IV.1.c - L'esthétisation du suicide
Il faut admettre l'impossibilité profonde de faire
métier tout ce qui est ouverture sur l'être. Et l'art devient
l'ennemi de l'artiste lorsqu'il l'enchaîne dans des attentes, et si c'est
une logique qu'il a lui-même amenée, il doit comme pour se
purifier de lui-même, se distancier vis-à-vis des systèmes
qu'il vient d'établir. C'est dans la fuite qu'il faut poursuivre ses
explorations, et c'est dans le silence de la disparition que l'artiste se
libère de ses aliénations, l'appétit pour
l'insoupçonné ne pouvant s'apaiser que dans des
expériences franches et insensées. Dans ce sens, l'exposition
collective du Palais de Tokyo, Fresh Hell, présentait des
artistes au courage indéniable, dont certains avaient
préféré se perdre plutôt que de se
répéter. Parmi eux, c'est une belle image de ce mythe de la fuite
que l'artiste néerlandais Bas Jan Ader. Déjà aux Beaux
Arts, il n'utilisait que trois feuilles canson à l'année,
laissant pour oeuvre l'effilochement de ses bribes de papiers, des pages
blanches où ne subsistent que des traces d'une expressivité
camouflée. Adepte de l'esthétique de la chute, ses vidéos
le montre se jeter de l'air, questionnant le corps et son équilibre,
mettant en jeu les difficultés d'adhérences qui incombent
à tout être faisant effort pour exister. Dans Untitled (Tea
Party), une série de photographies présentées dans
Fresh Hell, Bas Jan Ader est surpris de la chute d'un piège
qu'il a lui-même mis en
149 « Disavowal of the work becoming a new source of its
validity, a certificate of unchallengeable seriousness » Susan Sontag,
« The Aesthetics of Silence » in Stills of Radical Will,
Picador, 2002
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place. Et dans une dernière tentative pour
défier les lois de la rationalité, à la manière de
l'implacabilité d'un dandy qui s'impose des règles sociales
strictes pour questionner la rigueur, il défie d'insolence
l'océan. Embarquant sur un croiseur de poche, il nomme In Search of
the Miraculous cette performance qui vise la traversée de
l'Atlantique. Ne subsistera de cette tentative de dépassement que son
petit bateau, retrouvé abîmé près des côtes
irlandaises.
L'exposition Fresh Hell convoquait face à face
l'oeuvre de Bas Jan Ader à deux vidéos de Gino De Dominicis.
Faisant aussi référence au thème de la disparition de
l'artiste, ces vidéos permettaient au spectateur d'envisager sa
pratique. Sur Tentativo di far formare dei quadrati invece che dei cerchi
attorno ad un sasso che cade nell'acqua» e «Tentativo di volo,
De Dominicis tente de former un cercle en jetant une pierre dans l'eau. Sur
Tentativo Di Volo, il défie les lois de la gravité. Ces
deux canulars augurent l'adéquation entre l'oeuvre et la vie de cet
homme. Obsédé par la contemplation de la mort, De Dominicis
annonce à mainte reprise sa propre disparition, met en oeuvre sa propre
mort en publiant des fausses nécrologies. L'artiste publie dans des
revues d'art ou des journaux d'informations de multiples communiqués,
l'occasion de fonder une biographie chaque fois différente de
lui-même. Il use de la réceptivité de sa mort pour forger
son identité. Ainsi c'est dans la fuite, dans l'esthétisation de
leur suicide qu'Ader et De Dominicis posent après Lautréamont,
Rimbaud et Cravan la disparition comme l'ultime geste de l'artiste accompli.
Relevant de l'esthétique de soi le choix du silence ne réduit
paradoxalement pas la portée de l'oeuvre. Au contraire elle lui
confère du pouvoir, de l'autorité. En fuyant la sphère de
l'art, l'artiste continue de parler, mais d'une manière que l'audience
ne peut pas entendre. Il prend en compte la faculté expressive de la
renonciation. Car pratiqué dans un monde de réaction
normée, spolié par le mensonge du langage, l'art devient l'ennemi
de l'artiste puisque l'objet créé l'empêche de
réaliser la transcendance qu'il désire. L'art commence à
être perçu comme ce qui doit être dépassé.
L'artiste détruit son oeuvre, appel à l'abolition de l'art lui
même. C'est dans le suicide esthétisé que Bas Jan Ader et
De Dominicis ont trouvé l'espace pour survivre entre le spirituel de
l'art et la matérialité de l'oeuvre.
La disparition dans le silence laisse les états de fait
ouverts, portant la confusion à son apogée. Et s'il est possible
d'envisager un art de la disparition, il faudrait voir ici
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une résurgence singulière de l'expression
lyrique. Avec une violente conscience de la fuite, ces destins de vies
envisagent la beauté en transparence sur ce qui la menace, quitte
à embrasser le danger. Car l'art doit venir contredire les logiques dans
lesquelles nous nous sommes immiscées. Il doit offrir des illusions
cinglantes, aptes au renversement, à la perte des modèles comme
aux voies préétablies. L'art permet à l'artiste de se
sentir en vie. Et c'est la disparition, cet absolu qui seul par le silence,
peut répondre à toutes les questions.
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