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École des hautes études en sciences de
l'information et de la communication Université de Paris - Sorbonne
(Paris IV) CELSA
ère
MASTER 1ANNÉE
Mention : Information et
Communication Spécialité: Management de la
Communication
Ç L'ÉPICRISE COMME ENJEU DE
POUVOIR: LÉGITIMATION POLITIQUE ET CIRCULATION MÉDIATIQUE
È L'exemple Total et la crise de mars 2009
Préparé sous la direction de Madame la Professeur
Véronique Richard
Julien Dorso
Promotion: 2008-2011
Soutenu lejeudi 2 septembre 2010 Note au mémoire: 16
Mention: Très bien
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier Mme Aude SEURRAT et M.
Pierre-Philippe LACROIX pour leur gentillesse, leur disponibilité et
l'aide qu'ils ont bien voulu me fournir tout au long de ce travail
d'étude.
TABLE DES MATIéRES
INTRODUCTION 5
I. L'ENVIRONNEMENT PRÉALABLE 9
1. Rappel des faits 9
2. Éléments de compréhension du groupe
Total 12
3. Contextualisation socio-économique 15
II. L'ÉPICRISE COMME PRÉTEXTE 19
1. La politique de communication gouvernementale 21
2. Les réactions des forces d'opposition 24
3. Société parfaite et communication de crise
30
III. LA TRANSMÉDIAGÉNIE Ë
COURT TERME 34
1. La circulation de l'information 35
2. L'art de la citation 38
3. L'amalgame communicant 40
CONCLUSION 46
BIBLIOGRAPHIE 50
ANNEXES 56
Annexe 1: Dépéche AFP <<
Total: 249 postes supprimés d'ici 2013 dans le
raffinage (CGT)>> 56
Annexe 2: Dépéche AFP <<
Total restructure Total restructure ses activités de raffinage
et pétrochimie : 555 postes supprimés >>
57
Annexe 3 : Communiqué de presse Total
(mis en ligne le 10 mars 2009) 58
Annexe 4 : Perception du groupe Total 61
Annexe 5 : Retranscription de l'intervention de
M. Jean-Jacques Guilbaud sur RTL
(11 mars 2009) 64
Annexe 6 : Analyse des citations politiques
portant sur le cas Total de mars 2009 68
Fig. 1 : Cartographie des ethos politiques 79
Annexe 7 : Modélisation de diffusion de
l'information dans les médias 80
Annexe 8 : << Le scandale Total >>
publié sur le site
lci.fr le 11 mars 2009 81
Annexe 9 : Narratologie médiatique de la
crise Total de mars 2009 84
Annexe 10 : Analyses d'énonciation
éditoriale 88
Liberation Ð édition du jeudi 11 mars
2009 Ð page 17 :
<<Total, 14 milliards de profit et 555 emplois
détruits >> 88
Les Échos Ð édition du jeudi
12 mars 2009 Ð page 21 :
<< Total: les différentes raisons de la
restructuration en France>> 91
Liberation Ð édition du mardi 17 mars
2009 Ð page 5 :
<<Total: les vrais-faux résultats de
Wauquiez>> 93
Annexe 11 : Analyse de reportages
télévisés 95
TF1 Ð journal télévisé
de 20h du 10 mars 2009 95
France 2 Ð journal
télévisé de 20h du 10 mars 2009 97
Annexe 12 : Les Échos Ð 17 mars 2009
Ð << Trois Francais sur quatre soutiennent le mouvement de
grève de jeudi >> 99
INTRODUCTION
<<Opulence communicationnelle
È1 et contexte de crise économique sont deux des
nombreux éléments pouvant mettre en péril la
réputation et l'identité d'une entreprise. Total l'a une nouvelle
fois appris à ses dépens en mars 2009 lors de l'annonce de la
suppression de 555 postes au sein du groupe. Une annonce fortuite ayant conduit
à un amalgame entre les termes << postes È et
<<emploisÈ qui n'a pas manqué de peser sur la communication
du groupe. Mais au-delà du mécontentement ayant pu
découler d'une telle décision, nous tâcherons de nous
intéresser ici à l'intégration de celle-ci aux discours
politiques et aux stratégies qui les conditionnent.
Il importe avant tout postulat de définir la nature de
ce que nous appellerons le <<fait Total È. Nous
considèrerons ici le fait Total comme étant, au préalable
de toute saillance médiatique, un
épiphénomène . Nous pouvons définir la
notion d'épiphénomène comme << un
phénomène accessoireÈ2 et, dans une
perspective plus large, <<un phénomène accessoire,
inessentiel, accompagnant le phénomène fondamental, sans
l'influencer d'une quelconque manière È3. Nous
supposerons alors notre objet d'étude comme relevant de
l'épiphénomène puisqu'un tel fait, interne au groupe
Total, aurait pu ne pas surgir sur la scène médiatique si
l'information était restée confidentielle au CCE et
traitée en interne. Les suppressions de postes se distinguent, de plus,
de cas autrement plus dramatiques, comme des fermetures d'usine par exemple
(l'on pourra se référer ainsi au récent très
médiatique cas Continental). La notion
d'épiphénomène, méme si pertinente, sera cependant
à nuancer compte tenu de l'importance économique et symbolique de
Total. D'autre part, si l'on considère le phénomène
fondamental comme la remise en cause de l'idéologie capitaliste telle
qu'elle est aujourd'hui percue, nous pouvons supposer que ce
phénomène accessoire n'ait pas force d'influence sur le
phénomène fondamental dans lequel il s'inscrit. Il semble
néanmoins,
1 Abraham MOLES. Théorie structurale de la
communication et de la société, 1986.
2 Madeleine GRAWITZ. Lexique des sciences
sociales, Dalloz, Paris, 1981, p.138.
3 Jacqueline RUSS. Dictionnaire de
philosophie, Bordas, Paris, 1991, p.89.
nous le verrons par la suite, que le phénomène
fondamental ait exercé une influence sur
l'épiphénomène qu'il contient, et inversement.
C'est ainsi que ce type de fait, en apparence anodin, peut
être récupéré par la sphère médiatique
et s'intégrera à ce que la recherche a l'habitude de nommer
<< l'effet d'agenda >>, mais aussi à un effet d'amorcage
(priming) : alors que l'effet d'agenda influence la
hiérarchisation des enjeux, l'effet d'amorcage pèse sur les
critères de jugement utilisés par le public en focalisant et en
attirant son attention sur certains faits ou enjeux, accroissant la
probabilité pour que ces derniers servent à l'évaluation
des situations et acteurs du champ politique. Ainsi était-il
déjà énoncé dans les années soixante:
<< il se
peut que la presse échoue le plus souvent à
dire aux gens comment il faut penser. Mais elle réussit le plus souvent
à leur dire à quo i il faut penser >>4.
L'on pourra également supposer qu'une telle extrapolation du cas Total,
qu'un tel cadrage des événements, est le fait de politiques
s'inscrivant dans une logique d' agenda-building5 -
étape initiale de l'agenda-setting - de tentative de
volonté de non soumission à l'agenda-setting
défini, donc, par la sphère médiatique. Ce sont les
hommes politiques qui tentent de définir le cadre dans lequel ils vont
s'inscrire, un cadre que l'on pourra alors définir comme
<<l'idée organisatrice centrale pour donner un sens à
des événements et suggérer la nature de l'enjeu
>>6. On supposera enfin que cet
épiphénomène prend part au sein d'un triptyque classique
citoyens - médias - politiques caractérisé par une
<<influence impersonnelle >>7 et les liens de
causalité entre les perceptions issues de l'expérience collective
et les attitudes des politiques.
Un des points essentiels de notre étude sera ainsi la
capacité de réappropriation par la parole politique et la forte
circulation médiatique de l'événement, ou plus
précisément des réactions portant sur
l'événement, qui en découle.
4 Bernard COHEN. The Press and Foreign
Policy, Princeton University Press, Princeton, 1963.
5 Dietram A. SCHEUFELE. <<Agenda-Setting,
Priming, and Framing Revisited: Another Look at Cognitive Effects of Political
Communication>> in Mass Communication & Society, 2000,
p.297-3 1 6 .
6 William A. GAMSON et Andre MODIGLIANI. <<Media
discourse and public opinion on nuclear power: a constructionist approach?
>>, in American Journal of Sociology, n°95, pp.1-37,
1989.
7 Diana MUTZ. Impersonal Influence. How
Perceptions of Mass Collectives Affect Political Attitudes, Ann Arbor, The
University of Michigan Press, 1998.
? Problématique:
Comment un fait socio-économique, au départ
supposé Çépiphénomène >>, se voit-il
réapproprié par la parole politique et favorisé dans sa
circulation médiatique?
La difficulté de ce questionnement réside dans
sa situation. A la croisée de différents domaines d'étude
que peuvent être la sociologie des médias, la communication de
crise ou encore et surtout la communication politique, les
éléments théoriques apportés par ces derniers
n'auront ainsi cesse de s'entremêler afin de refléter au mieux la
complexité de ce processus et la multiplicité des acteurs s'y
trouvant impliqués. La présente production n'aura, de plus, pas
prétention à émettre des recommandations portant sur la
communication du groupe Total mais se bornera à décrire et
décrypter au mieux les processus de réappropriations politiques
en jeu et la circulation médiatique dont elle semble être la
conséquence directe. C'est pourquoi l'on pourra formuler les
hypothèses suivantes:
H1 : la saillance médiatique d'un
épiphénomène socio-économique est en partie
conditionnée par l'environnement dans lequel il s'insert et les
imaginaires qui gravitent autour de celui-ci.
H2 : la réappropriation politique d'un
tel épiphénomène n'a d'intérêt que par
l'extrapolation possible de thématiques qui lui sont liées et/ou
tentées d'y être rattachées.
H3 : cette transmédiagénie,
Ç capacité d'étoilement, de circulation, de
propagation transmédiatique que posséde un récit
>>8, passe également par des tendances plus ou
moins contemporaines mais dans tous les cas révélatrices d'une
implication à ce que l'on tend à nommer aujourd'hui : une
Ç société de communication >>9.
8 Jacques MIGOZZI. De l'écrit à
l'écran, Presses Universitaires de Limoges, coll.
Littérature en marge, 2000, p.16.
9 Erik NEVEU. Une société de
communication ?, Montchrestien, coll. Clefs politiques, Paris, 2006.
Notre corpus se composera de trois articles de presse, de deux
extraits de journaux télévisés (respectivement TF1 et
France 2) et dÕune intervention ra diophonique du secrétaire
général de Total sur RTL. La constitution de ce corpus
sÕest vue affronter lÕépreuve du temps. Ainsi, si celui-ci
pourra paraitre quelque peu limité aux yeux du lecteur, il
témoigne du fait de la difficulté dÕune archéologie
des traces médiatiques des suppressions de postes chez Total, les choix
inhére nts à sa constitution représentant néanmoins
du mieux que possible sa musicalité mediatique et les enjeux
stratégiques qui sÕy entrecroisérent.
Médiatiquement transversal, le corpus se verra justifié par la
volonté dÕexpliciter au mieux la circulation mediatique qui
sÕest opérée lors de la crise de mars 2009 du groupe
Total. Les éléments le composant couvrent la période du 11
au 19 mars 2009, soit de la première dépeche AFP annonçant
les 555 suppressions de postes jusqu'à la journée de mobilisation
générale et nationale annoncée par les syndicats. La
methodologie appliquée interpellera à la fois analyse du discours
et analyse argumentative, théorie de lÕénonciation
éditoriale ou encore narratologie mediatique, tout en gardant à
lÕesprit que nous éviterons de procéder à
lÕutilisation de méthodes et de grilles dÕanalyse
figées.
Aprés un rappel des faits nécessaire à la
comprehension des lecteurs, nous étudierons lÕinfluence possible
des environnements internes et externes sur lÕentreprise lors de
lÕannonce de ces suppressions de postes. Nous verrons par la suite que
le fait Total participe de strategies de legitimation politique qui ne font
quÕaccroitre sa visibilité mediatique. Enfin, nous
tâcherons de mettre en lumiére les mécanismes et
facteurs de circulation de lÕaffaire au sein des espaces public et
mediatique.
I. L'ENVIRONNEMENT PRÉALABLE
<< Nous sommes dans les nÏuds de la violence et
nous y étouffons. Que ce soit à l'intérieur des nations ou
dans le monde, la méfiance, le ressentiment, la cupidité, la
course à la puissance sont en train de fabriquer un univers sombre et
désespéré oil chaque homme se trouve obligé de
vivre dans le présent, le mot seul d'<< avenir >>
lui figurant toutes les angoisses, livré à des puissances
abstraites, décharné et abruti par une vie
précipitée, séparé des vérités
naturelles, des loisirs sages et du simple bonheur
>>10.
Il convient de rappeler ici l'importance d'une telle
contextualisation préalable. Une première hypothèse
postulera en effet que la saillance d'événements sur la
scène médiatique est directement liée au contexte,
à << l'environnement >>, pour reprendre un terme mercatique
qui ne saurait ici effacer l'importance de la charge émotionnelle
entourant la crise de mars 2009 au sein du groupe Total. Si Porter nous a
apporté le concept de forces pesant sur la définition de la
stratégie d'une entreprise, nous pourrons en supposer qu'il en est de
méme concernant notre objet d'étude et qu'un certain nombre de
puissances contribuent au surgissement médiatique de tels
épiphénomènes. Après un nécessaire rappel
des faits de << l'affaire >>, nous interrogerons les
éléments propres à l'entreprise ayant pu influencer notre
objet d'étude. Enfin, et dans une perspective plus large, nous
étudierons le rTMle du contexte économique et sociétal
dans lequel il s'inscrit.
1. Rappel des faits
Le 10 mars 2009, à l'issue d'un Comité central
d'entreprise (CCE) du groupe Total, la CGT annonce que le groupe va supprimer
plus de 550 postes. Une dépéche AFP11 (Agence France
Presse) datée du jour méme précise que << la
direction de Total a annoncé mardi la suppression de 249 postes dans le
raffinage d'ici 2013, dont 199 à la raffinerie de Gonfreville
(Seine-Maritime), a indiqué la CGT en marge d'un Comité central
d'entreprise.
1 0 Extrait de la conférence donnée par Albert
Camus au McMillin Theater de l'Université de Colu mbia (New York) le 28
mars 1946. URL :
http://www.decroissance.info/La-crise-de-l-homme
11 Annexe 1: <<Total : 249 postes
supprimés d'ici 2013 dans le raffinage (CGT) >>, AFP, 11 mars
2009.
Le siege à La Défense (Hauts de Seine) doit
perdre 50 postes. (...) Mais dans ce plan de sauvegarde de
l'emploi (PSE ou plan social), << aucun licenciement >>
sec n'est envisagé, << sous réserve de la
mobilité géographique des salariés È, a
précisé le syndicat dans un communiqué. Un dispositif de
<< dispense d'activité >> pour les salariés
à trois ans de la retraite est prévu >>. La
CGT estimait Total << au début d'un processus de
désengagement progressif de l'activité de raffinage en France
>>. Interrogée par l'AFP, la direction de Total
refusait << de confirmer ou infirmer ces chiffres avant la fin du CCE
extraordinaire qui se tenait à La Défense >>.
Une seconde dépêche AFP12 affirmera en fin de
journée que << Total a annoncé mardi une
restructuration en France de ses activités de raffinage et
pétrochimie, qui va entra»ner 555 suppressions de postes d'ici
2013, une situation jugée Ç scandaleuse >> par
syndicats et gouvernement au regard des bénéfices record de
l'entreprise >>.
Une annonce impliquant donc un fait interne à
l'importance relative, percu négativement puisqu'il s'accole notamment
aux récents résultats du groupe Total, entreprise en forte
croissance dans un monde en situation de crise. Une situation qui ne manquera
pas d'envenimer les diverses réactions qui s'en suivirent. Un fait
notable est que la fuite de telles informations est illégale en France.
Un point qui aura son importance dans la difficulté d'une riposte
communicationnelle car engendrant une réduction de la ma»trise de
l'anticipation. Ainsi, <<les membres du comité d'entreprise
sont tenus au secret professionnel pour toutes les questions relatives aux
procédés de fabrication. Les membres du CE et les
représentants syndicaux sont tenus à une obligation de
discrétion à l'égard des informations revêtant un
caractére confidentiel et présentées comme telles par
l'employeur >>13. De plus, l'obligation de
discrétion pr évue au second alinéa de cet article ne peut
être invoquée par l'employeur à l'encontre d'un
salarié si et seulement si le caractère confidentiel des
informations a été mentionné au cours de la réunion
et que cette mention figure dans le procès verbal de la réunion.
Le non -respect de la confidentialité engendre une sanction civile. Le
groupe aurait donc pu attaquer l'origine de la fuite, syndicale, mais ne
pouvait bien évidemment se le permettre afin d'éviter de
para»tre encore plus amorale.
1 2 Annexe 2 : <<Total restructure ses activités de
raffinage et pétrochimie: 555 postes supprimés >>.
13 Code du travail, Art. L2325-5.
Total réagit promptement, mais néanmoins
tardivement, et met en ligne un communiqué sur le site institutionnel du
groupe :
<< Dans un contexte économique difficile,
Total continue à préparer l'avenir : la poursuite de la
modernisation de son outil industriel demeure l 'une de ses priorités.
Le Groupe a ainsi prévu d'investir plus d'un milliard d'euros dans ses
activités raffinage, pétrochimie et solaire en France. Les
investissements envisagés généreront plus de 1 000 emplois
par an en moyenne, entre 2009 et 2011, ce qui aura un impact important sur
l'activité économique et l'emploi des régions
concernées.
(...) Les projets de la branche Raffinage Marketing et de
Total Petrochemicals France ont
étéprésentés aujourd'hui aux
Comités centraux d'entreprise (CCE) concernés. Ils ne
prévoient aucun
licenciement et se traduiront par un ajustement progressif
des effectifs, moins 555 postes, sur une période de plus de trois ans,
s'achevant courant 2013, gr%oce à des reclassements internes, des
départs à la retraite, des préretraites maison et un
dispositif de dispense d'activité >>14.
L'entreprise introduit son sujet par le rappel du contexte de
crise (<< Dans un contexte économique difficile >>)
d'emblée contré par l'annonce d'un groupe qui persiste à
aller de l'avant, à se moderniser et s'adapter face aux défis de
son temps (<< Total continue à préparer l'avenir
>>). Une introduction qui permet l'annonce d'investissements
importants qui généreront emplois et croissances
économiques locales. Une posture d'entreprise socialement et
économiquement irréprochable qui trouvera son application finale
dans l'explication des suppressions (terme hautement négatif et
semble-t-il volontairement absent du texte au profit du terme <<
ajustement >>) de postes. Au final, un communiqué qui
semble mettre clairement en lumière les tenants et les aboutissants de
l'affaire dans l'optique d'éteindre la polémique naissante, mais
qui se révélera bien impuissant.
Un communiqué à visée didactique donc qui
doublera une intervention de la veille de Jean-Jacques Guilbaud,
secrétaire général de Total, sur RTL15.
L'argument des créations
1 4 Annexe 3: communiqué de presse Total du 12 mars
2009: <<Total projette d'investir en France plus d'un milliard d'euros
pour adapter et consolider ses activités raffinage et pétrochimie
et poursuivre son développement dans le solaire >>.
15 Annexe 5 : << Retranscription de
l'intervention de M. Jean-Jacques Guilbaud sur RTL (11 mars 2009) >>.
d'emplois y était introduit : près d'un millier
par an jusqu'en 2011. La distinction était également faite entre
licenciements et suppression de postes à travers une posture voulue
explicative et pédagogique.
D'une contestation originellement syndicale, cet
épiphénomène basculera par la suite dans la sphère
politico-médiatique. Ainsi, les réactions syndicales dans les
médias s'effaceront-elles peu à peu16 ; un
évanouissement progressif de cette parole qui témoignera d'une
réappropriation politique et fera du cas Total un fort enjeu de
pouvoir.
2. Éléments de compréhension du groupe
Total
Le groupe Total est un fleuron de l'industrie francaise. Celui
-ci fait en effet partie de ce que l'on nomme habituellement les
supermajors (les six plus grosses entreprises du secteur à
l'échelle mondiale). Plus grand groupe francais en termes de chiffre
d'affaires et sixième au niveau mondial17, Total est ainsi
présent dans 130 pays et compte 97 000 collaborateurs. En amont, le
groupe traite de l'exploration et de la production de pétrole, gaz et
énergies nouvelles ; en aval, il s'occupe du raffinage et de la
distribution du pétrole (trading et shipping).
Concernant notre étude, son intérét réside dans le
fait qu'il était au départ d'initiative publique,
société mixte associant capitaux d'État et capitaux
privés, puis constitué par les rachats successifs de Petrofina en
1999 et d'Elf-Aquitaine en 200018.
De par la constitution historique du groupe Total,
l'entreprise intègre ainsi une problématique interculturelle
forte19. Trois forces culturelles semblent ainsi perdurer
aujourd'hui:
1 6 Ç Total et les organisations syndicales : la crise de
mars 2009 È. Sous la direction de Pierre -Philippe Lacroix.
Magistère de communication, CELSA, 2010.
17 Classement Fortune Global 500 2009
18 Source: Interactive Trader. URL :
http://www.interactive-trader.fr/action-total.asp?id_pa=1685
19 Sylvain QUIÉRAUD. ÇQuels sont la
place et le rTMle des médias audiovisuels dans la construction d'une
politique de communication interne?: étude illustrée par une
analyse des pratiques du groupe Total. È 2009. CELSA.
- Total est resté, depuis 1924, toujours proche de
l'État méme si le groupe est détenu par des capitaux
privés. C'est une culture élitiste, voire conservatrice, qui est
à l'Ïuvre à travers les managers et ingénieurs en
poste, majoritairement issus de l'École Polytechnique ou de HEC.
- Fina, fusionnée avec Total suite à une OPA
(Offre Publique d'Achat) amicale de ce dernier en 1999, bénéficie
d'une culture anglo-saxonne, de la langue anglaise et d'une condition plus
Çmodeste È.
- Enfin, Elf-Aquitaine, dont la fusion avec Total Fina s'est
déroulée en 2000, représente la culture du triomphalisme
de l'État francais: une culture du dépassement de soi, du
progrès technologique, et des fonctionnaires attachés à
l'honneur de leur pays.
Ces éléments succincts de management
interculturel ne sont pas à prendre en compte dans la seule optique de
la définition de stratégies de communication interne. Ils restent
des éléments capitaux de compréhension pour la suite de
notre étude puisque Total semble encore participer encore d'un certain
imaginaire d'entreprise publique, miroir de l'économie francaise
à travers le monde.
Total représente de plus 54% du raffinage
francais20 et possède donc une position stratégique de
par son importance dans le niveau des stocks de carburants dont dispose le
territoire national. Sa position dominante pourrait a priori quelque
peu la protéger d'une quelconque intrusion dans sa gestion. Mais cette
position est à double tranchant puisque l'importance d'un groupe
augmente sa nécessité de responsabilisation, du moins de
justification claire de ses intentions aux regards extérieurs. Une
difficile problématique à appréhender pour le groupe
francais dont les activités impliquent des décisions
stratégiques pouvant le plus souvent engendrer une résistance au
changement naturelle et instinctive.
20 Ç Total et les pyromanes È, Le
Figaro, mardi 23 février 2010.
Ainsi, l'Institut francais du pétrole précise
que « le raffinage européen se trouve face à un
défi de taille : gérer les surplus croissants d'essence, et
satisfaire une demande de distillats moyens de constante augmentation, alors
que le raffinage en Europe est structurellement déficitaire en diesel,
et excédentaire en essence »21. Ce constat
découle en partie d'une situation de crise économique mondiale,
dont nous détaillerons plus en aval les conséquences de
l'imaginaire qui lui est lié sur l'affaire Total. « La crise
accélére la baisse de la demande (...) la surcapacité
mondiale va se renforcer cette année et pourrait atteindre 3,9% fin
2010 » confiait l'Agence internationale de l'énergie
(AIE)22 tandis que le PDG de Shell, Peter Voster, affirmait : «
cela fait vingt-cinq ans que je suis chez Shell et je n'ai jamais connu un
climat aussi dur »23. Des conséquences de la crise
sur l'industrie pétrolière que Total tenta d'anticiper par la
suppression de 555 postes mais dont la conduite du changement fût
notamment troublée par la fuite imprévue d'informations.
« Le pétrole, ça pue, ça pollue,
les pétroliers pillent la planéte, exploitent le tiers-monde et
gagnent trop d'argent. C'est pire que les banques. C'est
indémerdable. »24. Tout est dit quant à
l'image que renvoient les grands groupes pétroliers vers l'opinion
publique. Dans un contexte de crise économique et financière,
affirmer que les groupes pétroliers restent « pires
que les banques » démontre bien la difficulté qu'une
entreprise comme Total aura à communiquer. Entachée par de
nombreuses crises, la plupart gérées de manière hasardeuse
au niveau communicationnel, Total reste également une des entreprises
les plus « surveillées » par l'opinion publique car une des
moins appréciées25 : six francais sur dix auraient en
effet une mauvaise image du groupe26. Ainsi, les faits et gestes du
groupe seront- ils généralement a priori percus sous
couvert de soupcons : « Total n'est pas une entreprise comme les
autres : c'est la première entreprise française par son chiffre
d'affaires, par sa
2 1
« La crise accélère la transformation du
paysage international du raffinage », Le Figaro, mardi 23 février
2010.
22 Ibid.
23 Ibid.
24 Propos d'un « communicant de renom ».
« Le malentendu total », in Le Point n°1905, 19 mars
2009, p.80.
25 Annexe 4 : « Perception du groupe Total
».
26 Baromètre Posternak-Margerit, in
« Le malentendu total », in Le Point n°1905, 19 mars
2009, p.80.
stature et que toute information la concernant est
forcément sensible >>27. C'est ainsi que si l'on
s'en réfère anachroniquement à la crise postérieure
de février 2010 au sein du groupe Total et concernant la fermeture de
raffineries francaises, le même constat est possible à propos de
notre sujet d'étude: Ç La tournure des événe
ments dans les raffineriesfrancaises de Total montre qu'il reste du chemin
à parcourir pour valider ce brevet de respectabilité
>>28. De même, la parution d'ouvrages tel que
Total(e) impunité29 (sous-titré: Les
dessous d'une multinationale au-dessus de tout soupcon)
révèle bien la méfiance, si ce n'est le désamour de
l'entreprise dans la société francaise.
Un inconvénient majeur dans la gestion de la
communication d'un tel groupe, que ce soit en interne (notamment au niveau de
la multiplicité des antennes régionales et des filiales) ou en
externe (vis-à-vis d'une opinion publique méfiante par nature).
Une problématique quotidienne intensifiée par une période
contemporaine caractérisée par un nombre de crises en
augmentation, la diversité de celles-ci, et l'impact plus lourd des
conséquences qui en découlent30.
3. Contextualisation socio-économique
Le contexte socio-économique est un
élément d'influence du positionnement politique. Tout comme au
cours d'études mercatico-stratégiques pour un produit de grande
consommation oü l'environnement enveloppant ce dernier est un facteur
déterminant à prendre en compte31, le marketing
politique se doit d'être au fait de son macroenvironnement, local,
national et international, et d'adapter sa vitesse de réaction afin d'en
déduire un positionnement viable. Compte tenu des
caractéristiques de la société de communication dans
laquelle nous évoluons chaque jour, et notamment de la croissance
27 Entretien avec Thierry Libaert, in La Voix
du Nord, 11 mars 2010.
28 Gaëtan de CAPéLE.
ÇL'éditorial : Total et les pyromanes >>, Le Figaro, mardi
23 février 2010.
29 Jean-Philippe DEMONT -PIEROT. Total(e)
impunité. Les dessous d'une multinationale au-dessus
de tout soupcon. Coll. Articles sans C, Res publica éditions,
Paris, février 2010.
30 e
Thierry LIBAERT. La communication de crise, Dunod, 2
Paris, édition, 2005.
31 Ë travers, par exemple, l'analyse PEST
(Politico-légal et réglementaire, Économique,
Sociodémographique et culturel, Technologique).
continue et imprévisible du flot dÕinformations
dans lequel nous baignons, la difficulté pour les dirigeants politiques
sera alors de sÕadapter à leur macro-environnement, sans
toutefois toujours disposer du temps de réflexion induit par le
marketing dÕun produit Ç commun È. Ainsi,
lÕimprovisation du discours politique découle-t-elle en partie de
la conjoncture dans laquelle celui-ci sÕinscrit. CÕest ainsi que
la parole politique se rapproche parfois dÕun Ç art de
faire È, dÕun bricolage de lÕinstant32. Un
Ç art de faire È qui trouverait sa concrétisation
dans une polyphonie politique, Ç discours oft s'exprime une
pluralité de voix È33. Des voix qui ne manqueront
pas, nous le verrons, de se rejoindre et de se conjuguer : la polyphonie, au
sens musical, aboutissant à l'harmonie totale. Dans quelle conjoncture
sÕinscrivirent alors le cas Total et les paroles politiques qui
sÕen emparerent ?
Le temps dans lequel sÕinscrivit cet
événement est celui dÕune période de crise
économique aux consequences sur lÕemploi visibles et
inquiétantes. Ainsi, à titre dÕexemple, lÕOCDE
publiait en novembre 2008 estimations et previsions selon lesquelles le nombre
de chTMmeurs dans lÕensemble des pays de lÕOCDE passerait de 34
millions à lÕautomne 2008 à 42 millions en
201034. Dans le même temps, lÕOIT (Organisation
Internationale du Travail) tablait sur une perte de 18 à 30 millions
dÕemplois dÕici fin 2009, pour un chTMmage mondial
évalué à 230 millions de personnes35. Ces deux
éléments ne sont quÕune partie des informations
quÕune population peut entendre, découvrir et suivre à
travers les dispositifs mediatiques qui sont à sa disposition. Mais ils
participent surtout dÕun imaginaire négatif et hautement
dramatique, dÕune Çpoétique de la catastrophe
È36, qui rend la crise omniprésente. « Quel
rapport y a-t-il entre toutes ces crises ? Rien si ce n'est
l'évanouissement de repères qui jusqu'alors avaient
structuré, ordonné et protégé les
3 2 Michel DE CERTEAU. L'invention du
quotidien, 1 : Arts de faire, Gallimard, 1990.
33 Jacques MOESCHLER et Anne REBOUL. Ç
Polyphonie et enonciation È, Dictionnaire encyclopédique de
pragmatique. Seuil, Paris, 1994, p.326
34 Klaus, SCHMIDT-HEBBEL. Ç Managing the global
financial crisis and economic downturn È, decembre 2008, OCDE.
35 Carl MORTISHED. Ç Global unemployment heads
towards 50 million È, The Times, 29 janvier 2009.
36 Jean-Francois GUENNOC. La crise : une Ç
métaphore vive ». La doxa du discours
éditorial. GRIPIC, CELSA, 2010, p.11
équilibres de nos sociétés
È37. Ces imaginaires déroutants, parfois
incompréhensibles voire contradictoires (notamment à travers les
discours des économistes intervenant dans les médias)
accompagnent ainsi une perte de repères pour la population, que se devra
de combler le politique, particulièrement lorsque l'on lui incombe,
parfois à ses dépens, un double rTMle d'État Providence et
de responsable (une dimension ainsi intensifiée en période de
crise). Un interventionnisme étatique, une <<main visible
È, si l'on détourne l'expression bien connue d'Adam Smith, qui
prend ainsi le risque de s'exposer aux jugements sans concessions.
C'est donc une situation irrationnelle sur le thème de
l'emploi qui dessine les contours de la crise de mars 2009 au sein du groupe
Total. En ce sens, cette situation impliquait deux procédures
d'anticipation: la nécessité de l'attente de l'annonce d'un plan
social et la conduite de mesures préventives et didac tiques envers les
autorités publiques (élus et gouvernement). Deux
éléments nécessaires à la bonne conduite d'une
communication interne et externe, court-circuités cependant par la fuite
de l'information révélée lors du Comité central
d'entreprise du 10 mars 2010. Un événement imprévisible et
dangereux: imprévisible car de telles informations ne pouvaient
légalement être divulguées avant la fin du CCE; dangereux
car il augure une situation de crise au caractère difficilement
identifiable et la conduite d'une communication dénuée a
priori de réflexion et d'anticipation. Ë cette
problématique de départ s'ajouteront alors, d'une part, la
gestion des mécanismes complexes de circulation de l'information au sein
d'un espace public médiatique et, de l'autre, la
récupération de l'événement par la parole politique
.
C'est pourquoi, afin de comprendre au mieux l'influence de la
communication politique, nous garderons à l'esprit la complexité
des interactions entre les trois instances de dialogue présentes au sein
de l'espace public: << une spirale à trois, oil
préoccupations réelles du public, instrumentalisations politiques
et suivisme médiatique s'alimentent mutuellement et enclenchent une
précipitation, dont il serait vain de chercher à conna»tre
le
3 7 Thierry LIBAERT et Christophe ROUX-DUFORT. <<Crises
2009: quel bilan? È, www.communication- sensible . com 17 février
2010.
facteur premier, tant il est vrai que le
précipité obtenu a besoin des trois pour émerger
>>38.
Nous avons vu que la saillance médiatique d'un
épiphénomène socio -économique semble être
corrélée à l'environnement dans lequel il s'insert mais
aussi aux imaginaires découlant de la situation de crise dans laquelle
l'annonce des suppressions de postes surgit. Ces facteurs d'influence ne
sauraient cependant expliquer l'accroissement de la visibilité
médiatique du fait dans son ensemble. Enjeu de stratégies
politiciennes qui le dépassent, l'épiphénomène se
voit pris en tenaille par le jeu des réappropriations et extrapolations
des acteurs du champ politique.
3 8 Arnaud MERCIER. La communication politique, CNRS
éditions, coll. Les essentiels d'Hermès, chap. Ç
Présentation générale >>, p.24.
II. L'ÉPICRISE COMME PRÉTEXTE
Une des nuisances à la communication du groupe lors de
cette crise reste l'intervention des politiques et l'instrumentalisation de ce
fait, puisque, comme l'explique une universitaire : « on peut
comprendre l'émotion suscitée. Mais, sur le plan
économique, ces réactions sont en décalage avec la
réalité de la gestion d'une entreprise. D'abord, il y a un vrai
enjeu stratégique pour Total qui doit diminuer sa capacité de
production d'essence et réorienter sa capacité de raffinage vers
le diesel, afin de suivre les évolutions de la consommation en
France »39. Il y aurait ainsi « un déficit
de connaissance de certains de nos élus de la gestion d'une
entreprise ». L'intérêt d'un tel
épiphénoméne est, pour nous en tant qu'objet
d'étude et pour la sphere politique en tant qu'enjeu de pouvoir, son
extrapolation, voire son effacement au bénéfice d'une
réinscription de problématiques sociales et économiques au
sein des débats en cours. Cet épiphénoméne pourrait
en effet se définir comme une « épicrise », terme issu
du vocabulaire médical et décrivant un «
phénomene isolé important qui survient apres la crise et qui la
complète »40. Au-delà du fait qu' «
à l'image d'un hologramme, chaque crise locale contient la crise
globale »41, l'épicrise du groupe Total ne serait
qu'un prétexte au réveil médiatique de thématiques
tendant malheureusement pou r certains politiques à disparaitre par
intermittences. La nature du fait Total serait sa propension à
l'extrapolation vers d'autres thématiques polémiques liées
à la crise (emploi, pouvoir d'achat...). Ainsi, les « hommes
politiques consacrent une part importante de leur activité discursive
à réagir sur des problemes dont la construction sociale et la
mise en visibilité leur échappent largement
»42. Ce processus complexe d'extrapolation de
l'épicrise, d' agenda-building43, est le miroir des
stratégies d'hommes politiques, un moyen de se positionner sur
l'échiquier politico-médiatique et d'Ïuvrer à
3 9 Stéphanie DAMERON-FONQUERNIE (Docteur es
sciences de gestion, professeur à l'Université de Rouen). «
Total souffre d'un déficit de communication », Direct Matin, 13
mars 2009.
40 Selon la définition que nous
en donne le Littré.
41
Thierry LIBAERT et Christophe ROUX-DUFORT. « Crises 2009:
quel bilan ? », www.communication- sensible . com 17 février
2010.
42 Christian LE BART. Le discours politique,
PUF, coll. Que sais-je ?, Paris, 1998, p.41.
43 Ibid. p.42.
influencer tant bien que mal
l'agenda-setting44 et la puissance médiatique
contemporaine. Puisque « celui qui détermine sur quoi porte
l'activité politique a le pouvoir de diriger »45,
un tel épiphénoméne constitue une passerelle parmi
d'autres à franchir vers la saillance d'un enjeu, plus ou moins
lié à l'objet de départ. Il s'agit donc «
d'exploiter une histoire pour en tirer le meilleur parti en lui donnant toute
la visibilité qui s'impose et en espérant des effets de
transposition sur les themes adjacents »46, ce que les
anglo-saxons appellent milking a story (littéralement : «
exploiter une histoire »).
L'épicrise Total serait alors un élément
conjoncturel parmi d'autres intégré à une stratégie
de spin control47 (saillance et cadrage des enjeux),
l'intérêt pour l'homme politique étant d'anticiper les
futures réactions et de se placer en première instance
considérée alors comme experte, tout comme une entreprise le
ferait sur un marché donné. Rappelons qu'en marketing, le
créateur d'un marché est la plupart du temps le futur leader de
celui-ci. C'est ainsi qu'un parallèle peut être fait,
considérant bien évidemment que la politique est avant tout
aujourd'hui affaire de marketing. Cette réaction d'anticipation
conduirait l'homme politique à s'approprier la création d'un
marché médiatique à court terme qui lui permettra à
la fois de faire émerger son discours et des enjeux connexes qui lui
seront favorables.
Ainsi, de même qu'en marketing stratégique, si
l'on ne peut être premier sur un marché (et il est ardu de
l'être sur celui de la politique), il est nécessaire d'être
premier quelque part, sur un segment particulier. Ces segments seraient
représentés par les enjeux et thématiques mis en exergue
gr%oce à un épiphénoméne quelconque. Ces
stratégies s'appliquent bien évidemment au pouvoir
exécutif en place mais aussi aux forces d'opposition.
44 Maxwell McCOMBS et Donald SHAW. The
Agenda-Setting Function of Mass Media, Public Opinion Quarterly, Vol. 36,
1992, p.176-187.
45 Elmer Eric SCHATTSCHNEIDER. The Semi-Sovereign
People, Holt, Rinehart and Winston, New York, 1960.
46 Jacques GERSTLÉ. La communication
politique, Cursus, Armand Colin, 2e édition, Paris,
2008, p.102.
47 Ibid.
1. La politique de communication gouvernementale
« Lorsque toutes ces sources de reassurance et de
protection sÕeffondrent, il existe un ultime recours, une ultime
source de protection des populations. Celui que lÕon invoque des
lors quÕun danger se profile : lÕÉtat
È48.
L'affaire Total s'est tout d'abord retrouvée
impliquée au sein d'enjeux de pouvoir inhérents au pouvoir
exécutif. Des le 10 mars 2009 et avant même une réaction du
groupe Total, Laurent Wauquiez, secrétaire d'État à
l'emploi, toujours en exercice à ce jour, réagit
immédiatement :
« En cette periode de crise, beaucoup
dÕentreprises sont dans des situations dures, ne font plus de benefices,
ont des chiffres dÕaffaires degrades et font pour autant tous les
efforts possibles pour garder leurs salariés, notamment dans les PME.
QuÕun groupe comme Total, qui fait plusieurs milliards de benefices, ne
soit pas capable dans cette periode dÕavoir un comportement exemplaire
en termes dÕemploi me reste en travers de la gorge. Total ferait mieux
pour son image dÕessayer dÕavoir un comportement exemplaire en
disant : en cette periode de crise, on garde tout le monde, on ne fait pas de
suppressions dÕemplois. Ils feraient mieux de corriger leur comportement
rapidement. »49
Laurent Wauquiez semble ainsi adopter ici une posture humaine
afin de participer au mieux au positionnement de l'exécutif,
situé depuis la crise dans une optique de réintroduction d'une
éthique du capitalisme plombée par les dérives de la
financiarisation et du « capitalisme total »50.
Une démarche de pouvoir : pouvoir médiatique par la
visibilité qu'impliquent la première prise de parole et le
contenu de celle-ci ; pouvoir politique par la volonté de celui-ci de se
positionner en tant qu'entité forte au sein du gouvernement et de la
sphere politique en général. Néanmoins, l'empressement
d'une telle réaction témoigne de
4 8 Thierry LIBAERT et Christophe ROUX-DUFORT. «
Crises 2009: quel bilan ? », www.communication- sensible . com 17
février 2010.
49
TF1 - journal télévisé de 20h du 10 mars
2009
50 Jean PEYRELEVADE. Le capitalisme total,
Seuil, coll. La République des idées, Paris, 2005.
l'importance de ce que Philippe Marion nomme le «
flux médiatique »51 et des difficultés
communicationnelles que celui-ci engendre. Puisque « les sujets
traités - et surtout montrés - se bousculent dans une fuite en
avant. Ils se démodent trés vite. »52. D'ou
la nécessité pour la classe politique de s'en emparer au plus
tTMt afin d'en tirer profit et de reculer par la même leurs dates de
péremption médiatique.
M. Wauquiez semblait ainsi participer à l'amalgame
entre suppression de postes et suppression d'emplois, ce qui ne pouvait que
risquer de le faire perdre en crédibilité, considérant
notamment la connaissance et la compréhension de l'univers
socio-économique qu'implique sa fonction. Le secrétaire
d'État à l'emploi avait vu juste en postulant que la nouvelle
politique entrait dans « l'ére de la transparence »
et que « le politique est en permanence dans l'oeil des médias
»53. L'on pourrait craindre pour sa stratégie de
communication que les médias dont il tentait de s'emparer de l'agenda
eussent pu allégrement commenter cet amalgame malencontreux mais, et
nous l'étudierons plus en aval (III. 3.), la circulation d'un quiproquo
semble aisée des lors que personne ne tente de rétablir la
vérité dans les premiers temps de la saillance de celui-ci.
Total est également source de conflit interne au sein
même de l'exécutif. Le 13 mars 2009, Francois Fillon affirmait
ainsi ne pas faire :
« partie de ceux qui se livrent au sport national qui
consiste à dénigrer une des plus belles entreprises francaises,
une de celles qui investissent le plus, une de celles qui crée le plus
d'emplois et une de celles qui rapportent le plus de richesses à la
France. (...) J'ai regardé de trés prés les
décisions qui ont été annoncées, assez
maladroitement il faut le dire, par la direction de Total. Qu'est-ce que je
constate ? Qu'il n'y a aucun licenciement, que Total va créer plus
d'emplois qu'il n'en supprime en France ».54
5 1 Philippe MARION. « Narratologie
médiatique et médiagénie des récits »,
Recherches en communication n°127, 1997, p.70.
52 Ibid.
53 Laurent WAUQUIEZ. « Nouvelle politique,
Nouvelle communication ? », Commentaire, n°120, hiver 2007-
200 8 .
54 Dépêche AFP du 13 mars 2009.
La posture de Francois Fillon semble pragmatique55. Il
affirme en effet parler en connaissance de cause et tente
un recadrage des actions en cours en se basant sur les faits,
semblant se détacher dÕune reaction trop régie par une
cristallisation naturelle. En ce sens, elle est une reaffirmation politique de
hiérarchisation. CÕest pourquoi lÕutilisation,
lÕinstrumentalisation de faits dÕactualité dans
lÕoptique dÕune (ré)affirmation politique peut etre la
cause de dissensions internes problématiques dans la bonne conduite
dÕune stratégie de communication politique, particulierement
celle de lÕexécutif. En effet, une partie de celle-ci est
construite en opposition avec les forces de gauche et basée sur la bonne
entente interne. La dépêche AFP précisant que le Premier
ministre a Çpris le contre-pied de son secrétaire
d'État à l'emploi È ne peut quÕaffaiblir un
tel positionnement. Une opposition interne, un contraste qui ne peut conduire
quÕà un échec du politique, une absence de position,
laquelle se retrouve confinée dans ces quelques mots de Luc Chatel
à la sortie du Conseil des ministres du 13 mars, alors secrétaire
dÕÉtat à lÕindustrie et la consommation : Ç
l'important, c'est zéro licenciement et une politique basée
sur le donnant-donnant È56.
Des lors, lÕépiphénomene Total se
retrouverait doublement impliqué au sein de strategies de communication
de lÕexécutif mais egalement de processus internes et externes de
legitimation politique. LÕopposition nette entre Laurent Wauquiez et
Francois Fillon témoigne à elle seule de ce processus. Il est
ainsi possible de percevoir à travers le schema suivant les
mécaniques de construction dÕidentités discursives
entourant lÕobjet originel de tension quÕest la crise de mars
2009 chez Total. LÕopposition peut alors se schématiser à
travers la rencontre de deux axes définis au schema ci-dessous :
lÕaxe intégration57 (ou relation
symétrique58) et lÕaxe distinction (relation
complémentaire).
5 5 Annexe 6 : Analyse des citations politiques
portant sur le cas Total de mars 2009.
56 Ç Le scandale Total »,
lci.fr. URL :
http://lci.tf1.fr/politique/2009-03/le-scandale-total-4887501.html
57 Christian LE BART. Le discours politique,
PUF, coll. Que sais-je ?, Paris, 1998, p.80.
58 Jean-Marie COTTERET. Gouverner c'est
para»tre, PUF, Paris, 1991.

En se référant au schéma ci-dessus, nous
pouvons voir à l'Ïuvre deux mécaniques de construction
d'identités discursives59, composantes de processus de
légitimations politiques aujourd'hui perpétuels et fluctuants.
Deux approches pour deux conceptions de la politique et de l'espace public.
2. Les réactions des forces d'opposition
Nous pouvons ici supposer que le discours politique tend
à son << unidimensionalisation (...) vidant ainsi
progressivement la communication politique de sa fonction de carrefour
symbolique >>60. La conséquence en est ce que nous
évoquerons plus bas, c'est-à-dire la logique du court terme
perçue à travers la transmédiagénie du cas (III.).
La politique (logique de pouvoir) et les médias (logique
économique) s'interinfluencent en fonction d'un ciblage, le
résultat étant que <<des trois destinataires du
discours politique : le contre-destinataire (l'adversaire), le pro-destinataire
(le partisan) et le para -destinataire (l'indécis), il ne restera qu'un
seul, le para-destinataire, cible d'une stratégie commerciale
5 9 Annexe 6 : Analyse des citations politiques portant sur le
cas Total de mars 2009.
60 Dominique WOLTON. La communication
politique, CNRS éditions, coll. Les essentiels d'Hermès,
chap. << Les contradictions de la communication politique >>,
p.100.
à court terme »61. Il
appara»t néanmoins ici que ce qui se joue sur la scene politique se
situe au niveau de la définition du destinateur. C'est ainsi qu'en
reprenant et détournant l'analyse d'Éliséo Véron,
nous pouvons supposer qu'en période de crise profonde, la saillance d'un
enjeu pouvant symboliser cette remise en cause de mécanismes usuels fait
que des trois destinateurs du discours politique : le contre -destinateur
(l'adversaire), le pro-destinateur (le partisan) et le para-destinateur
(l'indécis), il n'en restera qu'un seul, le contre-destinateur. Une
perspective peut-être « populariste » donc, loin «
dÕoxygéner le débat avec des idées nouvelles
»62.
La saillance d'un tel enjeu, notamment causée par
Laurent Wauquiez, ne pouvait que donner du grain à moudre aux forces
d'opposition. Cependant, lorsque l'exécutif se positionne, ou du moins
tente de le faire, face à un contexte économique difficile dont
certaines crispations le rendent responsable, l'opposition se place dans une
posture de potentiel substitut au gouvernement en place, sans pour autant ici
critiquer son rTMle. La manoeuvre consistera alors à se fondre dans la
recherche d'un bouc émissaire et d'un ennemi commun63. Le
bouc émissaire reste alors Total qui « ne sait plus quoi faire
pour se faire détester des français »64
selon le groupe socialiste à l'Assemblée Nationale tandis qu'un
communiqué du Parti Socialiste dénonçant la «
logique financiére » du groupe Total définissait
l'ennemi commun de l'époque, toujours d'actualité : le
capitalisme total. L'avancée sur la scene médiatique d'un tel
fait d'actualité sera alors bien évidemment l'occasion de se
positionner sur l'échiquier politique, par rapport à l'opposition
et son parti d'appartenance et, par conséquent, en vue de prochaines
échéances électorales. Les réactions des uns et des
autres pourront alors laisser transparaitre des éléments de leur
s positionnements politique s. L'on retrouve bien encore une fois le fait Total
comme prétexte à l'extrapolation. Il n'est qu'un
détonateur à positionnements qui traversent l'ethos de
6 1 Eliséo VÉRON. La communication
politique, CNRS éditions, coll. Les essentiels d'Hermes, chap.
« Médiatisation du politique : stratégies, acteurs et
construction des collectifs», p.100.
62 Laurent WAUQUIEZ. « Nouvelle politique,
Nouvelle communication ? », Commentaire, n°120, hiver 2007-
200 8 .
63 cf. III.1 « La politique de communication de
l'exécutif »
64 « Tollé général pour Total ».
usinenouvelle.com, 11 mars
2009.
chacun ; ethos au sens aristotélicien du terme,
cÕest-à-dire comme procédé rhétorique, image
persuasive et vertueuse que lÕorateur doit se construire afin de gagner
lÕadhésion de son auditoire.
Ainsi, Martine Aubry adoptera-t-elle à la fois la
posture de leader politique et de personne comme entité morale
(Ç choquée È) dans la diffusion dÕun ethos
de solidarité (déjà perceptible chez Laurent Wauquiez),
défini par une Ç volonté d'être ensemble, de ne
pas se distinguer des autres membres du groupe et surtout de faire corps avec
eux des l'instant que ceux-ci se trouvent menacés È Afin de
convoquer lÕopinion publique et dÕobtenir son agrément,
elle lÕimplique fortement (Ç l'argent des contribuables
È) et victimise les salaries en faisant perdurer lÕamalgame des
suppressions dÕemplois :
Ç La responsabilité sociale d'une entreprise
ca existe, surtout d'une grande entreprise qui a beaucoup été
aidée par l'État et donc par l'argent des contribuables. La
direction a l'air d'expliquer qu'elle a fait une erreur de communication. Non,
c'est une erreur de fond, une absence de responsabilité sociale.
Aujourd'hui, il faut que Total rembourse l'aide publique qu'elle a
touchée et qu'elle mette en place des dispositions pour créer
autant d'emplois dans les bassins d'emplois qu'elle va détruire. Elle
doit aussi accompagner les salariés qui, nous dit-on, sont volontaires
et pourraient partir en préretraite. »65
Ségolene Royal, elle, quelque peu marginalisée
au sein du camp socialiste suit les composantes de ce que Patrick Chareaudeau
nomme lÕethos dÕhumanité , element fort de
lÕidentité discursive adoptée lors de sa course à
la présidentielle66. LÕextrapolation est forte :
lÕÉtat devrait, selon elle, Ç prélever des
bénéfices (de Total) et les réinjecter
massivement dans les énergies alternatives. Ce qui se passe chez Total,
c'est une atteinte à la dignité et donc aux libertés au
sens large È67.
65 Ç Le scandale Total È, lci.fr. URL
:
http://lci.tf1.fr/politique/2009-03/le-scandale-total-4887501.html.
Pour une analyse plus precise, cf. Annexe 6 : Analyse des citations politiques
portant sur le cas Total de mars 2009.
66 Annexe 6 : Analyse des citations politiques portant
sur le cas Total de mars 2009.
67 Op. cit p.26
Les deux positionnements en présence concourent
à définir le discours socialiste comme révélateur
du discours politique en général. Celui-ci possède en
effet une dimension phatique68 (mise en place et maintien de la
communication) forte puisque la prétention du politique à
régir le social reste limitée (les propositions de
Ségolene Royal restent, de maniere informelle, sans potentielles
applications concretes et de l'ordre de l'effet rhétorique) : «
Le chef parle pour ne rien dire mais construit, ce faisant, le groupe
quÕil symbolise »69.
Les différentes stratégies de communication
politique sembleraient alors conditionner la réception et la perception
d'un épiphénomene socio-économique au sein d'un
environnement en crise. La saillance de tels faits d'importance toute relative,
événements éphémeres, ne serait donc que
prétexte à la construction d'identités discursives servant
la multitude de positionnements politiques traversant l'espace public. Ces
identités discursives se constituent via leur médiatisation (les
discours en présences restent des discours tronqués et
rapportés70) et autour d'un ennemi commun, ciment fondamental
d'un groupe71 dont les politiques et les citoyens seraient les deux
faces internes. Elles sont les piliers d'une structure « eux-nous »
qui s'imposerait comme fondatrice de l'ordre politique et permettrait la
résolution éphémere d'une situation critique. En effet,
à travers les différentes interventions politiques en
présence, il est possible de détecter une instance
extérieure, Total, qui ne serait qu'un exemple parmi tant d'autres
acteurs de la logique ultra financiere qui menacerait la collectivit
é. Ce point essentiel transparait notamment nettement
dans l'intervention d'Olivier Besancenot, leader du Nouveau Parti
Anticapitaliste (NPA) : « Total assassine lÕemploi.
LÕabsence de licenciement sec ne change rien à lÕaffaire :
Total, comme Arcelor-Mittal, détruit des emplois. CÕest
inadmissible et révoltant. »72. Tandis que Olivier
Dartigolles, porte-parole du PCF soulignait que Ç lÕattitude
de Total est scandaleuse.
6 8 Roman JAKOBSON. « Linguistique et
poétique », Essais de linguistique generale,
Éditions de Minuit, Paris, 1963.
69 Christian LE BART. Le discours politique,
PUF, coll. Que sais-je ?, Paris, 1998, p.89.
70 cf. III.2 « L'art de la citation »
71 René GIRARD. Le bouc emissaire,
Grasset, 1982.
72 Op. cit p.26
Cette entreprise s'illustre comme l'une de pires
prédatrices, tant au niveau de l'environnement, que des droits sociaux,
et même du pouvoir d'achat. »73
Ë travers ces deux interventions, les plus extremes dans
les ethos politiques en présence, il apparait que le cas Total n'est que
le reflet de la logique financière dans laquelle figurent d'autres
entreprises ayant elles-mémes fait l'actualité à
l'époque: une logique financière que l'on se doit de combattre
par un discours au lexique dur et agressif. Total est également au
service de l'extrapolation de thématiques d'actualité entrant en
collision avec l'environnement économique dans lequel s'inscrivent
celles-ci. Ainsi, s'il est historiquement légitime de retrouver la
problématique environnementale dans l'invective du PCF, celle-ci semble
n'avoir que peu de liens avec la condamnation des suppressions de postes. De
méme, il n'est étrangement pas un hasard de retrouver la
thématique du pouvoir d'achat ressurgir dans un contexte de crise
économique et financière dont la population est la
première victime.

L'on pourrait dès lors supposer que la sphère
politique se sert de tels épiphénomènes pour fortifier un
collectif et apaiser les tensions du temps dans lequel s'inscrit celui-ci et
dont les conséquences sur la sphère politique pourraient
s'intensifier à travers un de déficit de confiance croissant
envers les représentants du peuple. Le discours politique contribuerait
alors à pacifier la vie sociale74 par la recherche et le
combat d'un ennemi commun.
73 Ibid.
74 Murray EDELMAN. The symbolic uses
ofpolitics, University of Illinois Press, 1985.
Il apparait alors pertinent de s'inspirer du schéma
actantiel défini par Greimas (a)75 et de l'adapter aux
fondamentaux du récit politique (b)76 :



Néanmoins, la crise de mars 2009 modifie quelque peu ce
schéma théorique puisque le contexte macrostructural de crise
économique et financière, et la charge émotionnelle qui en
découle, semblent effacer les adversaires de cet ordre social mis en
péril par la Ç logique financière È dont Total en
est le reflet.

75 Algirdas Julien GREIMAS. Sémantique
structurale, PUF, coll. Formes sémiotiques, Paris, 2002.
76 Christian LE BART. Le discours politique,
PUF, coll. Que sais-je ?, Paris, 1998, p.91.
Le schéma ci-dessus représente le processus de
réappropriation politique de l'événement. Dans un contexte
de crise économique et financiére (si ce n'est sociétale),
le peuple se retournerait vers l'État et, dans une perspective plus
large, les acteurs du champ politique dans son ensemble ; lesquels se
saisiraient du fait Total comme un des éléments servant la
catharsis de l'opinion à laquelle ils s'associeraient dans l'optique
d'un nouvel ordre social harmonieux.
C'est pourquoi il nous reste à formuler qu'à
travers la critique de cet épiphénoméne c'est «
la celebration du groupe des citoyens » qui se dessine, cette
derniére n'étant pas « simplement une condition
nécessaire à la representation politique ; elle constitue aussi
une arme dans le débat politique »77.
3. Société parfaite et communication de
crise
La conséquence de telles stratégies discursives,
pour le moins éparses et entrecroisées, sur Total restera alors
la définition d'une communication à même de rassurer les
hommes politiques et de s'en faire des alliés, mais aussi de combattre
les mouvements de ricochets du « scandale ».
Ce qui se dessine à travers le cas Total de mars 2009 ,
et notamment l'argumentation parfois pathémique qui s'y fait jour, est
la définition d'une « société parfaite dans
laquelle les risques qui menacent la vie des individus sont anticipés de
la maniere la plus rationnelle et la plus efficace possible.
»78. La rhétorique politicienne et les ethos qui en
découlent79 témoigneraient de « deux
caractéristiques majeures de nos sociétés
démocratiques contemporaines : lÕimportance de
lÕindividualisme et la prégnance de la mise en scene de
lÕindividu et de ses emotions »80. En effet,
l'effacement rapide de la parole syndicale81 est ici
77 Ibid.
78 Caroline OLLIVIER-YANIV, Michel RIN (sous la
direction de). Communication de lÕÉtat et gouvernement du
social : pour une société parfaite ?, PUG, coll.
Communication, médias et sociétés, 2009, p.9-10.
79 Annexe : analyse des citations politiques portant
sur le cas Total de mars 2009
80 Caroline OLLIVIER-YANIV, Michel RIN (sous la
direction de). Op. cit. p.27.
à la fois significatif de la reprise en main du sujet
par les politiques mais aussi de l'émancipation de l'individu face
à des groupes censés le représenter. Comme le
précise Thierry Libaert: Ç Un nouvel interlocuteur
règne désormais en maître sur la communication de crise.
Insaisissable, invisible mais incontournable, l'opinion publique est
devenue la référence suprême de toute action de
communication È82. Dès lors, la volonté
d'accès à une société parfaite, à cet
idéal démocratique qu'il semble en définitive impossible
de mettre en Ïuvre dans sa totalité utopique, se trouverait
entachée, encombrée par un certain nombre de faits et d'acteurs
de l'espace public et politique qu'il semble de plus en plus nécessaire
de désigner comme le bouc émissaire d'une société
en crise, constituée d'individus en pleine perte de repères.
L'utilisation à cet escient de l'argument des bénéfices
records de l'entreprise en témoigne: appréhendé en
stigmate, au sens goffmanien du terme83, la compagnie (Total)
présente un attribut (14 milliards de bénéfices en 2008)
qui la discrédite dans sa relation à autrui et donc à la
société dan s son ensemble. Un point que l'on retrouvera ainsi
sans surprise dans les lancements de reportages de journaux
télévisés qui lui seront dédiés dès
le 10 mars 2009 au soir84:
TF1 - JT de 20h du 10 mars 2009 France 2 - JT de 20h du
10 mars 2009
Ç Vous vous souvenez sans doute du
bénéfice historique réalisé par Total, 14 milliards
d'euros, une somme astronomique, eh bien ça n'a pas empêché
le groupe pétrolier d'annoncer aujourd'hui la suppression de 550 postes
en France. Le gouvernement, comme l'opposition et les syndicats, crient au
scandale. È
Ç L'économie encore, un groupe
français qui supprime 550 emplois ça n'a a priori rien
d'extraordinaire, surtout en ce moment, sauf que ce même groupe a
annoncé il y a un mois un profit record de 14 milliards d'euros. Il
s'agit bien sâr de Total, les salariés manifestent, Laurent
Wauquiez, secrétaire d'Etat a l'emploi, parle de
scandale.È
8 1 Pierre-Philippe LACROIX (sous la direction de). Op. cit.
p.10.
82 Thierry LIBAERT. Ç La gestion des crises :
affaire de communication ? È, Management et conjoncture sociale,
février-mars 2003.
83 Erving GOFFMAN. Stigmate Les usages sociaux des
handicaps, Paris, Editions de Minuit, 1975.
84 Pour une analyse plus précise cf. annexe 11
: Analyses de reportages télévisés.
Comment des lors anticiper la constitution de tels ethos, leur
médiatisation, et rectifier un tir qui semble s'épanouir dans la
vitesse de la trajectoire qu'il arpente et ne pouvoir s'arrêter que dans
l'incertitude d'une échéance naturelle ? Il n'existe que tres peu
d'évidences en communication de crise. Chaque cas est unique et les
intangibles ne sont pas légions. D'autant que les ethos politiques sont
loin d'être fixes mais, au contraire, fortement mouvants. En effet
« ce crépitement informatif, cette hypertrophie de
lÕinstant T, engendrent une douce amnésie (É).
Puisque le passé est frappe de péremption, je ne suis tenu a
nulle coherence (É). En somme, de nÕhabiter que le
present. »85
Si l'on considere que, de nos jours, l'idée symboliste
selon laquelle la «perception se déplace sur un registre
affectif, émotionnel, visuel »86 prévaut, il
est aisé de percevoir les dissonances entre la parole du politique et
celle de l'entreprise, dont la (re)conquête de l'opinion publique est
l'enjeu. Tandis que d'un cTMté, les forces politiques usent d'une
« rhétorique humanitaire » à travers une
« grammaire des emotions87 », Total s'est
d'emblée placée - à travers un premier communiqué
de presse d'abord, puis en la personne de son secrétaire
général - dans une perspective technicienne, oil le factuel et le
rationnel prévalent. Il faut des lors décloisonner communication
de crise et gestion de crise. Si la première est
généralement une composante de la seconde, elle possede ses
limites. Bien entendu, une absence de communication n'aurait pu avoir que des
effets négatifs, mais ses effets restent limités. Dans le cas de
la crise Total de mars 2009, il convient de réintroduire ces
suppressions de postes dans une logique de gestion économique et
financiere. Le CA de Total est loin d'être tributaire de l'opinion
publique francaise et la cible du discours de l'entreprise ne semblait pas
être le grand public (réactifs a priori à cette
« grammaire des emotions ») mais bien les spheres
économiques et commerciales (par l'utilisation d'éléments
factuels et rationnels). Notre objet d'étude témoigne de
l'impossibilité de prévoir les leviers les plus efficaces d'une
communication de crise. D'autant que Total se trouve intégrée
à une
85 Pierre VEILLETET. « Le grand n'importe quoi
», Médias n°25, p.49.
86 Thierry LIBAERT. Op. cit. p.27.
87 Caroline OLLIVIER-YANIV, Michel RIN (sous la
direction de). Op. cit. p.27.
position paradoxale de l'opinion publique nationale. Percue
négativement88, elle figure pourtant au second rang des
<<marques qui portent la vision la plus positive de la France
>>89.
Reste qu'une des plus importantes problématiques de la
communication de crise serait la rapidité d'intervention et de prise de
parole dont l'entreprise ferait preuve afin de résoudre une situation
qui ne ferait que s'envenimer. Bien que Ç toute prise de parole
hâtive entra»ne le risque d'être ultérieurement
démenti par les faits >>90, comme le
précise Michel Ogrizek: << incontestablement, la
rapidité est un facteur déterminant dans la réussite d'une
communication de crise >>91. Pourquoi cette
nécessité ? Quelle est cette circulation médiatique et
quels facteurs l'ont ainsi favorisé?
Nous avons mis en lumière le fait que les
réappropriations politiques s'inscrivent dans des stratégies
politiciennes. La saisie et l'extrapolation du fait permettent à une
multitude d'acteurs, à cette polyphonie politique, de gagner (ou perdre)
en légitimité. Du côté de l'entreprise, c'est
l'importance d'une visibilité médiatique non
désirée qui est en jeu. L'accroissement certain de celle de Total
et de ses suppressions de postes représente une forte
problématique de communication de crise. Dès lors, il s'agira de
tenter de décrypter au mieux les mécanismes imprévisibles
et mouvant de circulation médiatique du récit.
8 8 Annexe 4 : Perception du groupe Total.
89 Étude <<La marque France vue par les
francais. Radioscopie d'un complexe. >> W&Cie, Caisse des
Dépôts, ViaVoice. 16 mars 2010.
90 Thierry LIBAERT. Op. cit. p.27.
91 Cité in Thierry LIBAERT. Op. cit. p.27.
III. LA
TRANSMÉDIAGÉNIE Ë COURT TERME
ÇNotre société est devenue une
société récitée, en un triple sens: elle est
définie à la fois par des récits (les fables de nos
publicités et de nos informations), par leurs citations et par leur
interminable récitation. »92
La couverture médiatique d'événements
a priori mineurs n'est pas une nouveauté. Nombre
Çd'affaires È, pour reprendre un terme largement utilisé
par la sphère journalistique, se déclarent chaque jour avant de
s'évanouir peu à peu dans le flot médiatique,
jusqu'à disparaitre aussi rapidement qu'ils sont apparus.
Comment, dès lors, un épiphénomène
tel que celui qui constitue notre objet d'étude, se voit circuler dans
la manne médiatique? Il convient ici de rappeler en introduction un
point important. Ë travers une analogie avec les modèles de
diffusion d'une innovation sur le marché, quatre temps
définissent le cycle de vie d'une crise pour Thierry
Libaert93 :
- période préliminaire aux signes
avant-coureurs;
- période aigüe marquée par
l'arrivée brusque de la crise ;
- période chronique représentant
l'apogée de la crise et passant par des relais à
l'extérieur et un renouvellement médiatique permanent;
- période de cicatrisation durant
laquelle la couverture médiatique se calme peu à peu.
Le premier problème à s'être posé pour
Total est la fuite illégale de l'information. C'est pourquoi la
période
préliminaire n'a jamais existé au sein de cette
épicrise. Ce point fût donc problématique puisque l'on peut
supposer que son absence n'a pas permis d'anticiper les réactions
possibles à ce fait, du moins que l'anticipation n'était pas
à la hauteur de la potentielle controverse. En effet, l'interactionnisme
symbolique nous apporte la connaissance de deux conditions préalables
à la bonne carrière d'une controverse :
92 Michel DE CERTEAU. L'invention du
quotidien, 1 : Arts de faire, Gallimard, 1990, p.312.
93 Thierry LIBAERT. La Communication de
crise, Dunod, Paris, 2e édition, 2005.
- la définition de la situation comme
problématique, exigence remplie par les organisations syndicales dans le
cadre de notre objet d'étude ;
- l'étiquetage du probléme
comme propice à une décision des autorités politiques, le
concept d'agenda politique désignant « lÕensemble des
problemes perçus comme appelant un débat public voire
lÕintervention des autorités politiques légitimes
»94.
Des lors que cette phase préliminaire s'est vue
abrogée, ou du moins altérée, comment l'information
a-t-elle circulé et s'est -elle renouvelée au sein de la sphere
médiatique ? Nous garderons à l'esprit et en guise d'introduction
ce que Dominique Wolton a nommé la « médiatisation sans
limite » qui consiste notamment à affirmer que « la
publicisation, par lÕintermédiaire des medias, a
lÕavantage de faciliter le passage des problemes et discours dans
lÕespace public : tout est devenu discutable
»95.
1. La circulation de l'information
Comprendre les mécanismes de circulation de
l'information en situation de crise reste un point essentiel de la
communication qui lui est dédiée. Nous nous baserons notamment
sur la modélisation théorique96 proposée par
Hervé Renaudin97 qui nous aidera à introduire une
vision surplombante d'un tel phénoméne. L'intérét
de ce modèle est qu'il met en avant deux variables nous paraissant ici
plus que pertinentes : « lÕemotion de lÕinformation
» et « la charge de lÕinformation ». Pertinentes
puisqu'elles mettent notamment en lumiére au sein de notre objet
d'étude l'importance du facteur émotion, directement lié
ici au contexte de crise et à la remise en cause du modéle
capitaliste dont Total semble être le reflet.
94 Jean-Gustave PADIOLEAU. LÕÉtat au
concret, Puf, Paris, 1982.
95 Dominique WOLTON. La communication politique
, CNRS éditions, coll. Les essentiels d'Hermes, chap. « Les
contradictions de la communication politique », p.96.
96 Annexe « Modélisation de diffusion de
l'information dans les médias ».
97 Hervé RENAUDIN. « Communication de
crise et modélisation de diffusion de l'information dans les
médias », Communication sensible, juin 2003.
Nous pouvons donc dégager le processus basique de
circulation de l'information et de mise en place de l'événement
médiatique oü l'influence indirecte des pratiques journalistiques
dans la construction du sens est perceptible98 :

Ce schéma met en évidence la construction de
l'actualité par la sphère médiatique (effet d'agenda). Les
enjeux alors hiérarchisés serviront les acteurs de la
sphère politique dans leurs tentatives de construction
d'identités discursives.
C'est pourquoi la construction d'une <<
sur-actualité >> découle avant tout d'une << sur-
réaction>> et de son intensification postérieure par les
médias. La charge émotionnelle hypothétique d'une
information est un élément essentiel à prendre en
compte.
Hervé Renaudin met également en avant, au sein
de son analyse causale, l'importance de l'intervention de médias chauds
ou froids dans la propagation de l'information. Sa définition de la
<<température>> d'un média n'est cependant pas
régit par les variables <<classiques>> de Marshall
McLuhan99 gravitant autour de la capacité de participation du
public. En effet, Renaudin définit un média chaud ou froid par le
rythme du traitement de l'information. Ainsi, <<une hypothèse
réaliste est que les MC, au cÏur de
9 8 << Sensibilisation au risque d'opinion. L'impact des
stratégies de communication des partis politiques sur la
Société Générale. >>. Sous la
direction de Pierre-Philippe Lacroix. Magistère de communication, CELSA,
2010. 99 Marshall McLUHAN. Pour comprendre les média: les
prolongements technologiques de l'homme, Seuil, coll. Points Essais,
Paris, 1977.
l'actualité, influent ensuite les MF, et non
l'inverse È. Une notion nécessaire à envisager car il
reste fondamental de distinguer le temps historique des faits et le temps des
médias. En effet, ces derniers procèderaient d'une
hiérarchisation de l'actualité dans l'esprit du public notamment.
Ainsi, l'acteur politique percevra-t-il le corps social à travers les
nombreux filtres médiatiques et pourra donc être
considéré comme influencé par la pression
médiatique et les pratiques journalistiques, l'obligeant à revoir
ses propres méthodes de travail et de prises de discours100.
Qu'en est-il à propos du cas Total?
Les nouveaux médias en place dans la
société de l'information intensifient la vitesse de propagation
d'événements médiatiques: << En situation de
crise, nous assistons à la dictature du temps, avec
l'enchevêtrement de plusieurs temporalités, entre le temps de la
gestion de la crise, le temps de la communication vers les différents
publics, le temps politique et la tyrannie du temps médiatique
È101. L'hypothèse de Renaudin trouverait ici
confirmation puisque le cas Total a surgit sur la scène
médiatique gr%oce tout d'abord à l'agence de presse, média
chaud par excellence, puis par Internet, la presse quotidienne d'information
politique et générale ou même les alertes infos sur
téléphones mobiles participant pleinement à l'art de la
construction par la formule mis en lumière ci-dessous. Comme le
précise Pascal Ragot102 : << Tout le monde dit
qu'Internet permet d'intervenir rapidement. Pour moi, il s'agit d'une version
moderne du café du commerce. Ce qui compte, c'est l'AFP et Reuters. Avec
comme levier, la rapidité. Il faut tout faire pour être à
l'origine de la boucle d'information (É) È. Les
médias froids, eux (Le Point notamment), interviendraient alors comme
acteurs de la période de cicatrisation de la crise103.
1 00 Jean MOUCHON. La politique sous l'influence des
médias, Harmattan Éditions, coll. Communication et
Civilisation, Paris, 2000.
101 Didier HEIDERICH. <<L'incertaine équation
médiatique en situation de crise È, Communication
sensible, 2009.
102 << Communication de crise. L'art de faire face.
È, Journal du Net, janvier 2005.
103 Annexe 9 : Narratologie médiatique de la crise Total
de mars 2009.
Néanmoins, ce qui nous intéresse ici reste bien
le fait que la difficulté, si ce n'est l'impossibilité,
d'anticipation du groupe Total sur une telle problématique (fuite du
CCE) contraint ce dernier à renvoyer l'image négative d'une
communication silencieuse. Les interstices temporels favorables à des
actions saines de communication de crise sont en effet réduits par la
vitesse de circulation de l'information de la société
médiatique dans laquelle nous vivons . Dès lors, le peu d'espace
disponible au sein du temps des médias, se voit en
>>104
quelque sorte confisqué par la parole politique, cette
<< improvisation tactique caractérisée par sa
forte dimension dramaturgique105, qui ne saurait que rendre plus
difficile le travail des communicants du groupe.
2. L'art de la citation
Dans une société aujourd'hui plus que
médiatique, la bataille politique se fait notamment à travers la
production politique et la réappropriation médiatique de
citations d'hommes et de femmes , de << petites phrases>> qui
feront mouche et permettent, à travers telle ou telle
personnalité, de refléter la position d'un groupe
idéologique par rapport à une problématique
précise. Nous pouvons supposer ici que la citation, ce
<<piège à con >>106, aurait une
capacité transmédiagénique. Cette
transmédiagénie, <<logique de glissement et
d'étoilement plurimédiatique >>107
proviendrait tout d'abord de sa nature au sein du discours: elle est ainsi la
<<relation interdiscursive primitive >>108 et
semble inévitable. Elle participe de plus au développement d'une
tendance, déjà ancienne109, au desk
journalism, élément particulièrement visible à
travers sa forte médiagénie vis-à-vis du média
Internet.
1 04 Christian LE BART. Le discours politique, PUF,
coll. Que sais-je ?, Paris, 1998, p.44.
105 Erving GOFFMAN. La mise en scène de la vie
quotidienne, 1 : La présentation de soi, Minuit, 1973.
106 Claude MAURIAC. Et comme l'espérance est
violente, Paris, Grasset, 1976, p. 419.
107 Philippe MARION. << Narratologie médiatique et
médiagénie des récits >>, Recherches en
communication n°127, 1997, p.70.
1 0 8 Antoine COMPAGNON. La Seconde main ou le travail de
citation, Seuil, Paris, 1979, p.54
109 << Nous avons moins besoin de gens qui, une fois
de plus, nous diront ce qui s'est passé, que de gens qui peuvent
regrouper les événements et les expliquer>> pensait
déjà Barney Kilgore, rédacteur en chef du Wall Street
Journal, dans les années soixante. Cité in William McKEEN.
Hunter S. Thompson, journaliste et horsla-loi, Auch, éditions
Tristam, 2010, p.112.
Ainsi, si l'on se penche sur l'article intitulé «
Le scandale Total »110 du 11 mars 2009 publié sur le
site
lci.tf1.fr, l'on peut nettement
percevoir la construction du discours journalistique à travers les
réactions « à chaud » des politiques et syndicalistes.
Une analyse quantitative succincte nous montre que le corps de l'articl e est
constitué à 46% de propos rapportés. Le journaliste ne
sert plus alors ici que d'entremetteur de citations ; il nous détaille
des faits à travers les verbatim dont il dispose et son objectif est de
concilier au mieux ces derniers dans un ensemble articulé.
L'intégration de citations est ainsi aisée puisqu'elle favorise
la production de contenus éditoriaux. Mais elle pose donc
également la question de la responsabilité journalistique :
« Des sismographes ou des accélérateurs de
particules informatives, de pollen médiatique ? (É)
Ce crépitement ininterrompu, cette enflure du present empêchent
toute mise en perspective. »111
En effet, d'une part « lorsque je cite,
jÕexcise, je mutile, je préleve (...) le travail de
lÕécriture est une récriture des lors quÕil
sÕagit de convertir des elements sépares et discontinus en un
tout continu et coherent, de les rassembler, de les comprendre (de les prendre
ensemble), cÕest-à-dire de les lire »112,
d'autre part car elle « participe dÕun effet de canonisation
métonymique, qui confond dans la citation la production et le produit.
Le produit (un passage rapporté, un énonce
répété) est tenu pour immédiatement donne,
lÕacte de production (le reportage) est passé sous silence, comme
sÕil était idéalement transparent et
idéologiquement neutre »113. L'emploi de la
citation confére ainsi aux médias un certain pouvoir que
tenteront d'utiliser au mieux les politiques, pourvu que leurs propos aient
l'effet qu'ils espérent afin de se positionner vis-à-vis du sujet
sur lequel ils se focalisent : « La citation a le statut
dÕun critere de validité, dÕun contrTMle de
lÕénonciation, dÕun dispositif de regulation, parfois
dÕautoregulation, de la repetition du déjà dit : bonne,
elle qualifie ; mauvaise, elle disqualifie. Loin d'être (...) un
trait périphérique de la lecture et de lÕécriture,
la citation représente un enjeu capital, un lieu stratégique et
même politique »114.
1 1 0 Annexe 8 « Le scandale Total ».
111 Pierre VEILLETET. « Le grand n'importe quoi »,
Médias n°25, p.49.
112 Antoine COMPAGNON. La Seconde main ou le
travail de citation, Seuil, Paris, 1979, p.32.
113 Ibid. p.55
114 Ibid. p.12
Ces citations politiques, coupées, ciselées des
la diffusion par dépeche dÕagence, rentrent donc en ligne de
compte dans lÕaccroissement de lÕexposition médiatique de
Total. Souvent reprises, elles finiront définitivement par
déplacer le cas Total dans le champ politique. Des lors, le rTMle et les
consequences de ces interventions politiques apparaissent paradoxales dans la
gestion de crise du groupe, et plus particulièrement pour sa
communication. Elles qui ont dÕun cTMte influé sur la
période aig·e et la période chronique de la crise,
accélerent au final la période de cicatrisation. En effet,
passé un certain stade, nous sommes en droit de nous demander vers qui
le regard de lÕopinion publique et des médias se tourne : Total
ou ses détracteurs ? Bien que lÕimage de lÕentreprise en
ait souffert, nous pouvons remarquer que la rubrique Ç désintox
» de lÕédition du 17 mars 2009 de Liberation présente
un article dÕune Ç contre-vérité passée au
crible È, celle de Laurent Wauquiez115. De plus, bien que
loin de disparaitre, nous remarquons également que le cas Total
sÕintegre dans une logique de contestation sociale des actions
gouvernementales de lÕépoque116. Il nÕest
quÕun element parmi tant dÕautres integre à un
argumentaire contestataire. Ainsi, lÕexposition au regard de
lÕopinion publique à travers le filtre médiatique est elle
aussi dépendante de lÕactualité elle -même, en
lÕoccurrence la montée de la contestation sociale et le mouvement
de greve du jeudi 19 mars 2009 qui en est la vitrine.
3. LÕamalgame communicant
Un des elements que lÕon pourra également
supposer facteur de circulation, de transmédiagénie, est ce que
lÕon pourrait nommer la propension au négatif. La rapidité
du flot dÕinformations imposerait au citoyen, ainsi quÕà
la sphere médiatique, un affaiblissement de la capacité de recul
et de distanciation. Comme le note le site
politique.net à propos de
lÕaffaire Total : Ç le reflexe du citoyen lambda est alors de
rester souvent sur l'information d'origine : Total va supprimer 550 postes
alors que le groupe a
1 1 5
Annexe 10 : Analyses dÕénonciation
éditoriale.
116 Annexe 11 : Les Échos Ð 17 mars 2009 Ð
Ç Trois Francais sur quatre soutiennent le mouvement de grève de
jeudi È.
realise 14 milliards de benéfice en 2008
»117. Ces deux points posent ainsi la question de la
réception de l'information mais aussi de la responsabilité
journalistique. En effet, si l'on suppose le citoyen comme a priori
affaibli, ce dernier devrait trouver éléments de
compréhension du monde qui l'entoure et pleine confiance en la sphere
journalistique. Or, l'amalgame entre suppression de « postes » et
« d'emplois » n'a pour autant rarement pu être
évité.
Cet amalgame est principalement favorisé par trois
éléments. En premier lieu, la fuite de l'information du CCE qui
lui accorde un imaginaire négatif car faisant appel à ce qui est
se cret et ne doit pas être révélé. En second lieu
une fuite s'inscrivant dans un contexte socio-économique difficile
doublé d'une sphère médiatique qui « confere une
connotation, un coefficient dramatisant à l'événementiel
et le spectacularise »118. Enfin, un élément
de contraste facilement exploitable : un résultat net de 13,9 milliards
d'euros, soit le plus gros profit jamais dégagé par un groupe
francais, annoncé un mois plus tTMt, quasiment jour pour jour, le 12
février 2009.
Le probleme n'est cependant pas ici dans la perception qu'ont
les citoyens de cette information. Cela reste bien sir un probleme de
communication, puisqu'il s'agira de définir des stratégies
adéquates pour corriger le tir, mais engage surtout la
responsabilité journalistique, la sphere médiatique ayant
largement contribué, consciemment ou non, à la diffusion et la
pérennisation de cet amalgame. Étrange constat que celui-ci
puisque la première dépesche de l'AFP ne pouvait être plus
claire.
Prenons l'exemple de l'intervention de Jean-Jacques Guilbaud,
secrétaire général du groupe Total, dans l'émission
de Jean-Michel Apathie sur RTL119. Le journaliste ne fait pas
d'amalgame entre « postes » et « emplois » puisque M.
Guilbaud lui explique la situation et
1 1 7
« Total va-t-il supprimer ou créer des emplois ? Le
match Fillon / Wauquiez ».
www.politique.net, 15 mars
2009.
118
Gloria AWAD. Du sensationnel. Place de
l'événementiel dans le journalisme de masse, Éditions
L'Harmattan, coll. Logiques sociales, 1995, p.145.
119 Annexe 5 : « Retranscription de
l'intervention de M. Jean-Jacques Guilbaud sur RTL (11 mars 2009) ».
tente, avec pédagogie mais de manière
maladroite, de faire de méme avec les auditeurs. Or, si l'on prend
l'extrait suivant qui clTMt l'interview, le dernier des trois
éléments cités plus haute est particulièrement
visible : <<(...) Nous croyons qu'il est possible de maintenir de
l'emploi de qualité industrielle en France, et c'est pour ça que
nous investissons . >> / << Le problème,
Jean-Jacques Guilbaud, c'est que vous avez gagné 14 milliards
l'année dernière ! >>. Au-delà d'une certaine
propension << provocatrice>> bien connue de ce journaliste, ce qui
nous intéresse ici est bien la temporalité de l'intervention. Le
résultat net de Total est appréhendé comme un
problème, car toujours lié au terme de <<
suppression>> et au contexte socio-économique qui favorise la
culpabilisation du capitalisme total, et ce, à la toute fin de
l'intervention radiophonique. Un point de contraste fort donc, résultat
net vs suppression de postes, qui s'inscrit dans l'esprit des
auditeurs et pourrait tendre à déconstruire le peu d'argumentaire
que Jean -Jacques Guilbaud venait de développer. Cet
élément discursif reflète le passage, dans le discours
journalistique, <<de l'interrogation à l'interpellation
journalistique >>.
Ainsi: << La mise en cause, voire l'accusation, peut
être plus directe. On la trouve dans la parole des chroniqueurs de la
presse et de la radio. Il y a divers type de chroniques, mais la chronique
politique a cette caractéristique de placer le journaliste
énonciateur en position d'analyste, plus ou moins
spécialisé, qui, au nom de son savoir de spécialiste, peut
se permettre de juger et d'évaluer (ce qui n'est pas dans le contrat
global d'information) une situation politico - sociale et/ou ses acteurs
>>120.
Ce type d'intervention met en lumière ce que l'on
pourrait considérer comme des pratiques que nous nommerons ici
<<popularistes >>, pour s'approprier un terme d'origine juridique,
et adoucir quelque peu ce qui ne nous semble pas pour autant relever du
populisme. Le <<popularisme>> est ainsi une notion définie
comme: << une forme générale de l'action politique.
(...) Mettre en scène l'agir suffit au popularisme.
Impressionner, frapper, décider deviennent des preuves mani
festes de l'efficacité. La production d'effets
1 20 Patrick CHAREAUDEAU. << Discours journalistique et
positionnements énonciatifs. Frontières et dérives
>>, Semen, 22, Énonciation et responsabilité dans
les médias, 2006.
substantiels s'efface devant l'impératif de
séduction (...). Le popularisme manipule, à bon
marché, les ressorts du consumérisme de satisfaction d'opinions.
Il ne conna»t que le tempo de l'urgence, de la vitesse et de
l'immédiat. (...) Il se soumet aux diktats d'un seul objectif:
gagner le pouvoir et le conserver >>121. Un constat
portant sur le politique trouvant néanmoins son application, dans une
certaine mesure, au sein de la sphère journalistique.
Le journaliste, a priori au fait des tenants et des
aboutissants d'une affaire, épouserait la perception première des
citoyens afin de créer une complicité et de prouver qu'il pose
Çles bonnes questions >>. Conséquence notable, la
sphère journalistique influencerait directement la construction du sens
au sein de la sphère médiatique, un phénomène
pouvant être résumé comme tel ci-dessous122 :

Si l'on s'en réfère au schéma ci-dessus,
la sphère journalistique semblerait remplir son rTMle de
Çquatrième pouvoir >>. L'interpellation
dénonciatrice et la mise en lumière du fait engendreraient une
réaction de la sphère politique qui se positionnerait en
fonction.
Néanmoins, l'intérêt de
l'épiphénomène Total est que celui-ci met en
lumière une intervention politique préalable à la
supposée influence indirecte des pratiques
1 2 1 Jean-Gustave PADIOLEAU. Arts pratiques de l'action
publique ultramoderne, L'Harmattan, Paris, 2003.
122 Ç Sensibilisation au risque d'opinion. L'impact des
stratégies de communication des partis politiques sur la
Société Générale. >>. Sous la direction de
Pierre-Philippe Lacroix. Magistère de communication, CELSA, 2010.
journalistiques sur la construction du sens. L'intervention de
la sphère politique ne vient ainsi pas seulement après
l'interpellation dénonciatrice du milieu journalistique mais engendre
cette dernière. Cette intervention préalable, ces
réactions politiques d'anticipation, tendent à bouleverser le
schéma<<classique>> d'influence directe des pratiques
journalistiques.

L'on peut ainsi percevoir, à travers ce schéma,
que la réaction politique précède, voire anticipe
l'interpellation dénonciatrice de la sphère journalistique (qui
ne disparait pas pour autant). La sphère politique se situe alors
désormais comme premier ouvrier de la construction de
l'actualité, générateur de contenus123.
Ainsi, Aristote déjà décrivait en son
temps le discours politique par un parallèle avec la skiagraphie,
<<dessin en ombre et couleur >>124 qui
<<reproduit les apparences et donne, de loin, l'illusion de la
réalité >>125.
La harangue skiagraphique, fondement du discours politique
trouverait ainsi son application du seul fait que: Ç Le style qui
convient à l'assemblée du peuple ressemble, et même de tous
points, au dessin en perspective : plus grande est la foule des spectateurs,
plus éloigné le point d'oil il faut regarder ; aussi l'exactitude
des détails est-elle superflue et
1 23 Cf. III.2.
124 Pierre -Maxime SCHUHL. Platon et l'art et son temps,
Alcan, Paris, 1933.
125 Jean-Louis LABBARIéRE. << Du discours politique
comme trompe-l'Ïil chez Aristote >>, Hermès, Paris,
1988, N°1, fascicule thématique << Théorie politique
et communication >>, p.8.
para»t-elle d'un effet fâcheux dans les deux
cas... Là oà l'action a le plus de part, l'exactitude du style a
la moindre place ; c'est le cas quand il faut donner de la voix, et surtout
quand il faut en donner beaucoup >>126.
On ne saurait trop y retrouver ces caractéristiques au
sein de notre objet d'étude et des discours politiques qui l'ont
accompagné (II. 1 et II. 2). Ne serait-ce que par l'extrapolation
à d'autres thématiques ou par la mise en lumière d'un
contraste, que nul ne pourrait contester, entre des bénéfices
record et des suppressions de postes, l'amalgame résulte ainsi non d'une
vision erronée mais quelque peu altérée oü la raison
importe moins que la charge émotionnelle qui entoure
l'épiphénomène. Puisqu'il Ç convient mieux
à l'honnête homme de para»tre vertueux que de discourir
rigoureusement >>127, une réalité qui
n'en est pas complètement une favorisera elle aussi la
circularité et la réception du message.
1 26 ARISTOTE. Rhétorique, Les Belles Lettres,
Paris, 1967-1973, III, 12, 1414a17. 127 Ibid. III, 17, 1418a40-41.
CONCLUSION
Au terme de cette analyse, nous pouvons desormais verifier ou non
nos hypotheses de depart.
Notre première hypothese supposait la saillance
mediatique dÕun épiphénomene socio-économique est
en partie conditionnée par lÕenvironnement dans lequel il
sÕinsert et les imaginaires qui gravitent autour de celui -ci. Il
apparait effectivement, à travers notre travail de recherche, que
lÕémergence dÕun fait socio-économique sur la scene
mediatique, semble-t-il peu importe sa Ç taille È et son
importance, est conditionnée, du moins intensifiée, par des
elements qui lui sont extérieurs. Son apparition dans un contexte de
crise (economique et sociétale) cristallise les opinions (mediatiqu e,
politique et publique) à son encontre et ce, dans une perspective quasi
automatique et hautement portée sur lÕindignation. Cela ne
revient pas à dire que ces elements extérieurs sont les facteurs
uniques de saillance et que cet épiphénomene nÕaurait pas
pu susciter la même contestation dans un contexte Ç neutre
È. En effet, cette cristallisation découle egalement de
lÕidentité de Total et de la symbolique qui la traverse. Nous
supposerons néanmoins, suite à ce travail de recherche, que ces
facteurs externes ont une part de responsabilité non negligeable dans la
saillance des suppressions de postes et la visibilité mediatique de
Total.
Suite à cela, nous supposions que la
réappropriation politique dÕun tel événement
nÕa dÕintéret que par lÕextrapolation possible de
thématiques qui lui sont liées et/ou tentées dÕy
être rattachées. SÕattachant à extrapoler ce cas
vers des thématiques dÕactualité, Total fût en effet
un element de communication sur lequel les pol itiques se reposèrent
dans le cadre de la conduite de leur communication , elle aussi régit
par des facteurs micro et macro-sociétaux. Le positionnement de telle
figure ou mouvement politique face à cet épiphénomene mit
en lumiere la volonté de legitimation de pouvoir, à
lÕencontre des différentes instances politiques en presence
(justification de la conduite gouvernementale, positionnement interne a un
parti) mais egalement de la sphere mediatique (la reaction politique dans sa
volonté d' agenda -building ). La crise n'en
serait alors que plus renforcée du fait des nombreux ethos qui se
constituent par rapport à celle-ci et la traversent. Une multitude
d'identités discursives d'autant plus potentiellement
pénalisantes pour Total car, bien loin de se cannibaliser, se regroupant
ici autour d'une entreprise désignée comme bouc
émissaire.
Enfin, la transmédiagénie à l'Ïuvre
dans le cas Total de mars 2009 passerait par des tendances plus ou moins
contemporaines mais dans tous les cas révélatrices d'une
implication à ce que l'on tend à nommer aujourd'hui: une Ç
société de communication È. Ainsi, nous avons pu voir que
la circulation médiatique passait par des mécanismes de
circulation de l'information, complexes et imprévisibles, mais pourtant
essentiels à appréhender dans la conduite d'une communication de
crise. Cette circulation que nous avons tenté de caractériser au
mieux dans notre étude mit notamment en lumière le rôle
toujours prépondérant de l'agence de presse comme levier
d'informations et de transmédiagénie.
Transmédiagénie majoritairement influée par l'intervention
politique: l'information circule et la sphère médiatique relate
l'épiphénomène car elle relate avant tout les commentaires
de la sphère politique s'intégrant dans un contexte précis
de crise économique et de contestation sociale.
Ces citations, ces mots de politiques que l'on retrouve
souvent comme bases structurantes à l'architecture d'articles de presse,
sembleraient quelque peu détourner l'information juste du regard des
journalistes, et l'amalgame ne ferait qu'accélérer un peu plus la
mésentente. Il est certain que l'avènement des NTIC a
transformé en profondeur notre société moderne en
engendrant de nouveaux enjeux pour l'information: d'un côté le
temps des médias se resserre peu à peu, de l'autre le spectre des
acteurs s'y invitant ne cesse de s'élargir. C'est donc aussi à la
fois la responsabilité de la sphère politique mais aussi celle
des journalistes128 qui sont en jeu et nous rappellent à
notre bon souvenir que les médias, comme toute autre instance de
diffusion d'un message, ne sont que des filtres, une première
étape dans l'appréhension de la vérité du monde qui
nous entoure.
1 2 8 Patrick CHAREAUDEAU. Ç Discours journalistique et
positionnements énonciatifs. Frontières et dérives
È, Semen, 22, Énonciation et responsabilité dans les
médias, 2006.
L'intervention du champ politique comme paramètre
à prendre en compte pour une entreprise dans le cadre de conduites de
communications de crise reste fortement délicate à
appréhender. Face à une multitude d'acteurs à rassurer, la
classe politique semble aujourd'hui déterminée par une dynamique
identitaire instable. Comme l'affirme Claude Guéant129 :
<< la vérité d'hier n'est pas celle d'aujourd'hui
>>. Christian Le Bart précise lui, en se
référant aux travaux de Murray Edelman: << La politique
est, au mieux, action symbolique dans la mesure oil il s'agit moins
pour les décideurs de répondre effectivement
aux attentes des citoyens que d'oeuvrer à redéfinir celles-ci
>>130. Dès lors, si l'on en croit cette
affirmation, Total ou toute autre entreprise verrait sa marge de manÏuvre
limitée. Puisque <<le langage politique est la
réalité politique >>131, les
possibilités des décideurs seraient alors libérées
de la contrainte des <<promesses tenues>> et leur capacité
d'influence langagière verrait ses limites flouées.
Cela nous semble témoigner de mutations de la classe
politique. En effet, << l'État postmoderne
>>132 (du moins dans nos sociétés
occidentales) doit d'un côté faire face à la perte de
légitimité de ses gouvernants et l'érosion de leur
capacité d'intervention et de régulation, et de l'autre voir les
attentes de l'opinion publique à son encontre s'accroitre. Paradoxe d'un
modèle qui rend nos démocraties bien complexes à gouverner
et conduit à une rhétorique politique de l'instant, adaptative,
oü les identités se dissolvent, se croisent et se confondent. D'un
point de vue communicationnel, le risque de dissolution identitaire et de
généralisation du consensus, néanmoins encore bien loin
d'être une vérité générale, induit une
problématique de visibilité pour les acteurs du champ politique
de moins en moins à même d'être jugés sur une
échelle idéologique traditionnelle gauche - droite. Dès
lors que ces derniers semblent de plus en plus régis par le pouvoir du
temps présent et des secousses de la société, comm ent
faire émerger leurs voix respectives et les distinguer les unes des
autres dans la conduite d'une stratégie de communication?
1 29 Cité in Pierre VEILLETET. << Le grand n'importe
quoi >>, Médias n°25, p.49.
130 Christian LE BART. Le discours politique, PUF, coll.
Que sais-je ?, Paris, 1998, p.117.
131 Murray EDELMAN. Pièces et règles du jeu
politique, Seuil, 1991, cité in Christian LE BART. Le discours
politique, PUF, coll. Que sais-je ?, Paris, 1998, p.117.
132 Luc ROUBAN. << Les paradoxes de l'État
postmoderne >>, Cités 2004/2, n° 18.
CÕest ainsi une large partie de la classe politique qui
montait au créneau à propos de lÕaffaire Lu de
2001133, devenu depuis Ç ideal Ð type È en
communication de crise, ou encore plus récemment face au secteur
bancaire et financier. Ainsi, et même si comme lÕaffirmait
maladroitement Lionel Jospin à propos dÕun plan de licenciements
chez Michelin en 1999 : Ç l'État ne peut pas tout
È, les acteurs du champ politique restent néanmoins bien presents
sur la scene économique et semblent loin de vouloir sÕy
désengager.
La communication de crise doit donc, quant à elle,
faire face à de nouveaux enjeux. En plus dÕintervenir au sein
dÕune société à médiatisation parfois
outranciere et en partie guidée par les nouvelles technologies de
lÕinformation et de la communication, les acteurs du champ politique
apparaissent comme une donnée de la gestion de crise à
lÕimportance et lÕinfluence croissante. Pour un domaine
dÕintervention en pleine adolescence et aux certitudes non
définies, la complexification des dynamiques mediatiques accompagne
celle de son développement et les connaissances qui en découlent.
Les entreprises, elles, ne peuvent quÕêtre plus méfiantes.
Les nécessités dÕexemplarité,
dÕéthique, de transparence, mais aussi de pédagogie et de
comprehension de son environnement nÕen sont que plus réelles.
Comme le precise Thierry Libaert : Ç (É) les crises ont
changé de nature, elles sont devenues protéiformes et
mutantes, en recomposition permanente, et souvent imprévisibles pour
nos organisations È134. Ë ces crises participent
une vision politique dont on ne sait si elle sÕinscrira dans la
durée ou constitue un modele de transiti on. Des mutations
sociétales quÕil sÕagit ainsi de suivre au plus pres afin
dÕaméliorer au mieux , au sein des entreprises, les processus
dÕanticipation de crises et réduire, dÕun point de vue
communicationnel, les
risques dÕune visibilité non désirée
dans lÕespace public.
1 3 3 Catherine MALAVAL, Robert ZARADER. Ç
LÕaffaire LU : autopsie dÕune crise dÕun nouveau type
È, Communication sensible, juin 2007.
134 Thierry LIBAERT. Ç LÕimpossible
prevision des crises È, Communication sensible, 2009.
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ANNEXES
Annexe 1 : Dépêche AFP Ç Total: 249
postes supprimés d'ici 2013 dans le raffinage (CGT)È
PARIS, 10 mars 2009 (AFP) - La direction de Total a
annoncé mardi la suppression de 249 postes dans le raffinage d'ici 2013,
dont 199 à la raffinerie de Gonfreville (Seine-Maritime), a
indiqué la CGT en marge d'un comité central d'entreprise. Le
siège à La Défense (Hauts- de- Seine) doit perdre 50
postes. Etant donné que chaque poste dans le raffinage peut être
occupé par plusieurs salariés, la CGT, premier syndicat du
groupe, chiffre à 309 le nombre total d'emplois réellement
concernés, dont 268 à la raffinerie de Normandie à
Gonfreville. Celle-ci compte 1.600 salariés sur 1.100 postes. Mais dans
ce plan de sauvegarde de l'emploi (PSE ou plan social), "aucun licenciement"
sec n'est envisagé, "sous réserve de la mobilité
géographique des salariés", a précisé le syndicat
dans un communiqué. Un dispositif de "dispense d'activité" pour
les salariés à trois ans de la retraite est prévu. Total
"motive ce plan au regard de l'inadaptation structurelle du raffinage francais
et européen", qui est "excédentaire en essence et
déficitaire en diesel", a poursuivi la CGT. Elle a estimé que
Total est "au début d'un processus de désengagement progressif de
l'activité de raffinage en France". Interrogée par l'AFP, la
direction de Total a refusé de confirmer ou infirmer ces chiffres avant
la fin du CCE extraordinaire qui se tenait à La Défense. Lors de
l'annonce de ses résultats le 12 février dernier, Total avait
fait part de marges de raffinage élevées en Europe, et
assuré qu'il ne fermerait pas de raffinerie en 2009. Toutefois,
"l'Europe exporte environ 30 millions de tonnes d'essence par an et la crise
fait que le débouché traditionnel d'essence aux Etats-Unis est en
train de se fermer", avait rappelé le directeur général
Raffinage et Marketing. Concernant les cinq autres raffineries de Total en
France (La Mède, Feyzin, Donges, Grandpuits, Dunkerque), Total a
prévu de réduire les coüts et la production d'essence, selon
la CGT, qui a jugé "inacceptable" ces suppressions au regard des "13,9
milliards d'euros de profit" du groupe.

57
Annexe 2 : Dépêche AFP Ç Total
restructure ses activités de raffinage et pétrochimie : 555
postes supprimés È

Annexe 3 : Communiqué de presse Total (mis en
ligne le 10 mars 2009)



59

Annexe 4 : Perception du groupe Total
? Baromètre Ipsos 2009


· Source : Les Échos - TNS SOFRES

Annexe 5 : Retranscription de l'intervention de M.
Jean-Jacques Guilbaud sur RTL (11 mars 2009)
Jean-Michel Aphatie : Bonjour, Jean-Jacques
Guilbaud.
Jean-Jacques Guilbaud : Bonjour.
Le groupe Total a gagné 14 milliards d'euros,
l'année dernière ; et hier, le même groupe Total a
annoncé qu'il supprimera d'ici à 2013, 555 postes de travail :
249 postes dans l'activité de Raffinage et 306 postes dans la
pétrochimie. Pourquoi le groupe Total supprime-t-il ces postes,
Jean-Jacques Guilbaud ?
D'abord, pour comprendre, il faut comprendre que c'est
essentiellement un plan d'investissement pour moderniser et pour
pérenniser notre raffinage et notre pétrochimie. C'est donc un
plan d'investissement, plus d'un milliard d'euros et c'est zéro
licenciement. Il n'y a dans ce plan, et ça a, semble-t-il, mal
été compris, il y a zéro licenciement.
Mais il y a 555 suppressions de postes de travail.
Exact?
C'est vrai, il y a des suppressions de postes. Des
suppressions de postes, c'est quoi au fond? C'est des organigrammes que l'on
change parce qu'on fait évoluer l'organisation. Les hommes et les femmes
ne seront pas impactés. Les hommes et les femmes de Total qui sont
concernés, ce sont des hommes et des femmes qui vont partir en retraite,
normalement, qui vont partir en préretraite choisie, maison, ou qui vont
avoir de la mobilité à l'intérieur du groupe. Donc, il n'y
a pas de problèmes d'emploi. Il n'y a pas de problèmes de
licenciement. Il y a simplement pour nécessité parce que c'est
nécessaire pour moderniser nos installations, pour répondre
à la demande du client qui a changé ses habitudes que ce soit en
matière pétrolière ou que ce soit en matière
pétrochimique, eh bien il est nécessaire de modifier
l'organisation.
Alors, avant d'en venir aux réactions qu'a
suscitée l'annonce de ces 555 suppressions de postes, la CGT, hier (CGT
Total) dit que Total est au début d'un processus de désengagement
progressif de l'activité de raffinage en France. Vrai ou faux
?
Écoutez, je pose une question : est-ce qu'un industriel
qui investit plus d'un milliard d'euros dans des activités industrielles
en France - le raffinage et la pétrochimie - a pour intention de quitter
ses activités ? Évidemment non. Nous croyons au raffinage en
France, à l'inverse d'autres, d'ailleurs, qui ont quitté plus ou
moins le territoire, d'autres grands majors. Nous, nous croyons qu'il est
possible de raffiner en France ; nous croyons qu'il est possible d'avoir des
unités modernes, des unités performantes ; et c'est pour ca que
nous décidons d'investir, et d'investir lourdement.
Donc, vous dites ce matin, Jean-Jacques Guilbaud,
secrétaire général du groupe Total, zéro
licenciement chez Total. Alors quel tollé ! Comment vous expliquez que
vos salariés, d'une part, les responsables politiques, d'autre part, ont
passé toute la journée d'hier à vous critiquer ? Comment
vous l'expliquez ? Vous vous êtes mal expliqués ? On ne va pas
vous comprendre ?
Sans doute. Alors, vous savez qu'il y a une
particularité francaise, c'est que les explications on les doit, en
premier, aux Comités centraux d'entreprise. Il y a toujours avant un
certain nombre d'informations qui filtrent ; visiblement, il y a des hommes
politiques qui ont commenté ces informations incomplétes et qui,
je crois, n'étaient pas totalement informés.
Les hommes politiques qui l'ont commenté, c'est
notamment Laurent Wauquiez, secrétaire d'État à l'emploi.
Alors, il a dit ceci : « En periode de crise, beaucoup d'entreprises
sont dans situations dures, elles ne font pas de benefices, elles ont des
chiffres d'affaires degrades et pour autant, elles font tous les efforts
possibles pour garder leurs salaries ». Donc, Laurent Wauquiez a
parlé trop vite et puis, il dit, bien entendu : « Tout ca me
reste en travers de la gorge ! »
Écoutez, j'ai bien entendu les déclarations de
Laurent Wauquiez. Je dirais, il y a deux parties dans sa déclaration. Il
y a une partie avec laquelle je suis tout à fait d'accord. Je vais peut
- être vous surprendre ?
Non, laquelle ?
Il dit : ÇTotal doit être exemplaire È. Je
suis d'accord. Et nous sommes exemplaires. Nous sommes exemplaires parce que
notamment en matière d'emploi, nos investissements de plus d'un milliard
d'euros vont générer sur la période 2009-2010-2011, plus
de 1 000 emplois par an en moyenne alors que les postes qui vont être
supprimés vont l'être essentiellement à partir de 2010, et
le solde - en termes d'emploi, je ne dis pas d'emplois chez Total, mais
d'emplois en France, d'emplois dans les régions - il est très
positif. Donc, je crois que le côté exemplaire, il n'y a pas de
problèmes. Maintenant sur les suppressions d'emplois ? Je crois avoir
répondu. Il n'y a aucun licenciement. C'est peut-être ce qui
était ignoré au moment oü on a parlé.
Un ministre qui parle dans l'ignorance, c'est un
problème ! Hier soir, Laurent Wauquiez toujours, po ur parler de lui,
secrétaire d'État à l'emploi je le répète, a
dit
ceci : Ç Le meileur moyen de contraintes sur
Total (c'est quand même un ministre quiparle de
contraintes sur vous, Jean Jacques Guilbaud !) c'est d'entrer des demain
en
négociations avec eux et leur expliquer que ce
n'est pas leur intérêt de procéder à cette
opération È. Le mot Ç contraintes È, vous
réagissez comment, Jean-Jacques Guilbaud.
Je n'ai pas entendu cette déclaration sur... Je crois
simplement qu'il faut mieux faire comprendre sans doute notre plan
d'investissement, notre plan de pérennisation de l'industrie, du
raffinage et de la pétrochimie parce qu'au fond, en termes d'emploi, de
quoi s'agit-il ? Si on modernise, c'est aussi les emplois de demain. On a,
j'allais dire, l'audace en période de crise de lancer des
investissements massifs. Je crois que c'est bon en termes d'emploi. Donc, je
crois qu'il sera facile d'expliquer à Laurent Wauquiez que finalement,
ce que nous prévoyons est bon pour l'emploi. Il faut distinguer les
postes et l'emploi.
Entrer en négociations, dès demain, avec
eux... Vous êtes au courant de ça : Laurent Wauquiez va entrer en
négociations avec vous dès aujourd'hui ? Vous êtes au
courant, Jean-Jacques Guilbaud ?
Écoutez, moi je suis toujours prêt à
rencontrer, bien entendu, quiconque...
Vous êtes prêt à revenir en
arrière ?
Absolument pas. Si vous voulez, il faut comprendre que des
plans comme ça, ce sont des plans qui sont bâtis pour le long
terme, qui répondent à des nécessités
économiques ; et donc, ce n'est pas, j'allais dire, on ne peut pas
revenir dessus. Simplement, je crois qu'il vaut mieux qu'on explique tout ce
qui entoure ce plan, toutes les mesures que nous avons prises et qui sont
extraordinairement responsables notamment en termes d'emploi. C'est ce que
j'aimerais expliquer à Laurent Wauquiez; et ce que j'aimerais lui dire,
c'est que nous croyons à l'industrie en France. Nous croyons qu'il est
possible de maintenir de l'emploi de qualité industrielle en France, et
c'est pour ça que nous investissons.
Le problème, Jean-Jacques Guilbaud, c'est que vous
avez gagné 14 milliards l'année dernière !
Ce n'est pas un problème. Je dirais c'est ce qui nous
permet de faire à la fois ces investissements et de le faire de
manière socialement responsable. Nous en avons les moyens, nous le
faisons, et nous le faisons de manière exemplaire.
Jean-Jacques Guilbaud, secrétaire
général du groupe Total, qui ne licenciera pas. C'est ce qu'il a
expliqué ce matin et c'était sur RTL. Bonne
journée.135
1 3 5 Vidéo de l'interview disponible en streaming
à l'URL suivante :
http://www.dailymotion.com/video/x8mrvr
jean-jacques-guilbaud-invite-de-rtl news
Annexe 6 : Analyse des citations politiques portant sur
le cas Total de mars 2009
La présente analyse prend notamment appui sur la
distinction de différents ethos au sein du discours politique
opérée par Patrick Chareaudeau136. Les
dénominations de catégorisation d'ethos s'y réferent. Les
citations ci-dessous apparaissent telles qu'elles sont intégrées
aux corps de dépêches et d'articles de presse portant sur la crise
Total de mars 2009. Nous rappellerons également en guise d'introduction
que la rhétorique agit sur trois pTMles : « prouver la
vérité de ce qu'on affirme, se concilier la bienveillance des
auditeurs, éveiller en eux toutes les émotions qui sont utiles
à la cause »137
« Je trouve ça scandaleux. »
Laurent Wauquiez (UMP)
« En cette période de crise, beaucoup
d'entreprises sont dans des situations dures, ne font plus de
bénéfices, ont des chiffres d'affaires dégradés et
font pour autant tous les efforts possibles pour garder leurs salariés,
notamment dans les PME. Qu'un groupe comme Total, qui fait plusieurs milliards
de bénéfices, ne soit pas capable dans cette période
d'avoir un comportement exemplaire en termes d'emploi me reste en travers de la
gorge. Total ferait mieux pour son image d'essayer d'avoir un comportement
exemplaire en disant : en cette période de crise, on garde tout le
monde, on ne fait pas de suppressions d'emplois. Ils feraient mieux de corriger
leur comportement rapidement. » Laurent Wauquiez
(UMP)
« Les annonces qui ont été faites par
Total ont choqué et nous allons des aujourd'hui (...) prendre contact
avec la direction de Total et leur demander de montrer l'exemple et de pouvoir
donner une image positive. » Laurent Wauquiez
(UMP)
« On ne peut accepter tout et n'importe quoi. Chez
Total, on ne mesure pas que le pays traverse une crise sociale sans
précédent. 555 salariés, ce n'est pas l'épaisseur
d'un trait. Les conserver pendant deux ans n'aurait cofité que 20
millions d'euros, une goutte d'eau. a ne passera pas comme une lettre à
la poste. » Laurent Wauquiez (UMP)
1 3 6 Patrick CHARAUDEAU. Le discours politique.
Les masques du pouvoir. Vuibert, Paris, 2008.
137 CICÉRON. in Charles
BENOëT. Essai historique sur les premiers manuels d'invention
oratoire, Vrin, 1984, p. 4
Le discours de Laurent Wauquiez, alors secrétaire
d'État à l'emploi, s'ancre dans un double ethos
d'identification, gr%oce auquel « le citoyen, au travers d'un
processus d'identification irrationnel, fond son identité dans celle de
l'homme politique »138 :
- un ethos de caractire à travers le
procédé de la vitupération. L'homme politique est
scandalisé et ne peut s'empêcher de le crier haut et fort afin de
prouver sa bonne foi et sa sincérité. Ce procédé
passera par l'utilisation d'un lexique fort (« scandaleux »,
« me reste en travers de la gorge »), d'une
énonciation élocutive - c'est -à-dire de sa mise en
scène par l'utilisation du « je », et par une posture
menaçante (« ils feraient mieux de corriger leur comportement
rapidement », « ça ne passera pas comme une lettre
à la poste ») quasi professorale ;
- un ethos de solidarité visible par
la définition implicite des acteurs en présence. L'on retrouve
ainsi l'affrontement « eux-nous » qui place l'homme politique aux
cTMtés de la population qu'il représente. Total est ainsi
cité par son nom ou par le pronom personnel « ils », tandis
que la vérité semble se trouver dans un « on »
impersonnel et englobant auquel s'intègre Laurent Wauquiez («
On garde tout le monde »).
Comme le précise Patrick Charaudeau dans son ouvrage :
« On remarquera également que cette attitude peut faire
probleme pour les autres membres du groupe auquel appartient celui qui
vitupere. Car cette attitude, en mettant en avant la personnalité de
l'individu, peut produire un effet de désolidarisation de la part de
celui qui s'exprime ainsi, créant une gêne chez les autres membres
du même groupe »139. Une remarque
intéressante compte tenu des réactions qui ont suivies au sein de
la majorité présidentielle et du processus de légitimation
politique Wauquiez- Fillon que nous avons tenté de mettre en
lumière au sein de notre étude.
1 3 8 ibid p.105 139
ibid. p.108
Ce méme ethos de solidarité se retrouvera dans les
propos de Martine Aubry, première secrétaire du Parti
socialiste.
<< La responsabilité sociale d'une entreprise
ça existe, surtout d'une grande entreprise qui a beaucoup
été aidée par l'État et donc par l'argent des
contribuables. La direction a l'air d'expliquer qu'elle a fait une erreur de
communication. Non, c'est une erreur de fond, une absence de
responsabilité sociale. Aujourd'hui, il faut que Total rembourse l'aide
publique qu'elle a touchée et qu'elle mette en place des dispositions
pour créer autant d'emplois dans les bassins d'emplois qu'elle va
détruire. Elle doit aussi accompagner les salariés qui, nous
dit-on, sont volontaires et pourraient partir en préretraite.
>> Martine Aubry (PS)
En effet, l'ethos de solidarité, cette
<<volonté d'être ensemble, de ne pas se distinguer des
autres membres du groupe et surtout de faire corps avec eux des l'instant que
ceux-ci se trouvent menacés>> procède ici de la
méme manière qu'à travers le discours de Laurent
Wauquiez140 :
Ð une idée à défendre
: la sauvegarde de l'emploi et la << responsabilité
sociale>> ;
Ð un groupe qui s'identifie (ou
que l'on identifie) comme porteur de cette idée : les employés de
Total (<< salariés >>) et la population francaise
dans son ensemble (<< contribuables >>). Martine Aubry met
également à distance Total et <<la
direction>> qu'elle récuse ou dont elle met la parole en
doute (<< nous dit -on >>) et participe à la
construction de l'affrontement eux-nous.
Ð des circonstances qui
déclenchent ce mouvement identitaire: les 555 suppressions de postes au
sein du groupe Total.
1 40 ibid p.125
La construction d'une structure de conflit eux-nous passera
également à travers les propos d'un groupe dans son ensemble.
Ainsi, le groupe PS à l'Assemblée Nationale déclarait-il :
<<Total ne sait plus quoi faire pour se faire détester des
français È, sousentendant que les francais ont raison et que
le PS les soutient.
L'ethos d'humanité est lui
présent à travers le discours de Ségolène
Royal (PS) et la figure du sentiment: <<
L'État doit prélever les bénéfices de Total et
les réinjecter massivement dans les énergies alternatives pour
préparer la croissance de demain. Ce qui se passe chez Total
est une atteinte à la dignité et donc aux libertés au sens
large È. La posture de Ségolène Royal s'inscrit dans
la droite lignée de son positionnement dans la course à
l'élection présidentielle. Les conséquences du cas Total
sont démultipliées et exagérées afin d'en appeler
aux valeurs de la République (<< Liberté,
Égalité, Fraternité È). Ces valeurs dans lesquelles
compte s'incarner Ségolène Royal et qui dès lors renvoient
à un ethos de chef par la figure du
chef-souverain , également perceptible à travers l'appel
à un interventionnisme de l'État. Ségolène Royal se
pose donc en substitut potentiel à l'exécutif et l'on discerne
encore une fois la réappropriation du cas Total en enjeu politique.
D'autres ethos peuvent se faire jour à travers les
réactions des hommes et femmes politiques au sujet de
<<l'affaireÈ Total. Ainsi, Luc Chatel, alors porte-parole du
gouvernement Fillon II et toujours en exercice après le mini remaniement
ministériel faisant suite aux élections régionales de mars
2010, se positionne-t-il à travers un double ethos
crédibilité/identification:
<< Ce n'est pas une bonne nouvelle (...).
Je comprends que dans le contexte actuel ça choque, surtout si on
met face à face 550 suppressions de postes et 14 milliards de profits.
Mais la réalité n'est pas aussi simple que ce raccourci.
(...) Total adapte un outil de production (et investit) 770
millions d'euros. L'important, c'est zéro licenciement et une politique
basée sur le donnant- donnant È. Luc Chatel
(UMP)
Ð un ethos de sérieux
(crédibilité) défini par une énonciation
élocutive (Çje comprends >>) et un certain
pragmatisme qui lui répond (Ç mais la réalité
n'est pas aussi simple que ce raccourci>>) ;
Ð un ethos de caractère
(identification) via la modération (contrastant avec
la vitupération de Laurent Wauquiez). Ce dernier point met en
lumière la position de Luc Chatel qui se doit de parler au nom du
gouvernement et tente d'apaiser la situation qui ne lui serait pas favorable
à quelques jours d'une mobilisation syndicale nationale. La posture de
médiateur de conflit passera également par une énonciation
délocutive oü l'interlocuteur efface ses traces et présente
cela de manière impersonnelle (Ç l'important, c'est
zéro licenciement et une politique basée sur le donnant-donnant
>>). En effet, le risque de parler au nom de tous (le gouvernement)
est bien de ne plus parler au nom de personne (tâche ardue que de faire
converger tous les avis en présence).
Cette énonciation délocutive est
également perceptible à travers le discours de Francois
Bayrou, président fondateur du Modem lorsque celui-ci explique
que: Ç C'est la France qui a fait Total>> ou encore que:
Ç Une entreprise ne doit pas obéir à la seule loi du
profit >>. Et de se positionner comme défenseur d'un Ç
à la patrie reconnaissante>> porteur d'une volonté de
moralisation du capitalisme financier. Deux points difficiles à
contester car énoncés Ç délocutivement>> et
mettant en lumière la volonté de l'orateur de se parer
Çd'une figure de souverain, parce que se mettant au-dessus
de la mêlée il se fait le porteur d'une vérité
établie >>141.
Si l'on revient à l'ethos de caractère et son
procédé de vitupération qui Ç bl%ome,
critique et s'indigne en s'exprimant par coups de gueule
>>142, on remarquera la forte prégnance de celui-ci
chez des personnalités politiques de second plan ou représentant
moins l'opinion, au
1 4 1 ibid. p.138 142 ibid. p.107
vu de leurs scores électoraux. Ainsi, si les
personnalités politiques des deux principaux courants politiques en
France (UMP et PS) semblent les plus repris, nous pouvons supposer que le choix
de la vitupération chez leurs adversaires moins
ÇimposantsÈ découle d'une volonté de frapper les
esprits et de s'exprimer avec force.
Quelques exemples:
· Une décision Çscandaleuse,
emblématique. È Parti de Gauche
· Une décision Çscandaleuse et
incompréhensible. È Marine Le Pen (FN)
On remarque ici deux points principaux. La reprise du
terme ÇscandaleuxÈ tout d'abord qui témoigne
peut-être d'une bonne circulation médiatique de celui-ci,
utilisé en première instance par Laurent Wauquiez et
généralement propre à décrire tout type d'affaire
au sein de la scène médiatique (très
appréciées des couvertures des news magazines par exemple). La
disparition supposée de cliva ges idéologiques d'autre part (de
la gauche à l'extrême-droite en passant par la droite)
s'effectuant dans la désignation d'un bouc émissaire et de
l'ennemi commun. Le scandale serait tellement important que toutes les
sensibilités politiques y trouveraient un point d'accord.
· Ç Les profits mirobolants de Total proviennent
de la spéculation, pas de l'innovation. È Corinne
Lepage (Modem)
C'est ici un décalage qui s'effectue puisque
la question de la gestion des suppressions de postes s'efface au profit de son
élément de contraste largement repris : l'annonce un mois plus
tTMt de profits record s'élevant à 14 milliards d'euros. Le
parallèle est ainsi fait avec le capitalisme financier responsable de la
crise économique sévissant au niveau national et international.
Total, par la spéculation, en serait l'associé.
· Ç Le groupe, qui a largement profité de
la hausse spéculative du prix de l'essence, se montre sans pitié
pour ses salariés È. Olivier Besancenot
(NPA)
· Ç Total assassine l'emploi. L'absence
de licenciement sec ne change rien à l'affaire : Total comme
Arcelor-Mittal, détruit des emplois. C'est inadmissible et
révoltant. È Olivier Besancenot (NPA)
Comme nous le supposions précédemment,
les forces politiques plus en retrait et moins représentatives ont
besoin de s'exprimer avec force pour être entendues et respecter leur
positionnement <<d'extrême È. Un lexique violent et fort en
images est ici introduit: <<sans pitié
È, << assassine È, << détruit È. Le
groupe Total est quasiment sujet à une personnification car
apparenté à un meurtrier de sang froid. L'adjectif <<
spéculativeÈ renvoie ici aussi à la remise en cause de la
financiarisation à outrance de l'économie tandis que le
parallèle avec Arcelor-Mittal dramatise la situation de Total et fait du
NPA la voix de tous les salariés bafoués.
· Ç L'attitude de Total est scandaleuse.
Cette entreprise s'illustre comme l'une de pires prédatrices, tant au
niveau de l'environnement, que des droits sociaux, et même du pouvoir
d'achat. È Olivier Dartigolles (PCF)
L'attitude du PCF est similaire aux exemples
précédents. Le terme << scandaleux È y est repris et
témoigne un peu plus de la cohésion politique sur cette affaire.
Le lexique violent est lui aussi présent (<< prédatrices
È) et personnifie également l'entreprise (l'entreprise a une
<<attitude È, c'est une <<prédatrice È).
Enfin, la désignation de l'ennemi commun est perceptible à
travers l'extrapolation d'autres thématiques dont Total est aussi rendue
responsable: << tant au niveau de l'environnement, que des droits
sociaux, et même du pouvoir d'achat È. Nous noterons ici
l'emploi de << même È qui renforce cette
accusation.
« Soit cÕest une délocalisation dans
des zones oil lÕon a le droit de polluer, soit cÕest une mutation
de lÕindustrie, liée aux nouvelles conditions de
marché. La première est condamnable, la seconde
doit sÕaccompagner de la mutation de lÕemploi financée
par les benefices de lÕentreprise. » Jean-Paul
Lecoq (PCF)
Strange position que celle de M. Lecoq, notamment
vis-à-vis de celle d'Olivier Dartigolles. Le discours est construit par
chiasmes. Jean-Paul Lecoq se référe aux problématiques
écologiques (« le droit de polluer » qui est
« condamnable » et accolé à un terme renvoyant
à un imaginaire négatif : « une délocalisation
») et aux impératifs économiques et ses
conséquences (« mutation de lÕindustrie »,
« mutation de lÕemploi », « conditions de
marché »). La « délocalisation dans des zones
oil lÕon a le droit de polluer » référe à
des problématiques qui n'ont pas à voir dans ce cas
précis. Il s'agit de condamner un fait qui n'existe pas. Tandis que la
réponse à la « mutation de l'industrie » reste du
domaine du phatique et contraste avec l'attitude plus « agressive »
et plus caractéristique des extremes politiques.
|
|
Francois Fillon estime ne pas faire
«partie de ceux qui se livrent au sport national qui consiste à
dénigrer une des plus belles entreprises francaises, une de celles qui
investissent le plus, une de celles qui crée le plus dÕemplois et
une de celles qui rapportent le plus de richesses à la France. (...)
JÕai regardé de très près les decisions qui ont
été annoncées, assez maladroitement il faut le dire, par
la direction de Total. QuÕest-ce que je constate ? QuÕil
nÕy a aucun licenciement, que Total va créer plus
dÕemplois quÕil nÕen supprime en France, que Total va
investir en 2009 en France mais quÕil est normal quÕune
entreprise sÕadapte, quÕelle veuille produire moins
dÕessence parce quÕon a besoin de moins dÕessence, plus de
diesel parce quÕon a besoin de plus de diesel. Je pense quÕil
faut distinguer les entreprises qui commettent des erreurs, qui ne se
conduisent pas normalement au regard des lois de la Republique et les
entreprises qui au contraire, comme cÕest le cas de Total, assument
pleinement leur responsabilité. »
L'attitude de Francois Fillon, Premier ministre,
révele d'un ethos de chef. La figure du
chef-souverain explicitée par P. Charaudeau est ici bien
présente. C'est la fonction de chef de l'exécutif qui fonde ici
la légitimité du politique et ce n'est pas un hasard si Francois
Fillon se prononce trois jours apres la première intervention de Laurent
Wauquiez.
Il tient ainsi d'une part « des propos qui
rappellent quelles sont ces valeurs, de sorte à s'incarner dans
celles-ci (...) »143 (« les lois de la
Republique », la « responsabilité »
renvoyant aux attaques de Martine Aubry). D'autre part « en prenant
une position au-dessus de la mêlée. LÕhomme
politique doit montrer quÕil nÕentre pas dans le jeu des petites
querelles politicardes, quÕil refuse de polémiquer (...)
de façon à se donner une stature dÕhomme qui domine
». Une position clairement perceptible des le début de la citation
oi Fillon refuse le « sport national» du dénigrement.
Position renforcée par l'énonciation élocutive qui
l'implique directement («jÕai regardé de trés
près », « je pense », «
quÕest-ce que je constate ? »). La stature dominante est
révélée par la position initiale induite par son discours
(«jÕai regardé de trés prés »
signifie qu'il a pris la peine de descendre de sa fonction pour
consciencieusement départager le vrai du faux) et son intégration
dans le récit médiatique (une intervention arrivant trois jours
apres celle de Laurent Wauquiez induit le temps de la réflexion qui
s'est écoulé pendant la saillance de divers discours politiques,
la plupart négatifs). Francois Fillon bénéficiant d'une
image généralement austere d'un homme en retrait, de
l'ombre, pas forcément sympathique, son discours s'adoucit gr%oce
à l'emploi du verbe « penser » qui n'a pas force de
vérité et par la référence négative à
la communication du groupe Total (Fillon admet en quelque sorte cette faute
précise comme lorsque l'on « l%oche du lest » lors d'une
quelconque négociation).
« Je ne peux que considérer comme
intéressant et porteur dÕavenir un projet qui vise à
moderniser les sites, renforcer lÕoutil et qui ne prévoit pas de
licenciement. È Antoine Rufenacht (maire UMP du
Havre)
1 43 ibid. p.121
Est ici perceptible un ethos de caractere
à travers une figure qui lui est propre : la modération.
Celle-ci passera ici par lÕenonciation elocutive (Çje ne
peux È) et lÕimaginaire dÕun homme contraint par les
faits à dire la verité (« je ne peux que
considérer comme intéressantÈ). Le but de cette
Ç convenance tactiqueÈ serait alors de Ç
débloquer des situations de conflit afin d'aboutir à un
accord È144. Antoine Rufenacht sÕinscrit dans un
contexte local et met en avant la connaissance des enjeux de sa région
et des partenaires economiques qui y sont installés. On
pourrait supposer alors que cet empreinte locale vise à detourner les
discours des politiques Ç parisiens È moins au fait des tenants
et des aboutissants du cas Total. Cette citation nÕa cependant pas
fortement circule dans la sphere mediatique car moins subversive et provenant
dÕune personnalite politique meconnue. Comme le rappelle Patrick
Chareaudeau : Ç il est vrai que cela (la modération)
est souvent
le fait d'hommes qui agissent dans l'ombre, dans les
coulisses de la politique spectacle
145
(...) È .
Ç Cette décision n'est pas acceptable en
l'état de la part d'un groupe si fortement ancré dans
l'économie francaise et qui dégage, année aprés
année, de confortables profits, dont des bénéfices record
de prés de 14 milliards d'euros pour la seule année 2008. Au yeux
des francais, un bilan financier positif appelle un bilan social au moins aussi
positif. Si un groupe industriel doit s'adapter à l'évolution de
son marché, cette évolution ne saurait tout justifier. La crise
crée le de voir de solidarité et d'exemplarité de chacun
des acteurs économiques. Une société comme Total dont le
succés repose sur les besoins en produits pétroliers des
entreprises et ménages francais doit rendre à la
collectivité ce que l'économie francaise lui a apporté.
È + demande Ç d'annoncer des investissements dans les
énergies alternatives et de participer à la croissance verte qui
est créatrice d'emplois (et) de présenter un bilan
trés précis du plan annoncé en termes d'emplois.
È + ce bilan devra montrer que Ç la restructuration
envisagée par Total et sa stratégie d'investissements seront
créatrices nette d'emplois, et que les emplois ainsi crées seront
des emplois directs et pérennes au sein du groupe dont les conditions
salariales seront comparables à celles des emplois détruits.
È Frédéric Lefebvre et Dominique Paillé
(UMP)
1 44 ibid. p.111.
145 ibid. p.111-112
Cette citation releve d'un discours plus construit, plus
encadré, en tout cas moins « improvisé » car
émergeant d'un communiqué de presse. Les deux porte-paroles
parlent au nom de la majorité présidentielle et, par extension,
au nom de la population qu'ils représentent (« aux yeux des
français », « les entreprises et ménages
français », « lÕéconomie
française »). Les éléments propres à ce
discours reprennent ceux précédemment vus au sein des citations
de politiques de tous bords. On supposera alors qu'il s'agit d'épouser
au mieu x les jugements de tous les francais. La référence
à la crise (Wauquiez), aux « confortables profits »
(Besancenot), au devoir vis-à-vis de la société francaise
(Bayrou), les exigences en termes d'emplois (Lecoq...), les énergies
alternatives (Royal)... sont autant d'éléments qui fixent ce
discours dans une perspective englobant les différentes prises de
position. Il n'est des lors pas un hasard si ce communiqué est
dénué d'énonciation élocutive : les
représentants du peuple parlent pour le peuple.
Le risque d'un tel positionnement, au niveau politique, est
encore une fois de trop fortes dissonances au sein d'une ligne de parti pas
assez claire ni homogene. En témoigne l'apostrophe de Brice
Hortefeux (UMP) : « On nÕest pas Besancenot. Il y a eu
une vraie maladresse des dirigeants de Total que lÕentreprise doit
corriger È. Celui-ci ramene la position de la majorité vers
la droite initiale mais l'atténue par la suite, de par sa fonction de
ministre des Affaires sociales de l'époque.
Ainsi pouvons-nous supposer que le cas Total est un des
exemples problématiques de réappropriation d'un
événement vers la volonté de proposition d'un capitalisme
social. Problématique car le discours tend vers la gauche de
l'électorat et peut, à terme, décontenancer
l'électorat initial de droite. Il met également en lumiere la
difficulté de gestion d'ethos versatiles en politique : «
LÕethos est affaire de representations sociales et sa valorisation
dans le domaine politique depend des circonstances. Il nÕest donc pas
étonnant de voir les différentes figures qui le composent
sÕentrecroiser, coexister, se
»146
renforcer ou même se contredire . Autant de
stratégies discursives qui témoignent d'une
1 46 ibid. p.139
hétérogénéité de
positionnements, difficiles à contenir dans une stratégie de
communication de crise: Ç Les ethos dépendent, pour leurs
effets, de la rencontre entre les stratégies déployées par
l'acteur politique et une certaine demande sociale (floue et inconsciente)
d'ethos, de sorte que cette derniêre puisse se reconna»tre dans le
miroir qui lui est tendu. (...) Il est un temps pour des ethos de
crédibilité et un autre pour des ethos d'identification. Mais
peut-on le prévoir ? È147. Une prévision
ardue pour les politiques et les stratégies discursives qu'ils
adopteront et, par conséquent, pour une entreprise comme Total qui se
doit d'anticiper la teneur des propos des représentants du peuple.
? Fig. 1 : Cartographie des ethos politiques

1 47 ibid. p.142
Annexe 7 : Modélisation de diffusion de
l'information dans les médias148

1 4 8 Hervé RENAUDIN. Ç Communication de crise et
modélisation de diffusion de l'information dans les médias
È, Communication sensible, juin 2003.
Annexe 8 : « Le scandale Total »
publié sur le site
lci.fr le 11 mars 2009 à 09:34
« L'indignation est
générale aprés l'annonce d'un plan de suppressions de 555
postes en France par le pétrolier Total. Ce alors même que ce
dernier affiche un bénéfice de 14 milliards d'euros en 2 008. Une
situation jugée donc « scandaleuse » par les
syndicats, le gouvernement et une partie de la classe politique au regard des
bénéfices record de l'entreprise. Mercredi matin, sur LCI, le
secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, a
évidemment condamné le projet de Total, mais s'en est
également pris à l'Etat renvoyant dos à dos entreprises et
gouvernement accusés de ne pas se mobiliser pour la sauvegarde de
l'emploi. De son cTMté, Ségoléne Royal (PS) s'est
insurgée contre les suppressions d'emploi chez Total estimant que face
à cette situation, l'Etat devait «prélever les
benefices » du groupe pétrolier « et les
réinjecter massivement dans les énergies alternatives
». « Ce qui se passe chez Total, c'est une atteinte à la
dignité et donc aux libertés au sens large », a
déclaré la présidente de la région Poitou-Charentes
sur France Inter. Encore mercredi, en marge du conseil des ministres, le
porte-parole du gouvernement Luc Chatel a pour sa part tenu à rappeler
les exigences affichées par l'Etat : « l'important, c'est zero
licenciement, et une politique basée sur le donnant-donnant »,
répondant que Laurent Wauquiez (lire plus bas) était
dans son rTMle de secrétaire d'Etat à l'Emploi quand il pousse un
coup de gueule contre Total. Celui-ci a d'ailleurs demandé mercredi
« un geste » à Total «pour l'apprentissage
et l'emploi des jeunes ».
En travers de la gorge
Le secrétaire général du groupe
Jean-Jacques Guilbaud a tenté mercredi de faire face au déluge de
protestations. Il y a eu « sans doute » une mauvaise
communication. « Des hommes politiques ont commenté des
informations incomplétes et n'étaient pas totalement
informes », a estimé M. Guilbaud. Répondant aux
critiques de la CGT qui accuse Total de vouloir se désengager
progressivement de son activité de raffinage en France, M. Guilbaud a
répondu qu' « un industriel qui investit plus d'un milliard
d'euros dans des activités en
France, le raffinage et la pétrochimie, n'a pas
l'intention de quitter ses activités. Nous croyons au raffinage en
France ». Mardi, c'est le secrétaire d'Etat à l'Emploi,
Laurent Wauquiez, qui a ouvert le concert de protestations, jugeant scandaleux
le projet de Total. Il a ainsi expliqué que la suppression de plusieurs
centaines de postes lui restait « en travers de la gorge. Je
trouve ça scandaleux. En cette période de crise, beaucoup
d'entreprises sont dans des situations dures, ne font plus de benefices, ont
des chiffres d'affaires degrades et font pour autant tous les efforts possibles
pour garder leurs salariés, notamment dans les PME », a
précisé Laurent Wauquiez. « Qu'un groupe comme Total,
qui fait plusieurs milliards de benefices, ne soit pas capable dans cette
période d'avoir un comportement exemplaire en termes d'emploi me reste
en travers de la gorge », a-t-il ajouté. Mercredi, le
secrétaire d'Etat à l'Emploi, a demandé Ç un
geste È à Total Ç pour l'apprentissage et
l'emploi des jeunes », aprés l'annonce par le groupe
pétrolier de la suppression de 555 postes en France.
« Total assassine l'emploi »
Du côté de l'opposition, les réactions
étaient du même acabit avec une légére nuance. Dans
un communiqué publié à l'issue de son bureau national, le
Parti socialiste a dénoncé Ç la logique
financiere » du groupe Total. La première secrétaire du
PS Martine Aubry s'est dite mercredi « choquée ».
« La responsabilité sociale d'une entreprises ça existe,
surtout d'une grande entreprise qui a beaucoup été aidée
par l'Etat et donc par l'argent des contribuables », a-t-elle
affirmé. « La direction a l'air d'expliquer qu'elle a fait une
erreur de communication. Non, c'est une erreur de fond, une absence de
responsabilité sociale », a-t-elle martelé. «
Aujourd'hui, il faut que Total rembourse l'aide publique qu'elle a
touchée » et qu'elle « mette en place des
dispositions pour créer autant d'emplois dans les bassins d'emplois,
qu'elle va détruire ». Elle doit aussi « accompagner
les salaries qui, nous dit-on, sont volontaires et pourraient partir en
préretraite », a affirmé la patronne du PS. Pour le NPA
d'Olivier Besancenot, Ç Total assassine l'emploi. L'absence de
licenciement sec ne change rien à l'affaire : Total, comme
Arcelor-Mittal, détruit des emplois. C'est
inadmissible et révoltant ! È,
écrit-il dans un communiqué. Ç L'attitude de
Total est scandaleuse. Cette entreprise s'illustre comme l'une des pires
prédatrices, tant au niveau de l'environnement, que des droits
sociaux, et même du pouvoir d'achat È, a
renchéri Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF. È
Annexe 9 : Narratologie médiatique de la crise
Total de mars 2009
Le cas Total et ses 550 suppressions de postes commencent
à être évoqués dans des dépêches AFP.
Celles-ci sont factuelles et mettent en exergue la position des syndicalistes,
contestant la décision du groupe. La matinée du lendemain 11 mars
présente les mêmes aspects. Ce ne sera qu'à partir de midi
que l'on y retrouvera l'intervention de la parole politique témoignant
à la fois d'une reprise en main du sujet par cette sphère, et
d'un effacement de la parole syndicale. Bien que le cas Total soit encore
évoqué dans les colonnes du Parisien Économie (sous la
forme d'une quasi reprise de dépêche propre au desk
journalism), les suppressions de postes vont peu à peu basculer
dans une perspective de captation politique. Ce n'est ainsi certainement pas un
hasard si, le jour même, le quotidien Libération y consacre une
pleine page dans sa rubrique économie et titrée: <<Total,
14 milliards de profit et 555 emplois détruits >>.
Le jeudi 12 mars, deux dépêches successives
présentent d'un côté une position de rejet de la
décision par le groupe UMP, de l'autre des déclarations positives
du maire UMP du Havre. Cette dernière, à l'instar de sa
précédente, ne sera pas reprise dans la sphère
médiatique. L'on retrouve également le cas Total dans
l'encadré <<coup de sang>> de Libération mais aussi
succinctement dans Le Monde et Le Parisien Économie sous une couleur
tonale neutre. Enfin, ce sont deux quotidiens (dont l'un strictement
orienté vers l'économie) qui s`emparent de ces suppressions de
postes pour les analyser sous un angle économique à travers
l'interview d'un économiste (La Croix) ou d'un questions-réponses
composé par la rédaction (Les Échos).
Le 13 mars, une dépêche AFP fait état de
l'intervention du Premier ministre Francois Fillon, qui prend le contrepied de
sa majorité et de la majorité des politiques pour défendre
l'action de Total.
Le samedi 14 mars, l'AFP intègre l'entreprise Total
à une dépéche portant sur le bilan des crises et des
licenciements en France. Le groupe est ainsi présent de manière
négative et hautement symbolique aux côtés d'autres
entreprises ayant récemment cristallisé l'opinion comme
Continental. L'intervention la veille de Francois Fillon est elle reprise au
sein d'un petit encadré dans l'édition de Libération sous
le titre : Ç Fillon vole au secours de Total >>. Enfin,
l'entreprise est présente au sein du Parisien Économie sous le
sans équivoque titre : Ç Fillon se fait l'avocat de Total
>>.
La semaine suivante sera placée sous le signe de
l'appel à la mobilisation générale des syndicats pour la
journée du 19 mars. Le Parisien, qui traitait jusqu'alors le cas Total
sous l'angle de l'économie fait basculer la crise dans le domaine du
politique, en dépendance à l'actualité dominée par
la colère sociale quant aux actions gouvernementales. Une
dépéche AFP, elle, évoque une rencontre entre Laurent
Wauquiez et les dirigeants du groupe. Le 17 mars, un article des Échos
traitant du mouvement social à venir mentionne Total dans
l'évaluation de l'image des actions gouvernementales auprès de
l'opinion. L'entreprise est également citée dans le Parisien
Politique à travers un article traitant des actions du Premier ministre
mais aussi dans la rubrique ÇFait du jour>> présentant
Çles emplois supprimés par site >>. Enfin, le nom du groupe
est évoqué dans un nouvel article des Échos portant sur la
capacité de changement du politique et des syndicats. On y retrouve
ainsi, de manière pertinente pour notre sujet, la triade parole
syndicale Ð parole médiatique Ð parole politique.
Le lendemain, l'AFP parle de suppressions d'emplois (et non
de postes) chez Total dans une dépéche portant sur l'appel des
syndicats à la grève et à la mobilisation
générale. Dans l'après-midi, une seconde
dépéche, portant sur la même thématique,
réintroduit une nouvelle fois Total et parle de suppression de postes .
Dans Le Parisien Économie, une interview du secrétaire
général de FO oü le cas Total est évoqué
témoigne encore une fois d'une tentative de reprise en main de la
thématique par la parole syndicale à l'occasion de la
mobilisation. Enfin, dans une pleine page du Monde consacrée à
Brice Hortefeux et son
nouveau poste de ministre du travail et des affaires
sociales, une citation du dit ministre à propos de Total met en
lumière les contradictions internes à l'UMP. Lorsque les
suppressions de postes chez Total et le couac gouvernemental qui y est
lié sont évoqués, Brice Hortefeux rétorque :
<< On n'est pas Besancenot È.
Le jeudi 19 mars, une dépêche AFP met en exergue
les oppositions idéologiques entre syndicats et patronat, à
travers la position de Mme Parisot, présidente du MEDEF, jugeant
l'action de Total <<fondee et même responsable È.
Quant à l'hebdomadaire Le Point, il évoque le cas Total au sein
de deux articles prenant le contre-pied de la << position
médiatique È générale et titrés
<<Merci Total... È et << Le malentendu Total È.
Que nous apprennent cette chronologie et les faits qui y sont
liés?
· Ë l'heure oü Internet est percu comme un
média terreau capable de rapidement mettre en péril l'image d'une
entreprise gr%oce à la circulation d'informations justifiées ou
non, il est intéressant de percevoir le rTMle toujours dominant que la
dépéche exerce dans le déclenchement d'une
polémique. L'agence de presse a donc toujours un poids
considérable puisqu'elle fournit bon nombre d'informations à la
sphère médiatique de manière sure et aisée.
· L'amalgame aura certainement eu un poids non
négligeable dans cette crise car les mots ont un sens et changer de
qualificatif lors de l'évocation des suppressions de postes n'aide pas
à la compréhension et tendrait à favoriser un malentendu
dommageable pour l'entreprise, voire méme engendre sa diabolisation
(<< Fillon se fait l'avocat de Total È est par exemple un titre
sans équivoque).
· La circulation médiatique d'une
ÇaffaireÈ pourra également être amplifiée par
l'actualité qui l'entoure. Ainsi, il est probable que le cas Total n'ait
pas eu la même ampleur s'il ne s'était pas inséré
dans un contexte de crise économique et n'était pas rentré
en collision avec la mobilisation générale du 19 mars.
· Le cas Total appara»t à la fois dans des
contenus plus factuels (article didactique, interview) que dans des
encadrés et billets d'humeur. A ce titre, il semblerait que celui-ci ait
valeur d'exemple temporaire, au même titre qu'un mauvais
élève cité face à une classe entière.
· Les hebdomadaires, ce qu'Hervé Renaudin nomme
les médias froids, ici Le Point, peuvent permettre une clarification du
sujet. Si l'on excepte le fait que l'hebdomadaire se situe plus
idéologiquement à droite, le temps dont dispose ce type de
publications permet sans doute une prise de recul nécessaire et parfois
salutaire.
Annexe 10 : Analyses d'énonciation
éditoriale
· Libération - édition du jeudi 11
mars 2009 - page 17 <<Total, 14 milliards de profit et 555
emplois détruits>>
L'article s'insère dans la rubrique
<<économie>> du quotidien. Le chapeau (ou plutôt
sur-titre) y indique: << Entreprise - Le secrétaire d'État
à l'emploi dénonce les méthodes du groupe pétrolier
français >> et est suivi du titre: <<Total, 14 milliards de
profit et 555 emplois détruits >> au sein duquel l'on peut d'ores
et déjà noter l'utilisation du terme << emplois >>,
que l'on ne retrouvera pas pour autant au sein de l'article. Ainsi, le chapeau
sert -il d'amorce au titre particulièrement impactant composé
comme suit:
- sujet
- opposition problématique
Si l'on s'intéresse brièvement au corps du
texte, majoritairement didactique, nous pouvons remarquer que l'attaque, la
première phrase du texte destinée à inciter le lecteur
à poursuivre sa lecture, est le terme
<<scandaleux>> extrait des propos de Laurent Wauquiez. Par
la suite, le corps du texte sera majoritairement composé de citations de
politiques et d'explications factuelles et rationnelles sur la situation de la
raffinerie de Gonfreville. Les intertitres, courts, << Martinet >>
et <<Moderniser >> mettent en lumière les positions
des acteurs que sont Total d'un côté et Laurent Wauquiez de
l'autre. Position de ce dernier que l'on retrouve au sein d'une citation
encadrée sciant l'article : << Ils feraient mieux de corriger
leur comportement rapidement ! >>. La chute de l'article, frappante,
affirme que : <<Pendant ce temps, hier, le cours du pétrole se
raffermissait, à 45,33 dollars le baril à Londres
>>.
Ë sa droite, un encadré titré <<C'est
immoral >>, précise les positions locales des syndicats et d'un
député communiste.

89
Sur cette pleine page appara»t une photo de la raffinerie
de Gonfreville, présentant sur sa gauche un mur longé de
barbelés, menant à l'usine et ses cheminées que l'on
apercoit au loin.
+ Quelles conclusions pouvons-nous alors tirer à la vue de
cet article?
Lorsque le lecteur lambda parcourt cette pleine page, les
éléments qui ressortent directement et restent a priori le plus
en mémoire, car ils sont censés résumer la situation sont
:
- les titres : <<Total, 14 milliards de profit et 555
emplois supprimésÈ et <<C'est immoral! È ;
- la photographie de Gonfreville;
- l'encadré sciant l'article et présentant la
citation de M. Wauquiez.
L'impact est fort, négatif et symbolique. Il met en
lumière la position critiquable de Total, position que l'on ne retrouve
pas ou peu dans le corps de l'article mais bien dans l'attaque et la chute qui
viennent encadre ce contenu. De méme, la chute intégrera au
débat la valeur boursière du pétrole, qui trouvera son
écho dans le <<scandaleuxÈ de M. Wauquiez, et
pourra implicitement participer à cette remise en question de la toute
puissante logique financière et du capitalisme total. Cette organisation
se voit renforcée par l'utilisation de cette photo oü les tristes
barbelés conduisent lentement aux mornes cheminées que l'on voit
s'élever à l'horizon. Ainsi, si cet article ne relève
certainement pas de la désinformation, nous pouvons considérer
qu'il rentre dans une logique de diabolisation du groupe qui nuira un peu plus
à son image.

91
· Les Échos - edition du jeudi 12 mars
2009 - page 21 ÇTotal : les différentes raisons de la
restructuration en France È
Situé dans une veine moins idéologique, du moins
d'opinion, que Libération, Les Échos aura pour principale cible
les décisionnaires économiques et financiers. L'article,
situé dans la rubrique << IndustrieÈ est sur-titré
en gras: << Le groupe pétrolier va supprimer 555 postes pour
adapter ses raffineries et ses usines pétrochimiques en France. Ses
concurrents ont fait de même voilà quelques années. La
classe politique s'est emparée du sujet.È L'opposition est nette
entre cet article et le précédemment étudié. Les
Échos annoncent la situation d'un point de vue strictement
économique et va même peut-être jusqu'à
défendre implicitement Total en avancant que l'entreprise n'est pas la
seule à l'avoir fait et que d'autres l'ont même déjà
devancé.
L'article présente en son centre une vue
<<neutreÈ de la raffinerie, elle-même largement
cachée par l'imposant logo de Total au premier plan. L'attaque de
l'article est la suivante: << L'annonce était à haut
risque. È et amorce un bref résumé de la situation et
des réactions diverses et variées, avant d'introduire un
questions Ð réponses didactique qui ne comportera pas de chute. Un
encadré intitulé <<Changement de ton au
gouvernementÈ mettra en lumière les premières dissensions
internes se faisant jour au sein de la majorité gouvernementale.
Cet article ne prétend pas toucher l'opinion publique
Ð bien qu'il le puisse Ð mais bien atteindre les décisionnaires
économiques, acteurs essentiels que l'on ne doit pas oublier dans la
gestion de crise. Alors que Libération abordait Total à travers
un contenu factuel, Les Échos tentent de percer le cas via une approche
didactique, presque scolaire, du sujet.
Liberation - edition du mardi 17 mars 2009 - page 5
« Total : les vrais-faux résultats de Wauquiez »
L'article est présent dans la rubrique «
Désintox » du quotidien oil le sous-titre de la rubrique nous
apprend son ambition : « La contre-vérité du jour
passée au crible ». Le titre de l'article introduit le sujet du
débat (Total), l'intox (« les vrais -faux résultats »)
et la personne responsable de l'intox (Wauquiez). De plus, de par la place des
entités, l'organisation du titre met en opposition l'entreprise (en
début) et le secrétaire d'État à l'emploi (en fin).
L'article est une demie page horizontale. Son attaque est composée d'un
encadré présentant une citation du secrétaire
d'État a l'emploi : « Les dirigeants de Total ont fait des
clarifications suite a notre intervention. On a maintenant un plan d'un
milliard d'euros sur la table. Je m'en réjouis. » Cette
attaque annonce cette « contre-vérité » que
Libération va s'attacher à corriger dans un article à la
structure simple, presque dialectique, perceptible a travers les intertitres :
« Intox » et « Désintox ». La citation de Wauquiez
est ainsi intégrée dans la partie consacrée à
l'intox tandis qu'un autre encadré citant l'article lui- même est
présent dans la partie de désintox : « Dans deux
communiqués de Total daté s du 10 mars, on retrouve
déjà, outre l'annonce des 555 suppressions de postes,
l'engagement à investir un milliard d'euros en France ».
L'article bascule le cas Total d'une indignation envers
l'entreprise à une indignation envers le politique, figuré par
Wauquiez. Il déplace le cas Total et le fait pérenniser en le
doublant d'une thématique politique d'approximations gouvernementales.
Une perspective que ne manquait pas de reprendre Francois
Chérique, secrétaire général de la
CFDT, pour moquer ces « super-délégués
syndicaux » et remettre en question la capacité d'intervention
et de changement du politique quelques jours avant la journée d'appel
à la mobilisation générale. On retrouve bien à la
lecture de cet article les responsabilités que se renvoient les spheres
médiatiques et politiques (cette derniere incluant la parole syndicale).
Total se retrouve alors au sein d'enjeux qui le dépassent et que les
différentes puissances en présence extrapolent.
Des lors, le choix d'une communication restreinte,
limitée, de la part de l'entreprise peut se comprendre:
- elle fait le nécessaire pour rassurer les investisseurs
dont elle a besoin pour survivre et accroitre son CA;
- elle évite de rentrer dans ce jeu de
responsabilités et d'infiltrer des enjeux qui la dépassent;
- elle laisse se déplacer le débat vers la
responsabilité politique, quitte à être citée parmi
d'autres dans une perspective de contestation sociale, en attendant la
période de cicatrisation de la crise.

Annexe 11 : Analyses de reportages
télévisés
? TF1 - journal télévisé de 20h du
10 mars 2009
Retranscription de l'introduction du reportage par Laurence
Ferrari: Ç vous vous souvenez sans doute du bénéfice
historique réalisé par Total, 14 milliards d'euros, une somme
astronomique, eh bien ça n'a pas empêché le groupe
pétrolier d'annoncer aujourd'hui la suppression de 550 postes en France.
Le gouvernement, comme l'opposition et les syndicats, crient au
scandaleÈ.
L'introduction d'un reportage est déterminante. Courte
et incisive, elle permet, de manière générale, d'orienter
le reportage dans l'esprit du téléspectateur à travers
l'optique que lui en donne l'incipit. Plus long, contenant plus
d'éléments, nous supposerons le reportage suivant l'introduction
comme moins percant.
Si l'on décompose cette introduction, nous pouvons
remarquer que la présentatrice attaque d'emblée son sujet
à travers une interjection au téléspectateur (Ç
vous vous souvenez sans doute È) qui l'im plique dans le sujet.
Cette interjection annonce l'opposition bénéfices record /
suppressions de postes dont nous avons déjà remarqué la
prédominance médiatique. Opposition également quelque peu
doublée ici d'une prise de position implicite (Ç eh bien
ça n'a pas empêché È). La dernière
partie de l'introduction annonce le gouvernement, l'opposition et le syndicats
comme une seule et méme voix, une voix que l'on suppose de sagesse si
l'on considère que ces opposants perpétuels trouvent en Total un
terrain d'entente : s'ils sont tous les trois d'accord, alors il n'y aurait
plus de doute, ce serait bien un Ç scandale È.
Le reportage explique par la suite que cette décision
était prévisible et que les employés s'y attendaient
depuis plusieurs mois. Les premières images nous montrent ainsi la
réalité du terrain (le site de Normandie) en opposition avec les
Ç décisions prises au siege
de la Défense >>. Le premier plan est un
plan large général149, quasi en plongée de la
raffinerie de Gonfreville. Par la suite, en accord avec la voix off, les plans
se rapprocheront peu à peu des employés, vus en groupe en plans
larges de demi -ensemble, réduisant le décor et y situant les
individus en groupe. Enfin, à travers leurs visages filmés en
succession de plans rapprochés, l'effet de dramatisation est un peu plus
accentué, entrainant une appréhension plus intime des personnages
à la vue de leurs expressions. Procédé classique de
pénétration du terrain par le spectateur via la caméra du
journaliste. La majorité des plans sont fixes, à l'absence de
mouvement et soulignent la volonté de neutralité
journalistique.
C'est aussi l'impression d'une distance négative, de
financiers éloignés de la réalité s'échappe
de cette voix-off. Celle-la méme qui affirme ensuite: << et
199 emplois supprimés ici cela représente près de la
moitié des 555 postes >>. Une étrange et confuse
affirmation, témoignant de l'amalgame effectué entre suppression
de postes et suppression d'emplois. Et d'encha»ner subrepticement, comme
le note <<arrét sur images >>, avec <<même
sans licenciements secs, ces suppressions peuvent choquer>> pour
réintroduire l'opposition avec les bénéfices record et
lancer deux extraits d'interviews de politiques représentant la
majorité présidentielle (Laurent Wauquiez) et l'opposition (Cl
aude Bartolone, député PS). La posture de Laurent Wauquiez est
celle que nous avons déjà étudié. Ce dernier parle
ici de << contraintes>> sur Total, de <<rentrer
en négociations>> et adopte presque une posture professorale
en affirmant qu'il faut leur expliquer que ça ne leur est <<
pas profitable >>. Mais ce qui est le plus frappant est ce dont
parle Claude Bartolone qui refuse ces << licenciements>>
et ces <<dividendes aux actionnaires >>. Nous voyons
également à travers ce reportage que les différentes
opinions y sont exprimées (dans l'ordre : les syndicats - l'entreprise -
la classe politique) et tente de refléter au mieux les acteurs du
débat.
Enfin, le reportage ne fait pas état des
créations d'emplois et des investissements de Total annoncés eux
aussi dans le communiqué de presse du groupe daté du 10 mars mais
rappelle, en opposition avec les images très <<locales>> et
<< françaises>> que Tota l avait peu
1 49 Le plan large général situe la totalité
d'un décor vaste, d'un espace important, dans lequel les personnages ne
sont pas perceptibles.
de temps avant donné le feu vert à la
construction d'une nouvelle raffinerie en Arabie Saoudite. Des lors, s'agit-il
d'une conséquence d'une mauvaise communication du groupe? Ou
peut-être est-ce la responsabilité journalistique que l'on se doit
de remettre en cause? Les deux ?
· France 2 - journal
télévisé de 20h du 10 mars 2009
Retranscription de l'introduction du reportage par David
Pujadas: << L'économie encore, un groupe français qui
supprime 550 emplois ça n'a a priori rien d'extraordinaire, surtout en
ce moment, sauf que ce même groupe a annoncé il y a un mois un
profit record de 14 milliards d'euros. Il s'agit bien slir de Total, les
salariés manifestent, Laurent Wauquiez, secrétaire d'État
à l'emploi, parle de scandale.>>
Plusieurs éléments sont ici aussi remarquables:
- le rappel au contexte de crise (<< surtout en ce
moment>>); - les bénéfices record du groupe.
David Pujadas construit son introduction comme une devinette
dont tout le monde a la réponse avant la fin, comme une évidence.
Ce qui traduit bien la négativité antérieure de l'image de
Total. Enfin, l'introduction se termine, comme lors du JT de TF1, par un terme
qui devra rester dans l'esprit du téléspectateur et couvrir tout
le reportage qui suivra : le << scandale >>.
Ici aussi, le reportage s'installe dès le départ
sur le site Total de Normandie à travers plusieurs plans larges dont un
au travelling haut - bas (0:25), comme pour mieux signifier la
pénétration progressive dans le site de Gonfreville. on y voit
deux salariés et un délégué syndical
interviewés dans un climat de <<colère>> et
<< d'incompréhension >>. Le premier affirme, au nom
de ses collegues, que l'on << est comme les autres entreprises, faut
avoir
peur pour son emploi È. Quant à la
seconde, celle-ci postule : << mon fils a 24 ans, il est au
chTMmageÈ ce qui, comme le note le site
arretsurimages.net, pousse
à chercher le rapport avec l'entreprise Total. Enfin, c'est un
délégué syndical déjà présent dans le
reportage de TF1 qui reprend l'argument des << super profits
È de Total.
S'en suit un travelling haut - bas de la tour Total de La
Défense (0:28), faisant écho au plan 0:25 comme pour mieux
signifier peut-être le fossé existant entre les employés /
syndicats et la direction. Une partie didactique présentant
géographiquement les localisations des postes supprimés par Total
commence alors, expliquant qu'elles sont dues à une restructuration
industrielle que Total justifie par la chute de la consommation d'essence en
France. Justification incarnée par Jean -Jacques Guilbaud face
caméra: << c'est pour répondre a la demande du client
È. Une affirmation juste et neutre en soi qui pourra cependant
donner l'impression d'un renvoi de balle malencontreux dans la justification
d'une telle décision, d'un dédouanement de responsabilité,
responsabilité attribuée in fine au client,
celui-là même qui regarde le journal
télévisé. D'autant qu'ici encore, les investissements et
créations d'emplois prévus par Total ne sont aucunement
mentionnés pour renverser la vapeur.
Cette fois-ci, pas de témoignage de l'opposition mais
encore une fois la présence de Laurent Wauquiez qui affirme
l'exemple »150
que Total doit montrer
<< et que cette décision
lui << reste en travers de la gorge È.
Le reportage se termine par l'annonce d'une participation des
salariés de Total à la journée nationale de manifestation
du 19 mars, à travers un plan large demi-ensemble sur la sortie des
employés de la raffinerie de Normandie et un raccord avec un
léger zoom arrière laissant appara»tre le logo du groupe sur
la droite de l'écran. La boucle est bouclée.
1 5 0 Cf. I.2.
Annexe 12 : Les Échos - 17 mars 2009 - Ç
Trois Francais sur quatre soutiennent le mouvement de grève de jeudi
È

RÉSUMÉ
Ë la mi-mars 2009 et seulement un mois après
l'annonce d'un bénéfice record de 14 milliards d'euros pour le
seul exercice de l'année écoulée, Total annoncait la
suppression de 550 postes en France, dont près de la moitié au
sein de la raffinerie de Gonfreville en Normandie.
Une annonce s'intégrant dans un contexte de crise
économique globale dont les répercussions sur l'entreprise ne se
firent pas attendre. Dès la révélation de la
décision par les syndicats du groupe et la reprise de la nouvelle par
les dépêches de l'AFP, ce que nous avons nommé au sein de
notre étude une Ç épicrise È s'est vue
réappropriée par la parole politique et les ethos qui
l'incarnèrent. Autant d'identités discursives dont l'objectif
semblait être la recherche d'une légitimation politique. Autant de
bons mots et fragments de discour s repris par la sphère
médiatique et participant activement à la circulation de
l'information, voire à un détournement, une interprétation
malencontreuse du réel par un amalgame entre Ç postesÈ et
Ç emplois È. Des mécanismes de circulation a priori
trop imprévisibles et mouvants pour les modéliser et, par
conséquent, éminemment complexes à ma»triser dans le
cadre d'une communication de crise.
»151
Reste que cette Ç incertaine médiatique
équation méritait sans nul doute que
l'on s'y attarde. Pourquoi? Car elle semblait témoigner
à la fois de l'époque dans laquelle nous évoluons,
chargée d'information et régit dans une large mesure par le temps
médiatique, mais aussi de la difficulté d'adaptation de la
communication de crise face à une société du risque
ontologiquement insaisissable. Ë la croisée d'autant de
thématiques que sont la communication de crise, la communication
politique ou encore la sociologie des médias, il restait à tenter
d'analyser les faits et conséquences d'une telle crise, de se saisir de
sa complexité et d'en apaiser les cristallisations de tous ordres :
dépasser la surface pour en dégager une réalité que
l'on tend peut-être à oublier.
1 5 1 Didier HEIDERICH. ÇL'incertaine équation
médiatique en situation de crise È, Communication
sensible, 2009.
MOTS-CLÉS
Total
Communication de crise Communication politique Circulation
médiatique Médiagénie
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Ethos
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