets de la guerre sur les attitudes et les comportements politiques des Congolais dont l'éveil de la conscience nationale collective et son émergence vers la sauvegarde des intérêts de la Nation n'étaient que grandissants.

Dans une autre étude consacrée aux élites politiques de la Province Orientale25, nous avions, dans le balbutiement de l'écriture scientifique, à travers une vision fonctionnaliste, découvert que ces élites politiques revêtaient un caractère «oligarchique» ou mieux, avaient des «tendances oligarchiques». Le caractère oligarchique que nous avions lié aux élites politiques de la Province Orientale dans cette étude relève plutôt d'une certaine fébrilité d'analyse. Car, nous devrions par contre dire avec R., Rezsohazy26 que celles-ci étaient des élites constellaires. C'est-àdire des élites formant un système d'interaction ; une image venue de l'astronomie : les

24 Lissendja Bahama et Ponea Tekpibele Masudi, « conflit armé et émergence de la conscience nationale collective en République Démocratique du Congo » in Revue de l'IRSA, N° 11, juin 2005, pp. 13-24.

25 Ponea Tekpibele Masudi, Les tendances à l'oligarchisme des élites politiques de la Province Orientale, essai d'analyse politologique, TFE en SPA, FSSAP, UNIKIS, 1999-2000

26 R., Rezsohazy, Op. Cit., p. 107.

corps célestes qui la composent se détachent du reste des étoiles et dessinent une figure, (pour ce qui nous concerne ici, un regroupement d'hommes Ayant à ce moment précis les mêmes aspirations et intérêts politiques), une figure reconnaissable. De même, les élites politiques observées, que nous appelons constellation, se reconstituaient, après s'être désolidarisées des autres, en groupuscules distincts des autres groupes.

Ces travaux ont certes le mérite d'être en phase thématique et en apport pour le nôtre par leurs diverses approches théoriques et leurs questionnements ; seulement, ils lui sont différents, par le fait que celui-ci se propose de cerner les rapports de causes à effets et d'évidente implication entre la circulation des élites politiques en Province Orientale et les guerres et les conflits armés (la violence politique).

Nous nous penchons à déceler le rôle structurant de cette violence politique à l'espace politique Province Orientale.

Nous tentons de cerner les contours socio-historiques et politiques de la mobilité/circulation des élites politiques en Province Orientale avec comme révélateur principal, la violence politique.

0.2. Cadre théorique

A. Quelques réflexions sur la guerre

Selon Théodore Funk-Bretano et Albert Sorel27, la guerre éclate lorsque les Etats n'ont plus une conscience claire de leurs devoirs, une intelligence nette de leurs droits, une notion exacte de leurs intérêts respectifs. Ils n'arrivent plus à une entente commune, ils ne peuvent plus accepter les lois que leur traçait le droit de gens en temps de paix : ils s'y soustraient. La guerre est un acte politique par lequel des Etats, ne pouvant concilier ce qu'ils croient être leurs devoirs, leurs droits et leurs intérêts, recourent à la lutte armée, et demandent à cette lutte de décider lequel d'entre eux pourra, en raison de sa force, imposer sa volonté aux autres.

La conception du droit international humanitaire précise qu'un conflit armé existe chaque fois qu'il y a recours à la force armée entre Etats ou un conflit armé prolongé

entre les autorités gouvernementales et des groupes organisés ou entre de tels groupes au sein d'un Etat28..

Georges Goriely29explique le conflit en relevant la différence entre les conflits nationaux et les conflits sociaux ; point de vue que nous épousons pour expliquer les différents conflits armés et guerres qu'a connus la Province Orientale.

Pour lui, les conflits nationaux opposent deux sociétés globales tandis qu'un conflit social oppose deux classes (nous disons plutôt, deux ou plusieurs groupements sociaux30) au sein d'une même société.

L'auteur parle ainsi de conflit vertical pour le premier cas et de conflit horizontal pour le second. Il relève également le fait qu'il n'y a pas de limite étroite entre ces deux concepts ; ces deux types de conflits s'entremêlent parfois.

De ce qui précède, il importe d'indiquer que la guerre est une activité humaine. En tant que telle, elle est aussi vieille que l'humanité. Certains esprits avisés31 pensent que chez les humains, la guerre est une forme extrême de communication, un commerce dans sa signification profonde ou exacte de mise en commun, de partage et d'échange dans la relation entre crise et conflit.

Les armes des nouveaux conflits seraient alors la capacité à trouver et manipuler l'argent, l'influence et l'information.

Nous entendons par guerre, ce conflit armé, opposant au moins deux groupes sociaux organisés (les Etats par exemple) ou un groupe organisé à un ou plusieurs entités non étatiques (les rébellions, les milices, les mutins, etc.). Elle se traduit ainsi par des combats armés, plus ou moins dévastateurs, et implique directement ou

28 G., Goriely, 1933 : Hitler prend le pouvoir, Paris, Editions Complexes, Réédition 1999 in http://www.amazon.fr, consulté à Kisangani, le 28 août 2009. Passim

29 Idem

30 Nous évitons dans ce travail l'usage des concepts : classes sociales et groupe social. Nous privilégions plutôt l'usage des concepts «configuration» pour nommer le type d'activité qui réunit des acteurs engagés dans une même compétition, «groupement» pour désigner un ensemble de personnes ayant des intérêts communs mais qui, pour la plupart, ne se connaissent pas. Chaque groupement possède son règlement et ses représentants. Tous ses membres sont interdépendants, bien que certains occupent des positions dominantes alors que les autres occupent des positions dominées. «Communauté» ce concept est réservé pour nommer des ensembles d'individus liés entre eux par des relations d'interconnaissance (comme une famille, un village, un quartier, etc.). Cf. G., Noiriel, Introduction à la socio-histoire, Paris, La Découverte, 2006, p. 7.

31 Lire à cet effet : J.-M., Châtaigner & H., Magro (sous la dir. De), Etats et sociétés fragiles. Entre conflits, reconstruction et développement, Paris, Karthala, 2007 ; J.-P., CHAGNOLLAUD , Intifada : vers la paix ou la guerre, L'Harmattan, 1991 ; B., Lamizet, La communication politique, Lyon, IEPL, 2002-2003 in http://www.univlyon2.fr consulté à Kisangani, le 15 mars 2008.

indirectement des tiers suivant une condition et une réglementation connues et respectables (le Jus in bellum). Alors que le conflit armé suppose, lui, la confrontation armée entre les communautés composant un même pays ou deux pays différents. Le conflit armé oppose des groupes des civils. Il est synonyme de guerre civile.

Il est indispensable de noter ici que, quelle que soit l'explication retenue pour les justifier, la guerre ou les conflits armés demeurent une entreprise des élites ou des cadres sociaux qui en maîtrisent les tenants et les aboutissants et qui peuvent toujours en retirer profits, avantages et privilèges.

Il nous semble obliger de clarifier notre propos sur le concept «élites politiques»32 tant plusieurs auteurs ont, de manière rigoureuse et en des points de vue quelque peu différents, traité de la question des élites politiques ; lesquelles réflexions ont enrichi le débat sur l'élitisme. La circulation des élites en temps de guerre étant la clé de voûte de notre analyse.

Précisons de prime à bord que les mots « élites politiques » ont toujours été confondus avec celui d'intellectuel tel que l'entend Paul N'da33: « La qualité d'intellectuel ou de lettré dépend, pour une société donnée, à un moment précis de son histoire, de la quantité existante de lettrés et de manuels. Historiquement, on sait que le seuil de l'intellectualité peut varier : il s'élève des études primaires aux études secondaires et aux études supérieures. Et plus il y a d'intellectuels dans un pays, plus il est difficile d'en devenir un.

Bref, la notion d'intellectuel, bien qu'elle paraisse évidente n'en est pas moins difficile à définir alors même qu'on voit celles et ceux qu'elle désigne, ainsi que celles et ceux qui se reconnaissent comme tels. »

Il précise en outre que, pour cerner la notion d'intellectuel, il faut s'appuyer sur trois critères : la catégorie socioprofessionnelle, la culture et le rôle.

Nous avertissons de notre part avec Eddie Tambwe Bin Kitoko et Anatole

32 Précisons d'emblée que nous employons le concept « élites politiques » et non celui d' « élite politique » au singulier. L'usage du concept Elites au pluriel souligne la diversité et la pluralité des élites.

Voir M., Duverger, Sociologie de la politique, Paris, PUF, 1988, p. 216 qui dit aussi un mot sur la nature des sociétés à caractère homogène et à classes viagères.

33 P., N'da, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, Collection Logiques Sociales, 1987, p. 6.

Collinet Makosso34 que le mot intellectuel, ici ne se décline pas uniquement dans son sens normatif qui l'oppose à l'ordinaire aux activités manuelles. Dans ces pages, le substantif intellectuel est pris dans son acception spécifique liée à la notion d'engagement. C'est l'acception répandue par la philosophie française, depuis, pour éviter de remonter trop loin dans l'histoire, Voltaire (avec l'Affaire Calas 1762) et Zola (avec l'Affaire Dreyfus 1894). Le substantif intellectuel serait historiquement redevable à ces deux affaires35.

Nous retenons les auteurs ci-dessous qui ont traité de la question des élites politiques dans la littérature savante. Nous les regroupons selon la sphère d'analyse respective de chacun. Il s'agit notamment de :

B. Réflexions sur les élites

1° Les auteurs de la circulation des élites

Vilfredo Pareto, sociologue et économiste, a apporté une contribution importante dans ces deux matières, particulièrement dans l'étude de la distribution du revenu et dans l'analyse des choix individuels. Il a introduit le concept de l'efficacité et aidé le développement du champ de la microéconomie avec des idées telles que la courbe d'indifférence36.

L'élite se définit d'après lui, par ses qualités éminentes, par sa supériorité naturelle, psychologique (Elle se compose de tous ceux qui présentent des qualités exceptionnelles ou qui font preuve d'aptitudes éminentes dans leur sphère d'activité).

Il observe leur renouvellement et leur remplacement, ou au contraire leur fermeture. La formation des contre-élites lors de l'apparition de "symptômes de dégénérescence" de la classe dirigeante lui paraissait être l'élément dynamique de l'histoire.

34 Tambwe Kitenge Bin Kitoko & Anatole Collinet Makosso (sous la dir.), RDCONGO les élections, et après ? Intellectuels et politiques posent les enjeux de l'après-transition, Paris, L'Harmattan, 2006, p. 11.

35 Idem (Depuis, un intellectuel serait une personne qui met sa notoriété acquise dans un domaine de l'esprit (Littérature, sciences, art, journalisme, etc.) au service d'une cause extérieure [...] «un écrivain, un savant, un professeur d'université ne deviennent intellectuel que dès lors qu'ils sortent de leur tour d'ivoire pour se mêler de ce qui ne les regarde pas.» Ce n'est donc pas uniquement le niveau d'instruction qui en constitue le critère, mais ce que nous appelons le projet d'influencer la société, la volonté de s'engager dans le débat public. Ceci étant dit, il nous faut à présent plancher sur quelques conceptions élitistes. )

36 http://www.wikipedia.org/vilfredopareto/elites consulté à Kisangani, le 13 mars 2008.

Pareto distingue les classes sociales (classe de masse et classe d'élite). L'élite étant elle-même composée d'élite non gouvernementale et d'élite gouvernementale. De la masse montent perpétuellement de nouvelles élites que l'élite en place a le choix de combattre ou d'intégrer jusqu'à ce qu'elle soit finalement défaite et remplacée. C'est cette lutte qui fait l'histoire. L'étude de la circulation des élites est souvent réduite à la fameuse phrase ''L'histoire est un cimetière d'aristocraties''.

La séparation entre élite et masse s'observe dans toutes les sociétés, la répartition des richesses est inégale partout dans des proportions qui sont similaires ; la seule façon d'enrichir les plus pauvres est donc d'enrichir la société toute entière plus vite que sa population ne s'accroît.

Gaetano Mosca37 a contribué aux sciences politiques en observant que les sociétés primitives sont gouvernées dans les faits si ce n'est dans la théorie par une minorité numérique. Il a nommé cette minorité « classe politique ». Bien que cette théorie soit élitiste, on peut constater que sa base est différente du pouvoir que détient l'élite tel que décrit par C. Wright Mills. Contrairement à ce dernier, et d'autres sociologues plus tard, Gaetano Mosca visait à développer une théorie universelle de la société politique, sa théorie de la Classe Politique reflète le plus ce dessein.

Mosca définit les élites selon la supériorité de leurs compétences dans l'organisation. Ces compétences selon lui sont surtout utiles pour gagner le pouvoir dans une société bureaucratique moderne. Néanmoins, sa théorie était plus démocratique que celle de Pareto puisque dans la conception de Gaetano Mosca, les élites ne sont pas héréditaires. Des individus originaires de toutes les classes peuvent accéder à l'"élite". Il a aussi adhéré au concept de « la circulation de l'élite » qui est une théorie dialectique de compétition constante entre les élites, avec un groupe d'élite remplaçant un autre à maintes reprises progressivement. Gaetano Mosca est allé si loin qu'il a construit une théorie complète de l'histoire sur la base des différentes élites dirigeantes38.

Cette étude s'inscrit dans la continuité des travaux de Gaetano Mosca pour analyser la circulation des élites politiques en Province Orientale, dans un contexte de

37 http://www.wikipedia.fr

38 G., Mosca, Elementi di scienza politica, 2e édition, Turin, Fratelli Bocca Editori, 1923 cité par G., Rocher, Op. Cit. p. 6.

violence politique. Notre choix est guidé par l'analyse, chez Mosca, de la caractéristique démocratique des élites et non d'une caractéristique héréditaire comme chez Pareto. Nous planchons dans cette étude sur la forme de mobilité des élites politiques marquée par l'habileté, la capacité de chacune à se saisir du pouvoir à travers un contexte de violence politique, ainsi que l'influence qu'ont d'autres sur la prise des décisions d'intérêt commun.

2° Quelques théories de la stratification des élites

Charles Wright Mills39, sociologue américain, a fait une critique sociale radicale de la société américaine, de l'approche de T. Parsons et du « mainstream » en sociologie américaine. La thèse principale de sa réflexion portait sur la critique de l'idéologie américaine de la société ouverte. Il observe que les élites américaines constituaient un groupe fermé. Nous pouvons dire qu'elles étaient aussi oligarchiques. Il observe une mobilité sociale considérable entre les différents groupes d'élites et entre les élites de différents domaines (économique et industrielle, politique, militaire, etc.). Mills a savamment abordé la question de la formation ainsi que celle de la domination de l'élite du pouvoir dans la société américaine.

A cet effet, il définit l'élite du pouvoir comme étant «l'ensemble des hommes qui prennent toutes les décisions importantes que l'on peut prendre.» L'élite du pouvoir est composée d'hommes qui occupent des «postes-clés» dans les grandes institutions de la société moderne et qui peuvent « prendre des décisions aux conséquences capitales» pour la vie des gens ordinaires.

Il énonce trois domaines principaux du pouvoir : la politique, l'économie et le domaine militaire entre lesquels il observe une interdépendance mutuelle de plus en plus grande des élites.

Sous d'autres cieux, surtout dans des pays européens et américains, deux facteurs principaux favorisent l'homogénéité des élites notamment les facteurs sociopsychologiques et les modes de comportement et personnalité similaire :

39 C.W., Mills, L'élite du pouvoir, Londres, Mills, 1969, pp. 8-25.

Facteurs sociaux et psychologiques : les élites sont généralement issues d'une même origine sociale et d'un même milieu social ; elles ont globalement un même cursus scolaire (car ayant étudié dans les collèges privés).

Modes de comportement et personnalité similaire (« type social homogène ») ; les élites auraient les mêmes valeurs et intérêts. Elles ont en commun les sentiments d'appartenance à la même classe sociale (elles ont ainsi une conscience de classe).

À ce propos, C. Wright Mills a bien souligné que l'étude des élites ne constitue pas en elle-même, contrairement à ce que croyait Mosca, une interprétation historique globale; elle ne suppose pas nécessairement que toute l'histoire résulte de l'action de certaines élites, ni que le processus de décision des élites suive un cours plutôt qu'un autre. La prise de décision n'est qu'une des fonctions possibles des élites, de même que son influence sur le cours de l'histoire. Il s'agit en réalité plutôt de dégager la variété des élites et la diversité de leurs fonctions, dans les différents contextes où elles peuvent apparaître.

Robert Dahl40, a critiqué le flou des concepts de Mills à travers le questionnement suivant : Quelle est la cohésion réelle de l'élite ? L'élite parvient-elle vraiment à imposer toutes ses préférences au plus grand nombre ? Et plus encore il accuse Mills de n'avoir pas mené une analyse empirique solide dans l'étude des élites que lui-même réalise dans sa ville du New Haven du Connecticut des Etats-Unis d'Amérique. Pour les pluralistes comme Dahl, il n'y a pas, aux Etats-Unis, d'élite dominante du pouvoir ou moins encore monolithique.

Il existe de nombreuses élites qui opèrent dans des sphères différentes, économique, politique, culturelle, religieuse. La structure du pouvoir est constituée des groupes de veto qui ont conquis un certain pouvoir leur permettant de bloquer les mesures contraires à leurs intérêts et de neutraliser ceux qui pourraient les attaquer. Les masses ne sont pas passives. Elles se sont constituées en groupes organisés rassemblant des individus qui partagent soit des intérêts économiques, soit des valeurs communes ou une identité ethnique.

40 R., Dahl, Who governs? Democracy and power in an American city, New Haven, Yale University Press, 1961.

Et du même auteur, « A critique of the ruling elite model », in American Political Science Review, vol. 56, no 4, décembre 1962, pp. 947-962, consultés sur www.yaleunviversity.edu, à Kisangani, le 8 août 2009.

Dans ces conditions, toute décision est le résultat d'un compromis : il convient de mener des études au cas par cas sans édicter de règles générales sur le processus de décision américain. Si les imperfections sont réelles et sans doute inévitables, une oligarchie monolithique reste de l'ordre de l'imaginaire.

3° La multiplication des élites

Pour Guy Rocher41, la multiplication des élites peut être considérée comme une forme de différenciation structurelle, d'une part, observable dans une période de rapide transformation et, d'autre part, caractéristique d'une société en voie d'industrialisation ou industrialisée. Si, malgré les critiques dont elle fait l'objet, on utilise la dichotomie de la société traditionnelle opposée à la société moderne, l'une et l'autre conçues comme des « types purs », on peut observer que dans la société traditionnelle l'élite tend à être unifiée, intégrée, parfois même monolithique; elle s'appuie simultanément sur plusieurs sources de prestige ou d'autorité : religieuse, politique, traditionnelle, militaire, etc.

Il n'y a pas de place pour une pluralité et une diversité d'élites ; celles-ci doivent être plutôt institutionnellement localisées et circonscrites et sont rapidement identifiables. La société moderne au contraire est caractérisée par une plus grande diversité d`élites, correspondant tout à la fois à la différenciation des structures et à l'hétérogénéité de l'univers des valeurs : les élites politiques se distinguent des élites religieuses, les conflits de valeurs ou d'idéologies se cristallisent dans des oppositions entre différents leaders, les intérêts de classe ou de région trouvent à s'exprimer par des porte-parole, parfois même par plusieurs différents porte-parole pour une même cause, etc.

41 G., Rocher, Multiplication des élites et changement social au Canada français, Passim

Robert Michels42, sociologue allemand, a étudié le comportement politique des élites intellectuelles à travers les organisations qu'elles dirigeaient. Il n'a pas théorisé la circulation des élites, mais la formation permanente d'un amalgame entre nouveaux et anciens éléments. Michels ne considérait pas l'élite comme une classe, mais comme un groupe plus ou moins fermé, dont les membres pouvaient se recruter dans diverses couches sociales. Sa "loi d'airain de l'oligarchie" constitue un modèle d'analyse toujours reconnu dans l'étude des partis, des groupes d'intérêt et d'autres organismes.

Guy Bourassa a publié les résultats d'une étude particulièrement intéressante et significative, inspirée des recherches de Robert Alan Dahl et de ses disciples ; l'auteur décrit l'évolution des élites politiques qui se sont succédées au pouvoir municipal à Montréal depuis un siècle, les situant à la fois dans le contexte démographique et ethnique de la ville et dans celui de la stratification sociale. Guy Bourassa a bien montré que l'élite politique de Montréal est passée de l'unité et de l'homogénéité à une pluralité croissante, avec le développement démographique et économique de la ville.

4° Le renouvellement des élites

Daniel Bourmaud43, affirme que l'une des principales critiques formulées à l'encontre de la démocratisation repose sur l'idée d'une permanence de la classe

42 R., Michels, Partis politiques, étude sociologique des tendances oligarchiques de la démocratie moderne, SL, SE, 1911. Voir aussi, URL: http://www.hls-dhs-dss.ch consulté à Kisangani, le 24 novembre 2008.

* De même, dans leur interprétation du phénomène de l'industrialisation moderne, les auteurs comme Kerr, Dunlop, Harbison et Myers introduisent dès le début le rôle de ce qu'ils appellent « les élites industrialisantes» (« industrializing elites »), c'est-à-dire les principaux types d'élites qui jusqu'ici ont activement contribué au progrès de l'industrialisation dans différents contextes économiques et socioculturels. Plus récemment, Eisenstadt a indiqué l'importance d'une étude des « élites novatrices » dans la perspective d'un retour de la sociologie moderne à l'inspiration première des grandes théories évolutionnistes du XIXe siècle.

Il ne s'agit cependant pas d'un thème nouveau. Max Weber avait déjà bien senti l'importance de la fonction charismatique dans l'évolution historique, le charisme étant précisément une des bases sur lesquelles s'appuie l'action des élites novatrices, surtout en période de changement rapide. On ne peut cependant manquer de souligner la contribution à l'étude des élites qu'apportent les recherches d'histoire économique inspirées par Schumpeter sur «l'entrepreneur» comme agent actif d'innovation, de changement et de développement économique, aussi bien que comme agent de résistance et d'opposition au changement. Et de façon plus générale, les études récentes, en nombre croissant, sur les rapports entre le développement économique d'une part, les structures sociales et la culture d'autre part, notamment dans les pays en voie de développement, conduisent presque inévitablement à une analyse de l'influence des élites et des conflits qui les tiraillent. Citons ici, à titre d'exemple de ce type de recherche historique, l'étude particulièrement intéressante du Research Center in Entrepreneurial History de l'Université Harvard : Change and the Entrepreneur : Postulates and Patterns for Entrepreneurial History, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1949.

43 D., Bourmaud, La politique en Afrique noire, Paris, Montchrestien, 1997.

politique. Or, si les effets des transformations intervenues dans le système international ont pu bousculer les traditions autoritaires, c'est parce qu'elles ont été relayées au plan interne par une fraction des élites africaines.

L'auteur concilie le renouvellement des élites en Afrique avec la lutte pour la démocratisation par ces élites. Car, dit-il, la rupture de la fin des années 80 correspond à un changement des générations en Afrique. Les vieilles élites, issues de la période coloniale et entrées en politique dans le contexte de l'accession à l'indépendance, sont sur le déclin. Emergent de nouvelles élites qui se différencient sensiblement de leurs aînées par le cursus et la socialisation.

Bardés de titres scolaires et universitaires, issus parfois d'établissements d'enseignement supérieur occidentaux, les membres de cette élite vivent de façon aiguë une ambivalence culturelle. Leur identité africaine intimement liée aux réseaux sociaux et politiques dont ils sont issus, se double d'une trajectoire intellectuelle et politique simultanément imprégnée de valeurs occidentales.

Après cette exploration, quel sens donnons-nous au concept élite que nous voulons de notre part au pluriel (c'est-à-dire, élites politiques). Précisons qu'une discussion nourrie s'est élevée il y a quelque temps en science politique au sujet de la définition de l'élite, de son unité ou de sa pluralité. C'est particulièrement à l'occasion des études monographiques sur les centres de décisions que ce problème a été soulevé44. Plusieurs auteurs élitistes45 ont tenté de théoriser ce concept. Il s'agit entre autres de : W., Rupert, G. Rocher, V. Pareto, Charles Wright Mills, Carlyle, Roger Gérard Schwarzenberg, Gaetano Mosca, Robert Michels, et plusieurs autres.

C. Clarification du concept élites politiques

Les réflexions élitistes suivent généralement, et fréquemment d'ailleurs, deux conceptions : une défendant l'unicité de l'élite et l'autre la pluralité des élites politiques. La conception unitaire de la notion de l'élite est répandue et est surtout d'usage dans les travaux de Vilfredo Pareto46, Gaetano Mosca47, Suleiman Ezra48, Gilles

44Passim, R.A., Dahl, Who governs? Op.Cit.

45 G., Hermet, B., Badie & Ph., Braud, Dictionnaire de la politique et des institutions politiques, 5ième éd., Paris, Armand Colin, 2001, p. 102. Précisent les théories élitistes sont apparues au tournant du XXième Siècle pour affirmer l'inévitable venue d'élites détentrices du pouvoir.

46 V., Pareto, Op. Cit.

Massardier49, Charles Wright Mills50, etc. Et pour la pluralité nous pouvons citer les auteurs tels : Raymond Aron, Robert Dahl, Bob Jessop, Guy Rocher, Daniel Bourmaud, Guy Bourassa, etc.

Cela est évidemment surtout accentué chez Mosca, dont les Elementi di Scienza politica ont pu être traduits en anglais sous le titre The Ruling Class (Raison de notre démarcation avec lui sur ce point de définition de la notion d'élites).

L'analyse de Mills tend aussi à réduire l'élite à la classe dirigeante, diversifiée dans ses activités mais unifiée par les origines, la psychologie et la mentalité qui lui sont communes51.

C'est ainsi que Pareto accorde au «célèbre joueur d'échecs» une place dans l'élite sans - que «ses mérites de joueur d'échecs ne lui ouvrent la voie pour exercer une influence dans le gouvernement»52.

Pareto part cependant d'une définition de l'élite qui, à notre avis, n'est pas assez sociologique. Font partie de l'élite, selon lui, tous ceux qui manifestent des qualités, des aptitudes éminentes dans leur domaine ou dont l'activité est nettement d'une valeur supérieure à la moyenne des hommes.

Nous définissons, pour notre part, à la suite de Guy Rocher et Mulumbati Ngasha, les élites politiques, comme étant des personnes ou des groupes de personnes dont l'action est significative pour une collectivité ou un groupe et qui y exercent une influence, soit par le pouvoir ou l'autorité dont ils jouissent, soit par les idées, les sentiments ou les émotions qu'ils expriment ou qu'ils symbolisent53.

47 G., Mosca, Op. Cit.

48 S., Ezra, Les élites en France. Grands corps et grandes écoles, Paris Seuil, 1979

- Les Hauts fonctionnaires et la politique, Trad., Paris, Seuil, 1976

49 G., Massardier, L'Etat savant. Expertise et aménagement du territoire, Paris, L'Harmattan, 1996 ou Politiques et action publiques, Paris, Armand Colin, 2003.

50 C. R., Mills, Op. Cit., Passim

51 C'est pourquoi Mills insiste sur l'unité de l'élite au pouvoir et sur la coordination de ses intérêts et, à l'occasion, de son action et de son influence.

Une telle vision risque de cacher à la fois la variété croissante des élites, la diversité de leurs fonctions et de leurs actions dans la société contemporaine. Le pouvoir - sous ses différentes formes - est l'attribut de certaines élites, notamment de l'élite politique, et aussi de certaines élites économiques ; mais il n'est qu'un des attributs possibles, il n'est pas un critère nécessaire dans la définition des élites.

52 T.B., Bottomore, Elites et société, Paris, Stock, 1967 cité par G. Rocher, Op. Cit., p.7

53 Lire G., Rocher, Multiplication des élites, Op. Cit. et Mulumbati Ngasha, La Sociologie politique, Lubumbashi, Ed. Africa, 1988, p. 202.

Ainsi, des personnes peuvent avoir un impact sur une société, non par le pouvoir qu'elles y exercent, mais par ce que W.I. Thomas a appelé « la définition de la situation » (c'est-à-dire, l'action historique des élites politiques) qu'elles en donnent. Ce point de vue est motivé par la réflexion de Ralf Dahrendorf et T.B. Bottomore.54

Ce concept ou mieux ce groupe de mots, élites politiques, polysémique et transversal, est ici considéré dans son acception la plus large qui voudrait signifier l'ensemble d'individus ou groupes d'individus qui, chargés de gérer la chose publique ou influençant, de manière décisive, la prise des décisions politiques et le cours de l'histoire dans une entité par leurs statuts et valeurs symboliques55, prennent des décisions dans les domaines divers de la vie sociale, donnent des ordres et les font exécuter.

Nous sommes en présence d'une pluralité des rapports de pouvoir ainsi que des techniques à travers lesquelles elles se manifestent. C'est ce que Busino56 nomme «une dialectique complexe entre une société civile divisée et les diverses instances de la vie sociale institutionnalisée.»

Les auteurs cités ci-haut se démarquent par leur conception de la composition des élites. Un débat binaire entre homogénéité et hétérogénéité ou entre unité et pluralité/pluralisme57.

La richesse du débat sur la problématique des élites politiques sollicite notre attention pour analyser les élites politiques en Province Orientale dans le contexte de la violence politique.

54 - R., Dahrendorf, Class and Class Conflict in Industrial Society, Stanford, Calif., Stanford University Press, 1959, pp. 193-201 et T.B., Bottomore, Élites et société, Paris, Stock, 1967 cités par G., Rocher, Op. Cit. pp. 6-7.

55 C'est nous qui précisons.

56 G., Busino, Elite(s) et élitisme, Paris, PUF., (coll. « que sais-je »), 1992, p.229.

57 C'est cette prise de position qui oriente le choix des auteurs à définir l'élite politique au singulier ou au pluriel. Nous avons opté de parler des élites politiques car notre contexte d'étude recouvre plutôt une pluralité d'élites du fait de la pluralité d'intérêts, de rôles, d'ambitions des acteurs engagés dans la lutte politique, des sphères de prise de décisions, etc.

0.3. Problématique

La guerre, le conflit armé sont considérés par ceux qui la subissent58 comme le ferment de la destruction, de la déliquescence, de la faillite bref, de tous les maux que connaît une entité politique particulière. Oeuvre des élites politiques, la guerre a comme principales conséquences : l'étiolement de l'équilibre social, la faillite de l'Etat, la déconstruction et la déstructuration des relations entre l'Etat et la société, la destruction de l'équilibre sociétal et des repères sociaux, etc.

Or, il nous semble que la violence politique alimente des mutations positives dans la société et revêt une importance scientifique notoire en science politique dans la compréhension des imaginaires et des tactiques des acteurs politiques, de leurs compétitivité et performabilité à capter le pouvoir d'Etat à tous les niveaux : national, provincial, local... Et elle fait émerger des élites guidées par l'histoire et la contingence.

Ainsi, à la suite de Guy Rocher, on peut noter : «Dans l'analyse sociologique des processus de changement social à l'intérieur d'une société donnée, l'étude des élites fournit au chercheur un point de vue, un angle de vision privilégié. Elle lui permet de s'installer au coeur même de la transformation en cours, de regarder la société et son environnement avec les yeux de ceux qui participent le plus activement à son évolution; les raisons du changement peuvent alors lui apparaître avec plus de clarté, de même que les hésitations, les déchirements et les conflits qui l'accompagnent [...].»59,

Notre étude s'engage à mener une lecture croisée entre guerres et mobilité/mobilisation des élites politiques en Province Orientale.

En vue d'y parvenir, nous proposons le questionnement ci-après :

58 Il est aussi vrai que même ceux qui font la guerre (les «bourreaux») n'ont pas toujours une bonne perception de leur entreprise ; ils la considère aussi, bien que de manière isolée, comme une mauvaise chose. Ceci se justifie par des séances de pardon qu'ils organisent pendant ou après chaque guerre ; comme pour dire que nous venons de commettre un acte odieux ainsi, veuillez nous pardonner. Aussi, la justice internationale, par sa poursuite des criminels de guerre et de certains autres conflits armés, affirme que la guerre est une mauvaise chose.

59 G., Rocher, Multiplication des élites et changement social au Canada français, 1968 in, http://www.bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm, consulté à Kisangani, le 13 juin 2008 à 17 heures 37'

* Notons que l'étude sur les élites politiques s'apparente souvent à une certaine hagiographie à la gloire de ceux qui gouvernent, ce que nous n'osons aucunement faire ici. Notre propos consiste à repérer, dans la contingence de la violence politique récurrente qu'a connue la RDC (la guerre donc), le dynamisme en action de ceux qui font l'histoire du politique en Province Orientale. Il n'y est ainsi pas question de projeter une certaine axiologie sur l'agir des élites politiques.

A. Question centrale

Comment la guerre, comme mode d'action politique violente, a-t-elle favorisé le renouvellement des élites politiques en Province Orientale ? Cette question principale s'explicitant à travers les questions secondaires suivantes :

B. Questions secondaires 1° Dans le cas précis de la Province Orientale, peu t-on déceler une recomposition des

élites politiques du fait de la guerre ?

2° Quelle serait la trajectoire socio-historique et politique de ces différentes élites en compétition.

3° Et quelles seraient les tactiques 60 et modalités de cette circulation des élites? En guise de proposition de réponses aux questions posées, nous posons que : 0.4. Hypothèses

A. Hypothèse centrale La circulation des élites politiques en Province Orientale résulterait notamment de la

violence politique.

B. Hypothèses secondaires 1° La violence politique aurait occasionné une forte mobilité ascendante et

descendante des élites politiques en Province Orientale.

2° Etant issues globalement des familles pauvres, c es élites politiques auraient suivi des trajectoires socio-historiques et politiques diverses et diversifiées avant de capter le pouvoir ; de l'acteur de la société civile au politique, allant du milicien au politique, du braconnier au chef de guerre, de l'affairiste à l'entrepreneur politique, du religieux ou du militaire au politique, etc.

60 Au fond, le recours à des notions comme celles d'adaptations secondaires et d'autogestion clandestine permet de retrouver une distinction que la sémantique a toujours opérée entre l'analyse stratégique et tactique. Nous préférons dans ce travail le concept tactique à celui de stratégie en nous basant sur les travaux de Michel de Certeau. Car la stratégie suppose une distance ou une extériorité dans l'action par rapport à l'objet ou à la situation sur laquelle l'acteur veut agir. En revanche, la tactique se manifeste tout autrement : «Elle fait du coup par coup. Elle profite des «occasions» et en dépend, sans base où stocker des bénéfices, augmenter un propre et prévoir des sorties. Ce qu'elle gagne ne se garde pas. Ce non-lieu lui permet sans doute la mobilité, mais dans une docilité aux aléas du temps, pour saisir au vol les possibilités qu'offre un instant. Il lui faut utiliser, vigilante, les failles que les conjonctures particulières ouvrent dans la surveillance du pouvoir propriétaire. Elle y braconne. Elle y crée des surprises. Il lui est possible d'être là où on ne l'attend pas. Elle est ruse. En somme, c'est un art du faible» Voir, Michel de Certeau, L'invention du quotidien, T1, Art de faire, Paris, Union Générale d'Edition, 2001, pp. 86-87.

3° La haine, la xénophobie, le tribalisme, l'exclus ion, le clientélisme, le militantisme, la ruse,... seraient des tactiques mises en oeuvre par des élites dans leur course au pouvoir. Parmi les modalités de circulation des élites en temps de guerre, on pourrait relever notamment les élections, les nominations, le «blanchiment politique61», la milicianisation / militarisation.

En vue de nous permettre de mieux cerner la question en étude, nous nous obligeons d'établir un pont entre la réflexion théorique de la formulation du problème et le travail empirique de vérification (...) l'hypothèse constituant l'amorce de l'opérationnalisation dans la mesure où elle transforme les concepts théoriques de la question spécifique en concepts opérationnels62.

Nous schématisons de la manière suivante ce cadre opératoire.

Tableau 1 : Cadre opératoire

Variables

Dépendante

Indépendantes

circulation des élites politiques (mobilités

ascendante et descendante)

violence politique (guerres, conflit armé

interethnique)

privatisation de la violence armée

héritage historique*

implication des forces externes*

indicateurs

Dépendants

Indépendants

· multiplication des élites politiques
ethniques

· alternance politique

· mobilité ascendante et descendante

· absence d'un leadership politique
provincial effectif et efficace

· instabilité politique

· profitabilité et opportunisme politiques

· rébellions

· «milicianisation» et militarisation des
groupes ethniques

· commerce et business illégaux et illicites (affairisme d'Etat)

· violence et ethnicisation de la lutte
politique

Ce cadre opératoire s'explique par le schéma suivant qui clarifie les relations entre variables dépendante et indépendantes, indicateurs dépendants et indépendants et marque le rôle quasi central de la variable dépendante.

61 Par analogie au phénomène de blanchiment d'argent, qui est un délit sévèrement puni par la loi, nous qualifions de « blanchiment politique » tout acte, toute manoeuvre ou le fait des élites politiques à vouloir se « sanctifier » ou se purifier politiquement ; l'homme politique devenant plus blanc que blanc. Ainsi, le passé chargé ne doit plus compter, l'homme ancien a disparu et tout est devenu neuf et propre. Facilement, du fait de cette pratique, un seigneur ou chef de la guerre devient haut officier de l'armée nationale et est approuvé par « tous ».

62 G., Mace, Guide d'élaboration d'un projet de recherche, Bruxelles, De Boeck, 1991, p. 43.

GUERRES (violence politique, conflit armé interethnique)

Privatisation de la violence armée

· Multiplication des élites politiques ethniques

· Alternance politique

· Mobilité ascendante et descendante

· Absence d'un leadership politique provincial effectif et efficace

· Instabilité politique

· Profitabilité et opportunisme politiques

Héritage historique, Implication des Forces armées extérieures

Circulation des élites
politiques (mobilités
ascendante et
descendante)

· Rébellions

· «Milicianisation» et militarisation des groupes ethniques

· Commerce et business illégaux et illicites

· Violence et ethnicisation de la lutte politique

Ce schémas marque les liens d'interdépendance et d'influence réciproque qu'ont les variables et indicateurs autour de la variable dépendante et l'influence mutuelle que les indicateurs et les variables indépendantes ont sur la variable dépendante.

Cette quête s'insère dans un courant méthodologique qui s'oblige de combiner, pour l'explication des faits et des données, la sociologie et l'histoire. Car, G. Boulanger le soulignait, «lorsqu'on s'engage dans une recherche, le choix du sujet impose déjà le choix de la méthode, bien que celle-ci dépende aussi des préférences et de l'avancement de la science en ce domaine».63 Aussi, comme le précise Guy Rocher, «... cette plongée en profondeur dans l'univers des représentations, des valeurs, des idéologies d'une élite n'est révélatrice qu'en autant qu'on peut aussi situer cette élite dans la structure de la société dont elle fait partie, déterminer sa place par rapport à d'autres élites, préciser les groupes ou les milieux sur lesquels elle s'appuie

63 G., Boulanger, La recherche en sciences sociales, Paris, Ed. Universitaires, 1970, p. 23

ou qu'elle cherche à exprimer ou à définir. L'analyse d'une élite prenant sa pleine valeur dans le cadre d'une analyse structurelle globale.»64

Nous nous retrouvons ici en face d'un choix réfléchi de l'usage de la sociologie historique. Car, «avoir de la méthode, tout est là. Faute de ce fil conducteur, on perd un temps précieux, on disperse ses efforts, on n'arrive pas à dominer son sujet.»65

0.3. Cadre méthodologique

A. De la méthode

Cherchant à découvrir les « corrélations qui permettent davantage de comprendre les comportements des acteurs chargés de valeurs et de culture »66, notre étude a l'ambition, comme le soulignent Guy Hermet et alii.67 de tenter d'expliquer les faits en les plongeant dans le long terme de l'histoire. Une histoire sociale du politique et, partant, de dégager les dynamiques qui ont donné sens et cohérence à la vie politique, mais, aussi, une histoire politique du social apte à identifier l'empreinte profonde du politique (guerres) sur le social (circulation des élites).

Reprenant l'avertissement de Marc Bloch, il convient en effet d'éviter de faire du mot "politique" " fatalement le synonyme de superficiel ". Il s'agit ici de le considérer comme cadre d'action des identités particulières et des intérêts différents à la fois divergents et antagonistes.

Nous engageons ainsi notre débat élitiste dans une vision de la sociologie historique. L'histoire est ici considérée comme un savoir et un avoir situés dans le temps.68

Yves Deloye69 dit de la sociologie historique, qu'elle est certainement l'un des domaines des sciences sociales qui, depuis les années soixante-dix, s'est montré le plus productif, aussi l'un de ceux qui suscitent les espoirs les plus importants quant à la restructuration des sciences humaines. Discipline encore jeune, la science politique

64 G., Rocher, Op. Cit. p. 5

65 H., Capitant, La thèse de doctorat en droit, Paris, Dalloz, 1951 (Préface) in, S., Dreyfus et L., Nicolas-Vullierme, Thèse de doctorat et le mémoire, étude méthodologique, 3ème éd., Paris, Cujas, 2000 (Préface)

66 G., Hermet, B., Badie & Ph., Braud, Op. Cit.

67 Idem

68 Lire pour comprendre le rôle de l'histoire comme mise en scène des identités politiques dans le temps B., Lamizet, Communication politique, Lyon, IEPL, 2002-2003.

69 Y., Deloye, Sociologie historique du politique, Nouvelle édition, Paris, La découverte, 2003.

tient une place importante dans cette organisation nouvelle du savoir. Parce que son objet est une construction historique saturée de sens, le politiste (politologue), plus qu'un autre chercheur peut-être, verra dans la sociologie historique une méthode propice et féconde.

Et l'auteur de l'Apologie pour l'histoire de formuler ce voeu : "Une histoire centrée, comme il est parfaitement légitime, sur l'évolution des modes de gouvernement et le destin des groupes de gouvernés ne devrait-elle pas, au contraire, pour répondre pleinement à sa mission, s'attacher à comprendre, par le dedans, les faits qu'elle a choisis comme les objets propres de ses observations ?" C'est à cette histoire de l'intimité et des profondeurs politiques de la circulation des élites politiques en Province Orientale que cette étude veut être une contribution.

Dès lors, nous disons avec Jean-François Bayart70 que, nous ne prétendons aucunement faire oeuvre d'historiens, nos préoccupations ont trait à l'intelligibilité des champs politiques contemporains. Ainsi, nous proposons de ceux-ci une «analytique interprétative» en nous interrogeant sur les relations d'intertextualité, multiples, ambivalentes qu'ils entretiennent avec le passé. Nous y cherchons à déceler le «temps social»71 dans les phénomènes étudiés.

Car, comme écrit Mandani72, «la violence ne peut pas être autorisée à parler pour elle-même, parce que la violence n'est pas son propre sens. Pour être rendue pensable, elle a besoin d'être historicisée». Nous tentons d'expliquer et de comprendre la violence politique caractéristique observée en Province Orientale et les luttes concrètes des élites politiques en Province Orientale pour leur positionnement.

Les guerres qu'a connues la Province Orientale ainsi que les différents conflits armés récurrents qui ont caractérisé certains de ses territoires sont considérés dans le temps. Car, le temps est une médiation symbolique constitutive des identités

70 J.F., Bayart, L'Etat en Afrique ; la politique du ventre, Paris, Fayard, 1989, p.65

* Les auteurs ci-après ont servi pour asseoir notre cadre méthodologique :

- S., Dreyfus et L., Nicolas-Vullierme, La thèse de doctorat et le mémoire, étude méthodologique (Sciences juridiques et politiques), 3ème éd., Paris, Ed. CUJAS, 2000.

- M., Beaud, L'art de la thèse, comment préparer et rédiger une thèse de doctorat, un mémoire de DEA ou de maîtrise ou tout autre travail universitaire, Guide Repères, Paris, La Découverte, 2003.

- S., Beaud et Fl., Weber, Guide de l'enquête de terrain, Guide Repères, Paris, La Découverte, 1998.

71 M., Grawitz, Méthodes des Sciences sociales, Paris, Dalloz, 11ème Ed., 2001, p. 422

72 M., Mandani, When Victims Become Killers: Colonialism, Nativism and the Genocide in Rwanda, Princeton, Princeton University Press, 2001, p.364, cité par K. Vlassenroot et T. Raeymaekers, Op. Cit., p. 211

politiques, dans les deux sens de la médiation. Médiation entre la singularité des événements dont nous avons la mémoire et le collectif de l'ensemble des événements constitutifs de notre histoire dans sa totalité73.

Nous y découvrons, comme le disent si bien K. Vlassenroot et T. Raeymaekers les élites et les sociétés locales en train de se familiariser avec des changements globaux et un contexte de guerre74.

Cette méthode est soutenue par diverses techniques. Ici technique prise comme moyen précis pour atteindre un résultat partiel, à un niveau et à un moment précis de la recherche75.

B. Les Techniques

Nous avons usé des techniques selon les diverses destinations, à savoir : les techniques de collecte des données, les techniques de traitement et d'analyse des données recueillies.

1° Techniques de récolte :

Technique documentaire : des documents de différentes sources historiques (des
essais, des livres d'histoires, textes et actes d'administration, des articles, des
déclarations d'intellectuels, les documents et archives officiels, dictionnaires

73 La signification politique de l'événement résultant, ainsi, d'une médiation entre les différentes temporalités dans lesquelles nous le situons. En nous permettant de penser les événements les uns par rapport aux autres, l'histoire nous permet donc de formuler leur signification politique : en effet, elle nous permet de comprendre ce qu'ils représentent, à la fois pour les acteurs qui les ont vécus et pour ceux qui en ont vécu d'autres comparables. Il est à ce stade intéressant de préciser que cette étude profite aussi largement de notre propre expérience « d'élite » politique à travers la société civile pendant la (les) guerre (s) et dans la sphère politique pendant la transition.

74 K. Vlassenroot et T. Raeymaekers, Op. Cit. p.210

La sociologie historique n'est pas une branche de l'histoire, c'est-à-dire l'étude sociologique d'une époque passée: elle est toujours à la fois comparative et transhistorique. Elle considère que les formes passées de la société ne sont pas disparues avec leurs époques, mais que, comme dans la langue, elles restent contenues et actualisées dans ses formes présentes. Moins portée vers l'étude d'archives que l'histoire (la microhistoire) et vers l'étude de terrain que la sociologie, elle recourt plutôt à de vastes analyses documentaires ou bibliographiques pour mettre en place de larges enquêtes comparatives. Cf. http://www.wikipédia.org/wiki/sociologie_historique.

Ainsi posé, le problème consiste moins à identifier les unités historiques que de cerner les dynamiques des cheminements contrastés dans lesquels s'engagent les acteurs politiques tout en soulignant l'extrême diversité de la transformation historique de la société confrontée à des événements multiples (guerres et conflits armés), des rapports divers, des cultures unifiées ou plurielles infinies. La question consiste ainsi à considérer le temps dissemblable propre à la société Province Orientale.

75 O., Aktouf, Méthodologie des Sciences sociales et approche qualitative des organisations, une introduction à la démarche classique et une critique, Québec, Presses de l'Université de Québec, 1987, p. 27.

encyclopédies, mémorandum, les sites Internet, etc.) en rapport avec le sujet d'étude soit de manière générale, soit encore de manière plus particulière ont été questionnés en vue d'en déceler les actions et les paroles qui intéressent notre étude.

Technique d'interview non directive : cette interview s'apparente beaucoup à l'interview centrée mais il y a généralement un thème central décomposé en quelques principaux sous-thèmes déterminés à l'avance et sur lesquels on fait parler, tour à tour, l'interviewé. Ce type d'interview est donc un peu plus structuré et le degré de liberté y est un peu plus réduit.

Cette technique a été d'un grand soutien à la présente recherche du fait qu'elle nous a permis de rassembler une quantité intéressante de données des personnes ressources mieux informées sur la problématique des élites politiques en Province Orientale et de leurs histoires que nous n'aurions pu recueillir autrement.76

Précisons ici que nos instruments de récolte des données étaient déjà prêts avant notre nomination comme conseiller du Gouverneur de Province en mars 2004. Ce passage au gouvernorat de province nous a servi de facilité à travers les voyages des missions pour la descente sur le terrain. Aussi, notre statut de conseiller du Gouverneur nous a donné une crédibilité pour certaines personnalités avec qui nous nous sommes entretenus dont les témoignages irremplaçables ne nous seraient autrement donnés.

Nous avons fait deux descentes de terrains dans les chefs-lieux des districts : de Bas Uélé (novembre 2006 et janvier 2007), de Haut Uélé (mars et octobre 2006) et de l'Ituri (juillet 2005 et février 2006). Pour le district de la Tshopo, nous n'avons pas été en son chef-lieu ; n'ayant interrogé que les personnalités vivant à Kisangani77. Nous avons aussi questionné les élites politiques des trois autres districts de la Province Orientale présentes à Kisangani.

76 O., Aktouf, Op., Cit., p. 88

77 Il est vrai que Yangambi est le chef-lieu du district de la Tshopo, mais le champ de compétition politique et économique de ses natifs a toujours plutôt été la ville de Kisangani. Comparativement aux autres districts où les luttes politique et économique se sont déroulées activement dans leurs chefs-lieux, la Tshopo n'a pas connu cela. C'est Kisangani qui représente donc valablement, en terme de compétition politique, ce district. N'est-ce pas les ressortissants de la Tshopo se considèrent plus «originaires» de la ville de Kisangani que les natifs des autres districts de la Province Orientale et des autres Provinces de la RDC ? Ces derniers sont même qualifiés de «bakuyakuya» (venants ou étrangers).

Nous avons interrogé 40 personnalités en fonction de 10 personnes par district. Ces personnalités ont été choisies sur base des caractéristiques non exclusives suivantes : la position privilégiée et le rôle joué dans l'un ou l'autre mouvement rebelle ou groupe armé (milice ethnique ou maï maï), la notoriété, la participation active dans certains événements majeurs de l'histoire politique de la Province Orientale, l'activisme dans la société civile, la position dominante en terme de pouvoir politique, avoir vécu en Provinciale Orientale pendant la période d'étude, etc. Notre choix est porté sur ces personnalités du fait de leur habileté et des rôles qu'elles ont joués dans la politique de la Province Orientale pendant la période en étude ainsi que de la position d'observateurs privilégiés de certaines d'entre elles78.

En interrogeant les élites elles-mêmes ainsi que certaines personnalités mieux informées et privilégiées, nous nous installons au coeur même de la transformation en cours.

Ceci nous permet de regarder la société et l'environnement avec les yeux de ceux qui participent le plus activement à son évolution pour appréhender les raisons de la mobilité des élites politiques avec plus de clarté en y décelant les hésitations, les déchirements et les conflits qui l'accompagnent.

Les propos des élites/acteurs interrogés nous fournissent un point de vue, un angle de vision privilégié en décryptant les thèmes dominants de leur pensée, la perception qu'elles ont d'elles-mêmes et de leur position dans l'organisation sociale.

L'observation participante : Contemporain de l'histoire et de certains faits observés, nous avons pu par nous-même observer les élites politiques dans leur agir et les différentes guerres qui ont émaillé le pays de 1996 à 2003 ainsi que les divers conflits armés interethniques ; bref, la violence politique. Ainsi donc, nous sommes parvenu à emmagasiner une quantité importante d'informations relatives à notre objet d'étude. Notre expérience personnelle d'acteur de la société civile puis politique79 a été d'un appui considérable dans l'enrichissement de ce travail.

78 Nous citons par exemple les journalistes et les acteurs de la société civile. L'interview non directive s'insère dans le type qualitatif de l'enquête, c'est-à-dire «celui où le chercheur interroge telle personne pace qu'elle possède telle caractéristique ou parce qu'elle a comme tel type d'expérience ou telle histoire.» Voir à ce sujet, L., Albarrelo, L'acteur social et la recherche scientifique, 2ième édition, Bruxelles, De Boeck, 2005, p. 7.

79 Nous avons été Secrétaire Générale de l'ONGDH « Paix Sur Terre-ONG » de 1997 à 2002 et Directeur de
« ACP-ONG », une association des Droits de l'homme, d'éducation civique et de culture de la paix de 2002 à 2004.

2° Technique de traitement :

L'analyse de contenu : un des instruments les plus complets, les plus riches et les plus utilisés (surtout en phase de dépouillement/interprétation) en sciences sociales. Elle peut être extrêmement utile au chercheur tout au long de son travail, depuis la pré enquête jusqu'au dépouillement / traitement d'un questionnaire80. Technique d'étude détaillée des contenus de documents, elle nous a permis de dégager les significations, intentions, associations,... non directement perceptibles à la simple lecture des documents (le terme document doit être pris ici au sens plus large, allant du texte au film en passant par la bande audio). Il s'agit ici, outre des écrits issus des interviews, des archives de la Province, des documents vidéo et audio, etc. Précisons aussi qu'en tout état de cause, les documents exprimant des conduites, des opinions, des tendances, des attitudes,... sont presque toujours des données verbales qu'on transforme en écrits.81

0.4. Intérêt et objectif de l'étude

Cette étude sur les guerres et la circulation des élites politiques en Province Orientale, revêt un double intérêt : scientifique et pratique.

Sur le plan théorique, la présente étude est une contribution à la sociologie des élites et à l'histoire politique de la Province Orientale. Elle a permis de décrypter le code de la mobilité des élites politiques en temps de guerre.

Sur le plan pratique, le présent travail est un document de repérage des élites politiques et de leurs caractéristiques et comportements pendant la guerre ou à l'occasion de la violence politique.

La justification de ce double intérêt est surtout étayée par l'armature méthodologique dont recours dans la présente étude.

En guise d'objectif, nous nous proposons de jeter un éclairage sur le renouvellement des élites politiques en Province Orientale. Il s'agit aussi de dresser un

Nous fûmes aussi chargé des Relations publiques du RECIC/P.O (Réseau des ONG d'Education Civique du Congo de la Province Orientale) de 1998 à 2003.

80 O., Aktouf, Op. Cit., p. 111

81 Cette technique nous permit d'analyser les contextes d'actions et des situations que sont des mots agencés dans un discours signifiant à travers une description objective, systématique et quantitative du contenu manifeste des communications enregistrées en vue de les interpréter. Nous avons utilisé les cassettes de certaines vidéothèques et audiothèques privées de la période concernée. Aussi, nous nous sommes servi de la fonction multimédia de notre téléphone portable pour enregistrer quelques unes de nos interviews.

répertoire, même inachevé, de ceux qui font la politique et conditionnent le politique en Province Orientale.

0.5. Délimitation du champ d'étude

Il est primordial de pouvoir délimiter dans l'espace et dans le temps la présente étude en vue d'avoir une vision plus précise et plus rigoureuse.

Ainsi, l'espace matériel d'analyse est la Province Orientale82. La plus vaste de toutes les provinces de la RDC avec ses 503.239 Km2 soit 1/5 de la superficie totale de la RDC et peuplée de 7.586.659 âmes (dont 3.706.347 hommes et 3.880.312 femmes83).

0.6. Difficultés rencontrées

L'exploitation de l'objet de la présente étude ainsi que la préparation et la rédaction de ce mémoire n'ont pas été exemptes de difficultés dont voici ramassées les principales :

- Les hésitations dues à notre expérience limitée et au doute dans le choix et la définition de cet objet d'étude et de la méthodologie. Chaque recherche nouvelle étant recommencement et quête exploratoire ;

- Le refus de certains sujets à nous fournir des éléments lors de la collecte des données liées surtout aux identités et trajectoires sociopolitiques des nombreuses personnalités du fait de la suspicion et ;

- La rareté ou le trop peu nombre des études spécialisées en rapport avec notre objet d'étude.

La première difficulté a été surmontée grâce à l'effort de clarification, -

82 Cette province est constituée de 4 districts, 24 Territoires, 204 secteurs et chefferies et d'une biodiversité des plus riches au monde.

La présente étude prend en compte l'axe temporel allant de 1997 à 2003. Ce choix est justifié par le fait que la guerre qui semble avoir remodelé de manière drastique l'univers politique de la RDC est celle conduite depuis 1996 (et atteint la P.O. en 1997) par Laurent Désiré Kabila avec l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL en sigle) avec ses différentes progénitures RCD-Goma (Rassemblement Congolais pour la Démocratie/Goma et ses variantes du RCD-K (Kisangani), RCD-K/ML (Kisangani Mouvement de Libération), RCD-N(National), MLC (Mouvement de Libération du Congo) et toute l'exacerbation de la violence communautaire en Ituri et à travers les milices maï maï. L'année 2003 étant prise comme limite finale de cette étude du fait qu'elle a vu la mise en application de l'accord global et inclusif du 17 décembre 2002 signé à Pretoria par l'institution du Gouvernement 1+4 et des autres institutions de la Transition.

83 Lola Kisanga (édit.), Plan de projets de développement de la Province Orientale, axes prioritaires pour l'an 2006, Kinshasa, éditions de l'IFASIC, p. 19 et ss.

évidemment évolutive, mûrie -, de l'objet d'étude ainsi que la discipline et la rigueur personnelles dans le traitement du problème d'étude. C'est à ce niveau que l'apport de notre équipe d'encadrement s'est révélé plus qu'important. La suspicion dont nous faisions l'objet de la part de certaines personnalités interrogées a été contournée par la perspicacité, l'insistance et les bonnes relations interpersonnelles. L'Internet et les personnes ressources ont été d'un apport non moins négligeable pour combler la contrainte liée à la quasi absence de la documentation spécialisée en rapport avec notre objet d'étude.

0.7. Plan du travail

Après nous être fixé sur la problématique de cette étude, il nous semble impérieux de présenter le plan de rédaction, le cheminement de notre argumentation pour démontrer nos hypothèses.

En effet, hormis l'introduction, guide de lecture de ce mémoire, et la conclusion, cette étude se résume en trois chapitres. Le premier chapitre traite des conflits armés et crises politiques pour analyser le contexte de violence politique caractéristique de la période étudiée qui a occasionné le déploiement/redéploiement des élites politiques et la recomposition de l'espace politique en Province Orientale, matières du chapitre deuxième qui permettent une compréhension, au troisième chapitre, des modalités et tactiques de la mobilité des élites politiques en Province Orientale.

35
CHAPITRE PREMIER :
CONFLITS ARMES ET CRISES POLITIQUES

L'histoire politique de la Province Orientale a été, depuis bien des années, structurée par la violence politique des différents conflits et guerres qu'a connus la RDC. Il est question à travers ce chapitre de plancher sur ces réalités politiques ainsi que les différentes alliances qui y ont été nouées et les manifestations de ces différentes alliances.

Il s'agit ici de démontrer que la Province Orientale a été affectée sérieusement par les violences politiques. Quelles en sont les causes et les conséquences ? Quelles sont ces crises et guerres ? Qui en sont les acteurs ? En définitive, pour voir comment la violence politique a configuré l'espace politique provincial.

Nous allons dans ce chapitre traiter de la Province Orientale dans la guerre ainsi que des zones de turbulence de la Province Orientale en guise, respectivement de première et seconde sections.

I.1. Province Orientale dans la guerre

L'analyse de K. Vlassenroot et T. Raeymaekers84 sur la violence politique en Ituri est plus que révélatrice de la violence armée qu'ont connue certaines parties de la Province Orientale pendant plus d'une décennie. Cette section se propose de relever le contexte de guerre qu'a connu la Province Orientale de 1997 à 2003. Un détour par la période d'avant 1996 pour comprendre le contexte politique et la trajectoire des élites en temps de guerre en Province Orientale.

L'histoire politique de la Province Orientale est émaillée de plusieurs événements tragiques.

En effet, la Province Orientale a constitué le champ de bataille des troupes armées
étrangères venues appuyer différentes rébellions et divers groupes armés qui y
sévissaient entre 1997 et 2003. La Province Orientale avait servi de bastion, avec le

84 K. Vlassenroot et T. Raeymaekers, Op. Cit.

Kwilu au Bandundu, de ce qu'on appelle nationalisme congolais85 et porte, depuis, les stigmates d'un destin tragique lui imposé par des conflits armés.

I.1.1. Une trajectoire historique sur fond des violences

L'histoire politique de la Province Orientale est tragique à plus d'un titre. Notre lecture de cette histoire commence à partir des années 1959 quand, à Kisangani, Patrie-Emery Lumumba convoque tour à tour le congrès du Mouvement National Congolais, MNC, (du 23 au 26 octobre 1959) et de celui des partis nationalistes (du 27 au 31 octobre 1959) qui s'étaient soldés par des émeutes réprimées dans le sang86.

Bien plus, l'incident de Stanleyville motiva le déplacement du Roi Baudouin au Congo Belge, voyage qui lui fit atterrir directement dans cette ville.

Cependant, la Province Orientale87 va payer cher cette adhésion au nationalisme lumumbiste. Fichée par les services secrets belges comme province rebelle et ultra-nationaliste, elle a vécu une chaîne d'événements que n'a subis aucune autre province de la RDC.

85 En effet, Patrice Emery Lumumba fait ses débuts politiques en Province Orientale. Laurent-Désiré Kabila aussi a été porté à la gloire par les habitants de Kisangani. Aussi, lors de la crise de 1961 déclenché par l'arrestation puis la mort de Lumumba, des nationalistes (ceux qui étaient pro Lumumba) se retirèrent en Province Orientale d'où ils organisèrent la résistance contre le gouvernement de Léopold ville. Il s'agit par exemple de Antoine Gizenga, Christophe Gbenye, Laurent-Désiré Kabila, Gaston Soumialot, etc. Mais, précisons tout de même que cette époque «glorieuse» a marqué de sang l'histoire de cette province. (Lire les numéros Congo, 1960 à 1964 de la série du CRISP pour d'amples renseignements).

Le nationalisme congolais est compris ici comme le refus de brader les intérêts du Congo au profit de l'impérialisme ou de toute autre puissance étrangère.

86 Il fut aussi question de réfléchir sur la problématique de l'indépendance. 20 morts sont dénombrés après les échauffourées auxquelles déboucha le face-à-face entre les participants au congrès et les forces publiques coloniales. Cf. Maindo Monga Ngonga, Voter en temps de guerre : Kisangani (RD- Congo) 1997, quête de légitimité et (con)quête de l'espace politique, Paris, L'Harmattan, 2001, pp. 32-38. Simons, R., Boghossian et B., Verhaegen, «Stanleyville 1959 : le procès de Patrice Lumumba» in CEDAF, Cahiers africains, n° 17-18, 1995, Passim, B., Verhaegen, Rébellions au Congo, Bruxelles, CRISP-INEP et IRES, 1966, T1 et T2 (1969), J.C., Willame, Patrice Lumumba. La crise congolaise revisitée, Paris, Karthala, 1990, P., De Vos, Vie et mort de Lumumba, Paris, Calmann-Levy, 1961.

87 Comme d'ailleurs tout le Kivu qui a toujours souffert le martyr, à telle enseigne que même lorsque tout le reste du pays votait, par exemple en 1965, les Kivutiens n'avaient pas droit au vote pour cause des troubles. Sous l'AFDL et le RCD et jusqu'aujourd'hui, cela n'a pas changé.

Un fait en apparence anodin, mais d'intérêt scientifique évident en science politique, survient à la même époque, comme il y en a eu beaucoup dans la Province Orientale ; avec de conséquences par ailleurs désastreuses et funestes : dans un bar de Kabondo, un soldat en état d'ivresse provoque une bagarre dont il s'en suivit mort d'homme. Ses compagnons d'armes, les soldats de Lundula, descendent sur toute la commune pour le venger, tuant le propriétaire du Bar « Boule d'Ambiance », sa famille, et tous les civils trouvés sur le passage, pillant les maisons dans la commune, violant femmes et fillettes...

Ceux qu'on a appelé pendant la période de conflit les «PNP», parce qu'étant majoritairement membres du Parti National pour le Progrès et dont le sigle dénaturé au profit de la sale besogne d'élimination de ses membres signifiait pour les mulelistes «Pene Pene na Mindele » (Proche des blancs) ou « Parti des Nègres Payés», c'est-àdire en clair, traîtres, délateurs, déloyaux, mouchards,...Et donc, brebis galeuses à détruire et à éradiquer sans ménagement. Après la chute d'une ville ou d'un centre, les rebelles tuaient tous ceux (fonctionnaires, enseignants, magistrats, juges, religieux, etc.) qu'ils considéraient comme les seuls ayant profité de l'indépendance et donc antinationalistes et favorables au gouvernement de Léopoldville88.

Les élites politiques en Province Orientale profitent de l'aubaine historique pour régler des comptes à des anciens adversaires politiques et ennemis sociaux. Les rivalités passées se sont ravivées et ont pris de proportions explosives et maniaques à travers dénonciations et délations contre les personnalités présumées ou supposées PNP. Nous pouvons ici rappeler le rôle prépondérant qu'a joué Christophe Gbenye dans les massacres que connut la Province Orientale entre 1961 et 1964.

Tout récemment encore, Wale Sombo Bolene, Bilusa Baila Boingaoli, ont contribué à la commission des violences enchaînées des droits fondamentaux des populations civiles de la P.O. à travers les événements sordides et macabres des

guerres de 3 jours (Cf. la période mouvementée du dédoublement institutionnel avec le RCD-Goma et le RCD-K), les massacres du 14 mai 2002, etc.

Stanleyville a été la capitale de la République Populaire du Congo dès sa création le 5 septembre 1964 jusqu'à sa reprise par l'Armée Nationale Congolaise soutenue par les Forces occidentales (belges) et les mercenaires blancs (américains) en fin 1964.

Nendaka Bika, Jean Foster Manzikala Tanzi firent la même chose sous le régime Mobutu et conduirent des nombreuses élites de cette province à la mort89.

Ainsi, périrent sur la place publique, politiciens, fonctionnaires aisés de l'Administration publique et des sociétés privées, commerçants, barmen, Directeurs d'écoles primaires, infirmiers, habitants des maisons électrifiées, propriétaires des voitures ou de frigos, des universitaires en vacances... Sans parler des religieuses et religieux nationaux et étrangers (dont le symbole reste la Bienheureuse Anuarite Nengapeta). Certains témoins sont encore vivants90.

A la réunification, il s'ensuivit une militarisation excessive de la Province Orientale, avec tous les drames qu'implique une telle situation en tracasseries, tueries, viols de femmes et filles, dépravation des moeurs, pillage des ressources, tortures psychologiques, terrorisme physique et intellectuel... L'une des élites de la Province Orientale de l'époque, Nendaka Bika va même proposer la transformation de la P.O. et Kisangani en un vaste caféier.

En 1966, les Gendarmes Katangais se mutinent et causent des dégâts matériels et humains importants, non comptabilisés.

89 Encore plus jeune, nous apprenions un quolibet comme « Uko na roho mubaya sawa Manzikala » (ce swahili de Kisangani signifie, vous êtes méchant comme Manzikala). Ceci dénote de la terreur et de la perception que cet homme a inspiré chez les habitants de la Province Orientale.

90 Mon propre père, Paul Ponea Kasombo, Directeur d'école primaire à l'époque, en est un. Il n'avait eu sa vie sauve que grâce à la solidarité de son village. Mais nombre de missionnaires protestants blancs qu'ils tentèrent de protéger ont été massacrés à Banalia ; le site de leur exécution porte la tristement macabre et générique appellation de Place de martyrs.

En 1967, c'est le tour de l'aventurier Jean Schramme de s'enduire les mains de sang allochtones de la Province Orientale, avec la révolte de ses mercenaires.

Durant la période de la Pax Mobutu, la province s'est vue dépouiller systématiquement de tout ce qui auréolait son économie du fait de la zaïrianisation et de la politique de la radicalisation91 de 1974. Les acquéreurs, généralement originaires de la Province Orientale du reste, ont contribué largement à la destruction de plusieurs entreprises (par exemple, la Cimenterie Stanley (Cimestan) acquise par Mendela Kikola Batangwe, la limonaderie Cristalo acquise par Marcel Lengema Dulia Makanga, la Société Générale de l'Alimentation de Litho Moboti (ce dernier n'est pas originaire de la P.O.)...), etc.

La guerre de l'AFDL qui mena à la chute du régime de Mobutu causa à la Province Orientale des affres d'une ampleur encore ignorée de la communauté nationale et internationale. En effet, les soldats de l'Armée régulière (Forces Armées Zaïroises de Mobutu) en fuite semèrent la mort et la désolation sur leur passage à travers toute l'étendue de cette province. On peut encore lire les graffitis fièrement

apposés sur quelques murs en ruine dans les Uélé, du genre bana Yakoma balekakiawa, (les enfants de Yakoma sont passés par ici) comme quand un fauve marque son

territoire de chasse. Rien n'avait alors été épargné : bâtiments publics, véhicules, maisons de commerce, plantations, églises, écoles, banques, habitations civiles, populations...

L'entrée à Kisangani des troupes de l'AFDL a été précédée par un ravitaillement massif des entrepôts des organismes internationaux (PAM, Caritas Internationale, CICR, HCR,...) de la ville de Kisangani. Et les pillages ordonnés par les nouveaux venus de ces entrepôts donnèrent un semblant d'amélioration des conditions sociales de la population. Aussi, les alliés ougandais et angolais accompagnèrent l'expédition militaire de l'AFDL à Kisangani par des avions cargos remplis des produits

91 Lukombe Nghenda, Zaïrianisation, radicalisation rétrocession en République Démocratique du Congo, considérations juridiques, Kinshasa, PUZ, 1979, p. 14.

«Angorwa»92, une entreprise qui alimenta la ville en riz, boîtes de conserve, farine de froment, etc.

Chaque guerre a son image et cette image dépend de la nature des acteurs, leurs actions et rapports internes et externes, des ambitions politiques dominantes et ce que Pierre Hassner93 appelle « la dialectique du bourgeois et du barbare. Les sociétés bourgeoises, libérales et bureaucratiques sont des sociétés marquées par la domination du privé sur le public, de l'individuel sur le collectif, de l'intérieur sur l'extérieur, de l'intérêt prosaïque sur la performance héroïque. Elles ont non seulement renoncé en fait à la guerre entre elles mais l'ont bannie de leur horizon intellectuel et moral. La légitimité de la guerre inter-étatique ayant disparu, elle ne peut réapparaître que sous une forme cachée ou sublimée. »

Le rapport Safiatou94 sur le pillage des ressources résume bien le pillage des ressources naturelles et autres de la Province Orientale pendant la période des guerres des rébellions de 1998-2003.

I.1.2. La guerre de 1996, l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL)

Présentée comme une remise en question de la gouvernance de MOBUTU, la guerre de l'AFDL a été un cocktail des forces rebelles95 intérieures longtemps opposées (bien que toujours maintenues dans leurs retranchements de Fizi et Baraka) à Mobutu ainsi que les multiples et diverses forces militaires étrangères africaines.

92 Après la chute de Kisangani sous contrôle des troupes de l'AFDL, nous avons assisté à Kisangani, à la vente des boîtes de conserve, des riz, sel iodé de consommation domestique et autres produits manufacturés de première nécessité portant la marque « Angorwa ». Un magasin fut d'ailleurs ouvert dans l'ancien immeuble de l'ex Société Générale d'Alimentation zaïrianisée sous le nom GLM, groupe Litho Moboti avec comme enseigne « Angorwa ». L'imaginaire collectif a lis en extension cette abréviation comme « Angola-Rwanda » pour signifier de ce fait l'hégémonie de ces deux alliés de Laurent-Désiré Kabila.

93 P., Hassner « Guerre sans morts ou morts sans guerre ? Les paradoxes de l'intervention au Kosovo » in http :// www.persee.fr consulté à Kisangani, le 21 juillet 2009.

94 Un rapport des experts des Nations Unies sur le pillage des ressources naturelles de la RDC paru en 2003.

95 Quoique celles-ci n'apprécièrent guère que leur entreprise soit considérée comme une rébellion, plutôt qu'elle fût considérée comme révolution.

Elle avait bien entendu restructuré à sa manière l'espace politique de la Province Orientale. Elle a eu l'avantage d'être la seule et unique force politique en compétition avec le pouvoir de Kinshasa.

Dès que les troupes de l'alliance pénétrèrent à Kisangani, toute la gouvernance de la Province Orientale a été, non seulement régentée par ses leaders, mais aussi ces derniers organisèrent à leur guise la vie politique en cette province. Ce fût d'ailleurs le cas pour toute l'étendue de la République Démocratique du Congo.

Nous pouvons dire que l'apothéose de la guerre de l'AFDL fut atteinte à Kisangani en date du 15 mars 1997, lorsque les troupes mixtes : nationales (des transfuges des ex-FAZ, des Kadogo/ enfants soldats recrutés à la sauvette) et étrangères (rwandaises, ougandaises, burundaises, angolaises,...) ont occupé la ville de Kisangani. L'assaut vers les autres entités et localités de la Province Orientale et voire celles de tout le pays encore non occupées ou non conquises fut organisé à Kisangani.

Ville qui encensa le porte-parole de l'AFDL Laurent Désiré Kabila, et son mouvement lors de son meeting populaire, qui marqua aussi l'élection à mains levées96 des Gouverneur et Vice-gouverneur de Province ainsi que du Maire de la ville de Kisangani l'après-midi du samedi 22 mars 1997, où l'envoyé spécial de l'ONU dans la région des Grands Lacs africains Mohamed Shanoun fut convié à palper du doigt la détermination de l'AFDL à renverser le régime de Mobutu.

Comme pour responsabiliser la population et l'associer à l'entreprise guerrière, Laurent-Désiré Kabila, se risqua d'improviser un test de nationalisme de Boyomais, en demandant à la foule nombreuse réunie au stade Lumumba si elle voulait la fin de la guerre ou la poursuite des hostilités jusqu'à la chute du Maréchal Mobutu. La foule répondit massivement et presque à l'unanimité aux attentes de L.D. Kabila en scandant le slogan «Avancez ! Avancez ! Avancez !».

96 Pour une compréhension de ces élections organisées à Kisangani lors de l'occupation de la ville par les troupes de l'AFDL au mois de mars 1997 afin d'organiser une administration qui puisse encadrer le peuple et canaliser l'effort de guerre, lire Maindo Monga Ngonga, Op. Cit. Passim.

Cette étape semble décisive dans la mobilisation des élites politiques de la Province Orientale et la reconfiguration, par la guerre, de l'espace politique de cette entité, en particulier, et de toute la RDC, en général. Car, les nouveaux maîtres de terrain préfèrent faire table rase de tout ce qui existait et s'engagent dans une entreprise de recrutement des cadres politiques et administratifs pour servir de pont à leur mouvement dit de libération.

La conquête du pouvoir de l'Etat par l'AFDL a été favorisée par plusieurs facteurs internes notamment : la déliquescence des Forces Armées Zaïroises (FAZ) d'une part, la trahison des officiers généraux, supérieurs voire de toute l'armée (l'armée de Mobutu n'étant, à l'orée de son régime, qu'un conglomérat des commerçants et affairistes en tenues militaires.), et la lassitude de la population pressée par une longue transition politique, d'autre part.97

Aussitôt arrivé au pouvoir, le nouveau maître de Kinshasa, Laurent-Désiré Kabila, entreprit de se défaire de ses alliés rwandais qui devenaient très encombrants et dont la présence au sein des institutions de l'Etat n'était plus du tout appréciée par la population congolaise (surtout Kinoise) qui dénonçait la prise en otage du pouvoir de l'Etat congolais et du Président Kabila par des étrangers rwandais et ougandais.

Il avait aussi le difficile choix à opérer entre par exemple : satisfaire ou museler une opposition interne si vivace et fougueuse98. Il lui a fallu aussi initier des projets de développement pour s'assurer le soutien de la population et justifier sa prise du pouvoir.

La gestion par l'AFDL des territoires conquis a posé des sérieux problèmes avant même la prise totale du pouvoir à Kinshasa. Les cadres politiques et militaires du

97 Lire pour comprendre davantage cette épopée de l'AFDL et tous les contours de cette prise de pouvoir atypique, C., Braeckman, L'enjeu congolais. L'Afrique centrale après MOBUTU, Paris, Fayard, 1999.

98 L'opposition politique congolaise a joué un grand rôle de sape et d'affaiblissement du régime Mobutu depuis les années 1983 jusqu'à l'avènement de l'AFDL en 1997. Mais, elle s'est vue éloigner et non associer par les nouveaux venus à la gestion du pays. Précisons que les ordres des alliés étrangers ont été plusieurs fois cités et dénoncés dans cet éloignement de l'opposition interne congolaise à la fois par les acteurs politiques internes et par la population.

mouvement, surtout ceux venus de la diaspora, s'érigeaient en maîtres des lieux avec mépris total de l'autorité établie. Les autorités territoriales élues devraient faire face aux exigences de bonne gestion de leurs entités ainsi que les recommandaient le mouvement et la maîtrise des attitudes toutes aussi cavalières et usurpatrices des cadres de l'armée, de chembe chembe et des organes du mouvement. Ici le lieu de citer les diverses humiliations dont étaient victimes certaines autorités élues. A titre indicatif, à Kisangani, aux mois d'avril et d'octobre 1997, l'on a assisté aux arrestations (qui frisaient d'ailleurs aux enlèvements car perpétrées tard dans la nuit et sans aucune forme de droit) par les militaires rwandais de l'AFDL et leurs tortures respectivement des Bourgmestres Maindo Monga Ngonga de la commune de Kabondo et Loela Bonone de la commune de Mangobo.

A Banalia, c'est l'Administrateur de Territoire Adjoint en charge de l'Administration et des Finances Exy Bayabo qui démissionne suite aux différentes brimades et humiliation dont il a été victime de la part des militaires et cadres de l'AFDL. En effet, sa résistance face aux débordements des cadres de l'AFDL à Banalia qui se substituaient en juges des infractions pénales voire des affaires civiles et en agents du fisc à travers les barrières intempestives payantes qu'ils érigeaient sur toute l'étendue du Territoire99.

Les élites intégrées au mouvement rebelle par le blanc-seing électoral avaient un devoir de réussite pour ne pas se discréditer et décevoir les attentes populaires d'une gestion meilleure que celle rebutée du régime Mobutu. Mais ceci était sans compter avec l'absence des ressources financières. Maindo Monga Ngonga explique bien cette difficulté quant il traite de ressources limitées pour un mandat indéterminé100.

Il nous faut aussi signaler le comportement conquérant, prédateur, injurieux et humiliant des alliés rwandais qui pouvaient arrêter, torturer, etc. ils instituent le «fimbo ya ujinga» (entendez littéralement par ça, le fouet de l'imbécillité. Qui signifie au

99 Notre entretien avec Exy Bayabo, ancien ATA de Banalia en Charge de l'Administration et des Finances, à Kisangani, le 09 septembre 2007.

100 Maindo Monga Ngonga, Voter en temps de guerre,...Op. Cit., pp. 136-141.

sens propre, fouet de la correction ou du redressement) ou la bastonnade publique ; qui pouvait aussi être appliquée non pas seulement aux fesses mais aussi dans le ventre.

La gestion par l'AFDL des territoires de la Province Orientale est un mélange de genre où le militaire tient le politique en état. Situation justifiée par l'état et l'effort de guerre ; la lutte vers Kinshasa n'étant pas encore achevée.

Colette Braeckman écrivait à ce sujet : «Alors que le Rwanda et l'Ouganda ont commencé à retirer leurs troupes, le nouveau président congolais tente d'asseoir son autorité sur une armée frondeuse et des alliés devenus encombrants »101.

Le limogeage de James Kabarebe102 le 14 juillet 1997, alors Chef d'Etat Major Général de Laurent-Désiré Kabila, le cloisonnement politique de Deo Gracias Bugera, Secrétaire Général de l'AFDL, pendant ce même moment, le rapatriement des troupes rwandaises et ougandaises et des conseillers militaires de ces deux pays venus au secours de l'AFDL entre le 27 et le 28 juillet de cette année ont servi de prétexte pour le déclenchement de la seconde guerre commanditée par les anciens alliés de Kabila contre lui.

Les dissensions avec le Rwanda ne laisseront pas le temps au vieux maquisard de se doter d'une armée homogène et expérimentée.

La corruption est aussi source d'instabilité politique en RDC. Elle a entraîné un désenchantement de la population vis-à-vis du pouvoir surtout que les gouvernants étaient devenus plus affairistes qu'hommes d'Etat.

101 C., Braeckman, «Premiers retraits de troupes étrangères. Guerres sans vainqueurs en République Démocratique du Congo», in Le Monde Diplomatique, Bruxelles, Avril 2001, p. 1.

102 Cet ancien officier général de l'armée de la RDC sous Laurent-Désiré Kabila est aujourd'hui chef d'Etat Major Général de l'armée rwandaise hic ! O., Lanotte, République Démocratique du Congo. Guerres sans frontières. De Joseph-Désiré Mobutu à Joseph Kabila, Bruxelles, éd. du GRIP et complexe, 2003, p. 94, note aussi que la détérioration des relations entre Laurent-Désiré Kabila et ses alliés étrangers résulte de la tentative « du nouveau président congolais de s'affranchir vis-à-vis de ses «parrains» de l'Est, Kinshasa s'attacha à remettre en question le permis d'exploitation que se sont arrogé Kigali et Kampala dans l'Est du Congo. Le président congolais vise en particulier le démi-frère du président Museveni, Salim Saleh, lequel tire de juteux profits du trafic de bois précieux de la région de l'Ituri, de l'exploitation d'or du Haut Congo.

I.1.3. 1997-2003 : La Province Orientale à l'ère des guerres dans la guerre

L'ère des rébellions est sans doute l'une des phases remarquable de la violence politique dans l'histoire politique de la République Démocratique du Congo en général et de la Province Orientale en particulier. Une situation à dimension multiple où plusieurs acteurs entrent en jeu. Elle est caractérisée par la prolifération des rébellions nées du RCD ou contre ce dernier, comme le Mouvement de Libération du Congo (MLC). Aussi, elle est marquée par des affrontements armés entre les forces alliées aux mouvements rebelles entre elles et contre le gouvernement de Kinshasa; c'est ainsi que nous parlons de guerres dans la guerre.

Nous pouvons, de manière chronologique présenter quelques batailles qui survinrent du fait des tensions entre les armées alliées au RCD et entre ses différentes factions de la manière ci-après :

- Le 22 mai 1999 à Kisangani;

- Le 7 juin 1999 à Kisangani;

- Du 17au 19 août 1999, guerre dite de trois jours à Kisangani;

- Le 5 mai 2000, guerre dite d'un jour et à Kisangani;

- Du 5 au 10 juin 2000, guerre dite de six jours à Kisangani ;

- Janvier 2002, à Isiro (des hommes de Mbusa attaquent ceux de Lumbala) ; - Octobre 2002, Mambasa et Epulu (Coalition MLC/RCD-N vs RCD-K/ML) ;

- Fin 2000 - début 2001, plusieurs affrontements à Bafwasende entre d'une part

les hommes de Mbusa, ceux de Lumbala et entre d'autre part ceux-ci et des

hommes du RCD-Goma ;

- L'enlisement de la situation militaire en Ituri est aussi à mettre à l'actif de ce jeu macabre de positionnement et de crise de leadership entre les alliés rwandais et ougandais et entre les acteurs locaux congolais.

A cela, il faut ajouter les expéditions punitives organisées à travers quartiers, avenues et villages environnant les grands centres et cités de la Province Orientale ainsi que la ville de Kisangani. Pendant ce temps, l'étranger est maître de terrain et soutenu dans sa besogne par les élites locales.

Mais, les trois derniers affrontements de Kisangani marquent la phase scissipare du RCD en plusieurs autres souches parentes avec le concours et la complicité de mêmes alliés rwandais ou ougandais selon le cas. Ainsi s'élargit l'arbre généalogique des mouvements rebelles ayant un même ancêtre interne, l'AFDL, et les mêmes parrains, le Rwanda et l'Ouganda. Et au lieu de parler simplement du RCD, nous allons dorénavant ajouter une épithète à ce mouvement pour le distinguer des autres qui portent la même dénomination que lui comme pour confirmer leur filiation et fratrie.

En effet, suite à un malentendu bien manigancé et instrumentalisé par les alliés ougandais sur l'éviction du Professeur Ernest Wamba dia Wamba de la tête du mouvement au début de 1999. Ce dernier est exfiltré de Goma par des troupes ougandaises au mois de mai de la même année puis transporté à Kisangani où il crée avec Antipas Mbusa Nyamwisi le RCD-Kisangani (RCD-K).

Wamba dia Wamba manipule la lassitude de la population de Kisangani et son aversion à l'égard des troupes rwandaises en annonçant son rapprochement avec Kinshasa et sa volonté à vouloir négocier. Ce qui lui vaut un ralliement massif de nombreuses personnalités et le soutien exprimé lors de ces différentes tentatives de meetings de la population boyomaise nostalgique du pouvoir de Kinshasa. Il installe une administration parallèle au camp des contingents ougandais de la Sotexki où sont recrutés et formés cadres universitaires et jeunes désoeuvrés pour une éventuelle armée du RCD-K. Son Gouverneur, le Professeur Walle Sombo Bolene alias Gouverneur Magnifique, un Topoke, rivalise d'ardeur et de provocation avec le Gouverneur du RCD, Théo Baruti Ikumaiyete, un Lokele103.

103 Le choix par les différents mouvements de ces deux personnalités natives de la Province Orientale et tous deux ressortissants du Territoire d'Isangi appartenant aux deux ethnies rivales est stratégique. Il exploite à la fois la position « dominante » ou les ressentiments existants (lire Bolinda wa Bolinda, De l'impact du conflit TopokeLokele sur le développement du territoire d'Isangi. Recherche d'antidotes sociologiques,Thèse en Sociologie (inédite), FSSAP, UNIKIS, 2000 et pour le même auteur, De la compétition identitaire des Topoke et Lokele face aux exigences du développement du Territoire d'Isangi, Mémoire de DES en Sociologie (inédit), FSSAP, UNIKIS, 2000 pour mieux cerner la nature des rapport entre Lokele et Topoke), l'importance numérique (les ressortissants de ces deux ethnies étant vraisemblablement les plus présents en politiques que ceux des autres ethnies de la Province dans la ville de Kisangani), l'histoire, l'activisme des jeunes de ces deux ethnies (les associations Bana

Même la suite de choix des autorités du RCD-Goma n'a suivi que cette logique de recherche d'assise populaire.

Nous assistons à des pugilats verbaux et l'instrumentalisation des ressentiments ethniques anciens orchestrés par les élites politiques en compétition. Le domaine de la Sotexki s'est mué en un Etat contigu dans un sous Etat (l'«Etat/RCD») au sein de la RDC sous la surveillance des ougandais. Le summum de ce jeu de ping pong entre alliés s'observe quand, le 17 août 1999, les troupes rwandaises secondées de leurs alliés congolais du RCD-Goma lance l'assaut sur le QG avancé en ville du RCD-K.

Le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD), ayant entamé l'occupation de la Province Orientale le 11 août 1998 par la prise de Bunia est parvenu à prendre Kisangani le 23 septembre 1998. Il est antérieur à toutes les factions rebelles qui ont fulminé entre 1998 et 2001 en RDC. Un mouvement rhizomique du fait des discordes observées dans la gestion des intérêts rwandais et ougandais.

Guerre débutée avec les allures d'une insurrection/mutinerie non organisée et sans structure politique le 2 août 1998. Car, pendant près de trois semaines, après la défaite militaire lors de son raid sur Kitona au Bas Congo, la première apparition médiatique des porte-parole militaires du groupe armé n'intervint que le 20 août 1998, après l'échec de l'opération aéroportée au Bas-Congo aux portes de Kinshasa. Colette Braeckman a aussi écrit sur ce sujet104.

Nkoko Lipambala pensait de ces mutisme et absence des cadres politiques dans les premiers jours de l'existence du mouvement politico-militaire RCD qu'en réalité cette guerre n'était pas conçue pour une rébellion mais plutôt pour un coup de force. Car, les porte-parole du mouvement n'ont été présentés à la population que trois semaines après le déclenchement de la guerre. Cependant, les textes qui régissent le

Etats-Unis, Katamoto, Chine Populaire, Les Bourgeois, etc. ont pour membres, majoritairement des jeunes natifs Lokele, Topoke et leurs autres alliés d'Isangi).

104 C., Braeckman, Op. Cit., 354

RCD attestent que sa création est antérieure au déclenchement des hostilités, c'est-àdire le 1er août 1998105.

Il a été déploré sous la gestion de certaines entités de la Province Orientale par le RCD: brimades, viols, vols, pillages, raquettes, prédation des ressources naturelles, violations des droits humains, musellement des libertés publiques, manipulation et instrumentalisation des ressentiments ethniques, etc.

Les rapports des alliés (rwandais et ougandais) aux différents mouvements sont révélateurs de la nature même de l'Etat congolais. Un « res nullius » à la portée de tout conquérant qui sait allié argent et pouvoir politique. Les alliés s'opposant chaque fois que l'intérêt des élites politiques congolaises était en jeu et vice versa. Les alliances se font et se défont au gré des humeurs et des circonstances. Par conséquent, la Province a subi le choc de ces rapports tendus et instables. Les guerres civiles, les confrontations armées entre troupes étrangères en terre congolaises de la Province Orientale, des répressions de tous genres et des exécutions sommaires extrajudiciaires témoignent de cet état de chose. Ceci a débouché, en Province Orientale, sur une escalade sans précédent dans l'histoire de l'Afrique106. Les guerres dites de un, trois et six jours de Kisangani sont à l'actif de ces pays et des mouvements rebelles respectifs qu'ils appuyaient. Aussi, les désaccords entre différents groupes ont débouché sur des guerres dans la guerre.

Nous assistons ainsi, du fait de ces discordes, à l'émergence du Mouvement de Libération du Congo (MLC), du Rassemblement Congolais pour la Démocratie - Kisangani/Mouvement de Libération qui devint au début de 2006, Rassemblement des Congolais pour la Démocratie du Congo-Kinshasa/ Mouvement de Libération mais

105 Nkoko Lipambala, La problématique de la nature des rapports entre les différents mouvements de rébellion et leurs alliés. Expérience de la ville de Kisangani de 1996 à 2000, Mémoire de Licence (inédit), SPA, FSSAP, UNIKIS, 1999-2000, p.33.

106 Pour la première fois, les Etats africains ont utilisé le territoire d'un autre Etat indépendant et souverain pour se faire la guerre en prenant des centaines de milliers des populations civiles en otage et détruisant des structures sociétales et des vies humaines. C'est à raison que cette guerre fut qualifiée par plusieurs commentateurs de la première guerre du monde d'Afrique.

garda le même sigle (RCD-K/ML), RCD-National (RCD-N) et les différents groupes armés de l'Ituri.

Jean Pierre Bemba Gombo, le chef du MLC, arrive à Kisangani au mois de septembre 1998. D'abord annoncé comme membre du RCD, ce dernier, prend des contacts avec quelques cadres de la ville et l'idée de créer son propre mouvement voit le jour avec le soutien des Ougandais comme il le dit lui-même dans l'ouvrage autobiographique de sa guerre107.

Le Mouvement de Libération du Congo est créé à Kisangani au mois de septembre 1998. Il inaugure vraisemblablement l'ère des dures épreuves pour la Province Orientale et ses populations civiles ; car les alliés multiplient des coups bas et intrigues au point que le front rebelle devient un marché concurrentiel rentable où les élites se dévoilent et rivalisent d'ardeur dans les aller-retour à travers les capitales rwandaise et ougandaise à la recherche «d'emploi». Nous avons en annexe une photo de Mbusa Nyamwisi saluant tout respectueusement, le «faiseur des roitelets congolais», Paul Kagame à l'occasion de l'un de ses multiples périples à Kigali.

Ce mouvement rebelle fait ses débuts politiques à Kisangani où il recrute ses premiers cadres et hommes de troupes sous la supervision ougandaise108. Cette situation a entraîné des arrestations de nombreuses personnalités ayant été en contact avec Jean Pierre Bemba Gombo, en l'occurrence Monsieur Pierre-Hubert Moliso Nendolo Bolita alors Procureur de la République à Kisangani en 1999, par les services du RCD et détenu secrètement au Camp Ketele. Cette situation a provoqué des remous dans la ville et le mouvement a plié sous la pression pacifique des élites politiques et de la société civile boyomaises.

69 Bemba Gombo, Op. Cit., pp. 18-47, 95-150. 108 Ibidem, pp. 18-19.

Le MLC et les Ougandais contrôlent, en reprenant des positions aux rwandais et au RCD, tout le district du Bas-Uélé, une grande partie du Territoire de Banalia109, le Haut Uélé et progressent en Equateur.

En même temps, tandis que Jean Pierre Bemba Gombo et Antipas Mbusa Nyamwisi se disputaient l'or du Haut-Uélé, Roger Lumbala s'emparait du diamant de Bafwasende.

Un rappel important mérite d'être fait à ce niveau sur le comportement des troupes rwandaises. Pendant leur première intervention en RDC, ces troupes se sont plusieurs fois livrées aux brimades et pillages. Se considérant comme maîtres110 sur un territoire conquis, les militaires rwandais n'ont pas hésité à piller véhicules, immeubles, biens meubles, argents et équipements industriels qu'ils rapatriaient directement au Rwanda. Tous ces comportements ont attisé l'aversion de la population congolaise de la Province Orientale contre les Rwandais et ont, par conséquent, alimenté le ressentiment des habitants de la Province Orientale contre le RCD.

Soulignons que l'aversion caractéristique et explosive que connut la Province Orientale contre les Rwandais entre fin 1996 et fin 1998 à l'occasion des guerres de l'AFDL et du RCD est la résultante d'une instrumentalisation bien orchestrée par les élites locales mobutistes. Sans les nommer, les élites appellent à la vigilance contre les «R ou Roméo ou encore zolo mulayi/puwa murefu111». Les délations et les chasse-àl'homme dont ont été victimes certains sujets Rwandais ou non112. Même pendant la

109 Seule une partie du Secteur Bamanga, de PK 18 au PK 52 sur la route Banalia, qui est sous contrôle du RCDGoma et des rwandais.

110 Les rwandais qualifiaient avec une facilité déconcertante tous les congolais, civils ou militaires, de «Wajinga» ce qui signifie «villageois», «ignorants», «dupes» et plus fort encore, «imbéciles». Aussi, ils ont été plus considérés comme prédateurs que leurs homologues ougandais. Nous estimons que c'est en réaction à ces multiples brimades que la population de Kisangani a semblé adhérer aux tentatives de déstabilisation du pouvoir du RCDGoma par le RCD-K.

111 Pour signifier Rwandais ou long nez.

112 En janvier, février, mars 1996 quand l'AFDL menaçait de prendre la ville de Kisangani, les étudiants instrumentalisés et voire les voyous de Mangobo, Tshopo et Kabondo se sont attaqué à tout celui qui avait des traits phénotypiques Tutsi et ont même confondu dans leur besogne certaines personnes, Bantoues de surcroît, aux Rwandais. Le fils du Professeur Obotela Rachidi (Topoke de la Province Orientale de son état), Mme Brigitte Akamba (Soko de Basoko en Province Orientale), Mbuyi Tshibwabwa (Luba du Kasaï occidental), pour ne citer

poussée militaire du RCD, la chasse aux Rwandais a été systématique sous l'AFDL. Pire, il ne s'agit plus ici des bandes des jeunes voyous et des étudiants endoctrinés instrumentalisés ; il s'agit de la Police, de l'ANR et du renseignement militaire qui opèrent pour traquer les «R» à Kisangani et dans plusieurs autres cités de la Province Orientale dont Buta, Isiro, Bunia, Banalia, Bafwasende, etc.113.

Par ailleurs, de la part de la population de la Province Orientale, la tendance xénophobe contre les ressortissants Rwandais est tributaire du comportement des militaires Rwandais.

Précisons tout de même que l'entrée du RCD à Kisangani n'a pas été du tout aisé comme cela fut le cas de celle de l'AFDL. Tout a commencé par la résistance de certains jeunes de la Tshopo à la tentative de vol par des militaires rwandais alliés au RCD d'une mini Jeep de marque Suzuki Vitara des Prêtres du Sacré Coeur de Jésus de la paroisse Saint Joseph Artisan de la 10ème avenue Tshopo le 26 août 1998. Les coups de balles de sommation de ces assaillants ont été l'élément déclencheur des soulèvements en cascade des populations à travers toutes les communes de Kisangani qui ont du coup refusé de coopérer avec le RCD pendant plus de deux semaines. Il a fallu faire intervenir des élites de la place pour une acceptation du mouvement. Les nominations des autorités municipales et provinciales répondaient surtout à une volonté de légitimation114.

Bien avant cela, il faut signaler la résistance opposée par des éléments de la Police d'Intervention Rapide (PIR) et quelques éléments ex-FAZ (entendez ici les anciens des Forces Armées Zaïroises) stationnés à l'aéroport de Bangboka en attente de leur évacuation vers d'autres localités. Cette résistance a aussi connu l'appui des

que ceux-là, n'ont eu la vie sauve que grâce à l'intervention musclée des voisins ou amis de bonne foi. Plusieurs personnes demeurent jusqu'à ces jours portée-disparue.

113 Faits vécus par nous et confirmés par nos entretiens avec trois anciens Bourgmestres des communes de la ville de Kisangani en mars 2007, juillet 2008 et juillet 2009.

114 Un « commandant » rwandais nous déclarait en 1999 à Kisangani que la résistance de la Population boyomaise avait déjoué tous leurs calculs et les avait décidé à opérer, alors qu'il ne fut planifié ainsi, le recrutement des élites locales pour diriger les institutions provinciales, urbaines, communales, etc. Ce dernier regrettait le fait que plusieurs recrues « occasionnelles » du RCD n'avaient intériorisé son idéologie.

éléments restés au « Camp de rééducation », si non de réduction ou de concentration, de BASE115 (sous la conduite du Gouverneur Jean Yagi Sitolo à la première tentative de ralliement à la rébellion du RCD par certains officiers rwandais ou d'expression rwandophones présents à Kisangani avec l'appui du bataillon PM et la complicité de certains officiers congolais le 4 août 1998.

Selon une certaine discrétion d'un cadre du RCD-Goma, les massacres survenus le 14 mai 2002 avaient eu aussi comme leitmotiv, le règlement de comptes à ces policiers qui s'opposèrent au basculement de camp de la ville de Kisangani en 1998. Car, de nombreuses victimes de ces événements étaient des policiers et des jeunes de Mangobo et Tshopo, deux communes qui s'étaient farouchement opposées au RCD à ses débuts. La commune de Kabondo avait aussi vaillamment résisté, notamment en bloquant l'accès à l'aéroport et, pendant longtemps, de nombreux quartiers n'étaient pas accessibles aux forces de l'ordre. Les autres faits n'étant que des épiphénomènes d'une rancoeur bien enracinée116.

Ces différents événements politiques de l'histoire politique violente de la Province Orientale ont essentiellement marqué les habitants de la Province Orientale au point d'avoir façonné les hommes politiques et influencé leurs agir politiques.

I.2. Les zones de turbulence en Province Orientale

La Province Orientale, comme la plupart des provinces de l'Est de la RDC, a été le théâtre des affrontements militaires de la part des divers groupes armés. C'est ainsi qu'on y trouve plusieurs foyers de turbulence. Mais en raison de leur intensité,

115 Un centre d'entraînement militaire connu sous cette appellation installé sur le PK 10 de la route Ituri

116 Nous devons ces propos d'un cadre du RCD-Goma interrogé par nous dans le cadre de l'enquête que nous avons menée sur ces événements au mois de mai 2002 en qualité d'acteur de la société civile. Propos recueillis à Bukavu, en avril 2003. On peut également lire utilement, à propos de nombreuses tueries survenues à Kisangani sous le RCD, les rapports des ONGDH suivantes parues entre 2000 et 2002 : Lotus, Groupe Justice et Libération, Amis de Nelson Mandela, Groupe Kisangani pour la Paix, Paix Sur Terre...

nous avons pu retenir les foyers du district de l'Ituri et celui du territoire de Bafwasende dans le district de la Tshopo117.

Nous voulons plancher sur les zones chaudes en termes de violence politique en Province Orientale pendant la période en observation. En effet, nous tentons de répondre au questionnement suivant : quels conflits et crises majeurs situés localement ? Quels en sont les causes et enjeux ? Qui en sont les acteurs principaux locaux et alliés nationaux/étrangers (individuels ou organisationnels) ? Voici quelques questions qui guident cette sous section.

I.2.1. Ituri

Le plus peuplé de quatre districts que comprend la Province Orientale, l'Ituri demeure jusqu'à ces jours le théâtre quotidien des affrontements des seigneurs de guerre qui y font leurs lois. Dans cette section, il est question de la présentation du District de l'Ituri, consistant à dresser un bref historique de conflits interethniques qui l'ont secoué entre 1999 et 2003 ainsi qu'à identifier les différents groupes et acteurs impliqués dans ces conflits.

I.2.1.1. Brève historique du conflit

Dans cette sous-section, il ne s'agit nullement de nous étendre sur le conflit en Ituri, mais d'en dégager les grandes lignes, d'une part, et de comprendre l'ampleur de ce conflit interethnique dans la mobilité des élites politiques de cette partie de la Province Orientale, d'autre part.

L'Ituri a pendant longtemps été une zone de conflit entre les deux principaux groupes ethniques habitant les Territoires de Djugu et d'Irumu à savoir, les Lendu et les Hema, tant il est vrai que quand des peuples de traditions et cultures différentes

117 Signalons tout de même que le Territoire d'Ubundu avec ses maï maï a aussi connu la violence. Nous ne le classons pas dans cette étude ; car la «résistance» populaire ou le phénomène maï maï n'ont pas eu les mêmes effets que dans les entités retenues. Les districts du Bas-Uélé et du Haut-Uélé avec des groupes étrangers qui sévissent n'ont pas vécu l'organisation des populations en forces d'autodéfense locales.

entrent en contact par la conquête, la colonisation et le jeu des missionnaires ou des agents commerciaux, un affrontement entre ces deux manières d'être peut engendrer les effets les plus divers118. Les premiers étaient des agriculteurs et les seconds des éleveurs.

Selon plusieurs sources dont Dominic Johnson119, « les groupes ethniques Lendu et Hema se sont pendant longtemps opposés dans cette région de 3,5 millions d'habitants, se disputant les terres et le pouvoir politique.» Déjà en 1911, les Lendubindi (Ngiti) tuèrent le Grand chef Hema, Bomera et plusieurs des siens à Gety en réaction aux exactions de ces derniers dans cette région qu'il venait récemment de conquérir120.

Comme l'explique alors un rapport de l'International Crisis Group121 (ICG), « les Lendu et les Hema occupent les terres les plus fertiles et les plus riches en ressources minières d'Ituri».

Cette rivalité entre les deux tribus est historique. En effet122 , «comme au Rwanda et au Burundi, les nilotiques et plus principalement les pasteurs Hema avaient eu la priorité à l'éducation de la part des missionnaires catholiques et ensuite étaient employés pour diriger l'administration locale et superviser les ouvriers agriculteurs Lendu dans les plantations ainsi que dans les mines. Après l'indépendance, les Hema n'étaient pas seulement les mieux placés pour récupérer les plantations laissées par les colons belges, mais aussi avaient les ressources intellectuelles, politiques et financières afin de manipuler le régime de Mobutu à leur avantage et accroître leur domination économique sur les deux territoires.» C'est ainsi par exemple que «les conflits locaux fonciers importants ont périodiquement éclaté (1966, 1973, 1990, 1997)

118 S.C., Versele & D., Van DE Velde-Graff, «Marginalité ou marginalisation ? Accident ou fonction?», in Revue de l'Institut de Sociologie, n° 1-2, Bruxelles, Editions de l'ULB, 1976, p. 41.

119 J., Dominic, «shifting sands: Oil exploitation in the rift valley and the Congo conflict», in Pole Institute Report, 2003, p.19. Ce rapport a été traduit de l'anglais par nous.

120 Remo Lo-Lozube Poru Anda, Op. Cit., p. 48.

121 International Crisis Group « Congo crisis: Military intervention in Ituri» in ICG Africa Report, n° 64, du 13 Juin 2003, p. 2.

* Traduction du document assurée par nous à l'aide du traducteur en ligne de TV5-Monde.

122 Ibidem, pp.2-3.

entre les propriétaires terriens Hema et les communautés Lendu qui se sont sentis désavantagées et marginalisées123

Depuis longtemps, ces deux tribus rivales ont cohabité dans un climat de violence mutuelle et les petits moments de trêve furent des occasions pour les deux d'affûter leurs armes respectives et reprendre avec la violence dès que l'opportunité se présente. Les conflits y surgissent de manière intermittente. La plupart du temps, les affrontements ont lieu lorsque l'autorité centrale de l'Etat était affaiblie.

C'est dans ce contexte que se présente l'épisode des violences en Ituri. Depuis 1999, les conflits se sont progressivement étendus à tous les territoires du district et virtuellement à toutes ses communautés. Dominic Johnson rapporte124 : «Selon un rapport de l'Association Africaine des Droits de l'Homme (ASADHO), le conflit direct a commencé en Avril 1999 quand un propriétaire terrien Hema, Singa Kodjo, appuyé par les forces ougandaises, expulse les squatters* Lendu de sa propriété près de Kpandroma.

Le 19 Juin 1999, les troupes ougandaises arrêtent les participants Lendu qui prenaient part à une rencontre de réconciliation à Kpandroma. De là suivit une escalade des tueries avec 200 morts en l'espace de deux jours, principalement des Hema. Le 22 Juin 1999, une politicienne Hema, Adèle Lotsove, était nommée Gouverneur de la province de Kibali-Ituri, nouvellement créée par un décret signé par le commandant de l'armée ougandaise (Ugandan People's Defence Forces, UPDF) en poste en RDC, James Kazini. Ainsi éclata une guerre généralisée contre les miliciens Lendu. En Octobre 1999, une mission des Nations Unies a dénombré 5000 à 7000 morts et plus de 100.000 déplacés. Adèle Lotsove a été démise de ses fonctions de Gouverneur par l'Ouganda en décembre 1999.»

123 J., Dominic, Op. Cit., pp 2-3 (cet auteur traite longuement et de manière détaillée l'histoire de la violence ethnique en Ituri)

124 J., Dominic, Op. Cit., p.20

* Mot Anglais employé par Dominic Johnson, désignant une personne sans abri qui occupe illégalement un logement vacant ou destiné à la destruction. Mais qui, dans le cadre précis de l'Ituri ou d'ailleurs de la RDC signifie tout vraisemblablement une personne habitant un immeuble ou un domaine d'autrui sans son autorisation et cela avec une intention revendicative.

L'Ouganda est resté maître de l'Ituri pendant cette période, plaçant à chaque occasion des hommes à sa solde et obéissant à ses ordres et préservant ses intérêts (entendez ici à la fois les intérêts de l'Etat ougandais et de ses hauts officiers en mission de «conquête»).

Il se pose ainsi avec beaucoup plus d'acuité, la question des alliances qu'entretinrent les élites congolaises avec leurs alliés ou protecteurs pendant les périodes des guerres. Ces élites en quête du pouvoir et des ressources que ce dernier procure, profitent de l'état de guerre pour se positionner et tirer chacune, en se ralliant ses frères d'ethnies, l'épingle du jeu. Ainsi, sont alimentées, barbarie, division, lutte pour le leadership, bref la violence.

Les élites congolaises sont inféodées et manipulées par leurs alliés étrangers qui usent méthodiquement de la tactique de «diviser pour mieux régner».

C'est alors que : « Pendant plus de quatre ans passés, un trait constant a favorisé la recrudescence de la violence. En ce moment, chaque rebelle125 congolais en charge de l'Ituri a été intronisé par l'Ouganda, ensuite remplacé par un autre

125 Citons par exemple : Ernest Wamba dia Wamba, Antipas Mbusa Nyamwisi, John Tibasima Mbongemu, Jean Pierre Bemba Gombo, Mohamed Bule Ngbangolo, Thomas Lubanga, Yves Kahwa Panga Mandro.

- Wamba dia Wamba arrive à Bunia, le 18 septembre 1999. Il préside le RCD-K rebaptisé en RCD-K/ML jusqu'à la reconnaissance par l'Ouganda en mi 2001 de Mbusa Nyamwisi comme leader du RCD-ML ;

- Mbusa Nyamwisi (quand le RCD-K arrive à Bunia après sa défaite militaire et politique de Kisangani, il est nommé par Wamba dia Wamba Administrateur de la Province du Nord Kivu.

- John Tibasima Mbongemu Atenyi est avant tout nommé Administrateur de la Province Orientale par Wamba dia Wamba. Il devint deuxième vice président de ce mouvement avant de constituer sa propre milice ethnique.

- Jean Pierre Bemba Gombo, il est président du MLC. Il est rappelé par l'allié ougandais pour présider la structure dont il vient de décider la création en vue de contourner la division interne de ses pions en fusionnant le RCD-ML et le Mouvement de Libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, le Front de Libération du Congo (FLC).

- Mohamed Bule Ngbangolo, nommé par le président du FLC, exerce les fonctions de Gouverneur de la Province de l'Ituri de 2001 à 2002.

- Thomas Lubanga Dylo, est président de l'UPC à sa création le 15 septembre 2000. C'est lui qui détourne au profit de l'Armée du Peuple Congolais (APC) quelques combattants du RCD-K/ML de l'ethnie Hema. Il a été nommé Commissaire à la Défense par Mbusa Nyamwisi contre qui il s'oppose et dont il chasse le Gouverneur Jean Pierre Molondo Lopondo.

- Yves Kahwa Panga Mandro, Chef de la chefferie des Bahema Banywagi. C'est lui qui prit en otage Monsieur Ntumba Lwaba, Ministre des droits humains du gouvernement de Kinshasa le 20 août 2002 pour réclamer la libération de Thomas Lubanga ainsi que ses neuf partisans emprisonnés à Kinshasa. En février 2003, le chef Yves Kahwa Panga Mandro, fonda son Parti pour l'Unité et la Sauvegarde de l'Intégrité du Congo (PUSIC) ).,

répondant à ses critères et satisfaisant ses intérêts particuliers; tous ceux-ci ayant brièvement dirigé l'Ituri126

I.2.1.3. Identification des forces en présence

L'Ouganda et le gouvernement de Kinshasa ont joué un rôle primordial dans les tueries en Ituri, en armant et alimentant les différents groupes rivaux comme pour justifier la vision qu'ont Severin-Carlos Versele & Dominique Van De Velde-Graff pour la marginalité et la déviance quand ils disent que :

«...les marginaux se servent de moyen d'auto-valorisation. La Police se valorise en augmentant l'importance de la délinquance, mais d'une délinquance facilement détectable, par opposition à la criminalité non conventionnelle, aux «chiffres dorés» d'une délinquance sur laquelle elle se casserait les dents. Malade mental ou malade physique, criminel ou aliéné, le déviant valorise le clinicien qui s'en occupe et le métier de clinicien en général.

Chaque individu choisit une victime à sa mesure, pour se valoriser, recourant au processus de stigmatisation qui est un mécanisme idéal à cet effet.

Le marginal est un moyen d'identification négative et, de ce fait, un facteur important de solidarisation entre les autres membres de la société, ceux qui se conforment. Le marginal est l'exemple à ne pas suivre, le stéréotype négatif du «hors castes»... Tout est utilisé pour faire de la marginalité et de la déviance un facteur de standardisation de la société, une véritable fonction de la société. Le déviant devient nécessaire, puisqu'il permet à ceux qui se considèrent comme conforme de le demeurer et, grâce à ce conformisme, de recevoir l'approbation de leurs pairs.» 127

126 International Crisis Group, Op. cit. p.3.

127 S.C. Versele & D. Van De Velde-Graff, Op. Cit., p. 30.

Partant de cette réflexion, l'on peut déjà se faire une idée sur l'instrumentalisation et la manipulation des masses par les élites. Aussi, la violence est banalisée au profit des justifications diverses, notamment : l'exploitation des ressources naturelles, le contrôle hégémonique, le règlement des vieux ressentiments et antagonismes identitaires, l'art de la guerre, etc. La violence en Ituri a généré une multiplication des milices ethniques (qualifiées par Remo Lo Lozube Poru Anda de milices monoethniques128) alimentée à la fois par la stratégie d'exploitation et de positionnement géopolitique de l'allié ougandais ainsi que par les tactiques des élites et sociétés locales à profiter de la guerre pour le contrôle des espaces et des ressources qu'ils procurent. Dans cette sous-section, il est question d'identifier les différents groupes armés rivaux ainsi que leurs leaders respectifs.

1) Union des Patriotes Congolais/Lubanga (UPC/L)

L'UPC est une organisation à dominance Hema, qui fut créée par Thomas Lubanga, de son vrai prénom Chrysostome. Ce mouvement a commencé à opérer à Bunia, la principale ville du District de l'Ituri, en Juillet 2001, mais n'a eu de l'ampleur qu'une année plus tard. Lubanga en est l'initiateur.

Notons que Lubanga fut nommé Commissaire à la Défense du Rassemblement Congolais pour la Démocratie - Mouvement de libération (RCD-ML) par Mbusa Nyamwisi pour, bien entendu, déstabiliser John Tibasima. Lubanga ne tarda pas aussi à se désolidariser de Mbusa Nyamwisi129. En effet, Lubanga n'appréciait pas la manière de gérer l'Ituri de Mbusa Nyamwisi. Il concrétise en fait la volonté des hommes d'affaires Gegere de chasser leurs concurrents nande de l'Ituri. Aussi, le conflit de leadership entre les deux hommes, Lubanga et Mbusa Nyamwisi trouverait son origine sur le fait que le premier se considérait avoir été exploité par le second pour neutraliser Wamba et marginaliser Tibasima sans aucune récompense dans le cadre du Dialogue Inter Congolais (DIC) où il n'avait même pas été invité). L'influence

128 Remo Lo Lozube Poru Anda, Op. Cit., p. 104 et s.

129 Lire pour cette phase de l'histoire de l'Ituri et pour mieux comprendre les jeux des acteurs de ce territoire pendant la guerre, Remo Lo Lozube Poru Anda, Op. Cit. pp 95 et ss. et K., Vlassenroot et T., Raeymaekers, Passim

de l'allié ougandais n'est pas moindre dans ce cercle vicieux de destitution qui s'installa en Ituri pendant la période de guerre130. Car, l'Ouganda a armé et soutenu politiquement les parties en conflit. L'Ouganda a même, à travers ses commandants d'opération bien sûr (dont James Kazini), nommé et démis ou fait démettre de leurs fonctions certaines autorités de l'Ituri, à l'occurrence : Adèle Lotsove, .Jean Pierre Bemba Gombo, Mbusa Nyamwisi, Wamba dia Wamba, etc.

Des divergences des points de vue étaient fréquentes entre ces deux hommes malgré la nomination de Lubanga au poste de Commissaire à la défense par Mbusa Nyamwisi. Profitant de l'absence de ce dernier parti prendre part, à Sun City, aux travaux du Dialogue Inter congolais dont il était exclu, Lubanga prend des décisions importantes en matière militaire, sans se référer à son chef. Ainsi va éclater la guerre entre la milice de Lubanga et celle de Mbusa. Lubanga bénéficiant de l'appui ougandais, triomphe de Mbusa dans la lutte pour le contrôle de Bunia.

L'UPC bénéficie plus du soutien des politiciens et hommes d'affaires Hema, divisés en clans du Nord (Gegere) et celui du Sud (Banyoro). Le mouvement et sa branche armée Front pour la Réconciliation et la Paix ont pris le contrôle de presque tout Bunia avant d'y être expulsé à cause de son éloignement par rapport à l'Ouganda par l'armée ougandaise le 06 mars 2003 appuyée par les anti-Lubanga du Front pour l'Intégration et la Paix en Ituri composé de : PUSIC, FNI, FPDC. Le FIPI a réunit des groupes rebelles locaux des Lendu, des Alur et des Hema insatisfaits. Ces changements ont été ordonnés depuis Kampala et soutenus par les forces ougandaises en Ituri131.

A aucun moment de l'histoire de l'Ituri pour laquelle des documents sont disponibles, la violence n'a atteint les niveaux qui existent depuis 1999. La guerre plus large du Congo a sans aucun doute suscité la violence plus grande du conflit actuel.

130 Information recueillie auprès d'un Informateur habitant l'Ituri et travaillant à la MONUC à Bunia en février 2006.

131 www.hwr.org/ituri consulté le 06 septembre 2009. Le FIPI est une coalition créée en décembre 2002 avec le soutien de l'Ouganda, les trois partis politiques à base ethnique partageaient l'objectif de se débarrasser de l'UPC. Le FIPI n'a pas, par ailleurs, de programme apparent. Le groupe comprend des Hema insatisfaits de l'UPC, des Lendu et des Alur, chacun avec son propre parti politique (voir ci-dessous).

En effet, la tension entre l'UPC et l'Ouganda son parrain a éclaté en conflit ouvert à la fin de l'année 2002 quand l'UPC a demandé le retrait immédiat des troupes ougandaises de l'Ituri. La violence s'est généralisée le 06 Janvier 2003 lorsque l'UPC a fait alliance avec le RCD/Goma, allié du Rwanda.

En mars 2005, Thomas Lubanga fut arrêté et accusé dans le massacre de neuf soldats bangladeshi de la MONUC. Il est aujourd'hui jugé par la Cour Pénale Internationale notamment pour conscription d'enfants. Le Secrétaire Général de l'UPC, John Tinanzabo fut également arrêté le 14 Avril 2005, un jour après qu'il ait déclaré que le parti avait officiellement renoncé à la lutte armée.

Thomas Lubanga n'avait pas connu que le temps de gloire. Son UPC s'était désintégrée en des factions plus petites. Thomas Lubanga a fait face à plusieurs dissidences dont celles commandées par Kisembo (UPC-K) et Jérôme Kakwavu Bukande, un commandant munyamulenge qui constitua les Forces Armées pour le Congo (FAPC).

La lecture de l'acte créateur de l'UPC nous renseigne que ce mouvement est né en réaction contre la dictature, la paupérisation, la partition, le tribalisme institués par le RCD et le gouvernement de Kinshasa ainsi que par la nécessité d'une résistance132. Poursuivant les objectifs suivants de:

- Responsabiliser le peuple congolais devant son destin politique ;

- Poursuivre inlassablement l'oeuvre de libération totale et de la démocratisation réelle de la République du Congo ;

- Conférer au peuple congolais une direction politique crédible et démocratique ;

- Faire participer le peuple congolais, sans discrimination aucune à la réalisation

des programmes philosophiques et politiques concordant avec ses aspirations

telles qu'exprimés et arrêtés à la Conférence Nationale Souveraine (CNS) ; - Restaurer l'égalité, l'unité et le progrès du Congo.

132 Acte constitutif de l'Union des Patriotes Congolais du 15 septembre 2000.

Mais, la réalité a été tout autre. Ce mouvement s'enlisant plutôt dans la criminalité et l'ethnicisation de la lutte. Ces objectifs n'ont pas été traduits en actes. L'UPC est l'un des mouvements armés majeurs qui ont martyrisé et détruit l'Ituri.

2) Union des Patriotes Congolais/Kisembo (UPC-K)

Cette faction est dirigée par Floribert Kisembo Bahemuka, un autre hema du Territoire de Djugu, qui s'est détaché de l'UPC Lubanga en décembre 2003 en créant au cours de la même année son propre mouvement suite à des malentendus entre lui et l'un de ses deux collaborateurs banyamulenge, Bosco Tanganda, qui était mieux apprécié par Lubanga. Kisembo était chef d'état major de la milice de Lubanga qui était avec lui au RCD/KML. Kisembo avait cherché, en vain, à assiéger Lubanga à qui la plupart des miliciens étaient restés loyaux.

Malgré le poids limité et la taille réduite de son groupe armé, Kisembo a été promu au grade de Général dans l'armée nationale en 2004 par le Président de la République.

3) Les Forces Armées du Peuple Congolais (FAPC)

Ce mouvement est connu sous l'appellation de Union des Congolais pour la Démocratie, Forces Armées du Peuple Congolais, dirigé par Jérôme Kakwavu Bukande (dont photo en annexe bardé de galons), un ancien élément des Forces Armées Zaïroises, originaire du Nord-Kivu, membre de la communauté Tutsi de Masisi. Jérôme Kakwavu a fait défection à l'UPC en mars 2003, date à laquelle il a créé son propre mouvement.

Le Quartier Général de ce mouvement est implanté à Aru, ville située à 300 km au Nord de Bunia. C'est à partir de Aru que ce mouvement a pu contrôler le territoire d'Aru et les zones environnant le territoire de Mahagi. Les FAPC sont composées des groupes ethniques mélangés. Ce mouvement a conclu des alliances

avec d'autres groupes armés. Il se serait ainsi allié au FNI et plus tard au PUSIC. On estime que plus de 4.000 combattants au moins des FAPC ont commencé à déposer leurs armes le 6 mars 2005 à Aru, dans le but d'intégrer l'armée nationale.

Les FAPC poursuivaient les objectifs suivants dans leur lutte :

- La pacification de l'Ituri ;

- L'unification de la RDC ;

- L'intégration de toutes les forces armées dans l'armée nationale congolaise ;

- Le soutien à la formation d'un gouvernement de transition issu des négociations intercongolaises et ;

- Le maintien des relations de bon voisinage avec les pays limitrophes.

La création de ce mouvement répond vraisemblablement à la stratégie ougandaise de diviser, fragiliser pour mieux régner et soutenir des rébellions en jouant sur le potentiel d'instabilité présent dans les territoires de friche étatique133voire du gouvernement de Kinshasa dans le but de créer une situation des rébellions dans la rébellion ou de guerres dans la guerre dans le but de stopper l'avancée des armées rebelles et leurs alliés ougandais.

Par rapport à ces objectifs, ce groupe a réussit, comme nous l'a affirmé Dieudonné Gala134 Akulu, à « «stabiliser» et «sécuriser» le Territoire de Aru contre la violence milicienne caractéristique de l'Ituri de 1999 à 2003. Car ce territoire fut le seul de l'Ituri à ne pas vraiment connaître la violence explosive des cycles meurtriers des affrontements et tueries barbares qui riment avec les épurations ethniques comme celles des Territoires d'Irumu, Djugu, Mahagi,... » Cette milice a servi de force militaire et politique tempon aux ougandais pour sécuriser leurs affaires dans cette zone frontalière à forte densité démographique et riche en ressources naturelles.

133 C., Thibon, « Les conflits des Grands Lacs » in Ares, n° 50, février 2003, p. 7.

134 Dieudonné Gala Akulu originaire de Aru est, en mars 2006 quand nous nous entretenons à Kisangani, Secrétaire particulier de Monsieur Médard Autsai Asenga, Vice-Gouverneur en charge de l'Economie et Finances de la Province Orientale pendant la Transition 1+4.

La création de ce mouvement milicien répond à la logique de la fragmentation croissante du paysage politique, la prolifération continue d'ALPC. Elle matérialise encore les ambitions prédatrices et d'occupation d'espace des élites locales ainsi que des réseaux étrangers. Cette situation a décidé Koen Vlassenroot et Tim Raeymaekers à dire que « l'occupation ougandaise a été incitée principalement par les agendas économiques de commandants criminels des UPDF, elle a aussi contribué à la redéfinition de l'espace politique et économique par des élites locales. La collusion de ces « réseaux d'élites » avec les seigneurs de guerre et les milices rebelles est en passe d'avoir un impact significatif sur la politique locale. »135

4) Le Front des Nationalistes et Intégrationnistes (FNI)

Le FNI est dirigé par Floribert Ndjabu Ngabu, un sujet Lendu du territoire de Djugu en district de l'Ituri. F. Ndjabu rallie le RCD/K-ML qui l'envoie à une formation de trois mois des cadres politico-militaires à Kiakwanzi (Ouganda). Il crée son mouvement en 2002 basé à Kpandroma.

Ce mouvement est soutenu par le groupe ethnique Lendu et est basé dans la ville de Rethy à 100 Km au Nord Est de Bunia et Kpadroma et à 140 Km au Nord de Bunia. Les forces armées de ce mouvement sont commandées par Etienne Lona, qui fut arrêté par les services de sécurité à Kinshasa le 11 mars 2005, car son mouvement est suspecté d'avoir pris part dans le massacre de neuf casques blues du Bangladesh en Ituri.

5) Le Parti pour l'Unité et la Sauvegarde de l'Intégrité du Congo (PUSIC)

Un parti Hema, créé en février 2003 par l'ancien chef militaire de l'UPC et Chef coutumier de son état, dirigeant une collectivité des Bahema, en territoire de Djugu, Panga Kahwa Madro, après une dispute avec le leader de l'UPC, Thomas Lubanga, au sujet du leadership et du soutien militaire.

135 K., Vlassenroot & T., Raeymaekers, Op. Cit., p. 211.

Officiellement, Floribert Kisembo était le leader de PUSIC. Selon African Society Review, au contraire, « le chef Kahwa Panga Mandro était réellement celui qui contrôlait136». Un des leaders de ce mouvement, Ychali Gonza, fut aussi promu au grade de Général dans l'armée nationale.

Le PUSIC a contrôlé une partie des territoires de Irumu et de Djugu et les parties du Lac Albert de Tchomia et de Kasenyi.

Le 20 Décembre 2004, le PUSIC a annoncé que Kisembo avait été démis de ses fonctions à la tête du mouvement en faveur de Déo Pimbo qui en était alors Secrétaire Général. Cependant, une semaine plus tard, les hommes de troupe du mouvement ont apporté leur soutien à Kisembo.

6) Forces de Résistance Patriote en Ituri (FRPI)

Ce mouvement est dirigé par le docteur Adirodo. C'est un groupe des Ngiti, un des 18 groupes ethniques de l'Ituri. Ce peuple a une accointance culturelle avec les Lendu, rivaux aux Hema.

Ce parti a été créé en Novembre 2002 et s'est allié au Front des Nationalistes et Intégrationnistes (FNI), de Floribert Djabu Ngabu. Ces deux partis ont résolu de faire alliance afin d'amener leurs miliciens Ngiti et leaders traditionnels à faire face à l'UPC.

Ce mouvement a apporté son soutien aux troupes ougandaises en mars 2003 lors de leur offensive contre l'UPC.

7) Forces Populaires pour la Démocratie au Congo (FPDC)

Ce parti politique appartient aux Alur et aux Lugbara, son chef Thomas Unen Chen, ancien membre du parlement de la IIè République. Ce parti a été créé en 2002

par les groupes ethniques Alur et Lugbara de Aru et de Mahagi territoires du Nord de l'Ituri.

Ce parti serait supporté par l'Ouganda comme branche du Front pour l'Intégration et la Paix en Ituri (FIPI) mouvement dissident à l'UPC.

Comme nous venons de le voir, la guerre de l'Ituri s'est déclenchée dans une atmosphère de haine ethnique et de jeux d'alliances entre ethnies (selon qu'on appartient à tel ou tel groupe ethnique) exacerbés par l'implication des forces externes étrangères et internes. L'enracinement de cette haine dans le mental collectif se fait au travers des imaginaires populaires de domination et de supériorité des uns par rapport aux autres ainsi que du culte de puissance, de la mystification fétichiste de la bravoure, de la témérité et la gloire. Toutes ces stigmatisations ont facilité l'extension de cette guerre dramatique qui a touché toutes les couches de la population (des élites politiques jusqu'aux simples paysans en passant par le clergé et les fonctionnaires).

Ces différentes milices, dits partis politiques, n'avaient rien à voir avec les partis politiques tels qu'énoncés dans la littérature de science politique. Loin d'être des partis politiques, ces organisations politico-militaires ont été des véritables machines d'accomplissement des tactiques politiciennes de positionnement et de contrôle d'espace socio-politique et économique et de conquête du pouvoir politique local (disputé) par les élites politiques. Le substantif de parti n'a été utilisé que comme paravent pour camoufler les réelles actions miliciennes.

Cette première sous-section a décrit la situation de l'Ituri. Elle constitue un exemple de privatisation de la violence et des revendications identitaires en Province Orientale.

La violence en Ituri est tributaire de l'implication massive des forces étrangères et de la rude concurrence à contrôler un espace économique riche en ressources naturelles. L'essaimage des mouvements rebelles en Ituri et la violence paroxystique manifeste découlent aussi de l'instrumentalisation par les élites Ituriennes

des ressentiments identitaires dans leurs actions. Aussi, le concours des intérêts politiques et économiques locaux et étrangers explique cette violence observée en Ituri.

La conséquence de cette violence instrumentalisée est une «lutte entre ces différents réseaux de contrôle, qui unissent les seigneurs de guerre locaux à leurs parrains extérieurs et qui ont abouti au développement de nouvelles stratégies de régulation socio-économique et même politique. Le désordre, l'insécurité et l'état général de l'impunité ont encouragé ainsi la formation de réseaux nouveaux et militarisés pour l'extraction (et l'accumulation) des bénéfices économiques, en référence à la propriété ethnique comme étant partie intégrante et centrale des stratégies de contrôle et de la résistance.»137

I.2.2. Bafwasende

Comme en Ituri, Bafwasende a aussi connu l'implication des forces externes dans l'enlisement de la violence et la création des groupes marginaux d'autodéfense populaire. Le phénomène maï maï à Bafwasende est à ses origines une organisation des jeunes autochtones pour la protection de leur terroir contre «l'ennemi envahisseur». Il devient ensuite, un cadre d'expression et de positionnement pour la recherche de contrôle hégémonique par la résistance et la mystification138.

Nous tentons à travers ces lignes de retracer l'historique du conflit dans cette partie de la Province Orientale et éventuellement en identifier les principaux acteurs.

I.2.2.1.. Brève historique des conflits armés à Bafwasende

Ce territoire est caractérisé par l'émergence des groupes d'autodéfense populaires et par la domination du phénomène maï maï pour lequel le Professeur Elikia

137 K., Vlassenroot et T., Raeymaekers, Op. Cit. p. 210.

138 Maindo Monga Ngonga, Op. Cit., Amuri Misako, Les milices maï maï au Maniema (août 1998-2003): un mode d'affirmation politique des masses rurales, Mémoire de DES (inédit) en Science politique, FSSAP, UNIKIS, 2008; Heri Baraka, sont mieux indiqués pour des renseignements exhaustifs sur cette question de phénomène maï maï.

Mbokolo dit qu'en « RDC, le mouvement maï maï avait débuté avec les vengeurs de Patrice Lumumba en 1964. Ces guerriers qui constituaient le mouvement étaient appelés Simba. Le nom maï maï leur était attribué car ces guerriers criaient en tout instant [Dawa Mulele Maï]139 ».

L'extension du phénomène maï maï s'explique aussi par l'ambition de certains leaders (maï maï) locaux à sécuriser leurs terroirs contre cette domination étrangère (entendre ici les guerres récentes de la RDC à vocation purement extractive)140.

Dans une période récente, les maï maï se définissent eux-mêmes comme, « des forces vives résistantes dont le mouvement a débuté essentiellement à l'Est de la RDC vers les années 1990 à la suite du conflit de terre créé par les réfugiés rwandais dans le territoire de Masisi et Walikale, Province du Nord Kivu141».

Il existe actuellement plusieurs maquis des résistances maï maï, localisés tous à l'Est de la RDC : au Nord-Kivu, au Sud-Kivu, au Maniema, en Province Orientale et au Katanga. En Province Orientale et, plus précisément, en Territoire de Bafwasende, les origines lointaines de ce phénomène remonteraient aux rites ancestraux d'initiation. Le phénomène observé ici est une réinvention, une réinterprétation des traditions et rites traditionnels par des élites maï maï de Bafwasende. Il s'agit aussi d'une importation du «maï maïsme142» par certains jeunes ayant appartenu dans des groupes maï maï du Maniema.

a) Origines lointaines

139 Elikia Mbokolo, L'éveil du Nationalisme : l'Est africain au XIX e et au XX e Siècle, Paris, ABC, 1977, p.10

140 Cf. Amuri Misako, qui s'est penché sur l'origine et l'expansion des milices Mai mai au Maniema dans son mémoire de DES en 2006-2007.

141 www.congo_maimai.net

142 Concept forgé par Heri Bara, «L'avènement des maï maï dans le territoire de Bafwasende 1997-2006 : de la prétention de libération à la réalité de l'asservissement » in Maindo Monga Ngonga, Des conflits locaux à la guerre régionale en Afrique centrale. Le Congo-Kinshasa oriental 1996-2007, Paris, L'Harmattan, 2007, p. 78, comme l'ensemble des idées, de mécanismes ou des stratégies de défense, d'autodéfense ou de résistance face à des actes de domination, de sous-estimation, de mépris, de l'exploitation par l'autrui. Où Dieu est le Général suprême de toutes les armées, le phénomène maï maï apparaît comme une oeuvre divine dont le combattant maï maï est le représentant direct. En effet, la parole de Dieu a été instrumentalisée et utilisée pour tuer. Il s'agit ici du fétichisme de la parole de Dieu.

Selon diverses sources essentiellement orales143, ce phénomène tirerait ses origines lointaines dans le territoire de Bafwasende à partir des rites et cultes tels que le Membela, l'Anyota et le Nutu.

En effet, les ancêtres, à travers des cultes secrets, préparaient les peuples de Bafwasende à une autoprise en charge surtout dans le domaine de l'intégrité physique. Car, toutes les sectes traditionnelles telles que :

- Le Membela, qui est, chez les Bali, un rite traditionnel de tatouages faits au ventre symbolisant l'école de passage de la vie d'enfance à la vie d'adulte ;

- Le Anyota, secte des hommes léopards, qui se revêtaient des habits traditionnels en forme de léopard et qui se mettaient à agresser les gens, celui-ci constituait également un obstacle à la pénétration étrangère et une résistance à la colonisation belge;

- Et le Nutu, rite de l'initiation à la circoncision, symbolise chez les Lombi, l'école de préparation des hommes à une vie adulte responsable.

Toutes ces pratiques et croyances avaient comme objectifs d'initier les jeunes à défendre leur intégrité physique et leur famille mais aussi à protéger la terre ancestrale. Ce sont des rites de passage de l'enfance à l'âge adulte.

b) Origines proches

Du fait de l'occupation du Territoire de Bafwasende par le Rassemblement Congolais pour la Démocratie - National (RCD/N) et ses alliés ougandais, les jeunes ont dû revisiter les pratiques précitées et les ont de plus en plus extériorisés.

En effet, comme dit Botoro Bodias144, « l'occupation du Territoire de Bafwasende par le R.C.D/N marque un tournant décisif et un bouleversement profond dans tous les secteurs de la vie de la population de cette entité. L'administration locale,

143 Entretiens avec certains «notables» (Mentonzi ou gardiens des traditions et mystiques protecteurs et créateurs bali et rumbi) de Bafwasende et quelques intellectuels natifs de ce Territoire à Kisangani, aux mois de novembre 2006 et janvier 2007 et à Bafwasende le 24 mai 2005.

144 Botoro Bodias, Le phénomène maï maï dans le territoire de Bafwasende sous contrôle du R C D/N. SPAFSSAP, UNIKIS Mémoire (Inédit) 2001 p.35. Cet auteur, est lui-même Administrateur de Territoire élu à main levée lors de l'entrée de l'AFDL dans cette entité (Bafwasende) en 1997. Aujourd'hui, il est Ministre de la Fonction Publique du Gouvernement Adolphe Muzito.

les activités économiques, l'enseignement, les confessions religieuses voire l'environnement furent totalement harcelés ». Monsieur Roger Lumbala, Président du RCD/N, est arrivé à Bafwasende où il a créé son mouvement, après sa fuite de Kisangani, lors des affrontements qui opposèrent les troupes ougandaises à celles du Rwanda.

Compte tenu de nombreuses richesses dont dispose ce Territoire, les hommes en armes ont envahi les différentes carrières de diamant et y sont par ce fait devenus maîtres absolus au détriment des négociants habituels145 et surtout au mépris de la population locale et des administrateurs des foyers miniers qui ne vivent principalement que de l'exploitation artisanale du diamant. L'autorité locale et coutumière y trouvant aussi de quoi alimenter sa caisse, si non ses propres poches.

Face à toute cette cacophonie créée par des groupes armés incontrôlées, Roger Lumbala, Président de ce «Pays»146 (dont photo en annexe) tint un discours pour rassurer sa population comme le dit Botoro Bodias: « Pour assurer la crédibilité à son discours auprès de la population, M. Roger Lumbala fit évacuer, avec l'appui des militaires ougandais, tous les militaires congolais qui semaient la terreur dans les foyers miniers.» 147

Mais fort malheureusement, les troupes ougandaises, qui avaient quelque temps auparavant aidé à nettoyer les carrières de tous les militaires qui y semaient des troubles, vont elles aussi succomber à la tentation d'affairisme ainsi que le dit Botoro Bodias :

145 Les militaires et les autorités du RCD-N achetaient aussi le diamant et imposaient à tous de vendre en un seul comptoir (le principe du comptoir unique que nous avons aussi observé à Kisangani entre 1999 et 2000 avec le comptoir de Monsieur Khalil, un sujet libanais travaillant avec l'argent de Museveni et de Salim Saleh, demi-frère du Président ougandais). Dès l'entrée des autorités du RCD-N dans un foyer minier, ce dernier devenait, de facto et ex officio, propriété du foyer. Supposant que les propriétaires ainsi que les creuseurs doivent travailler pour le compte du mouvement. Ces propos ont été recueillis auprès de certaines notabilités du Territoire de Bafwasende notamment : Aluta Ibrahim, Heri Baraka, Zeze, Monzamboli, «Général» Michigan Motoya,...

146 Le RCD/N et ses alliés avaient en effet proclamé le président de ce mouvement, Roger Lumbala, comme Président de la République et Bafwasende était par ce fait considéré comme un pays à part entière.

147 Botoro Bodias, Op. Cit. p.39

« Au lieu que les gens soutiennent cette action jugée salutaire pendant une durée plus au moins longue, c'était plutôt sa substitution par un autre que l'on a pu juger souhaitable. N'était-ce pas là une façon d'effacer les Congolais de la scène pour permettre une exploitation sans inquiétude des ressources congolaises?

Sur le plan économique, au lieu de réduire les impôts, ce discours a plutôt contribué au renforcement de ceux-ci. C'est ainsi qu'on a vu tout le monde devenir contribuable148».

Avec cette spoliation du Territoire de Bafwasende, les autochtones et plus spécialement ceux de la collectivité de Bakumu d'Angumu vont s'organiser pour faire face à l'envahisseur à l'instar des maï maï des territoires de Lubutu, Walikale et Lubero avec qui ils partagent des limites naturelles et ont des liens de cousinage et qui s'étaient déjà organisés avant pour lutter contre les réfugiés rwandais.

I.3.2.3. Principaux acteurs impliqués

Ce mouvement né dans le territoire de Bafwasende est davantage une action menée par une volonté populaire qu'une action organisée par un groupe insurrectionnel. Il n'y a pas de leaders attitrés. Il est plutôt l'oeuvre de quelques jeunes qui avaient intégré les mouvements maï maï de Lubutu et de Walikale, alliés de l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL) de Laurent Désiré Kabila, afin de faire face aux soldats des Forces Armées Zaïroises (FAZ). De retour à Bafwasende, ils ont recruté, au sein de leurs tribus respectives, des combattants capables de faire face à l'envahisseur, ici entendu le RCD/N et son allié ougandais.

C'est ainsi que, Motoya Michel, dit Michigan, un des plus célèbres maï maï de Bafwasende de l'ethnie kumu, a créé son propre groupe d'autodéfense et, plus tard, s'est allié à Monzamboli Donatien dit Debis wa Debis, un Rumbi. De même, Kabambi wa Kabambi, un Nyanga va aussi avec le concours des gens de son ethnie, créer un groupe, le 06 août 2001. Mais suite aux disputes internes, les Rumbi vont décider de la

148 Botoro Bodias, Op. cit. p.39

création du Groupe d'Autodéfense d'Opienge, un groupe composé à majorité par les gens de la tribu Rumbi.

Comme on peut le constater, ces groupes sans le commandement d'un leader militaire attitré ont fait et défait des alliances entre eux et n'ont jamais cessé d'avoir des problèmes de leadership au sein de leurs groupes respectifs.

Cette situation faisant que chaque groupe ayant ses propres hommes de confiance procédait à des recrutements massifs au sein de la même population civile et en particulier les jeunes, voire des enfants149 en vue de s'assurer le leadership politique et militaire maï maï.

C'est ici le lieu de parler, à la lumière de K. Vlassenroot et T. Raeymaekers150, de « la corrosion du tissu social. Au niveau de la communauté, les décideurs traditionnels tels que les chefs coutumiers et les aînés soit ont perdu leur position soit n'ont d'autre option que celle de soutenir les opinions de leurs jeunes combattants qui, dans la poursuite de leurs intérêts, sont embarqués dans une logique de la violence. Au niveau de la famille, la crise de l'autorité combinée avec l'intensification de la lutte économique semble conduire vers une forte compétition entre les générations au sein d'une même famille ou d'un même ménage. »

Le Territoire de Bafwasende connaît une prolifération d`armes légères de petit calibre (ALPC). Les jeunes adhèrent en masse à ces différents mouvements car luttant pour «la sécurisation de leur terre ainsi que de ses richesses.»151 Ces faits reflètent le

149 Les maï maï, recrutent plus les jeunes gens et surtout les enfants : Heri Baraka, dans son témoignage, nous a indiqué que les maï maï sont regroupés par tranche d'age : d'abord les combattants ayant 50 ans et plus (ce sont les dépositaires des valeurs traditionnelles) ; ensuite, les combattants âgés de 25 à 50 ans (ce sont des chefs d'équipe) ; puis, les combattants âgés de 11 à 25 ans (c'est la tranche des combattants sans pitiés). C'est cette dernière tranche qui est la plus active sur le champ de bataille et la plus nombreuse, car elle constitue l'infanterie ; et enfin, les combattants âgés de 8 à 12 ans, ils sont les gardiens de fétiches des maï maï.

150 K. Vlassenroot et T. Raeymaekers, Op. Cit., p. 215.

151 Propos de Aluta Ibrahim recueilli à Kisangani, le 21 juillet 2008.

degré prononcé de la privatisation de la violence armée et de la défaillance de l'Etat152. L'Etat congolais est fragilisé et rempli les conditions d'un Etat failli.

Tableau 2 : Les profils de quelques élites maï maï de Bafwasende

Origine
ethnique

Leaders

Date de naissance

Principales activités
avant l'armée

Etude

Kumu
d'Opienge

Motoya Mapasa Michel
dit, Michigan, Général de
tous les maï maï en
Province Orientale

Né à Bafwasende, en
1973

Excellent Chasseur

Il n'a fait que l'école
primaire à
Angamapasa vers les
années 1982

Zonga Mukoba, un des
lieutenants de Michigan

Né en 1969

Egalement, Chasseur

S'est limité à l'école
primaire
d'Angamapasa vers
1979

Assani Luc, frère aîné à
Michigan et son remplaçant
direct. Réfracteur au
brassage.

Né en 1969

Chasseur

Il a fait son école
primaire à
Angamapasa

Commandant Linjalinja

Né en 1972

Chasseur

Il ne s'est limité qu'à
l'école primaire

Commandant Bavon, un
des tireurs d'élite de
Michigan.

Né en 1974

Excellent chasseur

Il ne s'est jamais rendu
à l'école

Lombi (ou
Rumbi)

Muzambali Kangweneto
Donatien, dit Debis

Né à Opienge en 1963

A l'instar de
Michigan, il est
également un
excellent chasseur.

Il n'a fait que les études
primaires à l'école
primaire Mangelia vers
les années 1972

Mashaka Shabani Neliko,
dit Shiko

-

Chasseur

Il a commencé l'école
primaire à Manduka
mais il n'a pu la
terminer.

Assani Mafutala dit
Rochereau

Né à Bafwasende en
1971

-

Il s'est limité au niveau
de 5eme des humanités
à l'Institut Technique
Agricole et Forestier
(ITAF) d'Angasende en
1996.

Ramazani Bora Uzima,
dit De Roy

Né à Kisangani en
1963

il est un chasseur

redoutable qui a
pendant longtemps

travaillé avec les
officiers des FAZ
dans le braconnage

des éléphants

Il a évolué jusqu'en
3ème des humanités

pédagogiques à Boyulu
vers les années 1980

Mambemani Movembo,
aujourd'hui démobilisé il

Né en 1973

 

Il a fait ses études
primaires à l'école

 

,

est rentré dans son village

primaire Manduka en

 
 

Balege

 
 

1986.

Sabuni Nekama, dit Sabin,
en charge de la police
militaire au sein de
autodéfense d'Opienge

Né à Opienge en 1970

 

Il a fait ses études
jusqu'en 3ème année
des humanités
pédagogiques à
l'Institut Tukazane à
Opienge en 1994

 
 
 
 
 

Bali

Alafu Jean-Marie, dit Mey

Né à Bafwasende en
1958

Un ancien militaire de
l'AFDL

Il a fait ses études
secondaires à Boyulu
jusqu'en 3ème année en
1976

Angabu Thomas

Né en 1972

Il est aussi un ancien
militaire de l'AFDL

Il a été les études
jusqu'en première
année secondaire à

Boyulu en 1983

Kasongo Sébastien

Né en 1970

Un ancien négociant
de diamant avant la
guerre de l'AFDL

Il a poursuivi ses
humanitaires jusqu'en
3ème année à l'Institut
Technique Agricole et

Forestier (I.T.A.F.)
d'Angasende en 1987

Source : Nos entretiens avec messieurs Heri Baraka, Député provincial de Bafwasende et Aluta Ibrahim ressortissant du même Territoire respectivement le 13 octobre 2007 et le 21 juillet 2008)

Il ressort de ce tableau que la majorité des leaders maï maï de Bafwasende n'ont pas fait de longues études153. Cet état de chose se fait remarquer à travers l'organisation de leurs mouvements respectifs qui demeurent calqués sur des bases ethno-tribalistes. Nous remarquons que les élites maï maï de Bafwasende sont issues des anciens braconniers (chasseurs) ayant déjà appris le maniement des armes à feu. Ces acteurs sont relativement jeunes et n'ont pas connu, comme acteurs bien sûr, la période tumultueuse de l'après indépendance. C'est une nouvelle génération des maï maï. Ce phénomène arrive à Bafwasende par effet de mimétisme et en réponse aux différentes brimades et violences dont les populations civiles de ce territoire ont été victimes de la part des troupes ougandaises et rwandaises ainsi que de leurs alliés rebelles congolais du RCD-Goma, du MLC et du RCD-N.

Les Rumbi sont les plus nombreux et les plus visibles des acteurs maï maï

de Bafwasende suivi par les Kumu avec lesquels ils se partagent le leadership

153 Amuri Misako a fait le même constat pour les maï maï du Maniema.

dominant maï maï dans le territoire de Bafwasende. Ceci pourrait se justifier par la proximité de ces ethnies à la Province du Maniema où l'activité milicienne maï maï est très récurrente.

Il est à noter la présence prépondérante de quelques politiciens n'appartenant nécessairement pas aux groupes ethniques dominants en termes de leadership maï maï à savoir : Bovic Bolanga (Lokele), Emmanuel Kimputu (Ngando), Didier Mandey (Budu) et Thomas Jonathan Ngomeanji (Kumu), qui ont su se saisir de l'inorganisation et de l'inexpérience de certains leaders maï maï afin de rassembler les différents groupes rivaux maï maï, en créant un mouvement politico-militaire unique des maï maï de Bafwasende du nom de Conseil de Résistance pour la Démocratie, C.R.D en sigle, suite à un pacte de sang scellé en date du 1 février 2002 à Opienge154.

La Province Orientale a connu une histoire parsemée par la violence politique. Un champ politique pré et post-indépendance marquée dès ses origines par les émeutes (1959), les rébellions lumumbistes (1961-1964), les pillages (1991 et 1993), les guerres de l'AFDL, du RCD et du MLC (1997-2003), les différents affrontements rwando-ougandais (1999, 2000, 2001,...), les conflits armés interethniques caractéristiques en Ituri (1999-2003) et l'émergence milicienne maï maï à Bafwasende. Cette phase permet de comprendre la mobilité des élites politiques et de découvrir comment les acteurs locaux se sont familiarisés avec la violence et en ont profité pour capter le pouvoir de l'Etat. Ainsi il est judicieux de découvrir le mouvement de déploiement des élites politiques, les trajectoires socio-historique et politique des élites politiques du fait de la guerre ainsi que les modalités et tactiques de la circulation des élites politiques en Province Orientale.

CHAPITRE DEUXIEME :
REDEPLOIEMENT DES ELITES POLITIQUES
ET RECOMPOSITION DE L'ESPACE POLITIQUE EN
PROVINCE ORIENTALE

Il est question à travers ce chapitre, de plancher sur la mobilité des élites politiques et la reconfiguration de l'espace politique en Province Orientale par le fait de la violence politique caractéristique vécue de 1997 à 2003.

Nous tentons d'examiner le renouvellement de l'ordre politique par la violence en Province Orientale. Et voir comment les élites politiques de la Province Orientale se sont familiarisées avec les guerres et en ont profité pour leur contrôle hégémonique.

Nous y inventorions les élites politiques de la Province Orientale qui ont tiré profit de ces guerres et conflits armés interethniques en conservant les positions de pouvoir qu'elles occupaient et ont connu l'ascension vers une position dominante.

Ces différentes guerres ont servi l'émergence des nouvelles élites et le captage par ces élites de l'«Etat» ou de son pouvoir155.

La contrainte est au coeur du phénomène de pouvoir. Le pouvoir est toujours le pouvoir de...Et le pouvoir de... est bien celui de quelqu'un, d'un groupe, d'une classe. Là où il y a rapport de pouvoir, il y a rapport inégalitaire156. Un rapport de domination donc, le pouvoir de l'Etat, c'est-à-dire celui du monopole de l'exercice de la violence légitime157. Le déploiement/redéploiement des élites politiques en Province Orientale se fait sous une forte rivalité territoriale et identitaire qui nourrit toutes les

155 Pouvoir entendu comme capacité pour un individu ou un groupe d'individus d'obtenir d'un autre un comportement qu'il n'aurait peut-être pas adopté spontanément, de lui-même.

156 P., N'da, Op. Cit., p. 10.

157 C'est nous qui ajoutons.

guerres et tous les conflits armés interethniques qu'a connus la Province.

II.1. Profils et trajectoires sociales des élites

Les élites politiques sont aussi variées que multiples, allant de l'analphabète au cadre universitaire en passant par des hommes d'affaires, des religieux, des militaires, des artistes, etc.

La sociologie des élites que nous nous employons à mener pour retracer les trajectoires socio-historiques et politiques qu'ont suivies les élites politiques en Province Orientale nous conduit à nous poser les questions suivantes : Qui est qui ? D'où vient-il ? Qui était-il ? Qu'a-t-il fait? Avec qui agit-il/a-t-il agi ? De quel milieu social est-il issu ? Etc.

Les élites politiques observées en Province Orientale pendant les guerres sont globalement nées et issues des groupements sociaux inférieurs. C'est-à-dire qu'elles appartiennent dans des familles pauvres ou mieux, modestes. Fils et filles d'enseignants, de cultivateurs ou de fermiers pour les meilleurs des cas, d'agents ou commis de l'administration publique, elles ont émergé dans des contextes socioprofessionnels et politiques particuliers caractérisés par des guerres et divers conflits armés interethniques.

Il nous faut tout de même souligner que la Province Orientale a connu une page d'histoire marquée par une gouvernance autoritaire rigide et sclérosé de ceux et celles qui ont appartenu, dès la colonisation bien sûr, aux couches sociales supérieures. C'est effectivement la période du règne de Mobutu.

La lutte pour le pouvoir devient alors une course inexorable, acharnée, pour la promotion sociale. La guerre, la violence politique et les conflits interethniques structurant les habitus et les ambitions. De ceci, Bongeli Yeikelo Ya Ato note, à la suite de Paule Bouvier et Francesca Bomboko, au sujet des acteurs (élites) politiques que: « nombre d'entre eux, ont fait des études universitaires ou supérieures et certains ont

eu à exercer des fonctions académiques. Qu'ils soient civils ou belligérants, leurs origines, leur formation, leurs parcours les rattachent à cette strate privilégiée de la société congolaise qui, par le biais des affaires, de l'administration ou de la politique, a gravité dans l'orbite du pouvoir. »158

C'est dans ce contexte qu'émergent des élites politiques de la Province Orientale, en particulier, et de la RDC, en général.

Les familles, les clans, les ethnies et les territoires, voire les communes et les quartiers jubilent en voyant leurs «fils» et «filles» (leurs natifs) occuper un poste de pouvoir politique. La détention du pouvoir politique devient alors une ressource collective à savourer par toute la communauté ou du moins, auquel s'identifie toute la communauté d'origine du promu.

Nous comprenons les chants, dictons et quolibets idiomatiques suivants comme l'expression à la fois de l'émancipation de tout le groupe social dont sont membres les élites promues ou qui se «confirment» par leurs actions. Ceci exprimant un sentiment de revanche et de domination pour le groupe social dont est membre la personne promue sur les autres groupes sociaux dont les élites viennent d'être remplacées. Il s'agit en fait des chants de victoire pour la reconnaissance du groupe social en tant qu'acteur social ayant du poids politiquement. La jubilation de l'accession à la bourgeoisie (car, la réussite économique, sociale, politique et culturelle est toujours perçue comme un capital commun et collectif en Province Orientale) :

- Oyo tango na biso ! Rendu de Lingala, ceci veut dire : Voici notre temps ! Il est temps pour nous ! Marquant l'évocation d'une présence tant convoitée et non réalisée d'un groupe social particulier à l'arène de prise de décisions ;

- Botiaki tembe, oyo tango na biso ! Ce lingala signifie en français : Vous avez tant
douté, notre temps est enfin là !
Pour signifier du même coup un défi lancé aux autres
groupes sociaux, surtout ceux qui ont toujours « régné » ou eu la prépondérance dans

158 P., Bouvier et F., Bomboko cité par Bongeli Yeikelo Ya Ato, « Le dialogue Intercongolais : anatomie d'une négociation à la lisière du chaos. Contribution à la théorie de la négociation » in Analyses sociales, Vol. IX, Numéro unique, janvier-décembre 2004, p. 196.

l'espace social et politique de la Province Orientale ;

- Kila mutu na wakati yake ! Ce Swahili porte un sens, il veut dire: A chacun son tour ! Ceci marque le sens que l'on donne au renouvellement des élites politiques. Il semble que «à chacun son temps» signifie aussi intrinsèquement que la communauté a cultivé et cultive des imaginaires collectif d'une mobilité ethnique des élites politiques. Cette réalité est de plus, alimentée par ces mêmes élites qui recourent si régulièrement aux rituels identitaires pour fêter leur «élévation» politique. Même si vraisemblablement l'ethnie ou la tribu n'a du tout rien fait pour cette élite ;

- Owosu ona. De Lokele ça voudrait dire : Voici le nôtre ! Le nôtre par rapport à l'autre toujours considéré comme adversaire ou usurpateur ou dominateur.

- Wakale wae nda bilo (Bureau). Ce Lokele voudrait dire en français: Avoir le sien au bureau. Evoque une certaine forme d'apologie au népotisme et à l'ethnie comme référent d'un service bénéfique de la part des institutions de l'Etat.

- Unatutosha haya, banasemaka siye hatuna batu. Ces propos rendus du Swahili de Kisangani signifient : Tu nous a valorisés, car il est toujours dit que nous n'avons personnes. Plus clair encore, ceci annonce les couleurs de la cohabitation entre différents groupes sociaux de la Province Orientale. Marquée par la suspicion, la peur de l'autre, le complexe à la fois de supériorité et d'infériorité, la stigmatisation, l'ethnicisation des rapports publics et au public, etc.159

Ces phrases, anodines et manifestement coquettes, sont révélatrices de prétentions, de tensions et rapports de forces caractéristiques des relations entre groupes sociaux en Province Orientale. Une réalité exploitée et «capitalisée» par les élites politiques en compétition.

Ce sont les élites politiques qui mobilisent leurs frères de tributs et patronnent les occasions où l'on voit se véhiculer de tels imaginaires. Des camions sont mobilisés pour transportés les «animateurs» paradant à travers la ville en scandant la gloire de leur fils ou la reconnaissance de leur groupe ethnique et de leur

terroir d'origine. Et du coup, les élites récupèrent la situation pour se faire valoir aux yeux de leurs alliés et présentent leurs ethnies, territoires ou groupes culturels comme acquis aux mouvements qui les nomment ainsi qu'à leurs idéologies.

L'ethnicisation des rapports à la politique conduit à la détérioration des relations interpersonnelles et engendre des tendances quasi obsessionnelles de déchirement. Il est fréquent d'entendre une personnalité imputer sa perte d'un poste politique aux autres rivaux politiques membres d'autres ethnies, territoires, districts, etc. du fait d'un combat politique déloyal ethnicisé. Par exemple, quand Lola Kisanga est nommé Gouverneur en remplacement de Théo Baruti Amisi Ikumaiyete, les originaires de la Tshopo boudent et dénoncent une machination du bloc Uélé (c'est-àdire, Bas et Haut Uélé).

Ces reflets de l'imaginaire collectif peuvent receler une forme active de participation politique qui valorise l'ethnicité ainsi que ses manifestations dans le champ politique. Mais, il nous semble plutôt que toutes ces pratiques reflètent une situation conflictuelle. Ce qui entraîne et génère des modalités aussi conflictuelles, problématiques et concurrentielles dans la circulation des élites politiques en Province Orientale.

Derrière ces adages et chants populaires énumérés supra, nous reconnaissons les attachements identitaires de certains groupes sociaux qui se sentent («toujours») marginalisés160 par rapport à la distribution du pouvoir en Province Orientale. Ainsi, chaque nomination ou élévation d'un de ses membres, représentent une satisfaction communautaire. Il est aussi vrai que certains adages, chants et boutades, reflètent plus la provocation et le défi lancé aux membres des groupes sociaux «rivaux». Bref, ceci marque le comportement prédateur et accumulateur des

160 Nous pouvons ici citer à titre d'exemple la nomination de Monsieur Justin Yogbaa Litanondoto Bazono en 2000 comme Gouverneur de Province par le RCD et la liesse que cela a suivi dans le groupe Budu de Wamba en particulier et tous les ressortissants du Haut-Uélé en général à Kisangani. De même, la nomination de Madame Adèle Lotsove comme Vice-Gouverneur avait suscité les mêmes effets dans le camp de l'Ituri en général et Hema/Gegere en particulier. Nous pouvons ainsi étendre la liste en citant aussi les cas de Messieurs Floribert Asiane (Vice-Gouverneur), Mathias Dechuvi Dz'x (Vice-Gouverneur), Maurice Abibu Sakapela (Vice-Gouverneur), Frédéric Esiso Asia Amani (Chef de Département chargé de l'ESU du RCD), etc.

élites politiques en Province Orientale ; car l'occupation d'un poste politique ou administratif signifie avoir accès libre aux ressources de l'Etat : le cadastre, le crédit sous toutes ses formes, le fisc, les investissements publics, etc.161

Les relations communautaires étant fragmentées quand il s'agit de rapport au pouvoir, de telle sorte que les autochtones de la Province Orientale semblent unis quand il n'y a aucun poste à se disputer. Au contraire, il est plus qu'habituel de voir les élites s'entredéchirer et leurs communautés d'origine, instrumentalisées bien sûr, rentrer dans des guéguerres inextricables. La phase du «doublement institutionnel» au temps de la scission du RCD-Goma en 1999, avec d'une part un Gouverneur Lokele du RCD-Goma, Théo Baruti Amisi Ikumaiyete et un autre Topoke du RCD-K, Walle Sombo Bolene nous renseigne des rapports problématiques observés entre les Lokele et les topoke.

En Ituri, nous assistons à la même récurrence des rivalités entre ethnies ou du moins entre élites des différentes ethnies qui manipulent leurs ethnies respectives. Les acteurs étrangers ont vite compris ce fait et se sont appuyés sur les rivalités ethniques existantes pour asseoir leurs hégémonies. Le Rwanda emploie plus les ressortissants de la Tshopo et surtout d'Isangi à des postes de commandement. L'Ouganda accorde diversement son soutien à toutes les milices ethniques et les oppose les unes aux autres (cela relèvant, à notre connaissance, non d'une politique de l'Etat ougandais, mais des factions ou réseaux du pouvoir (les Généraux James Kazini, Salim Saleh qui est aussi frère de Yoweri Kaguta Museveni, les Colonels Noble Mayombo, Kahinda Otafire, Peter Karim, etc.)162 et ne nomme par exemple aucun Lendu à la tête de la «Province» de l'Ituri.

161 J.-F., Bayart, L'Etat en Afrique...Passim (surtout pp. 100-153).

162 Pour une meilleure connaissance des réseaux politico-militaires ougandais ayant intervenu en RDC, lire le Rapport du Panel d'Experts de l'ONU sur l'Exploitation Illégale des Ressources Naturelles et Autres Formes de Richesse en République Démocratique du Congo, New York, 13 novembre 2001 et celui du 12 avril 2001 sur la même problématique. Voir aussi, Judicial Commission of Inquiry into Allegations into Illegal Exploitation of Natural Resources and Other Forms of Wealth in the Democratic Republic of the Congo, November 2002.

Dans ce contexte d'appropriation collective d'un pouvoir personnel des élites, le pouvoir politique devient une ressource collective ou mieux communautaire, même si cette communauté n'en profite guère.

Kuda Pombwa l'a aussi remarqué quand il note : « Bref, les coteries tribales et toutes les associations des districts concernés ont ouvertement manifesté un appui aux leurs qui ont été nommés même si beaucoup de leurs membres ne sont pas de même appartenance politique qu'eux. Et, celles qui sont oubliées ont vigoureusement réagi par un mémorandum adressé aux instances nationales »163. Tout cela est un mécanisme classique de fonctionnement de groupe et d'identité : chaque acteur est multipositionné et mobilise une pluralité d'identités soit alternativement soit cumulativement soit parallèlement. Au sein du groupe, il y a cohésion renforcée (in group) qui pousse à exclure les autres (out group) perçus comme ennemis ou menaces.

Ceci marque en fait les modalités d'action des élites politiques dans leur circulation du fait de la guerre : marginalité, automarginalité, blanchiment d'élites (comme pour le blanchiment d'argent sale, les différentes guerres qui ont marqué la Province Orientale ainsi que les différentes négociations qui s'en sont suivies ont nourri une forme de recyclage des élites politiques). Bref, leur transformation en «homme nouveau» dont le passé, même sombre, doit être ignoré, voire oublié par la mémoire collective sombrée dans l'amnésie.

Ces événements sont comme une blanchisserie164 politique ; une purification / sanctification, il s'agit ici du fait que la population accorde comme une rédemption à certaines élites de la guerre en les ennoblissant ou en les considérant comme des «libérateurs de la communauté»). Ceci a nettement enrichi la circulation des élites politiques pendant les guerres et les conflits armés interethniques en Province Orientale.

163Kuda Pombwa Lendebu Le Bagbe, Op. Cit., pp. 117-118

164 C'est-à-dire une sorte de cuve d'épuration des élites. Même celles qui ont été bannies par la population lors de certaines échéances «démocratiques» ou celles qui sont réputées comme ayant commis des crimes se voient renouvelées en «libérateurs» ou défenseurs de la cause «communautaire». Elles bénéficient par ailleurs des postes importants de commandement au sommet de l'Etat.

Le champ politique de la Province Orientale pendant les guerres est caractérisé par une lutte âpre des agents politiques, avec des forces différentes et selon des règles instituées par l'allié étranger, pour s'approprier les profits et avantages que génère ce champ, c'est-à-dire, facilités économiques et financières, prestiges, pouvoir, honneurs, estimes,...

A ce propos, il ne serait pas hasardeux d'illustrer la manifestation et la formation de l'habitus pour les élites de la Province Orientale. Habitus se comprenant comme une disposition de l'esprit et de la volonté qui fait voir les choses sous un jour déterminé. Bourdieu le définit de manière complexe, dialectique et se voulant opératoire comme «systèmes de dispositions durables et transposables, structures prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c'est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations165».

Les différentes guerres ont engendré un activisme politique débordant. Les acteurs politiques locaux profitent de la violence contre l'Etat et de celle adressée aux autres groupes sociaux du fait de la faillite ou de la faiblesse de l'Etat pour réorganiser et reconfigurer l'espace politique. Cette situation suit une logique à plusieurs séquences guidées par l'histoire des guerres et conflits armés qu'a connus la Province Orientale de 1997 à 2003.

Certaines élites ont profité aux niveaux provincial et local des situations de guerres. D'autres ont saisi leur chance pour aller occuper des postes politiques supérieurs au niveau national. Cependant, il y en a également qui ont perdu le pouvoir du fait des guerres et des conflits armés interethniques166.

165 P., Bourdieu cité par C., Dubar, Op. Cit., p. 70 pour un meilleur entendement de la production, de la reproduction, du transfert de l'habitus.

166 Nous pouvons citer, parmi ceux qui ont profité de la guerre : Jean Yagi Sitolo, Noël Obotela Rachidi, Jean Pierre Bilusa Baila, Jean Pierre Lola Kisanga, John Tibasima Atenyi, Adèle Lotsove, Mohamed Bule Ngbangolo, Simon Blupi Galati, Blaise Baise Bolamba,... Et pour ceux qui n'ont profité des guerres ou ont perdu le pouvoir: Eugène Lombeya Bosongo, Noël Obotela Rachidi, Alphonse Maindo Monga Ngonga, Likulia Bolongo, Mokonda Bonza, Walle Lofungola, Walle Sombo Bolene, etc. Certains ont accédé au pouvoir et en ont été chassés par la guerre, tels sont les cas de Yagi, Obotela, Maindo Monga Ngonga, Walle Lofungola, etc.

Nous classons ces différentes élites suivant l'appartenance aux sphères du pouvoir ou leur capacité d'influence ; c'est-à-dire selon les critères fondamentaux de l'action historique et de la fonction sociale immédiate. Nous ne dressons aucunement une classification des élites, comme l'avait fait Guy Rocher167, basée sur la nature et les origines des élites.

La pratique et les actions de ces élites s'insèrent tout logiquement dans un système de gouvernementalité qui s'explique par le paradigme de recherche hégémonique qu'a utilisé J.F. Bayart168 s'articulant à travers une triple dimension d'autonomisation du pouvoir, d'accumulation des richesses et de sens commun de la domination, pour déterminer le politique. Le paradigme de la recherche hégémonique permet donc de préciser les frontières du politique dans la mesure où la qualification politique d'une pratique ou d'un mouvement social réside dans sa capacité à structurer dans sa globalité les enjeux et les questions sous-jacentes à la recherche hégémonique.

Les élites politiques en Province Orientale en étude ont, pour la majorité, une trajectoire politique identique. Elles sont presque toutes pratiquement issues des familles pauvres ou modestes et ont profité des guerres et violence politique pour capter le pouvoir de l'Etat et participer à sa gestion.

Nous nous retrouvons ici face à une situation similaire de celle qu'avait observée Robert Dahl169 au New Haven aux Etats-Unis. Dahl part d'un postulat selon lequel: l'accession à des postes politiques de direction nécessite un certain nombre de ressources: la richesse, la compétence, le prestige.

167 G., Rocher, Op. Cit., p. 4 classifie les élites en : élites d'expert (grands commis, élites d'affaires...), élites idéologiques (traditionnelles : clergé, hommes politiques, journalistes ; nouvelles : universitaires, étudiants, ouvriers), élites symboliques (artistes de la radio et de la télévision, chanteurs populaires)

168 Cette notion est richement argumentée dans les ouvrages importants suivants: J.F., Bayart, A., M'bembe et C., Toulabor, Le politique par le bas en Afrique noire: contributions à une problématique de la démocratie, Paris, Karthala, 1992. J.-F., Bayart, L'Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989, pp. 146-153.

169 Passim, R., Dahl, Op. Cit.

Il observe ainsi que «deux cas de figures s'offrent alors : soit un groupe ou une élite possède ces trois ressources dans ce cas nous sommes dans une oligarchie, soit plusieurs groupes ou élites possèdent chacun une (voire deux) de ces ressources. Nous sommes dans ce cas-là dans une polyarchie. Le pouvoir politique est alors partagé entre différents groupes dominants qui ne cumulent jamais les trois ressources. Les différentes élites doivent donc s'allier pour trouver des décisions communes finales. On parle donc de système de pouvoir pluraliste compétitif (puisque les élites sont en compétition pour faire accepter leurs choix, idées, etc.) et équilibré (on conçoit que les groupes ont à peu prêt les mêmes ressources).

Partant de ces explications de Robert Dahl, nous constatons qu'il y a une pluralité d'élites en Province Orientale. Ce pluralisme politique provient d'un pluralisme social (à l'image de la société) dont la différenciation sociale, la diversité d'intérêts, de profils et d'ambitions, etc. sont des marques170. En Province Orientale ceci s'observe par les milieux d'origine des élites. Elles sont issues des milieux culturel et savant (cadres universitaires et autres), des milieux commerçants et des affaires, des milieux militaires, politiques et de la société civile, etc. Pas surprenant qu'elles aussi aient des intérêts et des ambitions divers et différents.

II.2. Elites politiques : redéploiement et rapport aux autres acteurs

La guerre de l'AFDL de 1997 a généré une forme ascendante de la mobilité des élites politiques. De jeunes cadres universitaires, des membres des mouvements de jeunesse, des enseignants d'université, ont été propulsés au sommet des entités et des institutions grâce à la guerre.

Pour marquer l'espace conquis, l'AFDL choisit de remettre tous les sièges de la gestion politique et administrative en compétition populaire dans certaines régions du pays. Des membres des groupes sociaux jusque là marginalisés171 ou exclus sont happés par l'attraction magnétique de la politique poussés par les populations en quête

170 Nous empruntons ces éléments de pluralité des élites de G., Rocher, Multiplication des élites et changement social...Op. Cit., pp. 8-9.

171 Maindo Monga Ngonga, Thèse déjà cité, p. 224.

de changement politique.

Les autorités communales, municipales et provinciales sont élues à travers un mécanisme de vote insolite et inédit.172 L'AFDL organise les élections à mains levées et convie la population173. Comme des météorites, de nouveaux visages prennent le contrôle du pouvoir politique. Cela peut être interprété comme une revanche de la population sur les anciennes élites politiques «complices» du régime tortionnaire de Mobutu.

En effet, dès son occupation de la ville de Kisangani, et sa prise de contrôle du pouvoir politique, l'AFDL a innové en créant une rupture d'avec les habitudes déjà installées dans l'ordre ancien, la transition débutée le 24 avril 1990 : un multipartisme et une bipolarisation des forces politiques entre, d'une part, le bloc du pouvoir ou la mouvance présidentielle constituée de ceux qui soutenaient le Président Mobutu et, d'autre part, l'Union Sacrée de l'Opposition Radicale et Alliés (USORAS) chère à Etienne Tshisekedi. Cette époque est caractérisée par les nominations des autorités politico-administratives (Gouverneurs, Maires, Commissaires de District, Bourgmestres, Administrateurs de Territoire, etc.). Ceci a favorisé le partage du pouvoir, dans le champ politique, sur base du népotisme, du tribalisme, du clientélisme, etc.

Aussi, nous avons observé lors de l'élection des autorités locales (Gouverneur, Vice-Gouverneurs, Maire et Vice-Maire de la Ville de Kisangani) une forte mobilisation des états-majors de certaines ethnies et associations politiquement intéressées, notamment Bana Etats-Unis174, GRAMA175, Isonga songa, Lisungameli,

172 Lire à cet effet pour une meilleure compréhension : Ponea Tekpibele Masudi, La révolution et le changement politique : analyse du régime post-révolution de l'AFDL à Kisangani, TFC (inédit) en SPA, FSSAP, UNIKIS & Maindo Monga Ngonga, Voter en temps de guerre : Kisangani (RD- Congo) 1997, quête de légitimité et (con)quête de l'espace politique, Paris, L'Harmattan.

173 Il n'y a ni restriction en terme d'âge ni en terme des droits civils et politiques. Tout le monde, jeune, moins jeune, vieux, homme, femme, même le prisonnier qui venait d'être «libéré» la veille quand les militaires de l'AFDL ont cassé les portes des prisons, vote. Une démocratie dans la guerre et atypique se réalise en Province Orientale de la RDC.

174 Bana Etats-Unis est une association de la Commune de Mangobo à Kisangani très active et constamment instrumentalisée et trop vexée dans la violence. Mais tolérée et manipulée par les autorités.

les étudiants176 etc. Quelques candidats ont mobilisé de gros véhicules pour la «récolte» et le transport de «leurs bases» respectives vers le stade Lumumba, contrairement à une certaine opinion qui soutiendrait que les candidats à ces élections à mains levées organisées par l'AFDL à Kisangani ne s'étaient préparés dans le sens de la mobilisation des électeurs.177

Ce fait nous a aussi été relaté pour les mêmes élections organisées dans certains Territoires comme Banalia, Buta (pendant l'AFDL et le MLC), Isangi, Yangambi, Basoko,... où l'on pouvait plutôt observer la compétition politique prendre des allures d'antagonismes et de positionnement entre tribus.

Ces élites nouvellement promues doivent ployer dans un régime encadré par le système partisan «Chembe-chembe», apparenté aux comités locaux du MPR partiEtat de la deuxième République tant décriée, consistant à vulgariser et idéologiser les peuples «libérés».

Une structure de renseignement de l'AFDL emprunté au «nyumba kumi» de l'allié rwandais à son tour calqué à la national resistance movement (NRM) de l'Ouganda, un cadre d'action politique à la base qui est l'oeil, la bouche et l'oreille de l'Alliance. La cellule de base regroupant soit les membres d'une entreprise ou d'un service, d'une avenue, d'un quartier ou encore d'une société.

175 GRAMA aussi est une association de la même commune de Mangobo un peu rivale à la précédente mais n'utilisant pas souvent la violence comme langage d'action. Nous verrons l'apport de cette association dans la suite du déploiement des élites politiques de la Province Orientale

176 Nous étions nous même de ce groupe d'étudiants qui, aux premières heures de l'entrée de l'AFDL, paradaient à travers les grandes artères de la ville de Kisangani avec le drapeau de la République du Congo (Celui de 1967) en scandant «Yagi gouverneur». Ceci s'était déroulé bien avant même que les élections communales ne soient organisées par l'AFDL. Aussi, Willy Poyo Poye, Alain Kpoku Gbay, Christophe Baelongandi Twaotulo, Evariste Epupwa Kalenga doivent leur élection au soutien des étudiants mobilisés à leurs milieux de vote respectifs.

177 Nous nous souvenons nous être brouillé nous même avec l'une des personnalités intéressées de cette compétition le jour du vote de Maire de la ville et qui fût très versée dans cette pratique.

Le redéploiement des élites politiques de la Province Orientale se fait en trois phases principales : la première, celle que nous venons de décrire plus haut, celle favorisée par la guerre de l'AFDL, la deuxième, celle orchestrée par la guerre du RCD et les différents conflits interethniques de l'Ituri et la troisième est celle des négociations politiques.

Ces vagues successives ont chacune occasionné soit l'entrée en scène des nouvelles élites soit le retour aux affaires des anciennes élites qui, par opportunisme, se muent en hérauts des mouvements conquérants qui les gouvernent et portent leurs labels politiques soit encore l'irruption des seigneurs de guerres qui se voient comme gratifiés et promus. Car par exemple, de seize autorités élues lors des élections de l'AFDL, quinze n'ont jamais eu à gérer. La même chose se remarque en Ituri où, des onze promus commissaires de district ou gouverneurs entre 1997 et 2003, un seul avait occupé auparavant une fonction politico-administrative.

Et de toutes ces phases, les élites ont entretenu des rapports entre elles et avec d'autres acteurs externes (parrains). Ces rapports ont grandement contribué à l'émiettement de ces élites et à leurs divers alignements ayant accordé du même coup, prétexte aux forces étrangères à se livrer bataille sur le sol congolais.

Dans leurs relations réciproques (c'est-à-dire des élites en Province Orientale entre elles) et avec d'autres acteurs (les élites d'autres provinces de la RDC et avec les acteurs / commanditaires des différentes guerres), les élites de la Province Orientale sont à la fois alimentaires, satellisées, sous perfusion et vigoureusement exclusives.

Sans leadership effectif et responsable personnel, les élites en Province Orientale ne sont que des exécutants des politiques et procurateurs des entreprises importées. Ceci est remarquable, car jusqu'aujourd'hui la Province Orientale ne connaît aucune élite capable de mobiliser et de fédérer les masses autour d'un idéal ou d'une cause commune.

Globalement, dans leurs rapports avec d'autres acteurs, les élites politiques en Province Orientale en étude, que nous qualifions pour besoin de commodité d'explication et de compréhension élites de la guerre, ont été à la fois dans une position d'intermédiaires des potentats étrangers et de maîtres de leurs espaces de contrôle respectifs. Il s'agit en fait d'une adaptation à la situation pour faire triompher des intérêts personnels de contrôle d'espaces économiques ainsi que de conquérir et affermir le pouvoir politique.

Les rapports entre élites en Province Orientale n'ont pas échappé à la règle de la nature conflictuelle de la société comme l'indique Alain Touraine178 : « l'ordre n'est, finalement, qu'une traduction partielle des conflits de pouvoir et des transformations des modèles culturels. De là l'importance des mouvements sociaux, qui font apparaître les rapports sociaux les plus fondamentaux et révèlent que les institutions et les formes d'organisation sociale sont produites par les rapports sociaux, [...].» Seulement ici, du fait de la manipulation extérieure et des intérêts économicofinanciers que procuraient la violence politique ainsi que le pouvoir qu'elle générait, ces rapports ont conduit aux innombrables déchirements et peuvent expliquer la tendance fissipare des élites en Province Orientale.

178 A., Touraine, Le retour de l'acteur, Paris, Fayard, 1984, p. 113 et ss. Voir aussi, dans une vision purement fonctionnaliste, L., Coser, Les fonctions du conflit social, traduction de M., Matignon et Alii., Paris, PUF, (coll. sociologies), 1982, surtout, les pp. 27, 95.

Tableau 3 : Les élus de la guerre de 1996 à Kisangani

NOMS & POSTNOMS

NIVEAU
D'ETUDE

FONCTION
POLITIQUE
OCCUPEE

AVANT

FONCTION
TENUE

JURIDICTION

OBSERVATION

Dr Jean Yagi Sitolo

Dr en médecine

Sans

Gouverneur de

Province

Province
Orientale

Ancien Président de l'UDPS en Province Orientale, Chef de Travaux à l'UNIKIS

Noël Obotela Rachidi

Dr

Sans

Vice-Gouverneur de Province

Province
Orientale

Professeur à

l'UNIKIS, acteur de la société civile

François Lobela Alauwa

L2

Sans

Maire de la Ville

Ville de

Kisangani

Avocat au Barreau de Kisangani, membre de la DLD

Selenge wa Selenge

L2

Sans

Vice-Maire de la

Ville

Ville de

Kisangani

Employé de la

Sotexki et très actif dans le monde du football.

Evariste Yangoy Epupwa

L2

Sans

Bourgmestre

Commune de

la Makiso

Chef de Travaux à F.P.S.E/UNIKIS

Joseph Lokinda Komoy

G3

Commissaire de

Zone assistant de la commune Makiso

Bourgmestre adjoint

Commune de

la Makiso

Etudiant en L2 SPA

Willy Mpoyo Poye

L2

Sans

Bourgmestre

Commune de

la Tshopo

Il fait les petits

commerces entre

Kisangani et les sites d'extraction de diamant

Alain Kpoku Gbay

G3

Sans

Bourgmestre adjoint

Commune de

la Tshopo

Ami du précédent, il
est comme lui dans
le business entre

Kisangani et les sites d'extraction de diamant

Alphonse Maindo Monga

Ngonga

L2

Sans

Bourgmestre

Commune de

Kabondo

Assistant de

recherche à

l'UNIKIS au

département des

SPA et très actif dans les milieux de la jeunesse catholique et de la société civile

Jules Okete Longe

G3

Sans

Bourgmestre

Commune de

Enseignant

 
 
 

adjoint

Kabondo

(Professeur d'école)
au Complexe
Scolaire de l'UNIKIS

Saleh Muzelea

D6

Sans

Bourgmestre

Commune de

Kisangani

Employé à Athul

GHELANI, un

magasin de gros

implanté à
Kisangani

Ndjasi Liandja

G3

Sans

Bourgmestre adjoint

Commune de

Kisangani

 

Loela Bonone Bisonya

L2

Sans

Bourgmestre

Commune de

Mangobo

 

Christophe Baelongandi

Twaotulo

L2

Sans

Bourgmestre

Commune de

Mangobo

Il faisait le business entre la ville et les sites d'extraction de diamant de Bafwasende

Augustin Yessaya Losembe

G3

Sans

Bourgmestre

Commune de

Lubunga

Inspecteur à l'EPSP

Clément Apatchakuwa

Mikendi

G3

Sans

Bourgmestre adjoint

Commune de

Lubunga

 

Source : Ponea Tekpibele Masudi, Op. Cit. (1997), p.26

Les personnalités ci-haut ont été poussées par une pression de jeunes de leurs quartiers respectifs à briguer les postes en compétition. Parmi elles, des jeunes cadres universitaires ou encore étudiants préférés aux vieux «dinosaures» de l'ancien régime. Les élections sui generis organisées par l'AFDL ont permis un renouvellement des élites politiques en Province Orientale. Tous les postes de gestion politique ont vu leurs responsables rejetés et accusés par la population d'avoir été complices du MPR.

Une autre révélation issue de ces élections est l'élection dans plusieurs communes de certains allogènes alors que la Province était qualifiée de bastion de la « géopolitique »179. Car, pendant les derniers mois du régime Mobutu, les élites autochtones de la Province Orientale avaient machinalement adopté la «politique» de « Kila mamba na Kivuku yake » (entendez, A chaque Caïman son marigot ou sa rive)

179 La géopolitique était cette stratégie de xénophobie et d'exclusion des non originaires au profit des originaires quidevraient dorénavant occuper seuls les postes de gestion dans leur province d'origine. La Province Orientale, bien

qu'ayant à sa tête l'un des chantres les plus invétérés, n'est pas la seule en RDC d'avoir actionné cette politique du pire ; le Katanga, le Kasaï ont connu entre 1992 et 1993 des pires épisodes de crises sociales.

et entretenaient une xénophobie à l'égard des allogènes. Prétendant que cela était le reflet de la société, donc des «originaires», qui ne voulait être dirigée par les «étrangers». Mais, les élections dans la guerre, riche de la spontanéité dans leur organisation, ont démenti ces manipulations politiciennes des élites aux abois.

Les professions libérales et la proximité avec la population semblent être des éléments qui ont servi ces élites dans leur ascension180. Les jeunes élites novices en politique pour la grande partie font irruption et profitent de la guerre pour prendre le pouvoir. Seuls deux élus (le Vice-Maire Selenge wa Selenge et le Bourgmestre Adjoint de la ville de la Makiso) sont des anciens politiciens reconnus du temps du MPR. Le Gouverneur Jean Yagi Sitolo a été Président fédéral de l'UDPS, mais il n'a jamais été en contact avec le pouvoir.

Malgré la spontanéité et la moindre préparation des élections, nous observons que la population a opté pour la qualité intellectuelle, ou mieux le niveau d'instruction, comme critère de choix de ses gouvernants. Car, de tous les élus, un seul, Saleh Muzelea n'a un niveau universitaire. Ceci n'est pas surprenant si l'on considère le fait que la commune de Kisangani dont il est l'élu n'a pas beaucoup d'écoles et ne comporte, sans que cela ne soit compris comme une insulte, assez d'universitaires.181

Les élections à temps de guerre ont rompu avec le clientélisme instauré et entretenu par la pratique des nominations. C'est l'ère de la démystification et la dispersion du régime de Mobutu et de ses auxiliaires locaux. Les nouvelles figures occupent par exemple des villas jadis objet de mythes et de crainte fréquemment entretenues quoique toujours inhabitées. Leurs biens sont réquisitionnés par les

180 Passim, Maindo Monga Ngonga, Voter en en temps de guerre... pp. 105-135

181 A Kisangani, il est de notoriété commune que les Enya et les arabisés, majoritaires dans la commune Kisangani, n'envoient pas leurs enfants à l'école ou ne les poussent vers des études universitaires. Les ressortissants de ces deux communautés sont à peine identifiables dans les sphères du pouvoir en Province Orientale. Les Enya et les arabisés s'adonnent dès le plus jeune âge aux petits métiers et commerces (cireurs, vendeurs de noix de cola, vendeurs de la pacotille, crieurs au marché central, etc.) et pratiquent encore le rapt comme système de mariage. Ce qui explique la précocité de mariage chez les jeunes de ces groupes ethniques à Kisangani et de la négligence des études par ces derniers. Kisangani étant leur village, ils vivent en ville comme au village perpétuant les pratiques rurales dans une entité qui s'urbanise de plus en plus. Ceux qui atteignent le niveau supérieur préfèrent quitter leur milieu de vie pour d'autres communes de la ville.

nouveaux maîtres de jeu pour eux-mêmes ou pour le compte des alliés étrangers, etc.

A Kisangani par exemple, de toutes les autorités élues, une seule survit de l'ancien régime mobutiste : Lokinda Komoy élu Bourgmestre adjoint à la commune de la Makiso.

Tableau 4 : Les différentes élites de la guerre du RCD en Province Orientale

NOMS & POSTNOMS

NIVEAU
D'ETUDE

PERIODES

Fonctions exercées

JURIDICTION

OBSERVAT
ION

Bene Kabala

Dr

26 9 1998 - 06 12 1998

Gouverneur de

Province

Province Orientale

Tshopo

Baruti Amisi Ikumaiyete

DES

23 12 1998 - 20 6 2000 et 16 5 2004 - 15 11 2005

Deux fois

Gouverneur de

Province

Province Orientale

Tshopo

Yogbaa Litanondoto

-

20 7 2000 - 20 4 2001

Gouverneur de

Province

Province Orientale

Haut - Uélé

Bilusa Baila Boingaoli

Dr

21 4 2001 - 16 6 2004

Gouverneur de

Province

Province Orientale

Tshopo

Lola Kisanga

Dr en

Médecine

2000 - 11 2005 à 2006

Vice-Gouverneur et

Gouverneur de

Province

Province Orientale

Haut- Uélé

Asiane Bamukwiemi

L2

 

Vice - Gouverneur

Province Orientale

Haut- Uélé

Abibi Azapane Mango

Dr

2001

Président

Assemblée Provinciale

Haut-Uélé

Abibu Sakapela

L2

2001

1er Vice-Président

Assemblée Provinciale

Tshopo

Amisi Mabango Kasa

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Amundala Bin Ramazani

L2

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Baboko Jacogne

L2

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Badi Amolo

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Baolimo Lotemba

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Basinga Batokambele

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Batumbu Ewikio

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Bongeli Osombetamba

Ir

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Bosasele Losinge

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Bosenge Akoko

 
 
 
 
 

Daudi Auber

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Djassi Liandja Bofando

L2

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Ekita Longomba

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Elombo Bonyangela

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Ekili Sefu

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Feruzi Kimina

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Mme Furaha Bernadette

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Iyango Faki

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Itha Loola

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Kanena Louis

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Keto Likema

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Kilolo Kitunga

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Kokonyange Georges

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Laguine Dikumbo

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Bas-Uélé

Libaki Idulumade

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Lifindiki Lokengo

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Lingofo Jacques

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Lisuli Boni

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Liyeye Balonga

L2

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Lokawe Balabala

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Lokwa N'koy

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Malindo Abakisi

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Mangubu Lotika

L2

2001

1er Secrétaire

Assemblée Provinciale

Tshopo

 
 
 

Rapporteur

 
 

Mbalaka Michel

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Momoty Lemand'azuato

L2

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Muhayirwa Baudouin

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

N'goy Musafiri Lihemba

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

-

Okangola Ekili

L2

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Tibamwenda Basara E.

Dr

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Ituri

Tumilali Lonyongo

-

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Tshopo

Mme Uzele Béatrice

L2

2001

Membre

Assemblée Provinciale

Ituri

Mme Wawa Marie-Hélène

-

2001

membre

Assemblée Provinciale

-

Boondo Lotika B.

L2

1998-1999

Maire de la Ville

Ville de Kisangani

Tshopo

Tchoko Lisungi B.

L2

1999 - 2001 & 2001 - 2003

Maire de la Ville de Kisangani & Vice- Gouveneur

Ville de Kisangani &

Province Orientale

Tshopo

Bongeli Osombetamba

Ir

2001-2002

Maire de la Ville

Ville de Kisangani

Tshopo

Fumba Kambemba

-

1999-2000

Bourgmestre

Kisangani

Maniema

Bompenda Bona

G3

1999-2001

Vice Maire de la ville
en charge de

l'Economie et
Finances

Ville de Kisangani

Equateur

Deuda Mamoko

L2

1999-2000

Bourg. Adjoint

Makiso

Haut-Uélé

Mabuse Ekila

-

1999-2000

Bourg. Adjoint

Kabondo

Tshopo

Bakoy Bakunguwo

D6

1999-2000-2005

Vice Maire (Adm.) et Maire de la Ville

Ville de Kisangani

Haut Uélé

Kambili Lofemba

G3

2005-2007

Maire de la Ville

Ville de Kisangani

Tshopo

Etula Libange

-

2005-2006

Maire de la Ville

Ville de Kisangani

Tshopo

Bosenge Akoko

L2

 

Maire Adjoint

Ville de Kisangani

Tshopo

Kanena Sawamunzila

L2

2002

Maire Adjoint

Ville de Kisangani

Sud Kivu

Tabey Ngbengo

L2

2003-2005

Bourgmestre

Commune de Kabondo

Bas Uélé

Bulaya Basong

G3

2001

B/Adjoint

Commune de Kabondo

Tshopo

Djasi Liandja B.

L2

1998-2005

Bourgmestre

Commune de Kisangani

Tshopo

Selenge Sakina

D4

-

B/Adjoint

Commune de Kisangani

Tshopo

Sikoti Katenga

G3

-

Bourgmestre

Commune de Lubunga

Tshopo

Etukumalo Inola

L2

2002

B/Adjoint

Commune de Lubunga

Tshopo

Okete Longe Watuku

L2

1998

Bourgmestre

Commune de la Makiso

Maniema

Mandjeku

L2

2002

B/Adjoint

Commune de la Makiso

Tshopo

Lomoyo Iteku

L2

1998

Bourgmestre

Commune de Mangobo

Tshopo

Lolesia Botalema

L2

1998

B/Adjoint

Commune de Mangobo

Tshopo

Benda Malio

D6

1998

Bourgmestre

Commune de la Tshopo

Equateur

Batululu Kalokola

PP4

1998

Chef de Collectivité

Lubuya-Bera

Tshopo

Bulu Bobina

L2

1998

CDD

District de la Tshopo

Tshopo

Bometo Bosukwa

L2

1998

CDD/Adjoint

District de la Tshopo

Tshopo

Uvon Opara

L2

1998-2001

Directeur de Province

Province Orientale

Ituri

Lokanzola Mbeyo

-

2003

Directeur de Province

Province Orientale

Tshopo

Mme Binti Darabu

-

1998-1999

Bourgmestre

Commune de Kisangani

Tshopo

Saleh Museleya

L2

1999

Bourgmestre

Commune de Kisangani

Tshopo

Kombozi Masua

-

1999-2000

Bourgmestre

Commune de Kisangani

Tshopo

Mme Uzele

-

2000

Bourgmestre

Commune de Kisangani

Ituri

Amundala Bulozi

-

1999-2000

B/Adjoint

Commune de Kisangani

Tshopo

Ngongo Wazambila

-

1998-1999

B/Adjoint

Commune de Kisangani

Tshopo

Djassi Liandja B.

L2

2002-2005

Bourgmestre

Commune de Kisangani

Tshopo

Kamulete di Bolamba

-

2005

Bourgmestre

Commune de Kisangani

Tshopo

Ayaka

-

1998-1999

Bourgmestre

Commune de Lubunga

Tshopo

Apatchakuwa Mikendi

-

1998-1999

B/Adjoint

Commune de Lubunga

Tshopo

Limengo Liloa

-

1998-1999

B/Adjoint

Commune de Lubunga

Tshopo

Sikoti Katenga

-

2000-2004

Bourgmestre

Commune de Lubunga

Tshopo

Sikoti Katenga

-

2000-2005

Bourgmestre

Commune de Lubunga

Tshopo

Mme Saile Selenge

L2

2005-2008

Bourgmestre

Commune de Lubunga

Tshopo

Poyo Poye

L2

2000-2002

Bourgmestre

Commune de la Makiso

Kasaï Occidentale

Mme Benda Malio

G3

2002-2005

Bourgmestre

Commune de la Tshopo

Equateur

Batumbu Mungamba

A1

1998

CDD/Adjoint

District de la Tshopo

Tshopo

Bofonda

G3

2003

CPEA

Bengamisa

Tshopo

Lihaha Mona

L2

2001

AT

Basoko

Equateur

Andefelo Yenga

L2

2001

AT/Adjoint

Basoko

Tshopo

Saile Selenge

L2

1999

AT/Adjoint

Basoko

Tshopo

Akanis S.

L2

1999

AT

Opala

Tshopo

Olela Bolangi

PP5

1999

AT/Adjoint

Opala

Tshopo

Elembo Bonyangela

D6

2002

AT/Adjoint

Opala

Tshopo

Lombo Lilima

PP2

1999

CPEA

Lokito

Tshopo

Obendela Itondo

PP3

1999

CPEA

Mayoko

Tshopo

Okangola Ema

PP2

2002

CPEA

Mongo Likenge

Tshopo

Tabu Yeni

G3

2001

CPEA

Yatolema

Tshopo

Apachakua Makana

G3

1999

AT

Ubundu

Tshopo

Shokoto Mikaeli

G3

1999

AT/Adjoint

Ubundu

Tshopo

Asika

D4

1999

AT/Adjoint

Ubundu

Tshopo

Fundi Malanda

D4

1998

Chef de cité

Ubundu

Tshopo

Malungu Walipesi

D4

1999

CPEA

Kirundu

Tshopo

Tchoma Tchoma

PP3

1998

CPEA

Basusoko

Tshopo

Salumu Beki

PP5

1999

CPEA

Lowa

Maniema

Masanza

L2

2002

CPEA

Wanierukula

Haut Uélé

Bokalanga Wya

G3

1998

AT

Yahuma

Tshopo

Liendo Monga

L2

1998

AT/Adjoint

Yahuma

Tshopo

Bitie Amundala

L2

2003

AT/Adjoint

Yahuma

Tshopo

Etsike Badjoko

L2

2003

Chef de Cité

Mosite

Tshopo

Topo Bombongo

L2

2003

CPEA

Buma

Tshopo

Yangelonge Losom

D4

2003

CPEA

Koret

Tshopo

Source Source : Nos enquêtes.

Il est remarquable de voir que le RCD-Goma a abondamment utilisé les élites intellectuelles dans sa gestion des espaces contrôlés. Nous remarquons aussi que la mobilité a été très forte sous la gestion RCD-Goma. Dans un intervalle de sept ans, six gouverneurs de province ont défilé à la commande de la Province Orientale (du moins de la partie sous contrôle du RCD-Goma) par exemple. Des tentatives de démocratisation de l'espace politique par l'institution de l'Assemblée provinciale. Le district de la Tshopo est majoritairement servi par la rébellion du RCD-Goma, peut-être parce que ce mouvement ne contrôle en fait que cette partie de la Province Orientale. Ainsi se concrétise la permanence déjà observée qui consiste à utiliser chacun chez soit. Les quelques cas de présence des élites d'autres districts répondraient certainement à une logique de camouflage de la part du mouvement cherchant à se donner un semblant de cohésion provinciale, voire nationale. La tendance régionaliste dans le choix des cadres par le RCD-Goma n'a pas été si absolue. Plusieurs personnalités des provinces autres que la Province Orientale ont été aussi mobilisées dans la gestion de l'espace RCD-Goma.

Noms & Postnoms

Niveau d'étude

Période

Fonctions exercées

Juridiction

Observation

Mondenge Loota

PP5

2001

Administrateur de
Territoire (AT)

Bafwasende

Tshopo

Ngomiandji Lengo

L2

2001

AT

Opienge

Tshopo

Alotadi Makindo

D6

2001

AT/Adjoint

Bafwasende

Tshopo

Aloma Hopla

G3

2001

AT/Adjoint

Bafwasende

Tshopo

Asango Komoy

L2

2001

AT/adjoint

Opienge

Tshopo

Mbolipasiko Dalungba

D4

1999

AT

Faradje

Haut Uélé

Makusudi

G3

2002

AT

Rungu

Tshopo

Fataki Androma

D6

2002

AT

Wamba

Haut Uélé

Kpoku Gbay

G3

2003

AT/Adjoint

Wamba

Haut Uélé

Abaina Mukumwana

D4

2001

AT/Adjoint

Wamba

Haut Uélé

Azibi Mungu Kita

D6

2000

CPEA

Bobond

Haut Uélé

Mangole Mowale

PP4

2001

CPEA

Betongwe

Haut Uélé

Nganda Nzemen

D6

2001

CPEA

Ibambi

Haut Uélé

Ngamane Atinga

D6

1999

CPEA

Obongone

Haut Uélé

Kahia Madaku

D6

2001

AT

Watsa

Haut Uélé

Kwinza Dudu

PP2

2003

AT/Adjoint

Watsa

Haut Uélé

Agombe Lombondi

L2

2001

AT/Adjoint

Watsa

Tshopo

Azima Ndima

D6

2001

Chef de Cité

Watsa

Haut Uélé

Akenani A.

D4

2002

CPEA

Duruma

Haut Uélé

Bochechele Baelo

A2

2003

CPEA

Gombari

Tshopo

Adamu Mungu

-

2001

CPEA

Mungbere

Haut Uélé

Awele Azapana

-

-

CPEA

Ngovera

Haut Uélé

Source Source : Nos enquêtes.

Il ressort de ce tableau que le RCD-N s'est aussi préoccupé, dans sa gestion de l'espace, du recrutement d'une «main d'oeuvre» politique locale. Car, Roger Lumbala devait faire face à l'exigence des populations locales à gérer leurs propres espaces, sa gestion étant déjà récusée par les jeunes de Bafwasende qui se sont constitués contre lui en milice d'autodéfense maï maï. Nous retrouvons aussi parmi les élites mobilisées pour ce mouvement, un ancien de l'AFDL à Kisangani qui revient dans la scène politique après une éclipse dans son monde habituel des affaires d'or et de diamant. Aussi, Monsieur Makusudi, un ancien Administrateur de Territoire est gardé. Ceci témoigne d'une certaine assimilation réciproque des élites que nous allons voir dans les lignes qui suivent.

Noms et Post-

noms

Niveau d'études

Période

Fonctions exercées

Juridiction

District d'origine

Kwanza Bambe

L2

2002

CDD

Bas Uélé

Bas Uélé

Sende Nange

L2

2002

CDDA

Bas Uélé

Bas Uélé

Mokoto

G3

1999

AT

Aketi

Bas Uélé

Lovo

G3

1999

ATA

Aketi

Bas Uélé

Kalonda

D6

1999

Chef de cité

Aketi

Bas uélé

Litefanye Mosomali

D6

2002

CPEA

Bunduki

Bas Uélé

Kompanye Mosowali

PP4

2002

CPEA

Dulia

Bas Uélé

Mbeu

PP5

1999

CPEA

Likati

Bas Uélé

Motyobe

D6

2002

CPEA

Muma

Bas Uélé

Mamuzi Lani

L2

1999

AT

Ango

Bas Uélé

Lemalema Kisisa

L2

1999

ATA

Ango

Bas Uélé

Zanga Baye

D6

2001

CPEA

Api

Bas Uélé

Kele Belo Kana

PP5

1999

CPEA

Bweli

Bas Uélé

Segwele

D6

2001

CPEA

Dakwa

Bas Uélé

Dula Kaba

PP5

1999

CPEA

Dingba

Bas Uélé

Badele Bapage

G3

1999

AT

Bambesa

Bas Uélé

Kabemole Ngoto

PP5

1999

ATAt

Bambesa

Bas Uélé

Kanako Alula

D6

2001

CPEA

Bambili

Bas Uélé

Motangba

D6

1999

CPEA

Ganga

Bas Uélé

Tongo Bandamali

G3

2002

AT

Banalia

Tshopo

Ramazani Bin Hasan

PP5

2002

ATA

Banalia

Maniema

Bambe wa Mambo

D4

2002

ATA

Banalia

Tshopo

Lokando Ankole

PP4

2003

CPEA

Kole

Tshopo

Lomaliza wa Lomaliza

PP3

2003

CPEA

Panga

Tshopo

Ogibo Sasa

D6

2001

CPEA

Makongo

Bas Uélé

Bamwingamela Mbali

L2

1999

CPEA

Maleke

Bas Uélé

Epebato

L2

2001

CPEA

Zobia

Bas Uélé

Gasao Yangume

L2

2001

AT

Bondo

Bas Uélé

Ngbondo Nbgonda

G3

2001

ATA

Bondo

Bas Uélé

Bosila

G3

2000

CPEA

Bili

Bas Uélé

Soto Ganga

G3

1999

CPEA

mangoli

Bas Uélé

Londo Kito

G3

2003

CPEA

Monga

Bas Uélé

Isungila Selenge

D6

2001

CPEA

Ndu

Bas uélé

Ngbelo Baobia

L2

1997

CPEA

Bambili

Bas Uélé

Lomaliza Aligane

L2

1997

AT

Buta

Bas Uélé

Lokundo Komba

G3

1996

ATA

Buta

Tshopo

Gwaso Poka Lingi

A1

1999

Chef de Cité

Buta

Bas Uélé

Nenga Lisasi

-

2001

CPEA

Kumu

Bas Uélé

Mogoya Molangi

A1

2000

CPEA

Buta Sud

Bas Uélé

Abadiponi

G3

2001

CPEA

Titule

Bas Uélé

Tutu Kendeza

A2

1999

AT

Poko

Bas Uélé

Bwana Tule

D6

1999

ATA

Poko

Bas Uélé

Kopeya

PP5

1999

CPEA

Hamadi I

Bas Uélé

Betima Etitule

D6

1999

CPEA

Hamadi II

Bas Uélé

Muhamed Kileta

-

1999

CPEA

Mawa/Gare

Bas Uélé

Molinga N.

PP5

1999

CPEA

Teli

Bas Uélé

Tepatondele Nzai

PP5

1999

CPEA

Viadana

Bas Uélé

Movari M'avoba

PP2

1999

CDD (Front de

Libération du
Congo)

Haut Uélé

Haut Uélé

Sangba Lanzi

G3

1999

CDDA (Front de

Libération du
Congo)

Haut Uélé

Haut Uélé

Kpakwo Tungalani

A1

1999

CDD (Front de

Libération du
Congo)

Dungu

Haut Uélé

Source : Nos enquêtes.

La lecture de ce tableau nous renseigne que le mouvement rebelle MLC a procédé de la même manière que les autres dans la gestion des entités conquises. Ils ont massivement nommé des auxiliaires de leurs administrations respectives. C'est effectivement ces nominations qui ont généré la circulation des élites politiques locales. Il est remarquable de signaler que des 52 personnalités retenues, 12 ont fini les études universitaires (dont 9 licenciés et 3 Ingénieur A1), 10 personnalités ont un niveau de gradué dont 1 personne le grade de A2, 12 autres personnalités sont d'un niveau de D6. Les autres personnalités ont un niveau scolaire qui varie entre le D4 et le PP2 en passant par le PP3, le PP4 et le PP5. Aussi, l'appartenance régionale est capitale dans la distribution des postes aux acteurs. Chacun est nommé chez lui, sauf quelques rares cas observés notamment à Banalia et à Buta.

Nous remarquons ici le rôle déterminant de l'instruction ou niveau d'étude dans la distribution des postes pendant les guerres. Ceci témoigne bien de ce que Pierre Bourdieu a écrit : «le rôle de l'école est déterminant dans la perpétuation des

inégalités sociales.»182 On remarque en outre que les élites retenues dans ce tableau ont été mobilisées dans leurs terroirs d'origine respectifs.

Tableau 7 : Quelques élites dominantes de l'Ituri en temps de guerre

Noms et Postnoms

Niveau d'étude

Période

Fonctions exercées

Juridiction

Pouvoir de

nomination

Observation

Kamara Rwakaikara

Dr

1997

CDD

Ituri

AFDL

Hema/Irumu

Dheju Mugenyi

-

1997

CDD/Kamara

Ituri

AFDL

Hema/Djugu

Uringi Padolo

-

1998 et

2000-2001

CDD

Ituri

RCD-Goma & RCD-K

Alur/Mahagi

Lotsove Mugisa

-

1998

Gouverneur de la

Province du Kibali-
Ituri183

Kibali-Ituri

Le général

ougandais Kazini

Hema/Djugu

Bule Ngbangolo Mohamed

-

2001-
20002

Gouverneur de la

Province du Kibali-Ituri

Kibali-Ituri

Bemba/FLC

Boa/Bas-Uélé

Ruhigwa Baguma

-

2002-2003

Gouverneur de la

Province du Ituri

Ituri

Bemba/FLC

Hema/Irumu

Molondo Lobondo

-

2003

Gouverneur de la

Province du Ituri

Ituri

Bemba/FLC

Luba/Kasaï Orientale

Eneko Ngwanza

-

2003

Gouverneur de la

Province du Ituri

Ituri

Lubanga/UPC

Lugbara/Aru

Mileyo Lotiyo

-

2003

Gouverneur de la

Province du Ituri

Ituri

Lubanga/UPC

Kakwa/Aru

Leku Apuobo

-

2003-2004

CSA II

Ituri

AS II

Lese/Mambasa

Vwaweka Petronille

-

2004

CDD

Ituri

Gouvernement central

Alur/mahagi

Mbitso Joas

-

2004

CDDA

Ituri

AS II

Lendu/

Germain Katanga

-

1999-2004

Seigneur de la guerre, nommé général des FARDC en 2004184

Ituri

FRPI

Ngiti (Lendu) il

est le leader de FRPI

Jérôme Kakwavu Bukande

-

1999-2004

Chef des FAPC nommé général des FARDC en 2004

Aru

FAPC

Tutsi du Masisis
au Nord Kivu

Ancien sergent
des FAZ

Floribert Ndjabu Ngabu

D6

1999-2004

Commandant des FNI

Djugu-Irumu

FNI

Lendu

182 P., Bourdieu cité par M. De Coster, B., Bawin-Legros et M., Poncelet, Introduction à la sociologie, Bruxelles, De Boeck & Larcier, 6ième édition, 2006. p. 229. Lire aussi dans le même registre A., Prost, L'enseignement s'est-il démocratisé ?, Paris, PUF, 1986.

183 Le Kibali-Ituri est l'ensemble du District de l'Ituri plus le Territoire de Faradje qui lui est une entité du District du Haut-Uélé. Le fait d'incorporer ce Territoire dans la juridiction de l'Ituri a toujours provoqué de vives réactions de la part de nombreux natifs du Haut-Uélé qui n'apprécient pas voir leur terre, donc eux aussi être placés sous tutelle des ituriens. Par contre, certaines élites du Haut-Uélé ont tiré profit de cette situation en participant activement dans les différents gouvernements de fait de cette configuration.

184 Le 11 décembre 2004, le Président Joseph Kabila a signé un décret nommant six chefs de groupes armés de l'Ituri au rang de généraux dans les FARDC. Ce décret assurait également la nomination de trente-deux autres personnes à des postes de responsabilité.

Kahwa Panga Mandro

D4

1999-2004

Leader du PUSIC

Djugu-Irumu

PUSIC

Hema. Chef de la chefferie Bahema

Banywagi

Bosco Taganda

-

1999-2004

Chef d'opérations

militaires de UPC/L.

Nommé au rang de Général des FARDC en 2004.

Ituri

Lubanga/UPC

Tutsi (Munyamulenge)

Thomas Lubanga Dylo*185

L2 en

Psychologie

1998-2004

Seigneur de la guerre et Leader de l'UPC, UPC/L

Ituri

UPC

Hema-Gegere de Djugu

Source : Nos enquêtes.

Ce tableau reflète l'Ituri de la guerre et exprime les tendances des étapes successives de la violence politique manifestée dans ce district/province entre 1997 et 2003. Nous remarquons premièrement l'ascendance Hema sur les autres groupes ethniques de l'Ituri. Deuxièmement, nous assistons à l'irruption des nouvelles élites politiques dans la gestion politique des entités. Car, sauf Uringi Padolo et Mbitso Joas ont des passés de territoriaux. Les autres sont des produits des guerres en politique. Nous retrouvons des militaires (Molondo Lobondo et Bule Ngbangolo Mohamed) exercer les fonctions politiques. Ceci exprime le radicalisme ethnique qui s'y était développé à travers un clivage identitaire Bantou/Non Bantou importé à celui Tutsi/Hutu du Rwanda et qui raviva les anciens ressentiments communautaires préexistants. Un clivage alimenté du reste par un complot mythologique de l' « empire Hima-Tutsi» aux allures du prétendu « Protocole de sages de Sion » juif.

Quant à la diversité d'appartenance régionale ou territoriale, ceci se justifie par le fait que la «province d'Ituri» a connu plusieurs procurateurs «suprêmes» qui ont à leur tour procédé aux nominations. Ainsi, quand c'est Jean Pierre Bemba Gombo qui contrôle l'Ituri sous le girond du FLC, il nomme, outre un Hema, un Kasaïen et un Boa. Le seul Lendu ayant gravi le sommet de la gouvernance locale de l'Ituri est Mbitso Joas. Sans crainte d'être contredit, nous observons que les leaders majeurs (seigneurs de guerre ou leaders communautaires) de la violence en Ituri ont peu ou prou fait des

185 Thomas Lubanga Dylo est détenu par la Cour Pénale Internationale pour crimes de guerres et crimes contre l'humanité.

longues études. Sur ce tableau, seules deux personnalités ont un niveau universitaire. Tableau 8 : Quelques autres élites des guerres de l'Ituri

Noms et Postnoms

Niveau d'étude

Période

Fonctions exercées

Juridiction

Pouvoir de

nomination

Observation

Adheribo Pete

L2

2001

AT

Aru

FAPC

Ituri

Batamoko

G3

2001

AT/Adjoint

Aru

FAPC

Ituri

Amadri

G3

2001

AT/Adjoint

Aru

FAPC

Ituri

Mateso Bamarake

D6

2001

AT

Djugu

UPC

Ituri

Ndjonji Lossa

PP5

2000

CPEA

Blukwa

UPC

Ituri

Lolo

L2

1999

CPEA

Libi

UPC

Ituri

Walo Kpodda

D6

2000

CPEA

Nizi

UPC

Ituri

Bahimuka

PP5

2001

AT

Irumu

FNI

Ituri

Silbilio Duaka

L2

2000

Chef de Cité

Bunia

CPI

Ituri

Alezu Bakati

D6

2001

CPEA

Boga

FNI

Ituri

Sambo Avetsu

L2

1997

CPEA

Geti

FNI

Ituri

Musafiri Gbongo

PP3

2001

CPEA

Kasenyi

FNI

Ituri

Lobisobo Makanagwa

PP4

2001

CPEA

Komanda

FNI

Ituri

Kerali

L2

2004

AT

Mahagi

FAPC

Ituri

Udaga Njoozo

G3

2001

AT/Adjoint

Mahagi

FAPC

Ituri

Matata Makalamba

D4

1983

AT/Adjoint

Mahagi

FAPC

Ituri

Tumba Djaloi

D4

2003

Chef de Cité

Mahagi

FAPC

Ituri

Ukumu Lungee

D6

2002

CPEA

Djalasiga

FAPC

Ituri

Ucoum Nican

G3

2001

CPEA

Nioka

FAPC

Ituri

Urombi

G3

2001

CPEA

Niarambe

FAPC

Ituri

Lusenge

L2

1998

AT

Mambasa

RCD-K/ML à

Biakata

Nord Kivu

Sinani Bin Masudi

D6

2000

AT

Mambasa

UPC à Mambasa

Ituri

Golu Sinde

L2

2003

AT/Adjoint

Mambasa

RCD-K/ML à

Biakata

Ituri

Ndua Magaa

PP4

2003

AT/Adjoint

Mambasa

UPC à MAmbasa

Ituri

Molemba Kapinga

PP5

2002

CPEA

Bela

RCD-K/ML

Tshopo

Tolingani Baelo

PP5

2001

CPEA

Lulivu

RCD-K/ML

Tshopo

Kazoka Abatia

PP5

2000

CPEA

Nioka

RCD-K/ML

Ituri

Duduniabo Seliabo

D6

2002

CPEA

Ndue

RCD-K/ML

Ituri

Source : Nos enquêtes.

Pour ce tableau, la même régularité, en terme de niveau d'études, d'appartenance régional et de militantisme, a primé dans le choix des élites de soutien que sont les administrateurs de territoires, les chefs de postes d'encadrement administratif et autres retenus ici.

Nous notons que toutes les personnalités présentées dans le tableau ci-haut ne sont pas des «parvenus». Nombreux sont d'anciens administratifs récupérés par les mouvements rebelles ou les milices.

Nous observons la même récurrence que dans d'autres contextes analysés ci-haut. Le niveau d'étude semble avoir une importance dans le choix des élites politiques aux postes de responsabilités. Ainsi par exemple, douze personnalités sur vingt-huit retenues ont un diplôme d'université ou d'enseignement supérieur, six sont diplômées d'Etat, deux n'avaient pas obtenu leur diplôme d'Etat et les restes sont des «primairiens.»186

Aussi, il est remarquable de constater que l'appartenance au district de l'Ituri a servi les élites pour bénéficier des postes de commande au niveau local. Seules trois personnalités sur les vingt-huit ne sont autochtones de l'Ituri. Ceci est l'image de l'ethnicisation des rapports aux politiques et de la compétition politique caractéristiques de l'Ituri de la période en étude. C'est justement l'application de la triste vieille recette de «kila mamba na kifuku yake» des années 1992-1996 appliquée par les élites mobutistes en déclin (Cf. infra).

Les élites politiques en Province Orientale n'ont pas profité que de la guerre. Certaines ont aussi profité de la Transition dite 1+4 issue des négociations politiques qui ont mis fin à la situation générale de guerre. A titre indicatif, Médard Autsai Asenga député national de la Transition se voit nommé Vice-gouverneur en charge des questions économiques et financières, John Tibasima Atenyi est nommé Ministre de l'Urbanisme et Habitat, etc.

De celles-ci, il faut compter les personnalités issues des milieux de la Société Civile. De ce nombre nous pouvons par exemple citer Blaise Baise Bolamba qui devient député national, Mgr Marini Bodho préside le sénat de la transition 1+4, Faustin Toengaho Lokundo est sénateur, Béatrice Lomeya Atelite est cooptée député nationale,

Pierre-Hubert Moliso Nendolo de la magistrature est nommé Vice-gouverneur en charge de l'administration et politique, etc.

Par ailleurs, au même moment que certaines élites locales restées sur place profitaient de la guerre sous occupation du RCD/Goma, du MLC, du RCD-N, etc., certaines autres élites politiques de la Province Orientale bénéficiaient du pouvoir national à Kinshasa en représentation de la province occupée. Nombreuses ont été nommées « députés », ministres, conseillers du Président de la République,... Nous citons par exemple à titre purement illustratif: François Alauwa Lobela, ancien Maire de la ville de Kisangani (en fuite à Kinshasa à l'entrée du RCD-Goma) est nommé «député»187 par Laurent-Désiré Kabila, Marie Moke Mambangu de même est nommée «député», Jean Yagi Sitolo devient Ministre des Travaux Publics, ...

Ce chapitre nous a permis de comprendre comment les acteurs politiques en Province Orientale ont profité de la violence politique locale profondément enraciné autour de l'accès à la terre188, aux ressources économiques. Le désordre, l'insécurité et l'état général de l'impunité ont encouragé ainsi la formation de réseaux nouveaux et militarisés pour l'extraction (et l'accumulation) des bénéfices économiques, en référence à la propriété ethnique comme étant partie intégrante et centrale des tactiques de contrôle et de la «redistribution» des ressources politiques et économiques.

Il nous reste, pour bien mener à bout cette étude sur les guerres et la circulation des élites politiques en Province Orientale, de découvrir quelles ont été les modalités et tactiques de ces acteurs dans leurs actions de recherche hégémonique et comment l'espace socio-économique et politique a été réorganisé par la violence politique au point de générer une nouvelle génération des élites politiques.

187 Ils sont nommés députés de l'Assemblée Constituante-Parlement de Transition (ACPT) qui siégeait à Lubumbashi.

188 K. Vlassenroot et T. Raeymaekers, Op. Cit. pp. 209-210

CHAPITRE TROISIEME :
LA MOBILITE DES ELITES POLITIQUES : MODALITES ET TACTIQUES

La circulation des élites politiques congolaises pendant la guerre sort de l'acception traditionnelle de mobilité telle que l'attend, par exemple, Raymond Aron où les élites au pouvoir elles-mêmes organisent la circulation en leur sein dans une : «[...] société à régime autoritaire dont la minorité gouvernante assure une suffisante mobilité ascensionnelle mais maintient en même temps un large intervalle entre le grand nombre des travailleurs et le petit nombre, savants ou hommes de parti qui manipulent les machines et les hommes»189.

Nous voulons comprendre quelles sont les modalités de la circulation des élites, en dégager une certaine typologie et relever les tactiques utilisées par les élites politiques en Province Orientale pour leur mobilité pendant la guerre. Il ne s'agit nullement de dresser une typologie des élites politiques de la Province Orientale - ce qui n'est pas notre propos ici- car intéressant une autre étude que nous nous proposons de mener sur la survivance des élites politiques de la Province Orientale. Il est plutôt question à ce stade d'oser la typologie des modalités de circulation des élites politiques de la Province Orientale telles que ces dernières les ont actionnées et pratiquées.

Pour le cas particulier de la RDC et des Etats africains en général, se trouver une place sous le soleil qu'est l'espace politique se décline selon différentes modalités et tactiques. Les élites politiques se regroupant, comme par enchantement, au sein des constellations identitaires et partisanes190des plus nombreuses et opportunes.

189 R., Aron, La lutte des classes : nouvelles leçons sur les sociétés industrielles, Paris, Gallimard, 1964, p. 275 Notons aussi que Raymond Aron est l'un des théoriciens élitistes qui a planché sur la pluralité des élites politiques.

190 Lire à cet effet, Rezsohazy, R., Op. Cit.

III. 1. Tactiques d'action des élites politiques en Province Orientale pendant les guerres

L'analyse des tactiques adoptées par les élites politiques pour conquérir le pouvoir, le capter ou le subvertir à leurs seuls profits ou au profit de leurs réseaux, appelle la réflexion autour des divers scénarios de reproduction, de renversement ou de cohabitation des élites des générations différentes et des clivages différents. Il est question de réfléchir sur les scénarios de la quête hégémonique191 ayant caractérisé la mobilité des élites politiques en Province Orientale pendant la guerre avant de dégager d'autres tactiques sous-jacentes.

La violence politique, la politique du ventre192 ou pour citer ce néologisme de « ventrocratie »193, la marginalisation voire l'automarginalisation, la haine, la ruse, la xénophobie (définie par le Nouveau Larousse194 comme la haine des étrangers. S'exprimant par les intimidations, le rejet, l'exclusion de tout ou partie de celui qui est considéré comme allogène) se sont manifestées comme des tactiques exploitées à la fois par les élites politiques entre elles dans leurs actions de recherche hégémonique et à travers les différents mouvements rebelles et les milices qui ont marqué l'histoire de la Province Orientale entre 1997 et 2003. Et que dire des alliances matrimoniales? Cette autre «ressource politique» exploitée pour acquérir le pouvoir ou s'y maintenir. Etre beau-frère, «gendre», allié d'un acteur étranger ou local majeur était une garantie du pouvoir ou de la maîtrise de l'espace selon le cas.

191 J.-F., Bayart, L'Etat en Afrique. La politique du ventre... pp.157-226 traite de trois hypothèses de ces scénarios d'actions des élites politiques dont deux extrêmes : la révolution et la modernisation conservatrice et, un médian : l'assimilation réciproque des élites.

192 Passim, J.F., Bayart, L'Etat en Afrique. La politique du ventre,... (surtout les pp. 251-257 ; 281-315) Qui est donc cette forme de prédation de l'Etat et de ses richesses et ressources au profit des intérêts particuliers et/ou personnels. [...Mais les stratégies des patrons des réseaux ont trait au captage des richesses, à leur accumulation ou à leur redistribution partielle. Comme telle, elles ne sont guère dissociables du processus de la recherche hégémonique.]

193 Mot forgé par les chercheurs politologues de l'Université de Kisangani pour signifier le fait des acteurs d'avoir la satisfaction de leur ventre, entendre ici de leur faim comme seul leitmotiv et levier d'actions politiques.

194 Nouveau Petit Larousse, Dictionnaire encyclopédique pour tous, Paris, librairie Larousse, 1971, p. 1088. Ce mot (xénophobie) évoque, pour nous, entre ces lignes le sens du mot étranger, qui ne signifie pas seulement celui qui vient d'une province ou pays, mais aussi celui avec qui l'on ne partage pas les mêmes valeurs linguistiques, identitaires,... même si issu de la même province que soi.

Les alliés étrangers, ont eux aussi, manipulé ces tactiques dans leurs recherches diverses d'hégémonie et de contrôle de l'espace. Ceci a alimenté l'instabilité politique observée dans la gestion des espaces rebelles en termes de nominations et changements quasi réguliers des «gouvernements» et administrateurs. Pour une période de cinq ans, par exemple, le RCD-Goma procède à six nominations des gouverneurs de Province. On observe la même récurrence195 en Ituri et dans d'autres zones où le RCD-N, le RCD-K/ML, etc. ont eu à gérer.

III.1.1. Scénarios d'émergence des élites politiques. La Province Orientale entre révolution sociale et assimilation réciproque

La guerre de l'AFDL inaugure une ère nouvelle pour l'espace politique de la Province Orientale. Cette province étant reconnue comme bastion du mobutisme avec son nombre élevé d'auxiliaires mobutistes, «patrons ou barons» locaux du système clientéliste mobutien a subi un choc historique. Car les potentats du mobutisme : Victor Nendaka Bika, Marcel Lengema Dulia, Florentin Mokonda Bonza, Duga Kugbetoro, Zamundu Agenong'Ka, Bangala Otowangama, Likulia Bolongo, Eugène Lombeya Bosongo, Jacques Mozagba Ngbuka, Bernard Kasusula Juma Lukali, Babia Zongbi Malobya, Antoine Akafomo Lionga, D'zbo Kalogi, Jean-Baudouin Idambituo Bakaato, Simon-Pierre Mendela Kikola Batangwe, etc. sont mis hors jeu et aucun d'eux ne revient en scène sous Mzee Laurent-Désiré Kabila. Ils sont remplacés par de nouvelles élites.

Les nouvelles élites «majeures» de la Province observées sont par exemple : Walle Lofungola, Jean Yagi Sitolo, Augustin Kamara Rwakahikara. Cette révolution se justifie aussi par la perte, pendant cette période, du rôle «dominant» des élites de la Province Orientale sur la scène politique nationale. Par exemple, de tous les gouvernements de Laurent-Désiré Kabila, seuls Augustin Kamara Rwakahikara et Jean Yagi Sitolo peuvent être cités comme des élites recrutées en Province Orientale alors que du temps de Mobutu nombreuses étaient les élites de cette province promues à travers gouvernements et autres sphères de contrôle du pouvoir.

195 Les Tableaux 4 à 8 prouvent ces propos.

Cependant, cette phase peut tromper certains observateurs bayartiens moins avertis et penser qu'il s'est agi réellement de la matérialisation du scénario extrême de la révolution sociale. Or, il est intéressant de nuancer un tel propos. Car, notons avec Jean-François Bayart196 que, « la césure révolutionnaire ci-haut observée se nuançaient de compromis substantiels avec les catégories qu'ils semblaient vouer à l'exclusion. Virtuellement, les deux dynamiques, celle de la divergence et celle de l'assimilation réciproque, coexistent toujours.» car, des nouveaux acteurs politiques émergent et investissent l'espace politique. Mais, ils n'ont pas réussi à supplanter les anciens acteurs qui font preuve d'une capacité de rebondissement. Ces anciens acteurs demeurent actifs bien qu'ils soient contraints de s'adapter ou de se reconvertir pour survivre197. Monsieur Raymond Mokeni Ekopi Kane, homme d'affaires, représente la grande panoplie de ces élites au niveau local qui ont été d'abord très proche du MPR parti-Etat, de l'AFDL et du RCD.

Les conflits armés de l'Ituri ont actionné la même réalité d'assimilation réciproque des élites anciennes et nouvelles dans la circulation des élites locales. Car, la milicianisation de la lutte politique amplifiée par la recherche hégémonique des différentes élites politiques locales, la tactique des alliés étrangers à «diviser pour mieux régner» ainsi que l'ethnicisation du champ politique et les recrutements interminables de la diaspora battent le rappel des anciennes élites. A chaque bataille et chaque fois que Bunia, par exemple, était conquis par un groupe armé, la tactique combinaison entre acteurs nouveaux et anciens s'observe198.

Les épisodes des guerres de l'AFDL, du RCD-Goma, du MLC, du RCD-N, etc. sont des configurations remarquables de l'assimilation réciproque des élites anciennes et nouvelles en Province Orientale. Car par exemple, malgré le fait que les urnes de la guerre ont occasionné l'arrivée massive des jeunes et nouvelles élites politiques en Province Orientale, il n'a pas été étranger de voir la réintroduction dans les espaces du

196 J.-F., Bayart, Op. Cit., p. 195.

197 Maindo Monga Ngonga, «Les violences au Congo-Kinshasa : héritages du Passé et pesanteur des représentants» in Maindo Monga Ngonga, Des conflits locaux..., Op. Cit., pp. 21-22.

198 Les différents tableaux dans le chapitre II sur les élites de l'Ituri témoigne de ce scénario révolutionnaire.

pouvoir des nouveaux régimes successifs, des personnalités anciennes un moment « éclaboussées par les soubresauts de la transition (des guerres ajoutons-nous).»199 Cette réintroduction se passe inévitablement par le blanchiment politique que Bayart nomme, lui, « automutation et renaissance. Une démarche qui postule [...] la possibilité de rachat, de repentir. »200

Les guerres ont favorisé la fusion des anciennes élites mobutistes et les nouvelles élites opportunément entrées en politique par la conjoncture de la violence politique. Cette cohabitation étant entretenue par le «vivre ensemble», que Maffersoli analyse dans une sociologie du «local», à travers lequel les gens cherchent à tempérer la brutalité des contraintes de la vie moderne, d'une part, et à affronter la froideur d'une société de masse à travers les interstices d'une convivialité retrouvée dans des réseaux d'amis, de cercles ou de clans, (ou encore les bars, les boîtes de nuit, les stades, les églises, les cérémonies funéraires, et des choses semblables) d'autre part201. Vivre ensemble que Bayart exploite aussi lors qu'il dit « pour avoir grandi dans le même village ou le même quartier, pour avoir partagé un dortoir d'internat ou une chambrée d'école militaire, pour avoir philosophé des nuits entières dans une cité universitaire britannique ou française, les membres de la sphère du pouvoir et de la richesse se connaissent personnellement, et ce parfois depuis fort longtemps. La dynamique de l'assimilation prend ainsi un caractère intimiste.»202

III.1.2. Formes des tactiques violentes d'émergence politique

La violence, «une force de toute nature exercée par un individu contre un autre.»203, revêt plusieurs acceptions : elle peut être verbale, physique, psychologique, individuelle, collective, etc. De par sa destination et son essence, elle peut être:

199 Maindo Monga Ngonga, Op. Cit., p. 194.

200 Idem.

201 M., Maffersoli, Le temps des tribus. Déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse, Paris, Méridiens, 1988, cité par M., De Coster, B., Bawin-Legros & M., Pncelet, Op. Cit., p. 94.

202 J.-F., Bayart, Op. Cit. pp. 200-201.

203 Lexique des politiques, 7ième édition, Paris, Dalloz, 2001, p. 444, cité par Remo-lo- Lozube Poru Andu, Op. Cit., p. 61.

passionnelle, instrumentale et identitaire204 (à ce stade la violence s'attaque si brillamment aux symboles de l'autre et de l'existant communautaire de l'autre et du soi) adressée contre un individu, l'Etat, un groupe particulier, etc. Elle peut aussi avoir pour origine des facteurs divers et diversifiés, allant de problème foncier à la recherche hégémonique en passant par les rivalités personnelles, la jalousie, le malentendu, ...La violence peut être larvée ou cachée, ouverte ou explosive ou encore brutale.

Philippe Braud pense que : «le recours aux méthodes violentes constitue l'aveu d'un échec ou d'un refus. Un moyen d'accéder à l'existence politique en s'imposant comme interlocuteur aux différents acteurs du jeu institutionnel».205 C'est là la portée que revêt la violence articulée en Province Orientale pendant les périodes observées. La violence est à la fois réactionnaire et affirmative ou conservatoire.

Réactionnaire, elle évoque l'idée de l'appropriation ou de la recherche de réappropriation par des élites d'un droit (ici le pouvoir et ses avantages) usurpé ou dépouillé. En ce sens, elle permet à ceux des acteurs (élites) qui ne sont pas aux commandes de la chose publique de marquer leurs présences et de se frayer une place sous le soleil.

Affirmative ou conservatoire, la violence sert de bouclier protecteur aux élites qui ont le contrôle et la possession du pouvoir. Nous comprenons ici le «Kila mamba na kivuko yake» (entendez par ce swahili de Kisangani : A chaque caïman son marigot) cher aux élites de la Province Orientale comme un appel (une vigilance) à la protection

de ses «acquis», le pouvoir ne devant revenir qu'aux autochtones et non aux venants

(bakuyakuya). Ceci dénote de l'usage de la violence verbale et de la justification de la violence affirmative ou de la violence conservatoire.

204 Dictionnaire de Sciences politiques et sociales, Paris Dalloz, 2004, p. 404

205 P., Braud, Sociologie politique, 7ième édition, Paris, LGDJ, 2004, p. 408.

A Kisangani, seules les élites de la Tshopo veulent diriger la Province (du moins la seule partie206 de celle-ci sous contrôle du RCD-Goma). Au Haut-Uélé, de la même manière, les élites des autres Territoires grognent contre l'hégémonie de celles de Faradje qui semblent «tout» contrôler207.

En Ituri c'est la chasse aux «djadjambo»208 et une âpre lutte meurtrière entre élites de différentes ethnies locales qui s'observent avec virulence.

La violence sous toutes ses formes a caractérisé l'agir des politiques en Province Orientale, nous l'avions déjà dit plus haut. Cette violence manipulée à la fois par des acteurs extérieurs et locaux, a servi (et sert encore) d'un acte d'appropriation de l'Etat.

A Kisangani, à l'époque de la bipolarisation du RCD/RCD-K, c'est-à-dire sous le RCD-Goma soutenu par le Rwanda et le RCD-Kisangani de Wamba dia Wamba patronné par l'Ouganda, nous avons assisté aux épreuves de force pendant lesquelles les élites faisaient preuve de leur éloquence et verve violentes les unes contre les autres. Le Gouverneur du RCD-Goma, Théo Baruti Ikumaiyete, un Lokele s'est vu opposé un Gouverneur factice Topoke, Walle Sombo Bolene, qui criait à qui voulait l'entendre qu'il était le Gouverneur magnifique et plus intelligent que l'autre du RCDGoma. Et à l'autre de rétorquer que ce dernier était opportuniste et un politicien de mauvais goût. Que des insultes et des diatribes enflammées ont servi la rigolade populaire pendant cette période. Ici se manifestèrent du même coup la violence affirmative et la violence conservatoire.

Si à Kisangani, la violence physique n'a pas opposé les élites politiques entre elles, dans d'autres entités (l'Ituri, le Haut-Uélé et le Bas-Uélé) de la Province Orientale par contre, les élites politiques se sont à plusieurs reprises empoignées et ont directement pris part à la commission de la violence organisée contre d'autres groupes

206 Le Bas-Uélé et une partie du Territoire de Banalia est sous contrôle du MLC, le Hau-Uélé passe tour à tour entre les mains du RCD-Goma, du RCD-K/ML, du RCD-N, l'Ituri est d'abord sous contrôle du RCD-Goma puis s'enlise dans la barbarie à passant successivement sous la gestion du RCD-K, de l'UPC,...

207 Source : Entretien avec un journaliste de la Radio Nava d'Isiro à Kisangani, le 2 décembre, 2008.

208 Entendre ici, les venants ou les non originaires de l'Ituri.

politiques et identitaires.

Le fait de ne pas participer aux opérations militaires de sape ou de destruction de l'autre est un acte de déloyauté et par conséquent de non ascension politique. Il faut faire preuve de capacité de nuisance contre l'autre pour protéger son poste ou prétendre à un poste politique intéressant.

Par exemple, il nous a été rapporté que Monsieur Yogbaa Litanondoto Bazono aurait perdu le poste de Gouverneur de la Province Orientale sous le RCDGoma pour les seules deux raisons qu'il n'était pas de la Tshopo et était très mou c'està-dire ne servait pas violemment la cause du mouvement209.

Les élites politiques remarquées au Bas-Uélé, au Haut-Uélé et en Ituri, ont été quasiment aussi des chefs d'opérations militaires ou ont purement et simplement été des animateurs de certains groupes armés ethniques. Mohamed Bule Ngbangolo est par exemple à la fois gouverneur de la «Provincette» du Bas-Uélé plus le Territoire de Banalia, appelée Haute Autorité du Bas-Uélé et de Banalia, et dirige les opérations dans ces contrées avec les troupes de l'UPDF et celles de l'Armée Nationale Congolaise (ANC) du MLC.

Ce dernier s'était fait remarquer par sa «terreur» et a été nommé Gouverneur de l'Ituri par Jean Pierre Bemba et élevé au rang de Général dans les Forces armées du MLC.

Les élites qui émergent en Ituri sont aussi à la fois cadres politiques et chefs de guerre. Citons à titre illustratif, John Tibasima, Yves Khawa Panga Mandro, Thomas Lubanga, Kisembo, etc.

La violence politique n'a pas été adressée que contre l'Etat ou contre les institutions, elle a, de manière significative, servi de ressource utile pour accéder au pouvoir ou se faire accepter au pouvoir et à le capter. Surtout que ce pouvoir lui-même est le produit de la violence dans laquelle elle baigne d'ailleurs.

La longue durée semble avoir transformé les imaginaires des élites de la Province Orientale face à la politique. En effet, avant le déclenchement des guerres en Province Orientale et du fait du lourd héritage macabre de cette province après les périodes troubles de 1961 à 1964, la politique a été considérée comme une mauvaise chose et une entreprise risquée. Ayant découvert qu'elle (politique) paie, ces élites se sont ruées sur tout mouvement qui venait210. Même contre la volonté de ce qu'elles prétendent être leur base, la population.

Certaines élites, en étude, ont motivé leur engagement dans les différents mouvements rebelles par le souci d'éviter de subir la loi des plus forts. Ainsi, il est observable que la violence est banalisée et assimilée comme facteur d'«existence» et d'émergence politiques.

III.1.3. Politique du ventre ou « ventrocratie » : le pouvoir pour la survie

Le paradigme de la politique du ventre rime avec celui de la recherche hégémonique. Car, les tactiques des patrons de réseaux ont trait au captage des richesses, à leur accumulation ou à leur redistribution partielle. [...] Redistribuées, les ressources amassées fournissent du prestige à l'homme de pouvoir et font de lui un «homme d'honneur» (mobali ya lokumu ou un homme de valeur). Sous cette condition, la prospérité matérielle résultant de la prédation est une éminente vertu politique, au lieu d'être un objet de blâme211. Il s'agit ici de manger, s'enrichir pour soi, se parer d'auréoles par le pouvoir. Une manducation qui devient intéressante car ayant l'épithète politique. Souvenons-nous à ce propos de « Wandugu yangu hii ni fashi ya franga », (ce swahili du Katanga rendu en français signifie, Mes frères, ceci est un poste enrichissant, rémunérateur, payant ; un poste qui a de l'argent), que lançait en 1992 Nguz-a-Karl-iBond pour signaler à ces frères Katangais qu'il ne pouvait laisser la primature à quelqu'un d'autre (Etienne Tshisekedi).

Cette interprétation n'avait pris aucune ride dans l'imaginaire collectif des

210 Lire pour cette question de vagabondage politique, les travaux de Mamiki Ke'Bongo Bongo, Op. cit.

211 J.-F., Bayart, L'Etat en Afrique..., Op. Cit., p. 279-296.

élites politiques en Province Orientale pendant les guerres. La lutte pour le contrôle de l'espace socio-politique se confond avec les visées économiques d'accumulation et d'enrichissement facile.

L'entreprenariat politique se confond avec l'affairisme économique. Les politiques se distinguent ainsi par la course à l'enrichissement facile. Les élites politiques, sitôt au pouvoir, exercent du commerce par leurs épouses ou concubines212. L'argent du contribuable de la Province Orientale sert les affaires des épouses des élites au pouvoir. Les frais de titres de voyage qu'elles utilisent pour leurs voyages d'affaires privés sont déduits des créances dues à la province dans les cadres des taxes provinciales.

Les bons officiels sont utilisés pour alimenter en boissons les bistrots (nganda, débits de boisson) et en tissus wax de la Sotexki surtout les magasins des épouses et/ou concubines des élites promues.

Même l'aide humanitaire destinée aux victimes des guerres est détournée et vendue au marché pour le compte de certaines autorités. Rappelons l'affaire de l'aide envoyée en 2002 par le gouvernement de Kinshasa en solidarité avec les victimes des guerres de Kisangani dans le cadre de l'ONG Paix Sur Terre sous la supervision de Maître Firmin Yangambi qui fut disputée et vendue finalement avec la complicité de l'autorité provinciale : des centaines de tonnes de ciment, de tôles ondulées et autres matériaux de construction n'ont jamais atteint les destinataires.

Nous avons des témoignages de certains diamantaires qui ont reconnu avoir travaillé avec l'argent des politiques. L'homme politique est dans tous les coups susceptibles de procurer du bénéfice. Les élites politiques sont mêlées dans le trafic de faux billets de francs congolais213.

212 Loin de nous l'idée de blâmer le commerce fait par les épouses des hommes politiques si ce dernier ne se confond pas avec les ressources publiques ou n'est alimenté par elles et le statut politique des élites. Les convois aériens gratuits organisés par les alliés rwandais et ougandais vers leurs capitales respectives suscitent des tensions et l'on a vu l'ampleur de l'implication des autorités et de leurs épouses dans le commerce.

213 En 2001 l'un de ces réseaux est démasqué par l'arrestation de monsieur Claude (Phoenix), un commerçant de Kisangani et la saisie de plusieurs millions de francs congolais.

Quand le levier de l'action politique est la satisfaction des besoins existentiels personnels de l'acteur politique, la politique devient bien sûr une entreprise de manducation et d'enrichissement à la limite de l'illicite et du licite, mais facile.

La facilité d'enrichissement en politique provoque un effet de mode et d'engouement des élites à la politique. Ce processus de conquête et consolidation de contrôle du pouvoir politique et d'accumulation des richesses révèle au grand jour la diversité des politiciens de toute espèce : occasionnels, des amateurs de la politique. Ceux qui vivent «pour» la politique et ceux qui vivent «de» la politique.

Comme nous venons de le dire tantôt, la politique a aidé les élites politiques à satisfaire leur «ventre». Ici, le ventre est pris symboliquement pour signifier l'enrichissement personnel. Ceci se justifie, par exemple, par cette petite phrase de Walle Sombo Bolene, alors qu'il disputait le pouvoir au gouverneur du RCD-Goma, nous l'avions déjà dit, qui rappelle effectivement la recherche hégémonique pour le ventre : «Ndugu yangu acha na miye nikule lituma na samaki ». Cette phrase quasi rigolote du swahili de Kisangani (Mon frère, laisse-moi aussi manger du lituma [pâte de manioc et/ou de banane) au poisson] est porteuse d'une signification symbolique intéressante ; surtout qu'elle provient d'une élite en quête de pouvoir. Elle témoigne même de manière inconsciente, que le ressort de la politique de cet (ces) acteur(s) est, sans doute, manger.

Ceci s'est remarqué par l'ostentation insolente de l'enrichissement facile: achat de voitures, achat des maisons pour les plus «sages», début de plus d'un chantier immobilier à la fois (lesquels restent inachevés dès que ces élites quittent le pouvoir), changement vertigineux de la garde-robe et des habitudes alimentaires, changement radical de train de vie ... Car, comme le dit Jean François Bayart, «[...], les dominants autochtones n'ont jamais eu à leur disposition autant de ressources politiques,

économiques et miitaires pour contraindre les dominés et assurer l'autonomie de leur pouvoir. Jamais le spectre de la stratification sociale n'a été virtuellement aussi large. [...]»214

III.1.4. Marginalisation /automarginalisation. Quand l'exclusion fait le politique

La notion de « marginalité » peut s'appliquer à des milieux très différents les uns des autres, mais qui ont cependant ceci en commun qu'ils se situent à la périphérie de ce qu'on peut appeler la structure sociale globale de la société215. Tant par leur mode de vie que par leur culture (au sens anthropologique du terme), les marginaux n'appartiennent que partiellement à la société dont ils sont membres. Ceci se fait par la lutte effrénée à «participer» à la gestion de la «chose publique».

Séverin-Carlos Versele et Dominique Van De Velde-Graff216 disaient : « partout où les hommes s'organisent pour vivre ensemble, des échelles de valeurs et les gens sont traités en fonction de leur adhésion à ces valeurs, de leur conformité aux normes qui les sanctionnent... ». Pour le cas présent de la Province Orientale, nous observons que les élites, à travers leurs regroupements locaux (associations, mutuelles, «réseaux»,...) ont, soit adhéré, soit résisté aux nouveaux «seigneurs» et maîtres des lieux. Cette attitude a été diversement considérée par les occupants.

Ceci s'observe surtout pendant la période des rébellions et conflits interethniques des années 1997-2003. Car, moins on participe aux valeurs, moins on a des chances d'être entendu. Ces valeurs sont en fait des exigences des mouvements rebelles et groupes armés interethniques (et milices ethniques) à se faire accepter et à asseoir leur pouvoir. Il s'agit entre autres des exigences de participation/adhésion de facto ou de jure obligatoire au(x) mouvement(s), de non «collaboration» avec l' «ennemi», du militantisme, imposition de codes symboliques, la délation, etc.

214 J.-F., Bayart, L'Etat en Afrique, Op. Cit.,p. 147.

215G., Rocher, «La marginalité sociale. Un réservoir de contestation», 1968, p.7, in Cl., Ryan (sous la dir. de), Le Québec qui se fait, Montréal, Les Éditions Hurtubise, HMH ltée, 1971, pp.41-47. www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales. Consulté à Kisangani, le 21 mars 2009 à 18 heures 37'.

216 S.-C., Versele & D., Van De Velde-Graff, « Marginalité ou marginalisation ? Accident ou fonction ? », in Revue de l'Institut de Sociologie, n° 1-2, Bruxelles, Editions de l'Université de Bruxelles, 1976, p. 23

Ce phénomène de la marginalité se présente sous deux formes principales. Il peut être d'abord le fait des couches sociales depuis longtemps exclues de toute participation réelle aux avantages et aux activités de la société: c'est la marginalité socio-économique, dont les racines tiennent aux structures de production et à l'organisation politique de la société. La seconde forme de marginalité se manifeste par un refus volontaire et explicite d'intégration à la société qu'on rejette : c'est la marginalité socio-culturelle, qui résulte de l'élaboration d'une sorte de sous-culture parallèle, plus ou moins en opposition à la culture dominante.

Ceci s'est remarqué surtout à l'entrée du RCD avec le refus de la population de Kisangani d'y adhérer. Les communes de Mangobo et Kabondo qui ont semblé être plus virulentes contre ce mouvement en affichant plutôt leur attachement au gouvernement de Kinshasa ont vu nombre de leurs élites promues aux différents postes de gouverneur, maire de la ville, bourgmestres, etc.217.

Ces différentes formes de marginalité ont été observées, comme nous venons de l'illustrer, lors de la période et dans les pratiques des acteurs en étude. Elles ont été des tactiques des élites à se faire remarquer par le pouvoir pour une éventuelle acceptation et assimilation, et les acteurs externes ont vivement manipulé ces formes de marginalité dans les différents choix opérés pour le positionnement des «pions» en Province Orientale.

Dans un contexte généralisé de «privatisation de la violence» et voire d'intériorisation /banalisation de celle-ci218, prendre les armes devient une affaire juteuse, surtout quand on sait les dividendes politiques, sociales et économiques que revêt une telle entreprise ainsi que l'implication des forces étrangères dans l'accentuation des antagonismes locaux préexistants et larvés. Une réalité justifiée par la «faillite», la «faiblesse», l'«absence», la «fragmentation» de l'Etat, etc.

217 Bene Kabala, Théo Baruti Ikumaiyete, Willermi Tchoko Lisungi, Bosenge Akoko, par exemple sont de Mangobo. Justin Yogba Litanondoto Bazono, Pierre Bakoy Bakunguo sont de Kabondo. Notons ici que nous ne prétendons pas que seules les «ressortissants» de ces communes ont été servis.

218 Lire à propos de la banalisation de la violence avec beaucoup d'intérêt Maindo Monga Ngonga, L'Etat à l'épreuve de la guerre : violence [...], Thèse déjà citée, surtout les pages 300-306.

La milicianisation/militarisation a marqué l'espace politique de la Province Orientale (surtout en Ituri avec les milices ethniques et à Bafwasende, l'élan maï maï) entre 1999-2003. Il s'agit en fait de la constitution des bandes armées «désorganisées», disons plutôt sans respect des structures, de la discipline et des exigences de respect des Droits de l'homme, à base identitaire et aux revendications localistes et protectionnistes au sens territorial du terme.

Précisons tout de même ici que si le phénomène milicien est répandu et enraciné dans la région du Kivu (comprendre le Kivu à ce niveau par l'ensemble des trois provinces : Nord et Sud Kivu ainsi que le Maniema.), il est à la fois un phénomène nouveau, une importation de la violence pour justifier le crime organisé, une exacerbation (surtout avec l'implication extérieure) des ressentiments communautaires vivaces et tenaces en Province Orientale. La Province (les zones affectées et touchées directement par ce phénomène) est machinalement plongée, avec la complicité de ses élites de tout bord, dans le stéréotypique «Heart of darkness».219

Prétendant sécuriser220 et protéger les siens et son terroir contre d`éventuelles agressions de l'autre groupe ethnique, la milicianisation/militarisation en Province Orientale a vraisemblablement commencé, du moins pendant la période en étude, avec la guerre du RCD/Goma et de ses expansions tentaculaires.

Prendre les armes est devenu une forme de marquage de son identité, de son espace et de son leadership. Une arme est à la fois un moyen d'enrichissement et une ressource politique. Ce phénomène a largement contribué à l'émergence des élites politiques nouvelles dans l'arène du pouvoir. Elles (élites politiques) ont suffisamment profité de la violence pour émerger. Du jour au lendemain, des personnes inconnues acquièrent des fonctions et grades importants dans l'armée ou dans le gouvernement de la Province et du pays.

219 Lire avec intérêt K., Vlassenroot et T., Raeymaekers, Remo Lo Lozube Poru Andu, Maindo Monga Ngonga, et autres, Op. Cit., pour une meilleure appréhension du phénomène milicien et de la violence dans la Région.

220 Passim, Heri Baraka, Op. Cit.

III.1.5. L'ethnopolarité, l'ethnie au service de l'action politique

La compétition politique a toujours été, en Province Orientale, comme le soulignait Bongeli Yeikelo Ya Ato221 « une des réalités les plus marquantes dans la vie sociale des villes africaines. C'est dans le contexte urbain que le ferment de la modernisation apporté par le système colonial fit naître un esprit de rivalité qui rendît les divers groupes ethniques particulièrement sensibles aux différences de possibilités d'épanouissement qu'il pouvait y avoir entre eux».

Car, il a été surprenant de constater au cours de la période en étude que, même entre ceux qui devraient être considérés comme natifs et/ou originaires de la Province Orientale, des tendances xénophobes ou du moins exclusivistes ont été récurrentes.

C'est ici le lieu de parler de cette notion d'originaire -comme pour se différencier des autres venants ou « Kuya kuya » à Kisangani, « Djadjambo » à Bunia - qui se décline en plusieurs variantes : originaire proche, originaire lointain, originaire de la périphérie et originaire du centre, l'ethnicité/tribalisme. Rien ne se fait, du moins dans le jeu de captage du pouvoir ou de recherche hégémonique, sans référence à l'ethnie, à ses origines tribales et à ses ressorts identitaires. Le langage du politique est à la fois : camouflage, instrumentalisation, manipulation, justification.

A la lumière de K. Vlassenroot et T. Raeymaekers222 « l'ethnicité devient donc facilement une excuse pour l'action et la violence politique ». L'ethnopolarité223 est devenue cette modalité d'action politique profondément ancrée sur le levier tribal et ethnique de sorte que le jeu du politique et la politique en dépendent.

221 Bongeli Yeikelo Ya Ato, « Les Bambole à Kisangani » in B., Verhaegen et Lokomba Baruti, Kisangani 1876- 1976, histoire d'une ville, Tome 1, Kinshasa, CRIDE, PUZ, 1979, p. 121.

222 K. Vlassenroot et T. Raeymaekers, « Conflit en Ituri » in L'Afrique des Grands lacs. Annuaire 2002-2003, p. 209.

223 Nous forgeons ce concept pour signifier comment les regroupements politiques en Province Orientale se sont faits en fonction des attractions fondées sur l'ethnie, la tribu. Le levier ethnique, tribal, voire de réseautage, n'est pas qu'une excuse ; il guide des conduites d'acteurs et justifie certaines attitudes adoptées.

C'est à travers la manipulation de l'ethnicité que les acteurs politiques et militaires locaux et régionaux essaient de couvrir leurs vrais agendas politiques et économiques. Pour ceux qui nomment (les mandants) ou ceux qui sont nommés, les agents politiques (les mandatés) en compétition, tout se fait sur base des clichés ethniques.

C'est par les ethnies ou en leur nom et pour leur compte que se justifient les actions politiques de toutes parts (la population est ainsi manipulée et participe au nom de l'éventail ethnique au jeu des politiques).

L'exclusion, le clientélisme, le militantisme,... devenant des tactiques évidentes de cette circulation politique qui obéit à des permanences critiques toutes particulières. Ceci est d'ailleurs confirmé par le rapport du Programme d'Action de la Commission de Pacification de l'Ituri : «les sentiments des intellectuels trouvent de l'espace et font écho dans la masse paysanne qui se réfère à ses intellectuels politiciens. Le leadership devient plus «ethnique» qu'idéologique et charismatique car les leaders se replient sur les membres de leur ethnie et leur «capital-tribu» pour se positionner politiquement. Un climat de tension s'ensuit et dégénère en conflit même armé»224.

Le pouvoir politique étant resté / devenu le seul domaine d'enrichissement facile, la brutalité de la violence a conféré au déploiement/redéploiement une forme particulière de mobilité. Celle où il faut être du côté des gagnants, donc tout faire pour que son mouvement l'emporte.

La violence est banalisée et légitimée par la société qui construit et véhicule les imaginaires symboliques tels que:

- Olali balaleli yo ! Ce lingala se traduit en français : Si tu dors, on se couche sur toi ! Pour pousser les hommes en compétition à toujours plus de « bravoure » et

de violence pour survivre dans cette jungle qu'est l'espace politique Province Orientale sous la guerre ;

- Moninga alekela yo te ! Aussi symbolique, ce lingala veut dire : Ne te laisse pas

doubler par l'autre ! Ici, doubler signifie tout simplement que l'autre veut prendre

tout le pouvoir à son profit propre et à celui de siens ; tu dois l'en disputer ;

- Usi ji hachiliye ! Ce swahili de Kisangani est un appel à la vigilance et à ne pas se

laisser faire. Donc, à combattre/batailler avec les autres225.

L'ethnie, manipulée bien sûr, a joué un rôle important dans la reconfiguration et la mobilité des élites politiques en Province Orientale entre 1997 et 2003. Seulement, nous aimerions dire que l'ethnie n'a pas façonné les élites politiques dans l'espace politique. Au contraire, les élites politiques ont «fait» les ethnies, c'est-à-dire elles les ont, dans leur course effrénée au pouvoir, fait (re)connaître, en les associant dans leurs oeuvres de conquête hégémonique.

Ceci s'explique par le fait qu'aucune ethnie n'a eu, d'après nos informations, un agenda purement politique ou de marketing politique en faveur de ses membres. Les élites ayant profité d'un pouvoir naturellement instable et trouble, ont fait recours à elles afin de rechercher du soutien et de l'assise. L'ethnopolarité devient ainsi une ressource politique dans un marché où l'«assise populaire» ou du moins l'appartenance à une ethnie «forte» sociologiquement confère une opportunité d'accession et d'ascension politique.

Par contre, l'état général de désordre a généré une mobilité dont la propriété ethnique est devenue comme trait d'union des réseaux d'élites politiques diverses et prétexte apparent de la lutte.

L'espace politique clientélisé engendre des formes prédatrices de manipulation/ instrumentalisation/soumission de l'ethnie ou de la tribu en faveur des

225 Ces appels à la virilité sont produits en Province Orientale par l'imaginaire populaire et sont exploitées par les élites au travers leurs configurations de lutte pour le pouvoir. Nous les avons écoutés et avons assisté à leur production. Cette transcription est le fruit de notre expérience d'acteur de la société.

intérêts personnels. La «masse tribale/ethnique», ignorante, s'extasie par et sur une reconnaissance illusoire de leur présence ou de son (ses) fils. Nous aurions dû plutôt dire que les élites politiques se sont servies de la violence politique pour assouvir leurs ambitions personnelles comme l'avaient déjà fait remarquer Koen Vlassenroot et Tim Raeymaekers en épluchant les différentes approches développées dans l'analyse de la crise en Ituri «c'est à travers la manipulation de l'ethnicité que les acteurs politiques et militaires locaux et régionaux essaient de couvrir leurs vrais agendas politiques et économiques »226.

L'ethnopolarité n'a pas concerné que les individus isolés opposés les uns contre les autres; elle a aussi touché des ensembles culturels. Les associations de la société civile227 (les associations mutualistes, culturelles, de jeunes, les ONGDH, les Eglises,...) ont été aussi exploitées par les élites dans leurs quêtes de mobilité. Les assises culturelles, les réseaux d'amis et d'intérêts ont été exploités par les élites politiques. Par exemple : les ASBL mutualistes Isonga songa, Lisungameli, Visa Province Orientale, le Club de la Tshopo, ADBU (Association pour le Développement du Bas-Uélé), etc. Déjà en 2000, Likunde Bosongo Bernard nous renseignait par rapport au fait que les cadres mutualistes ou les regroupements à base régionale et autres (districts, de Territoires, clubs d'amis) jouaient un rôle désintégrateur parmi les élites en Province Orientale.228

Les pratiques socio-spatiales se multiplient pour avoir une portion de ce pouvoir émietté par la violence ; pouvoir qui devient, nous l'avions déjà dit, une

226 K., Vlassenroot et T., Raeymaekers, Art. Déjà cité, p. 209.

227 Messieurs Pierre-Hubert Moliso Nendolo Bolita et Christophe Baelongandi Twaotulo membres de Visa Provinciale Orientale interviewés à Kisangani, le 25 mai 2005 et le 24 juillet 2005 nous ont confirmé ces dires. Ils nous ont dit que à chaque préparation de nomination des autorités provinciales ou autres, les autorités du RCD-Goma ne manquaient d'approcher Visa Province Orientale pour soit proposer des candidats à la nomination ou confirmer la qualité de personnalité des candidats en vue. Nous en sommes d'ailleurs nous même témoin de ce type de manipulation, car au mois de juin 2002, à Kisangani même, nous l'avions vécu, en pleine réunion de l'Association pour le Développement de Banalia (ADEBAN). Le RCD-Goma envoya l'un des membres de cette association recruter quelques natifs de Banalia pour faire partie de l'Assemblée Provinciale de ce mouvement. Le refus des membres de cette association justifie le fait que le Territoire de Banalia n'eu qu'un seul «représentant» en la personne du membre envoyé pour le recrutement.

228 Notre entretien avec Monsieur Bernard Likunde Bosongo, Notable de la Province Orientale, à Kisangani, le 07 décembre 2000.

ressource communautaire et collective, du moins dans l'illusion de la satisfaction qu'il donne. Ces pratiques nous plongent au coeur de l'ambivalence fondamentale de l'interaction sociale telle que l'entend Goffman229 à la suite de Parsons, le pari et le repli.

L'interaction est un pari dans la mesure où l'on risque à chaque fois de perdre la face, en blessant autrui ou en commettant un impair. Nous vivons toutes nos interactions comme des hypothèses, et dans cette mesure, toute interaction est également un repli, dès lors que l'on va réprimer ses sentiments profonds immédiats pour exprimer un point de vue de la situation que l'on pense acceptable, du moins provisoirement. Le maintien de ce double accord de surface pari/repli se trouve facilité par le fait que, selon Goffman230, on vit dans un monde de valeurs, de normes et que celles-ci sont omniprésentes. La nécessité et l'intérêt de sacrifice aux apparences de la normalité (moralité) la plus irréprochable impose à l'individu d'avoir, pour survivre dans le monde social, la plus grande expérience possible des techniques de la mise en scène.

L'ensemble des relations entre acteurs est réglé par des rites qui sont logés au coeur des interactions les plus quotidiennes (le petit déjeuner, etc.), ceux -ci en organisent la cohérence et prouvent que le moi social (self) peut être un lieu de sacralité qu'on ne peut violer impunément. Erving Goffman231 renforce cette intuition par un recours à l'analogie avec l'éthologie animale. Chaque individu possède un territoire, une niche, un espace personnel dont la légitimité varie en fonctions de justifications locales : il est évident que venir s'asseoir à côté d'un inconnu dans un lieu pratiquement vide (restaurant, métro, train) est davantage vécu comme une intrusion qu'en période d'affluence où le coude à coude se justifie plus facilement.

229 E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, T1, traduit de l'anglais par A., Accardo et A., Kihm, Paris, Editions de Minuit, coll. «sens commun», 1973, p. 255, cité par M., De Coster, B., Bawin-Legros, M., Poncelet, Op. Cit., 93-94

230 Ibidem, p. 255.

231 Idem.

III.1.6. La Ruse

Comprise comme « procédé habile dont on se sert pour parvenir à ses fins »232, la ruse est aussi synonyme d'habileté, de fourberie ou de roublardise. Nous la comprenons comme dissimulation et tromper pour faire triompher ses intérêts.

Maindo Monga Ngonga233 avait déjà observé le rôle important qu'a joué et joue jusqu'à présent la ruse dans la politique congolaise. Celle-ci s'est enracinée dans les pratiques des acteurs politiques de la Province Orientale. Elle est comprise ici comme un art de parvenir à ses fins par des moyens habiles et trompeurs.

Par rapport à cette tactique et au nom de la conquête/consolidation du pouvoir politique, il est remarqué des pratiques diverses de dissimulation de la vérité pour soit justifier certaines actions ou camoufler les effets d'une mauvaise politique. Ceci dans le but vraisemblablement de maintenir son poste. La ruse a surtout été combinée à la rumeur, la propagande et les préjugés.

A Kisangani, des centaines de personnes sont amenées au Rwanda en formation para-militaire avec comme prétexte de mobilisation, un voyage touristique offert par le RCD-Goma et son allié Rwandais pour découvrir le Rwanda et bénéficier d'une formation politique en 1999, 2000 et 2001. En réalité, il s'agissait des recrutements militaires orchestrés par les autorités du RCD-Goma pour alimenter les rangs de leurs troupes et des cadres, surtout jeunes, commençant à faire défaut. Ainsi périrent plusieurs jeunes cadres universitaires au cours des années 2001-2002.

Aussi, il est observé que certaines personnalités ont mérité leur ascension du fait de cette ruse. La science a été même sacrifiée au pilori de la politique234.

232 http://thefreedictionary.com/ruse

233 Maindo Monga Ngonga, Op. Cit., pp. 5-6

234 Par exemple, des thèses du genre, les Tutsi sont originaires du Congo ont été véhiculées par certaines élites intellectuelles et en ont bénéficié nominations et considérations de la part de l'allié Rwandais.

Human Right Watch a mieux analysé l'instrumentalisation de la ruse pour l'Ituri en ces termes : «Alors que le conflit entre les Hema et les Lendu s'étendait et devenait plus radical, chaque groupe a eu recours à la propagande et aux mythes pour justifier sa cause. Les intellectuels Hema comme Lendu ont déformé l'histoire à des fins politiques, fabriquant de nouveaux récits pour appuyer leur point de vue235. »

III.2. Typologie des modalités d'émergence des élites politiques de la Province Orientale

La mobilité politique féconde en Province Orientale pendant la guerre a connu plusieurs modalités, par les actions des élites politiques, inhabituelles observées parmi lesquelles nous avons isolé grosso modo et de manière non exclusive : les « élections » en temps de guerre, les nominations, la milicianisation/militarisation selon les périodes et les groupes armés dominants. Les groupes armés (AFDL et MLC en l'occurrence) ont, de manière opportuniste, profité de cet intermède temporaire, lié aux premières heures (mieux jours), pour mettre en place leur organisation des territoires conquis et de l'instauration du nouvel ordre politique taillé sur la mesure des «libérateurs».

Précisons ici tout de même en passant que la «démocratie dans la guerre» (ou les «urnes dans la guerre») à laquelle nous faisions allusion dans les lignes précédentes est à la fois anachronique, extrêmement originale et atypique. Herbert Weiss236 dit de ces élections en préfaçant Maindo Monga Ngonga, qu'elles «ont été tout à fait légitimes car les gens étaient libres de leur choix et ils ont clairement usé de ce

235 www.hwr.org/ituri consulté à Kisangani, le 06 septembre 2009. Et d'ajouter : Un porte-parole Hema a affirmé aux chercheurs de Human Rights Watch: «Nous savons qu'il y a un génocide contre les Hema mais on a été ignoré pendant longtemps.» D'autres Hema ont évoqué un lien avec les Tutsi du Rwanda et ont affirmé que les Lendu accompagnés des Interahamwe et des rebelles ougandais, l'ADF, perpétraient un génocide comme celui de 1994 au Rwanda. Ces Hema font entrer dans l'appellation «forces négatives» les Lendu. L'expression avait auparavant été utilisée pour décrire les Interahamwe et l'ADF. Des déclarations officielles Hema affirment que ces «forces négatives» sont hostiles à la paix et doivent être éliminées. Certains Hema ont parfois décrit les Lendu comme des «terroristes». Certains Lendu et Ngiti qui leur sont alliés cherchent à raviver la colère contre le Rwanda, l'Ouganda et leurs alliés locaux. Le groupe armé ngiti, le FRPI a publié un pamphlet accusant les Présidents Kagame et Museveni de chercher à établir un empire Hima-Tutsi. Ils ont affirmé que les Hema, soutenus par l'Ouganda et le Rwanda allaient procéder à une «purification ethnique» et éliminer les peuples Lendu (y compris les Ngiti) de l'Ituri. Ils ont vivement encouragé à une «résistance féroce» contre les agresseurs extérieurs et contre ces groupes qui sont leurs complices.

236 H., Weiss, préface à Maindo Monga Ngonga, Voter en temps de guerre. Op. Cit.

droit. [...] ».

III.2.1. Les urnes dans la guerre, une démocratie atypique 237

Pendant l'odyssée militaire de l'AFDL à travers le pays, les sphères du pouvoir ont été mises en compétition par le jeu «démocratique», car il s'est agi des élections avec pour règlementation qu'un code minimum; dans l'absence totale d'une préparation, pas de règlement électoral , pas de restriction sur les éligibles et les électeurs, pas de secret de vote, la campagne électorale préalable n'est que minimale et dépend de l'initiative de chaque candidat et de sa «base» (qui conduirait à un choix judicieux des électeurs suivant les programmes d'action présentés par les candidats), pas de pluralisme politique (tout le monde devait se dépouiller de son ancienne appartenance politique et devenir, de facto et ex officio, membre du seul mouvement détenteur du pouvoir, l'AFDL ou le MLC, selon le cas.)238, etc.

Car, pour le MLC à Buta et à Banalia où il organisa le même type d'élections mais, pour ce dernier, il emprunta à son parrain ougandais l'élection à la file indienne «queuing system239»... (par laquelle les électeurs devraient s'aligner derrière le candidat de leur choix et après le «bureau de vote» devrait compter les électeurs, de sorte qu'était élu, le candidat qui avait plus des personnes à sa suite). Un mode d'élection qualifié de «à la queue leu leu» par les habitants des zones sous contrôle MLC.

Nous notons avec François Jean et Jean-Christophe Rufin que ces mouvements, comme du reste ceux ployant dans les mêmes contextes et poursuivant les objectifs similaires de lutte contre le pouvoir, sont confrontés à plusieurs contraintes

237 Les électeurs composites regroupés dans des enceintes des municipalités pour les élections des bourgmestres de communes et au stade Lumumba pour ce qui est de l'élection des gouverneur, vice-gouverneur et maire, vice-maire opèrent leurs choix en mains levées. Les candidats sont placés en face des électeurs.

238 Car, l'activité des partis politiques est suspendue, disons, interdite, dans toutes les zones conquises ; Kisangani n'aurait pu faire l'exception.

239 Le queuing system (tous derrière et moi devant), donc «file indienne» où les électeurs sont alignés derrière le candidat de leur choix est un procédé de vote habituellement d'usage en Ouganda, au Kenya.

Lire les ouvrages ci-après pour mieux comprendre la question : G., Prunier & B., Calas, dir., L'Ouganda contemporain, Paris-Nairobi, Karthala-IFRA, 1994, D., Bourmaud, Les élection au Kenya : Tous derrière et moi devant..., Politique Africaine, La corruption au quotidien : Ben Laden, l'Afrique et les Etats-Unis. Les secrets de l'isoloir, Paris, Karthala, n° 83, octobre 2001.

«les mouvements armés doivent en effet résoudre une série de problèmes matériels qui sont pour eux autant de contraintes économiques. [...] lorsque la rébellion s'étend et se perpétue, les acteurs politiques et militaires doivent organisés des circuits économiques pour financer leur lutte et contrôler les populations. [...] Pour atteindre ses objectifs politiques, un mouvement armé cherche, de façon pragmatique, les formes d'organisation qui lui permettent de tirer le meilleur parti des conditions locales et internationales»240.

Ainsi, les élections organisées par l'AFDL en mars 1997 et le MLC en novembre 1999 n'ont pas, comme le penseraient d'autres analystes, constitué un moment régulateur et fédérateur de la société civile et des politiques. Loin s'en faut, il nous semble que ces élections ont, par contre, révélé la fracture qui a toujours existé entre ces deux groupements de la société congolaise. Elles ont aussi traduit les appétits de certains acteurs de la société civile à l'affût d'un pouvoir politique qui s'auréolait de légitimité, d'ambitions développementalistes, et sans compter l'enrichissement facile tel observé chez les «aînés». Ces élections semblent avoir été fondatrices d'un nouveau «contrat social». Car source de légitimité politique pour des nouvelles élites politiques et un nouveau régime qui se réclamait révolutionnaire.

Ceci est prouvé par les nombreuses candidatures des membres de la société civile ainsi que leur élection massive. Car, à Kisangani par exemple, sur les 16 élus de mars 1997, 13 sont issus de la société civile et n'ont pas eu à pratiquer de manière active la politique. Leur activisme étant plutôt avéré et notoire au sein des associations de la société civile.

A Banalia, à Buta et à Bunia, la même régularité s'est observée. Les «hommes du peuple»241 prennent le pouvoir. C'est-à-dire, ces hommes frais, qui sont

240 J., François & J.-C., Rufin, (dir.), Economie des guerres civiles, Paris, Hachette, 1996, Passim

241 La société civile est du reste considérée comme alternative à ce pouvoir corrompu et abject du MPR et de Mobutu. Ses auxiliaires sont conspués par la population et les acteurs de la société civile semblent être les personnalités politiquement vierges et intègres. Et surtout, elles habitent, vivent avec la population et connaissent leurs problèmes de tous les jours contrairement à ces barrons du régime décadent et rebuté. Lors des élections, coutume a été, pour la population, de scander frénétiquement « Mouvancier, mouvancier, mouvancier,...» si tôt

toujours dans le peuple, qui vivent et connaissent les réalités de ce peuple «abandonné» à se prendre en charge et vivant de la solidarité mécanique. Ceux qui n'ont jamais trempé leurs mains dans la saleté de la politique de la Deuxième République honnie et exécrée par la population.

Nous l'avons déjà dit, les urnes dans la guerre postulent d'une forme atypique et originale des élections (Tous les processus devant se dérouler et se terminer en quelques heures seulement et dans une impréparation qui frise la légèreté,...). Il nous a été rapporté242 que cela fut ainsi fait aux motifs d'éviter des fraudes et manipulations des électeurs par certaines personnes ou organisations. Ce qui se lit comme improvisation répondait par contre à l'exigence sécuritaire. La ville venant fraîchement d'être conquise, il y avait de crainte de sabotage ou d'infiltration des éléments ex FAZ.

Malgré tout, les résultats de ces élections ont été un camouflet pour ces élites bannies. Une revanche de la population sur ses affameurs et ceux qui lui ont toujours refusé l'opportunité de se prononcer et de se choisir ses propres dirigeants de manière libre, démocratique et simple. Le choix du peuple a été plus tranchant et a corrigé toutes les prévisions «géopolitiques» possibles par rapport à la «force de conscience du peuple de la Province Orientale de contrôler son espace» tant clamée par les propagandistes du MPR défunt.

qu'un candidat ancien gouvernant ou membre du MPR ou encore reconnu pour ses accointances avec le régime du MPR et certains clients métayers locaux. Cela fut une sorte de disqualification implicite de la course et, il nous semble, une forme de délation collective ou d'information aux nouveaux venus de qui était qui.

Précisons aussi que les acteurs de l'AFDL n'avaient aucunement fait de l'appartenance au MPR un motif d'incompatibilité ou d'inéligibilité. Tout le monde pouvait se présenter devant l'agora et seul le choix du «peuple» tranchait. Et le peuple a tranché : il a, en bloc, rejeté les acteurs du pouvoir défait mobutiste. Sauf une exception confirme cette règle. Il s'agit de monsieur Lokinda, Bourgmestre adjoint du précédent régime à la Makiso qui a gardé son poste dans la même commune. Et à Banalia, Monsieur Lioke Balebandja, Secrétaire Administratif du Territoire de son état qui est placé AT après les élections. Car, nous confiera Exy Bayabo, ATA en Charge de l'Administration et des Finances à l'issue de cette compétition électorale : «Les responsables de l'AFDL ont préféré le Vieux Lioke Balebandja à moi à cause justement de son expérience. Mais, aux élections, c'est moi qui étais plébiscité par le peuple.» Notre entretien avec ce dernier à Kisangani, le 09 septembre 2007.

242 Avant les consultations populaires à la commune de la Tshopo, nous avions demandé à monsieur Mwenze Kongolo, qui dirigeait le Bureau de vote chargé du scrutin dans cette commune, pourquoi les choses ont été ainsi précipitées sans préparation. Nous nous souvenons nous être frotté à l'un des candidats «mouvancier» concernant cette question. Il pensait que moins les consultations étaient préparées, plus ils (anciens du MPR et hérauts du mobutisme) avaient la chance de l'emporter. Encore, la population a prouvé son attachement ou engagement au changement.

Par ailleurs, nous avons aussi remarqué des tentatives de manipulation des résultats de vote par certaines «élites» en leur faveur. Car, la tendance de la victoire des jeunes «élites» et des allogènes se profilait déjà à l'horizon. Les autchtones de Buta, par exemple, insistent auprès du Chairman du MLC, Jean-Pierre Bemba Gombo, pour insérer, sur la liste des candidats, le nom d'un des leurs (Monsieur Lumaliza) qu'ils voulaient comme Administrateur de Territoire.

A Banalia aussi, nous pouvons citer l'implication de la notabilité locale pour éviter non seulement la présence, mais aussi l'élection des allogènes. Les creuseurs ont été mobilisés dans les différentes carrières florissantes243 du territoire pour venir au secours de certains candidats soutenus par les «barrons locaux» maîtres des carrières. Ceci a valu en 1999 l'élection de Monsieur Jean Tongo Bandamali comme Administrateur de Territoire, en 2003 Monsieur Picoro Monewiya Malanga comme Député National pour le compte du MLC. A Bafwasende aussi, la même réalité a été observée. Monsieur Michel Botoro Bodias bénéficia efficacement de la participation des creuseurs des certains foyers miniers (carrières) de Bafwasende pour être élu Administrateur de Territoire.

Les urnes dans la guerre ont favorisé la mobilité ascendante des nouvelles élites issues de la «pluralité géographique, sociologique et historique de l'élite sociale ; qu'ils en soient le reflet et, simultanément, le dépassement »244. Mais, ces consultations en temps de guerre n'ont pas, partout où elles furent organisées (Kisangani, Bunia, Banalia, Buta, Bafwasende, etc.), permis ce que Bayart appelle «la résurgence, à l'occasion des consultations électorales, des sédiments anciens de la classe politique [...] ».245 Pour ces anciens agents et clients du pouvoir mobutiste, la mobilité a été donc descendante.

243 Les carrières Lolima B de Monsieur Picoro Monewiya Malanga et Lolima A de Monsieur Sébastien Mabulunga Ponea, Maï ya Tshopo (Ma Tshopo) de Monsieur Consman Madoli Ndjale. Ces différentes carrières ont été les véritables Etats dans l'Etat avec «lois» et formes d'organisation sociale et furent aussi des réservoirs électoraux intéressants. Des cités surpeuplées et où l'argent et sa poursuite son roi et reine. Ainsi, le mot d'ordre du PDG (Président Délégué Général, qui n'est autre que le propriétaire de la carrière) de la carrière semble être parole d'évangile et suivi à la lettre au risque de se voir, soit refuser d'accès à la carrière, soit bannir de la carrière.

244 J.-F., Bayart, L'Etat en Afrique [...] Op. Cit., p. 211.

245 Idem.

Les élections organisées par les groupes rebelles ont eu une particularité commune : le principe de non exclusivité des candidats, «l'impréparation», absence de restriction aux électeurs quant à leurs qualités. Et, en un certain point de vue, il partage les traits du sens commun.246

Par ailleurs, nous avons décelé à travers ce processus électoral l'intense activisme247 de la Jeunesse de l'Union pour la Démocratie et le Progrès Social (J/UDPS) et des autres partis de l'opposition politique de la Transition de 1990-1996, d'ailleurs, dans la victoire de certains candidats à Kisangani surtout et dans une certaine mesure à Bunia et à Buta. Peut-être, c'est ces apports non négligeables de l'opposition et de la société civile (surtout des églises) qui ont influencé la mobilité ascendante/descendante observée lors des élections dans la guerre. La notabilité due à l'activisme social ou politique au bénéfice de la population semble aussi avoir une incidence dans les résultats observés des élections en temps de guerre.

III.2.2. La nomination : art de contrôle/occupation de l'espace politique

Pour placer leurs auxiliaires, les mouvements rebelles, les groupes armés ethniques et les milices ont, avec une prévalence extrême sur le recrutement démocratique, abondamment nommé les élites autochtones de la Province Orientale. La nomination a joué un rôle important dans la circulation des élites politiques et a modelé la compétition politique. Le fait pour le mouvement détenteur du pouvoir de procéder au remplacement ou au recrutement de ses auxiliaires par nomination a accentué l'expression des tactiques observées antérieurement ; notamment : l'ethnicité, la ruse, la marginalité / automarginalité...Car, la nomination dépendant aussi des humeurs et attitudes des hommes du pouvoir (c'est-à-dire, des détenteurs de ce dernier) et non des hommes au pouvoir (une catégorie composée des auxiliaires locaux).

246 I246 J.-F., Bayart, L'Etat en Afrique [...] Op. Cit., p. 211.

247 La lutte pour la démocratisation dans la vie politique de la Province Orientale était déjà, avant le surgissement des rébellions, milices et autres groupes armés, policé par les luttes de partis politiques d'opposition menés par l'UDPS. Aussi, le rôle de la société civile dans l'éveil de la conscience politique collective est très important à souligner ici. Et, la mobilisation de ses acteurs lors de ces élections a été très bénéfique pour certaines élites avec lesquelles elle entretenait des accointances fonctionnelles. Il n'est point surprenant après cette explication, de découvrir l'appartenance de plusieurs des élites élues à l'issue de ces élections aux associations de la société civile.

Dans un contexte de crise et de violence politique caractéristique de la période de guerre, la gouvernance a été sujette à des tâtonnements et des tiraillements. La recherche hégémonique en ce temps de guerre où les alliés étrangers s'opposent et se combattent se révélant aussi concurrentielle et conflictuelle. L'émergence des élites politiques a aussi suivi la même modalité. C'est dans cette configuration que les détenteurs du pouvoir politique, surtout pendant la période de 1998-2003, ont massivement usé de la technique de nomination.

Parce que la «promotion» politique se fait désormais à l'aune du militantisme, de la ruse, des accointances mystiques, etc., les élites ont déployé ce qu'elles avaient de plus séculier, en terme de ressource, le sexe. Il nous a été révélé248 que la majorité des cadres du RCD/Goma ont eu, pour conserver et/ou se voir promettre un poste politique supérieur, à entretenir chacun une seconde femme Tutsi rwandaise. La promotion du canapé ou du lit n'est plus seulement l'affaire des femmes249. Il faut être allié du détenteur de pouvoir étranger pour prétendre au pouvoir politique ou le conserver.

La conversion de la loyauté sociale en atouts politiques exigeant le renouvellement régulier de l'élite locale, en application de la proverbiale tactique de «diviser pour régner». Ainsi s'est manifestement opéré la mobilité/mobilisation des élites politiques en Province Orientale de la période étudiée. Nous pouvons ici relever quelques exemples de ce propos : les nominations des gouverneurs de la Province Orientale (Jean Pierre Lola Kisanga, Théo Baruti Amisi Ikumaiyete, Walle Sombo Bolene, Mathias Decuvi Dz'x,...) entre 1998 et 2003 et de toutes les élites nommées gouverneurs/commissaires de district de l'Ituri suivent la même logique.

248 Par plusieurs personnalités membres du RCD/Goma interrogées sur l'implication de donation/offre des femmes (ou seulement des mariages de fait) tutsi («congolaises»/rwandaises).

249 Les stéréotypes sociaux et les pratiques réelles justifient le fait que certaines femmes doivent leurs promotions du fait des facilités sexuelles qu'elles accordent à certaines autorités. Nous retrouvons ici la résurgence des alliances matrimoniales comme vecteur de relation politique.

136
CONCLUSION

Comprendre comment s'est fait la circulation des élites politiques pendant les différents guerres et conflits armés récurrents qui ont marqué l'histoire politique nous a amené à centrer notre travail autour de l'intitulé «Guerres et circulation des élites politiques en Province Orientale de la République Démocratique du Congo. 1997- 2003».

Nous avons tenté de cerner les contours socio-historiques et politiques de la mobilité /circulation des élites politiques en Province Orientale avec comme révélateur principal la violence politique. Une violence alimentée par l'instrumentalisation de l'ethnie, l'intervention des forces externes et la collusion des intérêts et tactiques des acteurs locaux à l'assaut du pouvoir politique et à la captation de l'Etat ainsi que du contrôle des ressources économiques. Cette violence n'est pas absurde ni même gratuite. « Elle suit les logiques des acteurs et de ce fait, elle est porteuse de messages sociaux et politiques250. »

Les élites politiques, nous l'avons vu, forment un ensemble d'agents particulièrement actifs dans le fonctionnement de la société, surtout dans le domaine du politique. Leurs diverses contributions à l'action historique peut revêtir plusieurs formes (violentes, douces quant elles appliquent la ruse et la fourberie, ethniques et ethnopolaires, etc.). Il a fallu les analyser dans les contextes de la violence politique pour s'imprégner de leurs capacités à s'approprier l'espace politique et les privilèges que ce dernier procure.

D'où notre préoccupation à procéder à une relecture de la quotidienneté de l'action politique par les acteurs agissant dans leurs rapports internes et externes verticaux et horizontaux sous-tendus par l'histoire. Nous nous sommes penché à

déceler le rôle structurant de cette violence politique à l'espace politique Province Orientale.

L'hypothèse principale de cette étude est que la violence politique contribuerait à la circulation des élites politiques en Province Orientale.

Au lieu de ne voir que destructions, déchirements et bilans macabres dans la géochronologie251 locale de la violence politique caractéristique de la Province Orientale de la période observée (1997-2003), tous ces maux en étant bien sûr les conséquences patentes, nous y avons décelé le déploiement/redéploiement des élites politiques en Province Orientale. Car, les nouveaux acteurs entrent en jeu sans pourtant effacer ou éliminer totalement les anciens de la scène politique. Quelques allers-retours des acteurs d'hier et d'aujourd'hui dans l'occupation de l'espace local252 sont observés dans la mobilité des élites politiques en Province Orientale.

Nous avons recouru à la sociologie historique. Car, il nous a fallu découvrir les «corrélations qui permettent davantage de comprendre les comportements des acteurs chargés de valeurs et de culture»253. Le recours à l'histoire n'a pas ici consisté à établir l'authenticité des faits marquants de l'existence d'un personnage; mais plutôt, comme le précisent Michel De Coster, Bernadette Bawin-Legros et Marc Poncelet, «de lire et d'apprécier, à travers de simples récits de vie de personnes, les facteurs qui ont empêché, freiné ou, au contraire, favorisé leur ascension à des positions sociales (politiques ajoutons-nous) diverses254. Il a fallu considérer les événements dans leur temporalité respective mais liée ; afin de repérer, d'une part, les éléments structurant les crises et d'autre part, la continuité sans perdre de vue les ruptures et les changements255 intervenus dans la géochronologie de ces événements.

L'analyse de contenu nous était d'un louable soutien dans le traitement des données

251 Nous empruntons ce concept de C., Thibon, Art. déjà cité, p. 3

252 Maindo Monga Ngonga « Par-delà les crises et les guerres, réinventer le quotidien » in Maindo Monga Ngonga, Des conflits locaux à..., Op. Cit., p. 291.

253 G., Hermet et alii. Op. Cit. 261

254 M. De Coster, B., Bawin-Legros et M., Poncelet, Op. Cit., p. 224.

255 Maindo Monga Ngonga, Des conflits locaux à..., Op. Cit., p. 294.

récoltées par la documentation, l'interview non directive et l'observation participante.

Nous avons été obligé de faire recours au pluralisme théorique pour l'analyse des données. Que cela ne donne, en effet, l'impression d'un certain amalgame épistémologique dans la connaissance scientifique développée tout le long de cette réflexion. Loin de là aussi toute tendance de « cacophonie scientifique », la pluralité paradigmatique et théorique dans notre étude procède de la nécessité de répondre à la complexité du politique dans un univers émaillé par la violence politique tel que le notent Michel De Coster, Bernadette Bawin-Legros et Marc Poncelet : « aucun paradigme en soi ne peut avoir le privilège de tout expliquer.256 De ces paradigmes et théories nous pouvons relever : les théories élitistes, le paradigme de la quotidienneté emprunté à Michel De Certeau et Erwin Goffman, celui de l'habitus de Bourdieu, etc.

Il est intéressant de remarquer qu'il nous a été indispensable de trancher entre les tenants de l'homogénéité de l'élite politique et ceux de l'hétérogénéité/pluralité des élites. Une controverse déjà ancienne, a permis de formuler les enjeux les plus fondamentaux de ce problème notamment du point de vue de la logique démocratique. A la vision dite polyarchique (ou pluraliste), soucieuse de souligner les spécificités de chaque composante s'oppose une thèse moniste qui postule la convergence profonde d'intérêts de toutes les fractions dirigeantes associées à l'exercice du pouvoir257. Notre choix était plutôt porté sur la pluralité des élites politiques258.

Les urnes en temps de guerre par lesquelles le suffrage universel d'une démocratie atypique a été exercé, les nominations nombreuses et permanentes des autorités auxiliaires (élites politiques en Province Orientale) ont servi des modalités par lesquelles les mouvements rebelles et groupes armés divers ont été mobilisées à l'aune des multiples tactiques exploitées à la fois par les alliés et les élites politiques locales. Ces tactiques ont été nombreuses ; celles retenues dans cette étude pour les illustrer sont : La violence politique, la politique du ventre/«ventrocratie », la

256 M. De Coster, B., Bawin-Legros et M., Poncelet, Op. Cit., p.102.

257 P., Braud, Sociologie politique (manuel de), 7ième édition, Paris, LGDJ, 2004, p. 567.

258 Cf. infra.

marginalité/automarginalité, l'ethnopolarité, la haine, la ruse, la xénophobie. Aussi, le sexe comme ressource politique a été épinglé comme tactique politique.

Ces tactiques exploitées à la fois par les élites politiques entre elles dans leurs actions de recherche hégémonique et à travers les différents mouvements rebelles et les milices qui ont marqué l'histoire de la Province Orientale entre 1997 et 2003.

Nous avons fourni, à travers les lignes qui précèdent, moult efforts pour comprendre, analyser, découvrir et expliquer les relations causales existant entre les guerres et la circulation des élites politiques en Province Orientale. Dès lors, il a été judicieux de voir qui ont fait l'histoire, comment ils l'ont faite et comment ils se sont mobilisés. Nous nous sommes aperçu, dans notre étude, de la pesanteur de la violence politique dans la reconfiguration de l'espace politique Province Orientale. Cette

259

dynamique illustre l'analyse de Mark Duffield et d'autres, selon laquelle les nouvelles guerres en Afrique ne devront pas être comprises tant comme une marche en arrière vers une sorte de barbarisme ou un chaos destructeur, mais également comme des occasions pour des élites locales et des seigneurs de la guerre de relier leurs entreprises « au centre technologique de la société métropolitaine ». Le commerce des diamants, de l'or et des autres ressources naturelles par des réseaux criminels a aussi contribué à un repositionnement des acteurs politiques et économiques sur le plan global. Ainsi, la guerre en Ituri semble avoir contribué au développement de ce que Duffield appèle un « emerging political complex.»

Tout au long de ces pages nous avons vu les élites politiques se redéployer et circuler du fait de la violence politique. Certaines élites politiques ont profité de la guerre et d'autres non, les anciennes élites reviennent en scène le temps d'une éclipse. Ainsi, nous pouvons dire que nos hypothèses de départ ont été confirmées. Cette circulation s'est faite à travers des guerres civiles internes (celles opposant les factions rebelles ou les groupes armés interethniques entre eux) et des guerres extérieures (c'est-à-dire

impliquant certains Etats de la région contre la RDC) avec des repliements identitaires, ethniques ou régionalistes manipulés par les acteurs en compétition.

Cette étude, qui s'insère dans l'ordre de l'inachevé, est perfectible et ne prétend en rien avoir analysé avec exhaustivité la question de la violence politique et de la mobilité des élites politiques en Province Orientale. Certains aspects aussi intéressants non élucidés par nous, méritent de l'être par des recherches ultérieures. Il s'agit entre autres des aspects touchant au réseautage entre les acteurs locaux et les acteurs étrangers, la communication politique ou les liturgies politiques des élites politiques pendant les guerres, la survivance ou la capacité de se maintenir en politique des élites politiques (analyse de la longévité des élites en politique) ainsi que l'analyse des facteurs d'enrichissement des élites de la guerre (une sociologie des élites basée sur les trajectoires socio-économiques).

Ce travail a certes bénéficié, de près ou de loin, de l'apport de plusieurs savants et personnes de bonne foi ; à eux tout le mérite qu'il porte. Nous en sommes nous même comptable des faiblesses et insuffisances.

141
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148
TABLES DES MATIERES

00. INTRODUCTION : 01

0. 1. Etat de la question : 01

A. Quelques études congolaises sur les élites politiques : 04

B. Quelques études sur la période de guerre en RDC : 07

0.2. Cadre théorique : 09

A. Quelques réflexions sur la guerre : 09

B. Réflexions sur les élites : 12

1° Les auteurs de la circulation des élites : 12

2° Quelques théories de la stratification des élites : 14

3° La multiplication des élites : 15

4° Le renouvellement des élites : 17

C. Clarification du concept élites politiques : 18

0.3. Problématique : 21

A. Question centrale : 22

B. Questions secondaires : 22

0.4. Hypothèses : 22

A. Hypothèse centrale : 22

B. Hypothèses secondaires : 22

0.3. Cadre méthodologique : 25

A. De la méthode : 25

B. Les Techniques : 27

1° Techniques de récolte : 27

Technique documentaire : 27

Technique d'interview non directive : 28

2° Technique de traitement : 30

0.4. Intérêt et objectif de l'étude : 30

0.5. Délimitation du champ d'étude : 31

0.6. Difficultés rencontrées : 31

0.7. Plan du travail : 32

Chapitre premier : conflits armes et crises politiques : 33

I.1. Province Orientale dans la guerre : 33

I.1.1. Une trajectoire historique sur fond des violences : 34

I.1.2. La guerre de 1996, l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du

Congo (AFDL) : 38

I.1.3. 1997-2003 : La Province Orientale à l'ère des guerres dans la guerre : 43

I.2. Les zones de turbulence en Province Orientale : 50

I.2.1. Ituri : 51

I.2.1.1. Brève historique du conflit : 51

I.2.1.3. Identification des forces en présence : 54

I.2.2. Bafwasende : 64

I.2.2.1.. Brève historique des conflits armés à Bafwasende : 65

I.3.2.3. Principaux acteurs impliqués : 68

Chapitre deuxième : redéploiement des élites politiques et recomposition de l'espace politique en province orientale : 73

II.1. Profils et trajectoires sociales des élites : 74

II.2. Elites politiques : redéploiement et rapport aux autres acteurs : 82

Chapitre Troisième : La mobilité des élites politiques : Modalités et

Tactiques : 107

III. 1. Tactiques d'action des élites politiques de la Province Orientale pendant

les guerres : 108

III.1.1. Scénarios d'émergence des élites politiques. La Province Orientale entre révolution sociale et assimilation réciproque : 109

III.1.2. Formes des tactiques violentes d'émergence politique : 111

III.1.3. Politique du ventre ou « ventrocratie » : le pouvoir pour la survie : 115

III.1.4. Marginalisation /automarginalisation. Quand l'exclusion fait le politique : 118

III.1.5. L'ethnopolarité, l'ethnie au service de l'action politique : 121

III.1.6. La Ruse : 126

III.2. Typologie des modalités d'émergence des élites politiques de la

Province Orientale : 127

III.2.1. Les urnes dans la guerre, une démocratie atypique : 128

III.2.2. La nomination : art de contrôle/occupation de l'espace politique : 132

Conclusion : 134

Bibliographie : 139

ANNEXES