Notre objectif général est de mettre au jour et
de comprendre les mécanismes de la construction sociale de l'idée
d'une culture homosexuelle selon une de ses dimensions : la construction
médiatique, à travers notamment l'étude d'une presse qui
prétend s'adresser aux gays et aux lesbiennes. Il s'agit alors de mettre
en relief les éléments, les attributs pouvant dessiner les
prémisses d'une culture spécifique, en les mettant
systématiquement en parallèle avec l'évolution et les
changements historiques ainsi que les discours d'acteurs concernés que
nous avons interrogés.
La question est donc de vérifier si la presse
gay1(*) actuelle, avec ses
représentations de l'homosexualité, se fait l'écho ou le
porte-parole de cette volonté de construction culturelle. Ce travail
n'aborde pas le thème de l'homosexualité selon la perspective
d'une sociologie de la sexualité. Nous ne nous intéresserons pas
aux pratiques sexuelles des individus mais plutôt à tout ce qui
renvoie à l'homosexualité d'un point de vue social
essentiellement sous l `angle de ses représentations.
Notre recherche part d'un constat : l'expression
culture gay est couramment employée dans les médias mais
aussi dans les ouvrages issus du récent courant d'études
importé des Etats-Unis baptisé les Gay and Lesbian
Studies. Cette notion n'est jamais remise en question, comme si la culture
gay était une évidence qui découlerait automatiquement de
la construction communautaire à l'oeuvre dans la société
française. Or, cette façon de voir les choses étant
empruntée au modèle américain, où toute
communauté peut prétendre donner lieu à une culture
propre, cette volonté n'est peut-être pas aussi transposable en
France que certains le prétendent.
Depuis quelques années, la presse homosexuelle
française, constitue un élan de militantisme important.
Aujourd'hui, seul un mensuel subsiste aux côtés d'une nombreuse
presse érotique masculine gay, au niveau national. Ce dernier se ressent
moins comme étant le vecteur d'une population opprimée, comme
cela pouvait être le cas des revues d'il y a une vingtaine
d'années. Bien que toujours guidé par le symbolisme militant
régissant les membres du mouvement homosexuel, Têtu
dessine une image de l'homosexualité, masculine essentiellement, en
accord avec l'évolution de la société. Apparaissent ainsi
sur la devanture des kiosques à journaux, des couvertures affichant et
exhibant des torses nus, lisses et bronzés de jeunes hommes
véhiculant un nouvel esthétisme gay, qui pourrait s'assimiler
à la nouvelle presse masculine, tout en revendiquant une
« identité gay ».
Nous avons choisi de nous pencher sur cette presse magazine
pour différentes raisons. Tout d'abord, parce qu'elle semble être
un des principaux vecteurs de « ralliement » de la
population homosexuelle française, même si tous les homosexuels ne
lisent pas forcément Têtu. Ensuite, parce qu'elle semble
assez représentative de l'évolution de la population
homosexuelle, que ce soit en matière de modèle esthétique,
de mode, de productions artistiques ou encore des différents
problèmes auxquels se trouvent confrontés les gays et les
lesbiennes en France. De plus, cette presse que l'on pourrait qualifier de
spécialisée, comme d'ailleurs tous les sites destinés aux
gays et aux lesbiennes disponibles en grand nombre sur le web, proposent,
consciemment ou inconsciemment, des styles de vie, notamment par les
consommations qu'ils invitent à réaliser, nous parlons ici
notamment des consommations culturelles et vestimentaires, mais aussi
déterminent des attitudes, des représentations. Et cela d'autant
plus que la population qu'ils ciblent est en manque de reconnaissance et
recherche constamment des modèles de référence. Ces
médias véhiculent sans nul doute des images idéologiques,
des représentations de l'homosexualité, susceptibles d'influencer
les représentations et les pratiques des lecteurs.
A travers, l'étude de cette presse gay et lesbienne,
mais aussi à travers les notions d'identité, de
communauté, de représentations, de patrimoine, de socialisation,
l'éventualité d'une construction sociale d'une culture
homosexuelle sera étudiée. Nous ne prétendons pas affirmer
ou nier l'existence de cette culture mais donner des pistes sur son
éventuel fondement. Ce travail exploratoire s'inscrit donc dans divers
champs sociologiques, celui de la socialisation, des mouvements sociaux et
celui de la culture.
Après avoir défini et construit l'objet de
recherche et les protocoles d'analyse, nous nous sommes
intéressés à l'image de l'homosexualité,
essentiellement masculine, véhiculée par les médias
spécialisés en essayant d'observer les éléments
proprement homosexuels constitutifs d'une idéologie commune.
Après le constat d'une quasi-absence des couvertures et même des
articles destinés directement aux lesbiennes, nous avons consacré
un chapitre aux rapports hommes / femmes à l'oeuvre dans les rapports
gays / lesbiennes. Ceci nous a conduit à nous interroger sur la notion
de communauté homosexuelle qui nous paraissait problématique,
notamment par rapport à la définition même de la
communauté qui fait disparaître les différentes
frontières entre les individus. Enfin, nous nous sommes penchés
sur les conditions de constitution d'une culture gay.
CHAP. I ) LA CONSTRUCTION DE L'OBJET
I) L'homosexualité en question
Pour commencer, nous allons évoquer les
différentes recherches en sciences sociales qui ont déjà
été réalisées sur l'homosexualité tout en
insistant sur les points susceptibles de nous intéresser dans notre
processus de construction.
1. Les apports des travaux constructivistes de Michel
Foucault
Depuis une vingtaine d'années, des recherches, que
l'on range sous l'étiquette générale de Gay and
Lesbian Studies2(*), se
sont développées dans l'université américaine et
ont essaimé à travers le monde anglo-saxon et dans presque toute
l'Europe. Elles commencent à être reconnues en France. L'influence
du philosophe et surtout penseur militant Michel Foucault fait
l'unanimité chez de nombreux sociologues travaillant dans ce domaine.
C'est en suivant la voie qu'il avait tracée que les Gay and Lesbian
Studies, dés le moment de leur émergence, ont tourné
le dos à toute perspective identitaire et se sont
intéressées, non pas à la seule
« homosexualité » mais à la
sexualité en général et aux catégories selon
lesquelles elle est historiquement construite3(*). Le contexte des analyses de l'homosexualité
par la psychiatrie de l'époque va conduire Foucault à montrer
à quel point l'expérience des interdits (de la sodomie par
exemple) et des équivoques amoureuses de l'homosexualité vont
être liés et former une unité morale. La sexualité
va devoir obéir à des normes familiales et va être
surveillée par l'Etat. Foucault va ainsi faire apparaître des
personnages « anormaux » définis par les
normes qui les rejettent, comme c'est le cas du personnage homosexuel. Son
oeuvre s'inscrit dans l'espace théorique et biensûr politique
défini par l'irruption au début des années 70 des
mouvements de libération sexuelles et par l'inflation des discours
psychanalytiques qu'il va remettre en question. Il va montrer par quels
mécanismes le sexe va devenir un enjeu de pouvoir qu'il va falloir
contrôler et surveiller. Ce pouvoir opère par incorporation, par
implantation des perversions et par spécification nouvelle des
individus. La chasse de la médecine contre les
« sexualités
hérétiques » consiste à leur donner un
nom et à ranger les individus dans ces catégories d'actes de
nomination. Nous avons donc là, un système de pouvoir dont les
procédés reposent sur la norme et la
normalisation. Les individus s'approprient les catégories sous
lesquelles ils sont désignés, que ce soit pour se soumettre aux
normes, prendre plaisir à parler de ce qu'ils sont ou résister
à la police du sexe. Ainsi avec ces discours psychiatriques, les
individus qui, jusqu'alors ne pratiquaient que des « actes
homosexuels » se seraient désormais
considérés comme des « personnes
homosexuelles » et auraient perçu la totalité de
leur être comme façonnée par leurs désirs sexuels.
Cette médicalisation et cette nomination de l'homosexualité avait
pour but de protéger l'individu contre les effets dangereux d'une
sexualité déréglée. Cependant, pour M.Foucault, ce
qui fait peur ce n'est pas l'acte sexuel en lui-même, mais toute la
perception sociale de l'homosexualité, les modes de vie rattachés
à l'homosexualité, tout ce qui est visible. Ce n'est pas la
sexualité mais « l'économie des
plaisirs », le style de vie gay. C'est l'établissement de
nouveaux modes de vie, de nouvelles relations entre les individus qui posent
problème dans l'ordre établi de la société.
M.Foucault explique que c'est dans ce nouveau système relationnel qu'il
faut chercher la possibilité de se réinventer soi-même et
d'échapper à l'assujettissement par les normes sociales. :
« La conscience de l'homosexualité va certainement au
delà de l'expérience individuelle et comprend le sentiment
d'appartenir à un groupe social particulier. C'est un fait incontestable
qui remonte à des temps très anciens4(*). »
Ainsi les choix sexuels que l'on fait auraient-ils des effets
sur l'ensemble de notre vie ? Ces choix seraient alors créateurs de
modes de vie. Le choix de se reconnaître en tant qu'homosexuel, serait
refuser les modes de vie proposés, serait un opérateur de
changement d'existence. Selon la pensée de M.Foucault, il ne s'agirait
pas d'essayer d'introduire l'homosexualité dans la normalité
comme l'hétérosexualité mais de tenter d'échapper
aux types de relations sociales proposées par la société
en créant de nouvelles possibilités relationnelles. Son
militantisme parle de créer une culture propre aux homosexuels plus par
de nouveaux modes de vie que par une littérature spécifique,
« qui inventerait des modalités de relation, de mode
d'existence, des types de valeur, des formes d'échange entre individus
qui soient réellement nouveaux, qui ne seraient pas homogènes ni
superposables aux formes culturelles
générales »5(*). Dans ce cadre, il propose une réflexion sur
l'amitié qui serait constitutive de l'émergence sociale de
l'homosexualité en évoquant la relation amicale qui pouvait
exister entre deux hommes dans l'Antiquité grecque et romaine.
L'hypothèse est que ces liens affectifs entre hommes, souvent intenses,
vont commencer à changer dés le XVIIème
siècle6(*) :
« C'est la mise en place de nouvelles structures politiques qui ont
empêché l'amitié de continuer à avoir les fonctions
sociales et politiques qui étaient les leurs [...] l'amitié
entrant en conflit avec un ensemble d'institutions, elle devient alors
problématique ». Ce serait alors dans le cadre de la
transformation ou plutôt de la problématisation de l'amitié
comme des types de relations sociales acceptables entre hommes que l'on
commence à interroger certaines conduites sexuelles et à
désigner les individus qui les pratiquent comme homosexuels. Ce
phénomène s'inscrit dans le processus d'émergence de ce
que M.Foucault a nommé le bio-pouvoir, c'est-à-dire ce type de
pouvoir politique qui fait de la vie l'objet principal de ses
préoccupations. C'est donc à partir de la problématisation
de l'amitié que le bio-pouvoir contribue à l'émergence de
l'homosexualité et des homosexuels. Ainsi le « mode de vie
gay » devient un écart, une « espèce
autre »7(*) dans
lequel les individus, sur la base d'une sexualité commune, se
produiraient comme groupe social. Les réflexions de M.Foucault
s'inspirent des « communautés » gay
américaines (New-York et San Francisco), il s'interroge sur la
façon de parvenir , à travers les pratiques sexuelles, à
un système relationnel, sur la possibilité de créer un
mode de vie homosexuel. Ainsi, on pourrait ajouter à la diversification
des classes sociales ou encore des niveaux culturels, celles des modes de vie.
Un mode de vie peut regrouper des individus d'âge ou même de statut
social différents et selon M.Foucault ces modes de vie peuvent donner
lieu à une « culture ». La création de la
« culture gay » ferait passer les individus de la
sujétion à la subjectivation et façonnerait leur existence
spécifique en cultivant leurs différences.
L'arrivée des Gay and Lesbian Studies a
déplacé l'objet d'étude de l'histoire et des sciences
sociales vers le terrain des études littéraires et culturelles et
de la recherche des siècles oubliés de l'homosexualité
vers une interrogation plus générale sur les catégories de
la sexualité et la place de la sexualité dans la culture. S'il
est vrai que le discours médical a joué un rôle de premier
plan dans l'émergence de l'homosexualité, il a perdu,
aujourd'hui, une partie de son importance au profit d'autres types de savoir.
Il semble que le discours sociologique soit devenu l'un des
éléments clés du mode de gestion politique de
l'homosexualité.
2. Retour sur un mouvement commun
L'acte de naissance du mouvement homosexuel porte un nom et
une date : Stonewall, le 27 juin 1969. Cet événement majeur
est commémoré chaque année à travers le monde
(occidental) lors du défilé de la Lesbian & Gay
Pride. Durant la nuit du 27 juin 1969, six officiers du New-York Police
Department pénètrent à l'intérieur d'un bar
homosexuel de Manhattan, le Stonewall Inn. Ces contrôles de
routine anti-homosexuels étaient fréquents, ils consistaient
à des vérifications d'identité, des personnes
passées à tabac et quelquefois à une fermeture
administrative du club. La nuit du 27 juin 1969, les clients se rebellent.
Endeuillés par la mort d'une grande icône gay de l'époque
(c'est ce que dit la légende), Judy Garland, ils vont réagir pour
la première fois. Les militants et les historiens racontent que la
première à avoir lancé l'offensive serait un travesti.
Trois nuits d'émeute vont suivre, les homosexuels ne resteront plus dans
le silence. Cette libération sexuelle va peu à peu atteindre les
capitales européennes. En Mai 68, un petit mouvement se forme en France
mais il passe inaperçu. Le mouvement prend véritablement
naissance le 10 mars 1971 à l'antenne de RTL durant une émission
intitulée : « L'homosexualité, ce douloureux
problème » où abbé, psychiatre et juge vont
débattre sur la souffrance des homosexuels. Un groupe de gays et de
lesbiennes fait alors irruption dans les studios pour boycotter
l'émission. Cette opération fut menée par des lesbiennes
qui agissaient au sein du Mouvement de Libération des Femmes
(MLF). Les homosexuels les côtoient et au printemps 71 naît le
premier groupe radical gay : le Front Homosexuel d'Action
Révolutionnaire (FHAR). Cette collaboration des gays et des
lesbiennes s'est accompagnée de tensions multiples. Les gays se sont
donc émancipés du mouvement des femmes. Mais cette association
initiale a eu le mérite de mettre l'accent sur les différentes
formes de discriminations sexuelles et montre les similitudes dans les
mobilisations « antipatriarcales » de
l'époque. A cette époque là, l'homosexuel est un marginal,
c'est la période que les historiens nomment
« l'homosexualité noire », décrite
notamment par Genet dans « Journal du
voleur », dans des films de Fassbinder, de Chéreau
(« L'homme blessé »)...A la fin des
années 70, cette image s'efface peu à peu. Le besoin de
reconnaissance, la lutte contre les discriminations homophobes, le souci
d' « intégration », tout contribue
à gommer la nature subversive de l'homosexualité. Les arts se
mettent au service de la cause : le cinéma, « Mort
à Venise » de Visconti pour ne citer qu'un
exemple, les photographies de Mapplethorpe, les chorégraphies de
Maurice Béjart, les hymnes bisexuels de David Bowie ou militants de
Village People ou encore les dessins de Keith Haring ou les photographies de
Pierre et Gilles. Evoluant de la nuit vers le jour, les lieux gays se
démocratisent vers la fin des années 70 : nouveaux modes de
vie, constitution de quartiers gays aux Etats-Unis et dans les grandes
capitales européennes, nouveau marché. Certains auteurs
préconisent alors l'apparition d'une communauté
homosexuelle8(*).
Cet historique fonde la mémoire collective homosexuelle
dont on ne peut nier l'existence. Les homosexuels ont connu de nombreuses
années de répression, d'où l'idée de l'existence
d'une communauté solidaire. En effet, quand un groupe se sent
menacé, son premier réflexe n'est-il pas de se
regrouper ?
Après avoir lutter pour des droits, pour une
visibilité croissante, pour l'obtention d'un statut normal, le mouvement
homosexuel va se retrouver de nouveau en ligne de mire avec l'apparition du
sida qui dés le départ va être assimiler aux modes de vie
des homosexuels.
Mais sous les prétextes d'impératifs de
santé publique, la lutte contre l'épidémie risque de
réactualiser des mesures coercitives à l'égard des
homosexuels. En effet, le front national en la personne de Jean-Marie Le Pen
réclame avec virulence le dépistage systématique des
populations « à risques ». Pour son
conseiller scientifique, le docteur Bachelot « le sida a
ruiné les fantasmes sexuels des soixante-huitards attardés...Les
sodomites distingués ricanaient de l'archaïsme des demeurés
qui eux continuaient à faire l'amour par les voies naturelles et, qui
plus est, avec une seule partenaire : une femme. Beaucoup d'entre eux,
aujourd'hui, sur leur lit de mort, doivent méditer... ».
Le sida est donc exploité comme un thème majeur dans le
répertoire du Front National durant l'année 1987 et cette
désinformation homophobe va brouiller pour un temps les messages de
prévention. Le sida est associé à la faute. Une pratique
présente un risque si elle est jugée anormale ou déviante.
Dans l'opinion publique, une idéologie va s'articuler pour mettre en
relation l'épidémie et le déclin des liens communautaires
ou va la considérer comme une des conséquences de la
modernité.
Le lien entre séropositivité et
homosexualité domine dans les esprits, conséquence notamment d'un
engagement majoritaire d'homosexuels masculins qui se savent touchés
par la maladie. En effet, l'épidémie ne cesse de progresser au
sein de ce groupe social. La maladie devient plus visible avec
l'intensification des tests de dépistage, et en 1989, le sida est devenu
à Paris la première cause de décès chez les hommes
de 25 à 44 ans (Schiltz, 1998 ; Filleule et Broqua, 2000).
3. L'arrivée du sida comme facteur de
développement des travaux français sur
l'homosexualité
En effet, les sciences sociales en France ne se sont
intéressées de prés à l'homosexualité qu'au
milieu des années 80 avec l'arrivée du sida. Nous l'avons vu les
premiers cas de la maladie vont être recensés chez de jeunes
homosexuels masculins. Ainsi, aux Etats-Unis puis en France, le sida va devenir
« le cancer gay » malgré le fait qu'il va
progressivement s'étendre dans des groupes moins restreints.
Au début des années 80, les quartiers
gays se constituent, les lieux de sociabilité se multiplient, la
bisexualité est à la mode, le nouveau président de la
république, François Mitterrand vient de
« dépénaliser »
l'homosexualité, les homosexuels s'apprêtaient enfin à une
amélioration de leur considération. Mais la maladie va frapper de
plein fouet cette progressive libération. Toute la presse s'empare de ce
phénomène, il n'est plus uniquement traité dans le
registre médical, mais devient un véritable sujet de
société. On peut alors lire dans la presse des titres tels
que :
« L'épidémie du cancer
gay » (Libération, 19 mars 1983)
« Cancer gay : la contagion par le
sang » (Libération, 17 mai 1983)
« Panique chez les gays » ( Le
nouvel observateur, 17 juin 1983)
« La peste rose : le sida »
(Le parisien libéré, 31 août 1983)
En France, la recherche a débuté avec
de jeunes médecins, notamment avec le docteur W.Rozenbaum sans aucun
intérêt de la part des politiques. De plus, ces recherches
étaient mal vues car elles s'intéressaient à des sujets
homosexuels. Les médecins formant ce groupe de recherche étaient
considérés comme des marginaux dans la profession
médicale. L'opinion publique a rapidement établi dans le sens
commun l'idée que le sida était lié à
« la vie de débauche que menaient les
homosexuels ». Le sida apparaît alors comme
l'épidémie de la faute, de la honte. La perspective du sida comme
fléau social va apparaître quand la maladie va dépasser les
groupes à risque.
C'est Michael Pollack qui est le premier à
s'intéresser à la dimension sociale de l'épidémie
du sida. Ses enquêtes commencent vers 1985 dans le magazine Gai Pied
Hebdo et portent sur « Les attitudes et comportement des
homosexuels, sur leur sens d'identité » pour mesurer
l'impact des messages du corps médical et des médias sur le
comportement des homosexuels. Il en résulte que la réaction face
au sida, au niveau individuel, va dépendre du degré
d'intégration et d'identification des individus avec ce qu'il appelle
alors la communauté homosexuelle , sa fréquentation des
lieux de rencontres exclusivement masculins, de son style de vie et des moyens
de communication qu'elle engendre. Ainsi, le sida va remettre en cause le sens
de l'identité individuelle et collective des homosexuels9(*). Tout d'abord, le fait de
désigner les homosexuels comme le « groupe à
risque » va accroître leur marginalité, d'autant
plus que c'est l'image qui est véhiculée par les
médias : aujourd'hui, n'est-il pas courant de retrouver dans
certains esprits l'amalgame sida / homo ? Dés lors, le sida va
faire partie intégrante des préoccupations du groupe des
homosexuels et va être intégré dans la construction
identitaire gay dans le cadre de la prévention. M.Pollack parle alors
d'une socialisation conditionnant l'attitude des individus face à la
maladie. Avec le sida, on assiste à un changement des
représentations sociales des homosexualités dans la
société et au sein même de la sphère homosexuelle.
Le silence sur l'homosexualité et sa dissimulation vont ainsi
répondre à l'anticipation d'un rejet ou jugement
moralisateur10(*). Le sida
va multiplier les préjugés à l'égard des
homosexuels les désignant comme « le groupe à
risque », on va retrouver là une stigmatisation, un
étiquetage.
Les années 70 ont donc vu l'émergence de
courants qui prônaient une déconstruction des savoirs
médicaux et psychiatriques sur l'homosexualité et un
développement du constructivisme avec notamment les travaux de Michel
Foucault. Mais en France, à l'Université, aucune structure
n'était spécialisée sur la sexualité ou
l'homosexualité. Dans la recherche sur le sida, se sont engagés
des personnes ayant travaillé sur la notion de risque, de maladie et
d'identité, comme Michael Pollack mais pas sur la notion de
sexualité même. Ceux ayant travaillé sur la
sexualité ont souvent été marginalisés et
voués à un engagement militant. Cependant cela a permis de
renforcer la zone d'échange entre le champ scientifique et le mouvement
homosexuel, les chercheurs ayant influencé la mise en place d'actions
par la Santé publique, comme la prévention11(*). En 1989 est
créé le Comité en Sciences Humaines et sociales de
l'Agence Nationale de recherche sur le Sida (ANRS). L'Etat va s'engager de plus
en plus et reconnaître certaines associations homosexuelles.
Après 15 ans d'épidémie du sida, la
mobilisation croissante des homosexuels lors des traditionnelles Gay Pride
témoigne d'un besoin accru de reconnaissance. Les luttes ne font que
s'enchaîner, hier pour la dépénalisation de
l'homosexualité12(*) obtenue en 1981 avec l'élection de
François Mitterrand, aujourd'hui pour une égalisation des droits,
en 1999, la loi sur le PACS va permettre la reconnaissance des couples
homosexuels.
II) La communauté gay comme construction
sociale
1. La notion de communauté
Nous l'avons vu, l'homosexualité fait désormais
partie du discours sociologique. Dés lors, l'homosexuel n'est plus
perçu comme un pervers, mais comme un individu qui appartient, du seul
fait de son orientation sexuelle, à une minorité
stigmatisée. Le discours sociologique va interroger la
société sur son incapacité à considérer
l'homosexualité comme une réalité équivalente
à celle de l'hétérosexualité. L'analyse
sociologique s'inscrit dans une critique des normes sociales et envisage
l'homosexualité à travers un souci éthique de
tolérance sociale13(*). La tolérance désigne moins une
attitude qu'un système de valeurs à partir duquel se
gèrent la différence et l'altérité. Pour le
sociologue, c'est l'intolérance qui fait de l'homosexuel un être
à part. Les enquêtes sociologiques portant sur
l'homosexualité visent à remettre en cause les
préjugés envers les homosexuels et à promouvoir une
société plus tolérante. Pour ce faire, nous pouvons nous
demander si l'analyse sociologique ne devrait pas s'intéresser d'abord
au groupe et à la communauté plutôt qu'à l'individu.
Le terme de communauté revêt d'abord une définition
statistique. Il désigne un groupe d'individus ayant certaines
caractéristiques communes et dont les comportements différent de
ceux d'autres individus ou groupes sociaux. Nous pourrions la définir
comme un ensemble social dont les membres partagent des valeurs et se
reconnaissent des liens forts d'appartenance de chacun avec chacun et avec le
tout communautaire. D'après Tonnies14(*), les membres tirent leur identité propre du
seul fait de leur participation communautaire, consciente ou inconsciente. Elle
déterminerait donc une manière d'être ou d'exister comme
homosexuel. L'homosexualité ne se définit plus seulement à
partir de l'aveu individuel. Il reste encore aujourd'hui une étape
individuelle importante de la reconnaissance et de l'acceptation de soi, mais
il ne prend son véritable sens que dans l'aveu social d'une appartenance
à un groupe, voire à une communauté. Cette étape ne
serait-elle pas alors une des conditions sociales d'émergence de
l'homosexualité ?
2. De l'idée d'un groupe
marginalisé...
Nous allons pouvoir revenir sur les conditions de
l'élaboration d'une communauté spécifique au mouvement
homosexuel : n'y aurait-il pas avant tout une recherche de reconnaissance
de l'homosexualité par rapport à
l'hétérosexualité ? Sans s'attarder sur la relation
homosexualité / hétérosexualité, nous pourrions
rappeler en citant P.Bourdieu15(*) les contraintes des structures qui sont
représentées par tout le système de normes, de valeurs et
même des lois que véhicule la société. Ainsi, nous
pouvons parler d'une violence symbolique qui agirait sur les homosexuels, de
façon même à ce qu'ils la légitiment
c'est-à-dire, vont s'en accoutumer et la trouver
« normale ». Nous pouvons parler également
d'une violence symbolique qui s'exerce sur le groupe des homosexuels, du fait
de la reconnaissance par tous, de la suprématie de
l'hétérosexualité et du schéma familial dans la
société française dans les mentalités et les lois.
Dans ce sens, l'auto proclamation d'une culture spécifique serait une
réaction à une certaine domination sociale ? Il va
donc y avoir une marginalisation, d'une part venant de la
société, puisqu'elle stigmatise et désigne les individus
hors normes à partir d'un ordre culturel normatif et va faire
apparaître ce groupe en marge de la normalité16(*) et d'autre part, des
homosexuels eux-mêmes qui vont suivre de manière consciente ou
inconsciente, cette marginalisation. Nous retrouvons ici la théorie de
l'étiquetage de Becker.
De plus, cette marginalisation ne risque-elle pas
d'être ponctuée par l'emploi de stéréotypes ?
Dans nos sociétés contemporaines, les constructions imaginaires
dont l'adéquation au réel est douteuse sinon inexistante sont
favorisées par les médias, la presse et la littérature de
masse. Souvent le public se forge par la télévision ou la
publicité une idée d'un groupe avec lequel il n'a aucun contact.
L'origine des stéréotypes dévalorisants attribués
à l'autre est souvent conçue en termes de tensions sociales.
Ainsi la théorie des conflits sociaux introduite par Muzafer
Sherif17(*) voit dans les
situations compétitives le principal levier du
stéréotypage et du préjugé. Dans le même
esprit, le stéréotype dévalorisant apparaît comme un
instrument de légitimation dans diverses situations de domination. Le
stéréotype va remplir des fonctions importantes aussi dans le cas
de subordination d'un groupe à un autre. En effet, la
« promulgation d'images de supériorité-
infériorité dans une société est [...] l'un des
moyens qu'utilise le groupe dominant pour maintenir sa
position »18(*).Ce sont alors les intérêts du
groupe au pouvoir qui suscitent une image des dominés propres à
justifier leur subordination. C'est ce que nous pouvons constater pour les
homosexuels qui pendant longtemps ont vu véhiculer une certaine image
d'eux par le groupe dominant, par la norme. Ces images, bien que
désuètes, persistent encore aujourd'hui, la relation à
l'autre étant toujours médiatisée par une image
préexistante.
L'impact de ces représentations s'avère puissant
dans le cas, non seulement des groupes dont on n'a pas une connaissance
effective, mais aussi de ceux qu'on côtoient quotidiennement ou auxquels
on appartient19(*). Les
homosexuels, en intériorisant le stéréotype discriminant,
pourraient être amenés à l'activer dans leur propre
comportement. Pour certains, le stéréotype serait facteur de
construction d'identité sociale. Par exemple, quelqu'un qui va se
découvrir homosexuel peut adhérer aux stéréotypes
pour pouvoir faire parti de ce groupe et être reconnu comme tel. Dans ce
sens, le stéréotype favorise l'intégration sociale de
l'individu. Sans s'interroger sur la véracité du
stéréotype, les individus vont en faire l'usage.
3. ...à la socialisation homosexuelle
Ce besoin d'identification nécessite-t-elle un certain
nombre de références qui vont permettre à l'individu de se
construire ? Cette construction va s'apparenter à une
« homosocialisation » . Il y aurait donc tout un
processus d'apprentissage. Becker20(*) parlait de carrière à laquelle les
individus considérés comme déviants devaient parvenir en
passant par différentes étapes. Etant en marge de la
normalité, ces individus vont s'inventer de nouvelles normes, de
nouveaux rites, et adhérer à de nouvelles valeurs. Ce processus
pouvait selon lui aboutir à une culture spécifique. Pour
M.Pollack, qui s'intéressait plus précisément au cas des
homosexuels masculins, cette socialisation commence par la reconnaissance de
désirs sexuels spécifiques puis par l'apprentissage des lieux et
des façons de rencontrer des partenaires, des codes de la drague
homosexuelle qu'il assimile à un marché où
régnerait la maximisation du rendement quantitativement exprimée
et la minimisation du coût exprimée par la rapidité et le
non-engagement mais aussi certaines contraintes esthétiques comme par
exemple, le mythe de la jeunesse. Mais cette socialisation risque de
s'effectuer en rupture avec la socialisation primaire de l'individu21(*). La socialisation est alors
caractérisée par un double processus de conservation et de
transformation, des éléments sont abandonnés et
ajoutés, affaiblissant certains secteurs de la réalité et
en renforçant d'autres. Cette théorie pourrait s'appliquer
à la socialisation homosexuelle, qui s'effectuerait en rupture avec la
socialisation primaire intériorisée par chaque individu sur la
base de la normalité, c'est-à-dire de
l'hétérosexualité et du schéma familial
traditionnel le plus souvent. Il est intéressant de se demander par
quelles étapes peut passer ce processus, effectuées de
manière consciente ou inconsciente par les gays et les lesbiennes. On
peut se demander par exemple si l'attrait pour des oeuvres
littéraires ou cinématographiques évoquant une histoire
entre deux personnes du même sexe, ou encore un besoin de reconnaissance,
de repères, d'identification est une étape de ce
mécanisme. En effet, la société n'offre a priori pas de
modèles auxquels les homosexuels peuvent s'identifier et se
reconnaître...Mais peut-on dire que cette socialisation passe par
l'apprentissage de codes, de valeurs, de
« normes » spécifiques au groupe des
homosexuels, de façon à acquérir une certaine
compétence au sens ethnométhodologique du terme,
c'est-à-dire un stock de connaissances disponibles fonctionnant comme
des schèmes de référence, qui serviront à
être reconnu comme membre ? Nous pourrions peut-être parler
ici de l'existence d'un habitus gay ou d'un ethos gay selon
les termes respectifs de P.Bourdieu et de M.Weber. L'habitus correspond
à un « système de dispositions durables et
transposables »22(*) qui guident nos actions dans
différentes circonstances, qui nous donnent un répertoire
d'action. L'ethos23(*)
désigne tout à la fois le système de valeurs
intériorisé, la conduite de vie et la morale pratique propres
à un groupe social. M.Pollack parle ici de traits
caractéristiques communs aux homosexuels qui sont selon lui, un
langage et un humour spécifiques. Il parle aussi de
« communauté de destin » (surtout avec
l'arrivée du sida) ou encore de « communauté
d'expériences ». A propos d'expériences, le
sociologue Didier Eribon, grand spécialiste de la question gay de ces
dernières années a étudié le processus
d'assujettissement notamment à travers le problème de l'injure
qui, selon lui, va façonner les identités, mais aussi de la
constitution d'un « monde gay » contre les
oppressions24(*). L'injure
constituerait certains traumatismes qui s'inscriraient dans la mémoire
et dans le corps et viendraient façonner la personnalité , la
subjectivité des individus. La nomination par l'injure fait prendre
conscience de leur « anormalité », de leur
différence par rapport aux autres. Celui qui lance l'injure montre alors
qu'il a le pouvoir sur celui qu'il injure et de ce fait les homosexuels savent
qu'ils peuvent être insultés et que cela lui assigne une place
infériorisée. Il n'est pas rare que nous entendions des injures
homophobes avant même de connaître notre propre sexualité,
cela peut avoir des conséquences. Ainsi un individu se découvrant
homosexuel va d'emblée savoir qu'il est différent et qu'il doit
cultiver le secret sur sa sexualité pour ne pas subir de
discriminations. L'injure n'est pas forcément personnelle, il n'est pas
besoin d'être discrédité ; le seul fait d'être
discréditable agit sur la conscience et l'inconscience des individus
comme une force d'assujettissement et de domination intériorisée.
Pour fuir en quelque sorte ces injures, les homosexuels vont
intérioriser tout un savoir pratique, comme par exemple savoir ils
peuvent se tenir par la main. C'est pour fuir que certains se dissimulent ou
émigrent vers des lieux plus tolérants comme par exemple les
lieux de sociabilité homosexuelle qu'offre la grande ville. Le milieu
urbain offre une plus grande possibilité de construction d'une
identité homosexuelle car elle va favoriser la constitution d'un
réseau de sociabilité. Selon D.Eribon, c'est à travers la
création de ce « monde gay » que la
socialisation homosexuelle s'effectue, la communauté homosexuelle
entendue au sens d'un regroupement de lieux de sociabilité, aurait une
fonction de lien identitaire. Cette création va passer également
par l'invention d'une « parole gay » au cours de
l'histoire notamment dans la littérature. Cependant, pouvons-nous dire
qu'au travers de ces expériences plus ou moins communes, les homosexuels
et les lesbiennes vont développer une subjectivité commune et
prétendre à l'idée de communauté ?
III) La culture : enjeu d'une
communauté ?
1. Des différents usages du terme...
Cette notion de culture est une évidence pour les
travaux des Gay and Lesbian Studies, elle n'est jamais remise en
question. La sociologie offre une pluralité de définitions.
Prenons-en une qui nous semble assez pertinente : « un
ensemble lié de manières de penser, de sentir et d'agir plus ou
moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une
pluralité de personnes, servent, d'une manière à la fois
objective et symbolique, à constituer ces personnes en une
collectivité particulière et distincte »25(*). Une typologie des
différents usages du terme, proposée par Michel de
Certeau26(*), permet
d'ordonner les différents sens du mot :
· Les traits de l'homme cultivé,
c'est-à-dire conforme au modèle élaboré dans
les sociétés stratifiées par une catégorie imposant
ses normes et son pouvoir.
· Un patrimoine des oeuvres à préserver ou
par rapport auquel se situer.
· L'image, la perception ou la compréhension du
monde propre à un milieu, un groupe ou à un temps.
· Des comportements, institutions, idéologies et
mythes qui composent des cadres de référence et dont l'ensemble,
cohérent ou non, caractérise une société à
la différence des autres.
· La culture est un acquis en ce qu'il se distingue de
l'inné.
· Un système de communication, proche du langage
verbal.
Depuis quelques décennies, la notion de culture
connaît un succès croissant. Le mot tend à supplanter
d'autres termes qui étaient davantage utilisés auparavant, comme
mentalité, esprit, tradition voire
idéologie. Ce succès est dû en partie à une
certaine vulgarisation de l'anthropologie culturelle. La polysémie du
mot culture permet de jouer à la fois sur le sens noble,
cultivé, du terme et sur son sens ethnologique particulariste.
Mais ce terme pose un problème de catégories langagières.
En effet, nous allons trouver la catégorie du sens commun, la
catégorie sociologique ou anthropologique et à
l'intermédiaire des 2 premières, la catégorie issue des
médias. Aujourd'hui, n'importe quel groupe social peut revendiquer une
culture propre. Toute forme d'expression collective devient
culture27(*). On
évoque ainsi, essentiellement dans les médias, la culture
hip-hop ou encore la culture footbalistique... Or ces pratiques
et ce qu'elles impliquent ne peuvent pas être assimilés à
ces systèmes globaux d'interprétation du monde et de
structuration des comportements correspondant à ce que l'anthropologie
entend par culture.
2. ...aux différentes fonctions qu'il remplit
Le courant culturaliste permet de revenir sur les fonctions
de la culture, essentiellement avec la théorie issue de l'école
de « la culture de la personnalité ». La
question est de savoir comment la culture est présente dans les
individus, comment elle les fait agir, quelles conduites elle suscite,
l'hypothèse étant précisément que chaque culture
détermine un style de comportement commun à l'ensemble des
individus participant à une culture donnée. Là
résiderait ce qui fait l'unité d'une culture et ce qui la rend
spécifique par rapport aux autres. La question fondamentale de cette
école est celle de la personnalité. Ne remettant pas en cause
l'unité de l'humanité, tant sur le plan biologique que sur le
plan psychique, ces auteurs se demandent par quel mécanisme de
transformation, des individus, à la nature identique au départ,
finissent par acquérir différents types de personnalité
spécifiques de groupes particuliers. On citera R.Benedict28(*) qui développe
l'idée selon laquelle chaque culture serait caractérisée
par son pattern, c'est-à-dire une certaine configuration, un
certain style, un certain modèle. Ainsi chaque culture offre, en quelque
sorte, aux individus, un schéma inconscient pour toutes les
activités de la vie. M.Mead s'intéresse pour sa part, à la
construction de la personnalité, à la façon dont un
individu reçoit sa culture et les conséquences que cela
entraîne sur la formation de sa personnalité, de son
identité. Nous pourrions-nous demander ce qu'il en est pour le groupe
des homosexuels.
Aujourd'hui, les grandes interrogations sur l'identité
renvoient fréquemment à la question de la culture. Les crises
culturelles sont dénoncées comme des crises d'identité. La
culture serait le fondement de la recherche identitaire des individus.
L'identité n'est ni une réalité
totalement objective ni totalement subjective, elle se définit
essentiellement dans un cadre relationnel, elle est un construit qui
s'élabore dans une relation qui oppose un groupe aux autres groupes avec
lesquels il est en contact29(*). Cette conception de l'identité comme
manifestation relationnelle permet de dépasser l'alternative
objectivisme / subjectivisme. C'est dans l'ordre des relations entre les
groupes sociaux qu'il faut chercher à saisir le phénomène
identitaire. Selon F.Barth, l'identité est un mode de
catégorisation utilisé par les groupes sociaux pour organiser
leurs échanges. Ainsi, pour définir, l'identité d'un
groupe, ce qui importe, ce n'est pas d'inventorier l'ensemble de ses traits
culturels distinctifs, mais de repérer parmi ces traits ceux qui sont
utilisés par les membres du groupe pour affirmer et maintenir une
distinction culturelle. En ce sens, l'identité est toujours un rapport
à l'autre, elle est résultante d'un processus d'identification au
sein d'une situation relationnelle, elle est relative car elle peut
évoluer si la situation change ; certains préfèreront
parler de concept d'identification plutôt que celui
d'identité30(*). L'identification peut alors fonctionner comme
affirmation ou comme assignation identitaire et l'identité serait
toujours un compromis entre une auto-identité définie
par soi, et une exo-identité définie par les autres.
Cette exo-identité, dans une situation de domination, se traduit par la
stigmatisation des groupes minoritaires et va aboutir dans ces cas là
à une identité négative. Ainsi, nous pouvons voir
apparaître chez les dominés des sentiments de
mépris de soi, liés à l'acceptation et à
l'intériorisation de l'image de soi construite par les autres.
Cependant, un changement de situation ne pourrait-il pas
modifier l'image d'un groupe ? L'identité deviendrait donc l'enjeu
de luttes sociales. Tous les groupes n'ont pas la même autorité
pour nommer et se nommer, seuls ceux qui disposent de l'autorité
légitime peuvent imposer leurs propres définitions
d'eux-mêmes et des autres31(*). L'ensemble des définitions identitaires
fonctionne comme un système de classement qui fixe les positions
respectives de chaque groupe. Il va s'agir pour le groupe qui se voit
assigné une identité négative, de transformer cette
exo-identité en identité positive. Cela pourra se traduire par
exemple, par le retournement du stigmate, comme dans le cas de la Gay
Pride. Le sentiment d'une injustice collectivement subie ne va-t-il pas
entraîner chez les membres d'un groupe victime d'une discrimination un
sentiment fort d'appartenance à la collectivité ?
Le terme de culture connaît ces
dernières années un emploi abusif qui lui fait perdre un peu de
son sens. A tel point qu'aujourd'hui, certaines catégories, comme par
exemple l'emploi de l'expression culture gay peut paraître
évidente, naturelle. Les médias ayant largement contribué
à ce phénomène, il est possible de se demander si cette
diffusion provient d'une revendication identitaire, d'un simple
« usage marketing » de la part des médias
ou d'une américanisation culturelle ?
IV) Les médias comme vecteur d'une
culture gay
1. Pour une sociologie empirique des médias
La recherche sur les communications de masse s'est
centrée sur le trajet des messages, de l'agent émetteur au
sujet-récepteur, et sur la réponse de ce sujet. Le modèle
se traduira par le paradigme de Lasswell32(*). Il fait une analyse en 3 questions : qui dit
quoi ? par quel canal ? avec quels effets ? que l'on peut
découper en plusieurs analyses : analyse de régulation (pour
l'émetteur), analyse de contenu (pour le message), analyse des
médias (pour le vecteur), analyse de l'audience (pour le lectorat) et
analyse des effets (pour les effets sur le lectorat). Ce paradigme domine la
sociologie des mass média durant des décennies. On
privilégie l'émetteur et on ne verra dans le récepteur
qu'un sujet passif. Les premières enquêtes intéressantes
qui sortiront de ces approches et qui détermineront la suite des
études sociologiques furent celles menées par Lazarsfeld en 1940
à l'occasion d'une campagne présidentielle ainsi que celles de
Berelson en 1955 sur le même sujet. Ces enquêtes
révèlent l'influence d'opinion leader, des guides
d'opinion. En effet, les personnes ayant changé d'intention de vote
déclarent l'avoir fait sous l'influence directe des médias.
Cependant, de recherches en recherches, la sociologie d'enquête
découvrira qu'il n'y a pas un public massif mais des publics
différenciés, que les messages sont polysémiques et soumis
à interprétation.
2. Le rôle et l'influence des médias
Dans ce travail, la question sera de savoir quel rôle
va jouer la presse homosexuelle dans la constitution d'une culture mais aussi
dans la construction identitaire des individus. La presse gay et lesbienne n'a
qu'un seul représentant en France, le magazine Têtu. Il
est donc la seule voix écrite par et pour des homosexuels. Les
médias ont un certain pouvoir, mais ce magazine en étant seul sur
le marché de la presse gay peut en avoir encore plus. Il est donc
très important de se demander si l'image qu'il offre est un reflet ou
une construction des représentations sociales de
l'homosexualité ? La question du stéréotype se pose
alors immédiatement surtout lorsqu'il s'agit d'un récepteur
facilement « stéréotypable », en
effet, l'homosexualité n'est-elle pas très souvent
stéréotypée ? On l'a vu les stéréotypes
peuvent venir des homosexuels eux-mêmes, notamment pour renforcer leur
appartenance à un groupe spécifique et marginalisé, il ne
serait donc pas impossible de les retrouver dans les pages de la presse gay et
lesbienne. Selon Riesman33(*), le lectorat, le public des médias aurait une
volonté de garder le « contact » avec les
autres par le biais de la presse ou de la télévision, et cela
entraînerait une conformité de comportement. La notion de
conformisme est importante est peut être révélatrice d'un
certain nombre d'éléments mais elle peut aussi être un
risque. Stoetzel en 1951 donne à peu près les mêmes
explications en insistant sur le fait que la fonction de la presse, mis
à part l'information, serait de favoriser l'insertion d'un individu dans
un groupe, celui auquel il appartient ou auquel il se réfère, en
lui donnant les moyens d' « être dans le
coup ». On pourrait, à ce propos, émettre
l'hypothèse que Têtu permet de rompre avec l'isolement de
certains individus, de les mettre en relation avec le groupe des homosexuels
à laquelle ils n'ont pas directement accès.
Il faut donc souligner les nouveaux mécanismes de
production d'identités, tant individuelle que collective, que nos
sociétés mettent en oeuvre, des identités que diffusent et
que confirment les médias et la publicité, avec leurs
classifications souvent stéréotypées.
3. Une mise en vitrine de référents
gays
Il est important de citer les éléments sur
lesquels va s'appuyer notre réflexion, notamment la mise en valeur du
corps beau et de la jeunesse, bien que ce n'est pas une caractéristique
spécifique de ce type de presse, il est intéressant de s'y
pencher. Têtu étant le seul vecteur de la presse gay, il
véhicule un certain nombre d'idéologies qui doivent correspondre
au public homosexuel et auxquelles ce dernier peut adhérer mais ne
risque-t-il pas d'y avoir là un effet discriminant à l'encontre
de ceux qui n'adhèrent pas à ce modèle, c'est la
même chose en ce qui concerne la mode vestimentaire. A côté
de cela, nous trouvons des articles à la fois revendicatifs et
informatifs. Le journaliste qui écrit ces articles emploie le pronom
personnel « nous » lorsqu'il parle de l'ensemble
des gays et lesbiennes. Cette inclusion permet peut-être de renforcer le
sentiment d'appartenance et donne un sentiment de solidarité,
d'unification. Pour une large part, les revendications et les
dénonciations de ces articles concernent l'homophobie. A ce propos les
rubriques du courrier des lecteurs reflètent largement ce constat
(beaucoup parlent des problèmes qu'ils ont rencontré sur leur
lieu de travail, dans leur famille ou dans leur établissement
scolaire...). Il y a une autre lutte qui est largement abordée, celle de
la lutte contre le sida, qui est toujours un point important dans le mouvement
homosexuel.
Au travers de ces différents articles, on voit se
dessiner une sorte de langage spécifiquement gay ou du moins qui renvoie
à des éléments que les gays ont assimilé. Ne
pourrions-nous pas alors évoquer l'existence d'un patrimoine gay et
lesbien dont Têtu s'emploierait à en construire les
références tant au niveau des grands personnages historiques,
littéraires, des personnages de cinéma, des
créateurs-couturiers, ou encore de ce qu'on appelle des icônes
gays. Par rapport à ce patrimoine socio-culturel, on trouve aussi des
rubriques critiques et guides en ce qui concerne le cinéma, la
littérature, la musique et la télévision. Il donne des
points de repères sur ce qui serait susceptibles d'intéresser les
homosexuels dans ces domaines.
Ce travail va tenter d'entrevoir les fondements d'une
éventuelle culture spécifiquement homosexuelle à travers
les différents éléments présents dans la revue de
notre corpus ainsi qu'à travers les discours d'acteurs concernés
que nous avons recueilli.
CHAP.II ) LES CHOIX METHODOLOGIQUES
Après avoir déterminé et
délimité le terrain de la recherche, ce chapitre décrit
les techniques de recueil et les principes d'analyse des données
choisis. Tentons de préciser quelques éléments de la
pré-enquête qui a permis la mise en place du protocole empirique
de cette étude.
Nous nous sommes rendus à plusieurs reprises dans des
lieux de sociabilité gays et lesbiens, tantôt dans des
établissements mixtes, tantôt dans des établissements
lesbiens - les établissements exclusivement masculins étant peu
accessibles lorsqu l'on est une fille, il s'agit, sur Marseille en tout cas, de
bars ou de clubs privés (avec un juda à l'entrée) peu
enclins à une intrusion féminine. Ici il ne s'agit pas
d'émettre un jugement, mais juste de faire un constat, de la même
façon que le fait d'être un homme rend l'accès à des
lieux lesbiens difficile. Cette méthode de pré-enquête n'a
pas été choisi pour privilégier une approche inductive
mais pour nous donner des pistes, des idées d'hypothèses dans
notre démarche hypothético-déductive. Notre observation a
pu se faire facilement puisque ce sont des établissements ouverts
à tous. Pour trouver ces établissements, nous avons fait appel
à des guides spécialisés, à des sites internet mais
aussi à nos connaissances personnelles.
Dans le cadre de cette étude, nous nous étions
proposés d'observer certains traits qui pourraient être
caractéristiques d'une communauté
spécifique. Au départ, nous nous étions fixés
d'observer les comportements physiques que ce soit les gestes, les
différents signaux et codes que les individus peuvent se renvoyer, ainsi
que les éventuelles caractéristiques vestimentaires qui auraient
pu donner des indications. Nous ne nous sommes pas rendus dans ces lieux avec
une grille d'observation mais simplement avec des questions, par exemple,
qu'est ce qu'il peut y avoir de commun dans leur façon de s'habiller et
qui pourrait être constitutif d'une culture.
D'après nos observations, nous avons
dégagé un certain nombre d'éléments. Tout d'abord,
nous avons constaté que les lieux que l'on disait mixtes sont à
90% masculins, et qu'il existe très peu d'établissements lesbiens
ou à dominante féminine. Dans le département, nous n'avons
recensé qu'un bar associatif exclusivement réservé aux
femmes et que tout le reste était des lieux mixtes investis
majoritairement par les gays. Une des premières interrogations qui
surgit est celle des significations de ce constat : la non-mixité
des établissements lesbiens s'opère-t-elle dans une optique de
préservation , étant donné que les
lieux mixtes tendent à ne plus l'être, en faveur des gays et au
détriment des lesbiennes ? Ainsi, au lieu de partir d'une
communauté homosexuelle, nous devrions peut être penser
en terme de communauté lesbienne
différente de la communauté gay puisqu'apparamment
l'idée de la mixité n'est pas tellement vérifiée
dans la réalité sociale. Nous avons pu également constater
ce phénomène en nous promenant dans les rues du Marais, quartier
gay de Paris où les femmes sont relativement absentes.
En ce qui concerne l'attitude vestimentaire, il y a
également une différence constatable, il y a une plus grande
hétérogénéité chez les lesbiennes que chez
les gays. Sans généraliser, il y effectivement des traits communs
dans l'apparence, que l'on peut peut-être rattacher au
phénomène de mode et pas forcément à un
phénomène culturel propre aux homosexuels. Il vaudrait donc
approfondir sur ce point pour pouvoir le clarifier et voir s'il peut
s'intégrer dans une construction sociale d'une culture
spécifique.
I ) Axes de recherche
La fonction de « vitrine »
des référents gays que nous avons abordé dans le
chapitre précédent conduit à l'énoncé des
pistes de réflexion exploratoires qui ont guidé cette
recherche.
1) Quelle image de l'homosexualité et de l'homosexuel
renvoie ce magazine, notamment à travers les photographies ? Cette
vision plus ou moins homogène est-elle le reflet de la
réalité ou une image stéréotypée ? Et
finalement est-ce que les stéréotypes ne peuvent-ils pas
apparaître comme réels ? La sexualité et le corps
sont-ils les canaux privilégiés de l'expression de
l'homosexualité masculine ? Le magazine véhicule-t-il des
modèles ? A-t-il une quelconque influence sur ces lecteurs ?
Véhicule-t-il des référents identitaires, des codes ?
Erige-t-il le culte du corps beau et de la jeunesse en idéologie
culturelle ?
2) Quelle est la place des lesbiennes dans cette revue ? Les
différences de genre se retrouvent-elles à l'oeuvre chez les gays
et les lesbiennes ? Y'a-t-il eu une abolition du genre au profit de
l'existence d'une communauté homosexuelle ?
3) Comment se constitue la communauté
homosexuelle ? Que nous raconte l'histoire ? Qu'est-ce qui est
significatif à travers les articles de la revue ? La revendication
commune permet-elle de fonder une communauté ? Comment y
accède-t-on ? Y-a -t-il un apprentissage spécifique ?
En quoi le magazine y participe ? Peut-on parler d'une identité
homosexuelle collective ? Et à partir de quels indicateurs
peut-elle être appréhendée ?
4) Comment en arrive-t-on à l'idée d'une culture
homosexuelle spécifique ? La culture étant normative,
n'y a t il pas un danger d'enfermer les gays et les lesbiennes dans un
conformisme ghettoisé ? En trouve-t-on les indices dans la
revue ?
II ) Le terrain
1. Le corpus
Nous avons choisi de porter notre analyse sur la presse gay
et lesbienne actuelle et de la compléter par une série de
quelques entretiens auprès des lecteurs potentiels.
La presse française n'offre pas un éventail
très large de magazines destinés spécifiquement aux gays
et aux lesbiennes, en excluant les magazines dits pornographiques masculins. En
kiosque, on dénombre seulement deux revues dont une est exclusivement
destinée aux femmes : Lesbia. Nous n'avons pas retenu ce
titre car, d'une part c'est un magazine associatif34(*) dont les membres sont
totalement bénévole, et qu'il ne se trouve pas facilement (15 000
exemplaires tirés en 199735(*)), d'autre part, nous souhaitions nous
intéresser aux gays et aux lesbiennes. Nous avons donc choisi de porter
notre attention sur le magazine Têtu qui semble être le
vecteur le plus reconnu de la presse homosexuelle, depuis sa création en
juillet 1995. D'après une enquête de l'OJD36(*) pour l'année 2001 (voir
tableau et graphique ci-dessous), il a un tirage d'environ 70 000 exemplaires
en augmentation constante et une diffusion payée de 35 000 exemplaires
, dont 7000 abonnés avec un taux de reprise en main de 4.05 personnes
différentes par exemplaire, soit une audience totale de 172 000 lecteurs
chaque mois selon une étude du lectorat dirigée par HEC. Depuis
le mois de novembre 2000, le magazine contient chaque mois un supplément
détachable de proximité « L'agenda de
Têtu ». Ce carnet d'environ 64 pages est encarté
dans le magazine tous les mois et développe l'actualité
culturelle, évènementielle, des rencontres, et des sorties ainsi
qu'un répertoire pratique des adresses pour chaque région de
France.
Période Diffusion totale
Diffusion payée Tirage
2001 34 622 34 152
69 536 2002 44 019
43 499 81 518
Source : Diffusion contrôle
Source : Diffusion contrôle
Il existe également un certain nombre de mensuels
gratuits que l'on peut trouver dans différents établissements
homosexuels (bars, restaurants, associations...). Mais ils sont
généralement une portée régionale.
Ce magazine sera étudié sur une période
d'un an pour tenir compte des fluctuations saisonnières. Nous avons
sélectionné l'année 2001 pour réaliser cette
étude, au total 11 numéros (du n°52 au n°62). Le
magazine est mensuel mais le numéro d'été est double
(juillet / août).
Le corpus s'étend également à une
série de huit entretiens que nous avons réalisé
auprès de personnes concernées. Nous avons ainsi interrogé
quatre garçons homosexuels et quatre filles lesbiennes. Le guide
d'entretien, leur présentation ainsi que certaines retranscriptions sont
présentés en annexe de ce travail. Nos interrogations portaient
principalement sur leurs habitudes en matière de loisirs, de
consommation, de mode, de presse...ainsi que sur leur perception de
l'homosexualité en général. Ces entretiens ont permis de
saisir quelque peu la réalité de ce qui est visible à la
lecture du magazine mais aussi d'en soulever les points les plus pertinents.
Ces enquêtés ont été sélectionné d'une
part dans notre entourage mais aussi par le biais de différents contacts
associatifs. La fonction de ces entretiens est donc d'éclairer le sujet
du point de vue des acteurs eux-mêmes qu'ils soient lecteurs de la revue
ou non.
2. Les lecteurs
L'audience de ce magazine est sexuellement, sociologiquement
et idéologiquement située (cf. annexe à propos du
lectorat). Les profils des lecteurs sont connus des magazines, qui commandent
à ce sujet des études ou des enquêtes, à des fins
d'ajustements rédactionnel et publicitaire. Nous n'avons trouvé
qu'un sondage marketing qui a pu nous fournir des chiffres. Les profils sont
connus mais ils ne sont que de profils supposés, c'est-à-dire que
les rédacteurs, supposent ce que le lectorat gay attend. Nous trouons
une sorte d'homogénéisation des thèmes qui doivent
renvoyer aux mode de vie homosexuels. La question sera de voir si effectivement
ils reflètent la réalité ou s'ils ne font que la
représenter.
D'après les chiffres que nous avons pu obtenir
d'après des études de lectorat37(*), nous voyons que le lectorat est essentiellement
homosexuel : 85% (gays et lesbiennes) et surtout masculin : 85%
d'hommes. Les lecteurs sont plutôt fidèles, 50% le sont depuis le
premier numéro et 88% des ventes en kiosque sont effectuées par
les mêmes lecteurs d'un mois sur l'autre. Les 25/34 ans rassemblent
quasiment la moitié du lectorat (46%) suivis par les 35/44 ans qui en
représentent presque un quart (24%). Le lectorat est plutôt
majoritairement actif avec une prédominance des employés et des
ouvriers (43%) mais aussi des professions libérales et cadres (37%). Le
lecteur moyen est plutôt urbain, 70% résident dans une
agglomération de plus de 100 000 habitants et pour plus de la
moitié (55%) en Province. Ici, nous pourrions faire l'hypothèse
d'un besoin de reconnaissance identitaire plus important que pour les lecteurs
vivant à Paris (37%) où l'homosexualité a son
« fief », le Marais et où se multiplient
les lieux de sociabilité gays et lesbiens.
La question de la réception pose de nombreuses
difficultés. L'audience de la presse est délicate, chacun ayant
un rapport singulier au contenu et il serait trop ambitieux de vouloir le
contrôler. Nous avons certes, récolté un certain nombre
d'informations par le biais de nos entretiens mais elles restent très
largement insuffisantes. P.Albert soutient, à propos de la presse
spécialisée, comme c'est le cas pour les magazines gays et
lesbiens, qu'elle est davantage « l'écho des idées
et des goûts de ses lecteurs que des opinions et des choix de
ses rédacteurs »38(*), c'est pour cela que les magazines font des
sondages, des enquêtes, des questionnaires, des études marketing
afin de bien connaître leur audience et s'ajuster ainsi à sa
demande. Sans souscrire au fait que les représentations
véhiculées sont celles des lecteurs uniquement, que les images
vues dans la presse ne seraient que le reflet de la société, nous
pouvons considérer que ces représentations et images contribuent
à façonner, influencer le discours et les représentations
des lecteurs. Il faut donc se placer dans une problématique de
transmission de l'information, c'est-à-dire, que le lecteur ne va pas
être passif, il ne va pas recevoir le message de façon
autoritaire. Le sens du message est construit, négocié au niveau
de la réception et pas imposé et seulement transmis aux
récepteurs. « Les opérations de décodage
vont faire appel à des capacités symboliques et cognitives des
individus. Ceux-ci ne sont pas des réceptacles prêts à
accueillir des contenus de culture. Ils sont actifs quand ils créent le
sens ».39(*)
Cependant, nous avons pu constaté que le sujet de la
presse présentait des réponses assez unanimes auprès de
nos huit enquêtés. Nous avons pu remarqué que la plupart du
temps, ils ont un regard critique vis-à-vis de cette presse.
Dans l'analyse du magazine pour interroger le terme de
culture gay et de sa construction, nous ne pouvions pas nous placer du point de
vue du lectorat, le décodage de l'information étant propre
à chacun. En effet, les signes, les mots, les images peuvent donner lieu
à des nombreuses et hétérogènes évocations
pour chacun des lecteurs, selon leur sexe, leurs références
sociales, leurs expériences personnelles...Cette question de la
réception ne nous a pas paru pertinente dans ce sens là. Nous
avons préféré effectuer quelques entretiens avec des
personnes homosexuelles pour confronter les données que nous avons pu
obtenir avec l'analyse des revues et la réalité, même
objectivée. Nous n'avons pas choisi non plus de nous intéresser
de prés à la conception du magazine, bien que les choix qui
peuvent y être fait ont une signification certaine. Mais, étant
donné qu'un magazine est destiné à être lu par le
plus grand nombre, il est difficile de dire si ces choix sont réellement
culturels ou s'ils ne sont que marketing.
III) Le traitement des
données
Nous interprétons tous en fonction de schèmes
de lecture, d'appréhension du monde qui nous appartiennent. C'est
pourquoi, nous devons mettre au jour les grilles d'observation du
matériau et d'analyse à des fins d'objectivation, de
distanciation.
Le traitement des données pose le problème de
l'objectivité, le discours analysé est naturel, donc beaucoup
plus accessible donc plus facilement interprétable. Il faut mettre en
place des « techniques de rupture » pour ne pas se
laisser tenter par une simple « lecture du
réel ». Ce qui est visé, c'est le
dépassement de l'incertitude c'est-à-dire, si ce que nous croyons
voir est effectivement contenu dans le discours, et l'enrichissement de la
lecture, par la découverte de contenus et de structures confirmant ou
infirmant ce que nous cherchons à démontrer.
1. Une analyse quantitative
L'analyse de contenu quantitative est une technique de
recherche qui permet d'évaluer le contenu des textes de communication.
Elle consiste à observer le message par le biais de grandes rubriques de
classement qui forment les catégories thématiques de l'analyse.
Le contenu est donc classé et éventuellement quantifié par
des calculs de fréquences, ou de surfaces qui va donner lieu à
une grille de catégorisation thématique. Cela va permettre de
sélectionner ce qui est le plus pertinent pour la suite de l'analyse.
Pour cela, il faut choisir un mode d'enregistrement et de
numérotation (la manière de dénombrer les messages) des
données. L'unité d'enregistrement que nous avons retenue est
celui du calcul de surfaces avec la page comme unité de
numérotation. Par exemple, dire qu'il y a x pages de
publicité sur x pages du magazine. Cela nous a permis de voir quels
thèmes privilégier, ceux qui sont le plus significatifs, les plus
récurrents pour pouvoir construire la grille de
catégorisation.
Cette grille (cf. annexe) d'analyse de contenu est
quantitative puisqu'elle permet de découper le corpus en surfaces, et
thématiques puisqu'elle divise le corpus des rubriques pour l'organiser
en différents thèmes. La grille, ainsi organisée (en 4
thèmes principaux) prend en compte la totalité des contenus et
permet de dresser un portrait général du contenu du magazine.
Nous n'avons pas soumis les entretiens à une analyse quantitative
rigoureuse. Ce matériau nous a principalement fourni des appuis ainsi
qu'une mise en perspective de ce que nous avons pu trouvé pertinents
dans l'analyse des revues.
Cette analyse quantitative a été
administrée sur le corpus que nous avons précédemment
défini, c'est-à-dire sur les 11 numéros de l'année
2001 du magazine Têtu. Pour chaque page, les images et les
textes ont été pris en compte comme formant une entité.
Nous avons distingué entre les surfaces publicitaires et les surfaces
proprement rédactionnelle, une surface que nous nommons auto
promotionnelle où l'on range les éditoriaux, les sommaires,
les publicités pour le magazine ou son site internet, les coupons
d'abonnement et les concours lancés par le magazine. Dans l'analyse
qualitative qui va suivre, nous n'avons pas pris en compte les surfaces
publicitaires ni les surfaces auto promotionnelles. Nous n'avons
également pas traité le supplément vendu avec le magazine
L'agenda de Têtu.
La grille de catégorisation se divise en 4 grands
thèmes :
1. Le rapport à la mode, l'esthétisme et la
sexualité
2. L'actualité gay et lesbienne en France et dans le
monde
3. Les informations socio-culturelles
4. Autres (rassemble des éléments
hétérogènes)
Le rapport à la mode, l'esthétisme
et la sexualité
Dans cette rubrique
thématique, nous avons rangé tout ce qui réfère aux
soins du corps, de l'homme uniquement (rubrique récurrente :
Beau). Les articles sont consacrés aux différentes
parties du corps qu'il faut entretenir, de la tête aux pieds, en passant
par des articles sur la forme, les produits de beauté masculins ou
encore sur des instituts de beauté. Cette partie pourrait très
bien se retrouver dans des magazines typiquement masculins comme FHM
ou Men's Health. Nous avons également regroupé dans
cette rubrique thématique, tout ce qui concerne la mode vestimentaire.
Là aussi, tous les mois le magazine offre une rubrique qui y est
spécialement consacrée (Garçonnière) aux
accessoires, aux vêtements qualifiés de tendance.
Là encore, ces pages sont exclusivement destinées aux hommes. On
trouve aussi pour une large part des photographies de style pour
présenter différents modèles, différentes
collections de créateurs ainsi que des photographies que nous avons
nommé photographies artistiques, de photographes plus ou moins
célèbres, qui ont capturé l'esthétique
homosexuelle, masculine uniquement. Enfin, nous y avons classé tout
se ce qui se rapporte à la sexualité des gays, et pour une faible
part, des lesbiennes, comme par exemple des enquêtes et reportages
entièrement consacrés au sujet. En ce qui concerne les rubriques
de vidéos et DVD pornographiques se trouvent dans la rubrique
thématique des informations socio-culturelles et le courrier
qui aborde les problèmes liés à la sexualité dans
la catégorie « Autres ».
L'actualité gay et lesbienne en France et
dans le monde
Cette rubrique concerne toute l'actualité qui va
toucher de prés ou de loin les homosexuels aussi bien en France que dans
le reste du monde (affaires pénales, juridiques, lois, associations,
mobilisations, sport, show-biz...). Tous les mois, un certain nombre de pages
est consacré aux brèves qui sont classées par pays, mais
aussi une revue de presse internationale. On classe ici, également tous
les reportages, enquêtes et dossiers spéciaux, comme par
exemple : « L'état des lieux des droits des
homosexuels dans le monde », « Le suicide des
jeunes homosexuels » ou encore « La vie gay
en Argentine ». Nous avons classé aussi dans cette
rubrique, toutes les informations relatives au virus du sida, auquel est
consacré chaque mois une rubrique (Têtu +) dans le
magazine. Notons également que depuis l'année 2000,
Têtu publie un supplément par an entièrement
dédié au sida.
Les information socio-culturelles
Cette rubrique rassemble les articles et les critiques sur le
cinéma, la littérature, la musique et la
télévision, ainsi que des interviews de personnalités gays
ou non. Le magazine peut servir de guide dans ces domaines. Nous avons
classé ici aussi les dossiers plus complets sur la
télévision, le cinéma homosexuel ainsi que sur la
pornographie masculine. Tous les mois, le magazine rend hommage à une
personnalité homosexuelle disparue, c'est dans cette rubrique
thématique que nous avons rangé ces articles.
Autres
Cette rubrique rassemble des éléments
hétérogènes, comme par exemple, le courrier des lecteurs
(courrier en général et courrier spécifiques aux 15-20
ans), les différents billets d'humeur que l'on peut trouver :
La chronique d'Axelle, Chatting with la chocha, Une folle à
sa fenêtre... et depuis le mois de septembre 2001,
l'horoscope.
Les résultats seront intégrés à
l'analyse qualitative, et commentés dans les différents
chapitres. Cette analyse quantitative nous a permis de dresser le contenu du
magazine et de nous diriger vers les espaces intéressants à
étudier en fonction de nos axes de recherche.
2. L'analyse qualitative
L'analyse de contenu appliquée qualitativement se
découpe en 3 étapes40(*) : la pré-analyse, l'exploitation du
matériel avec le traitement des résultats, l'inférence et
l'interprétation...C'est une méthode sûre pour
dégager le sens, formuler et classer tout ce que contient un
document41(*). Tout
document, parlé, écrit ou sensoriel contient potentiellement une
quantité d'informations sur la personne qui en est l'auteur, sur le
groupe auquel elle appartient, sur les faits et évènements qui y
sont relatés, sur les effets recherchés par la
présentation de l'information, sur le monde ou le secteur du réel
dont il est question. L'analyse de contenu se veut une méthode capable
d'effectuer l'exploitation totale et objective des données
informationnelles. Elle doit permettre, a priori, d'éliminer la
subjectivité du chercheur, le recours à l'intuition et aux
impressions personnelles.
La pré-analyse est la phase d'organisation, elle a pour
but l'opérationnalisation et la systématisation des idées
de départ permettant d'aboutir à un plan d'analyse. Ceci implique
le choix des documents à soumettre à l'analyse, dans notre cas,
un corpus de 11 numéros de la revue Têtu d'une
année, la formulation des hypothèses et des objectifs. Il faut
d'abord procéder à une lecture flottante, une lecture intuitive,
très ouverte à toutes idées, réflexions,
hypothèses ou guidées par certaines hypothèses
provisoires. La revue est destinée aux gays et aux lesbiennes, les
personnes qui la lisent se considèrent donc a priori comme tels. On
pourrait se dire que l'acheter, c'est déjà s'inscrire dans un
groupe spécifique. La revue serait même pour certains, notamment
aux individus vivant en province isolés de tout rapport avec
l'homosexualité, un soutien et un trait d'union avec la vie gay.
Au fur et à mesure, la lecture devient plus
précise en fonction d'hypothèses émergentes, de la
projection sur le document de théories adaptées...Pour en savoir
plus sur le message que l'on analyse, il faut mettre une distance avec ce que
l'on lit et bien se rendre compte que la communication suggère un
émetteur et un récepteur. Dans le cas présent,
l'émetteur est le journaliste et le récepteur est, a priori, un
public de gays et lesbiennes. Il serait intéressant de voir, par
exemple, si certains articles ont une fonction d'identification, s'ils
incorporent le lecteur dans son discours. Cela peut se voir en observant les
marques de l'énonciation qu'emploie le journaliste c'est-à-dire
s'il emploie un « nous » pour parler des gays et
des lesbiennes, laissant ainsi suggérer l'idée d'appartenance
à une même communauté.
L'analyse de contenu thématique consiste à
découper le corpus selon les thèmes choisis (cf. grille d'analyse
en annexe).
L'analyse de l'énonciation participe également
à l'analyse qualitative des données. Les travaux autour de
l'énonciation s'organisent sur des principes issus de la linguistique.
Ils partent du principe que tout message implique une interaction, car la
parole s'adresse toujours plus ou moins explicitement à un
interlocuteur. La revue est constituée de locuteurs qui s'adressent
à des lecteurs. Le message véhiculé par la revue est
destiné aux lecteurs. Ici, le lectorat est majoritairement voire
uniquement gay et lesbien (les études sur le lectorat montrent qu'il est
réparti de manière inégale selon le sexe, en faveur des
gays et au détriment des lesbiennes). Il s'agit de trouver dans les
messages les marques de l'interaction, dans les textes ainsi que dans les
images. L'analyse de l'énonciation se fait à travers l'analyse
des formes rhétoriques. Elle s'attache à relever les marques, les
indices d'opinion, de jugement, ce qui peut manifester une sollicitation. De
plus, il me semble que le ton (ironique, revendicatif, moqueur...), la
façon de représenter et d'évoquer les sujets sont aussi
très importants. C'est pourquoi, il faut procéder à une
analyse formelle du contenu de ces revues.
L'analyse sémiotique
L'analyse sémiologique peut s'appliquer notamment
à des couvertures, des publicités ou mêmes des articles.
Cette méthode a été décrite par Roland Barthes dans
l'article « la rhétorique de
l'image »42(*).
Il la décrit comme adaptée particulièrement aux
images publicitaires qui sont construites à partir d'une intention
(comme la couverture de la revue étudiée ici). L'analyse des
différentes couvertures du magazine est intéressante car elles
constituent la première surface visualisée par le lecteur
potentiel : elle est donc vue et éventuellement regardée
avec attention par un grand nombre de personnes grâce notamment aux
nombreuses campagnes d'affichage urbaine (métro, gare, devanture de
kiosque...). Il faut noter au passage que le fait qu'un magazine destiné
à un public homosexuel figure dans ces campagnes d'affichage peut
être significatif d'une réelle évolution. Les couvertures
sont construites comme la vitrine du magazine et révèlent ainsi
par leur graphisme, le choix de l'image et des titres accrocheurs, le
positionnement, l'identité revendiquée du journal. Elles peuvent
être l'objet d'une analyse sémiologique de R.Barthes, car comme
les publicités, elles sont le fruit d'une intention de construction du
sens de l'image, dans la mesure où elles doivent être la vitrine
du magazine.
CHAPITRE III ) L'IMAGE DE
L'HOMOSEXUALITE
Sans revenir sur l'historique complète de ce qu'ont pu
être les différentes représentations de
l'homosexualité à travers les époques, nous en
évoquerons dans cette introduction les grands traits allant
d'un imaginaire en construction à une émancipation
esthétique43(*). En
effet, les représentations vont influencer les acteurs
c'est-à-dire, dans le cas présent, les homosexuels. Ces
représentations, ces images peuvent venir de l'opinion publique mais
aussi des homosexuels eux-mêmes. C'est à partir de la Renaissance
que se développe dans la littérature et dans les arts l'imagerie
homo-érotique qui se caractérisait alors par une exaltation de la
beauté masculine ou par la mise en scène des genres avec le
travestissement (la confusion des genres aussi bien pour les femmes que pour
les hommes). Le XVIIIiéme siècle voit apparaître
l'image du bel efféminé pour les homosexuels et celle de
l'androgyne pour les homosexuelles (le terme de lesbienne n'existait pas
encore). De plus en plus, les homosexuels vont faire évoluer leur propre
représentation jusqu'à rejeter l'image de l'efféminement
car trop rattaché au monde des femmes, le texte de Platon
« Le banquet »44(*) devint le texte fondateur de l'imagerie
homosexuelle avec une mise en avant du culte de la virilité et du rejet
de la femme. Cependant, l'intérêt croissant de la médecine
et des psychiatres pour l'homosexualité va lier ce
phénomène à celui de la décadence. Mais ce terme
d'avant-garde fut associé à la modernité artistique et
littéraire et devint le symbole d'une sensibilité
exacerbée et d'un esthétisme raffiné, d'un goût
prononcé pour la provocation, que ce soit pour les hommes ou pour les
femmes, notons les apports importants du saphisme dans la production
artistique. Cela va se traduire par l'émergence de modèle tel que
celui du dandy véhiculé par Oscar Wilde ; la provocation
devint un moyen de s'affirmer. En Europe, le contexte de la guerre va favoriser
le thème de l'amitié virile. Beaucoup d'homosexuels ont construit
leur identité sur le culte de la masculinité, le refus de
l'efféminement et le mythe de la communauté d'hommes
inspiré de la Grèce Antique. Cette amitié virile va
s'exprimer également par le culte du corps et le culte de la jeunesse
qui vont constituer un idéal homo-érotique. Il va donc
s'opérer une rupture dans les représentations : le
désir homosexuel ne passe plus forcément par la négation
du sexe et le recours au néo-platonisme comme le voulaient les
représentations antérieures. La célébration du
corps androgyne symbolisait, pour la jeunesse des années 20, apolitique,
américanisée, la rupture avec la génération qui
avait entraîné le monde dans la guerre. Derrière cet effort
d'indifférenciation, on pouvait lire la volonté d'effacer la
distance entre les sexes, et de créer une beauté nouvelle,
dégagée des stéréotypes. Petit à petit va se
dessiner l'émancipation esthétique. Malgré la censure des
médias, l'homosexualité est portée à l'écran
ou en image avec des films ou des photographies dont il fallait
décrypter les codes. Puis vont apparaître des magazines
spécifiquement homosexuels avec l'émergence d'une iconographie
propre (dessins, photographies, bandes-dessinées...). Aujourd'hui,
l'homosexualité est présente dans tous les médias, la
représentation a évolué mais de nouveaux
stéréotypes demeurent.
Nous allons voir, à travers les images
véhiculées par le magazine Têtu, quelles sont les
images actuelles de l'homosexualité, si ces représentations
correspondent à la réalité et quel rôle vont jouer
ces images sur les acteurs.
I ) Une mise en vitrine de l'imagerie
homosexuelle ?
Les images photographiques constituent un peu plus de 20% de
la surface totale du magazine pour la période étudiée (cf.
tableau en annexe). A la vue de ces pages, nous constatons l'absence totale des
femmes, nous pouvons donc dire que Têtu véhicule une
image de l'homosexualité masculine uniquement. Ici, nous entendons
images par tous ce qui est photographies de mode ou photographies artistiques.
Ce chapitre va donc être consacré à l'image de
l'homosexualité masculine dans la presse.
Une analyse systématique des couvertures45(*)
Les couvertures de magazine se prêtent
particulièrement bien au modèle d'analyse sémiologique
décrit par Roland Barthes (cf. chapitre II). En effet, comme les
publicités, elles sont le fruit d'une intention de construction du sens
de l'image, dans la mesure où elles doivent être la vitrine du
magazine. C'est d'ailleurs le cas des surfaces que nous appellons
autopromotionnelles comme les offres d'abonnement, car
elles font de la publicité en quelque sorte pour le magazine.


Nous avons effectué l'analyse des images des
couvertures (voir exemple en annexe) suivant l'article « La
rhétorique de l'image » de Roland Barthes46(*). Selon lui, l'image comporte 3
messages :
§ Le message linguistique
§ Le message symbolique ou connoté
§ Le message littéral ou dénoté
La première remarque que l'on peut faire à la
vue de ces 11 couvertures, c'est, qu'aucune ne s'adresse directement aux
lesbiennes. Toutes, sauf 2, s'adressent aux gays, en y affichant un homme
plutôt jeune et plutôt beau, selon les modèles
valorisés actuellement. Si l'on regarde l'ensemble des couvertures
depuis que le magazine existe, sur un total de 75 numéros, on
dénombre seulement 6 couvertures s'adressant directement aux lesbiennes.
Il faut noter également que cela fait 3 années de suite que le
magazine sort un numéro d'été
« spécial plage » et que celui-ci s'adresse
exclusivement aux hommes et est très spécialement orienté
vers le sexe.
Il y a donc une mise en avant de l'homosexualité
masculine dans les images. Si l'on regarde les chiffres concernant le
lectorat47(*), on retrouve
la même tendance : 85% des lecteurs sont des hommes homosexuels. Il
faut donc se demander s'il n'y aurait pas là dessous qu'une simple
logique marketing ? Nous pouvons nous demander en effet, si les lecteurs
homosexuels masculins liraient autant le magazine si les couvertures
étaient un peu plus mixtes ou si seul le fait de mettre un beau jeune
homme en couverture les influence ?
Au travers de ces 10 couvertures - nous
excluons volontairement celle du mois de Février avec Charlotte Rampling
- nous voyons se dessiner une certaine récurrence. Tout d'abord, il est
question dans tous les cas, de jeunes hommes peu vêtus. La composition en
âge du lectorat, montre qu'il se situe pour une large part entre 25 et 34
ans (46%) mais nous ne pensons pas que ce chiffre soit significatif pour
expliquer la récurrence de la jeunesse à travers les couvertures.
En effet, il semblerait que l'une des « valeurs »
véhiculée par la communauté gay soit celle de la jeunesse,
le « culte » de la jeunesse. Les couvertures de
Têtu répondent bien à ce schéma. Les gays
semblent être liés au culte du corps et plus principalement celui
du corps jeune.
Avec une analyse systématique de ces couvertures, nous
pouvons remarquer que le message linguistique, c'est-à-dire, les
différents titres portés à la une, n'ont rien à
voir avec l'image qui est généralement tirée des pages
mode48(*) du magazine (7
fois sur 11 sur notre corpus). Cependant, au vue des différents
clichés, on est en droit de se demander si le but de ces photographies
est réellement de promouvoir tel ou tel vêtement, ou si ce n'est
pas un genre de prétexte à la mise en scène des corps.
Les modèles qui sont mis en avant sur ces couvertures répondent
tous au critère de la jeunesse, de la beauté et de
l'érotisation. Ils ciblent un lectorat qui est majoritairement
homosexuel et masculin mais les images, nous le verrons, ne sont pas toujours
spécifiquement gay.
1. Le culte du corps et de la jeunesse
Si on en croit ce que nous dit et ce que nous montre le
magazine, le culte du corps est au coeur de l'imaginaire et du mode de vie des
gays. Le corps doit être sculpté, épilé,
décoré, parfumé...Il y a là un certain effort
d'homogénéisation mais tous les homosexuels ne se comporte pas
forcément ainsi. Le souci esthétique semble donc être
extrêmement important : « C'est l'horreur, si tu n'es
pas hyper bien goalé, crâne rasé, sein percé et bien
sûr monté comme un âne, tu n'existe pas, et de
surcroît tu as passé les 30 ans, tu n'as plus qu `à te
ranger des voitures. Ta vie sexuelle est quasi
terminée. »49(*). Ce témoignage montre la
« loi » qui peut exister au sein de la
communauté gay. Certains entretiens que nous avons réalisé
insistent sur ces valeurs qui sont défendues par les homosexuels entre
eux, à savoir la beauté, la jeunesse et la tendance :
« Y'a une norme de la beauté », « on
peut mal imaginer Têtu faire un pamphlet sur la
mocheté », « ils disent [...] si t'es moche
arrange-toi ! » (Laurent, 22 ans, étudiant).
Cependant, les discours que nous avons recueilli semblent portés un
regard critique sur cette singularité présente dans les pages du
magazine, que ce soient les garçons ou les filles :
« Un peu superficiel dans
l'ensemble » (Benoît, 28 ans, ingénieur)
« Mon avis, c'est que toutes ces images sont
des provocations...elles renvoient une image qui n'est pas
forcément réelle... » (Sophie, 23 ans,
étudiante)
« Pourquoi les couvertures des magazines gays
sont-elles toujours plus ou moins orientées cul...Pour moi c'est que du
négatif » (Pascale, 39 ans, enseignante)
« [...] ça c'est des photos pour mettre
en valeur le magazine mais pour moi, y'a aucune valeur qui est
représentée vraiment dans ce magazine » (A., 27
ans, artiste)
« Il est temps de passer à autre chose
que la provoc' pour continuer de faire avancer nos
droits » (E., 23 ans, cadre).
Les individus que nous avons interrogé ont donc, a
priori, conscience de ce qu'il leur ait proposé dans cette revue. Ils
dénoncent certaines directives suivies par le magazine. Pourtant,
malgré le fait de critiquer le côté superficiel et
singulier de Têtu pour ce qui est des modèles, les
garçons interviewés montrent une certaine distinction entre eux
et ceux qu'ils considèrent comme trop féminin. Cela peut se lire
dans la linéarité de leur discours.
La beauté mais aussi la virilité serait alors
une exigence. Dans de nombreuses petites annonces, on peut lire :
« Folles s'abstenir », il y a donc bien une
stigmatisation des homosexuels entre eux. On pourrait appeler cela une norme
homosexuelle, la dictature du corps beau, jeune et masculin. Cette
masculinité va s'exprimer uniquement à travers les images, les
textes n'ont pas cette vocation.
Depuis, les années 60, on note un renouveau de la
thématique corporelle50(*). L'apparence devient un souci croissant même si
elle ne concerne d'abord que les femmes et les groupes sociaux les plus
favorisés. La montée de l'individualisme va venir renforcer le
rapport des individus avec leur propre corps. De plus, ce dernier devient une
valeur en soi. Ainsi, de nouvelles pratiques corporelles apparaissent à
des fins de santé ou de conformation à un modèle
esthétique. On connaît l'importance du paraître, de
l'apparence dans la société actuelle. Le thème du rapport
au corps a peu été abordé durant les entretiens.
Les couvertures montrent toutes un rapport au corps ou
à l'apparence évident, comme s'il s'agissait de montrer un
certain modèle d'esthétisme, un idéal-type. Cependant, on
ne retrouve pas dans cette presse gay énormément de conseils de
bien-être, de santé que l'on trouve dans la nouvelle presse
masculine. Seule une rubrique dévoile un véritable marché
de la beauté masculine (Rubrique « Beau »)
qui ne représente que 3% de la surface rédactionnelle totale sur
l'ensemble du corpus. L'imaginaire homosexuel semble véhiculer un
certain idéal de beauté. D'après l'analyse des
couvertures, l'homme considéré comme beau doit avoir l'air viril
et ne doit pas forcément « avoir l'air »
d'être gay. C'est en effet ce que l'on constate. D'ailleurs si l'on
regarde l'ensemble des supports gays comme les vidéo pornographiques,
les publicités de messagerie téléphoniques, les
flyers de soirée... on retrouve la même image de ce corps
sublimé, plutôt viril.
2. Une apparence vestimentaire, corporelle et
esthétique typiquement homosexuelle ?
On l'a vu, les valeurs qui semblent être
défendues par les couvertures sont celles de la masculinité, de
la virilité, de l'esthétisme mais aussi celle de
l'érotisation des corps, et il n'y a pas forcément de
référents, de codes ou de symboles homosexuels évidents
(comme par exemple la casquette militaire de la 1ère
couverture ou Doc Gynéco en train de se mettre du rouge à
lèvres). L'image pourrait très bien servir pour un magazine
féminin ou masculin. On a donc là une image de la
masculinité et de la virilité universelle, il n'y a pas (ou plus)
de masculinité typiquement homosexuelle. Même si les corps ne sont
pas extrêmement musclés, les muscles étant une des plus
grandes affirmations de la virilité, le corps est magnifié.
On pourrait comparer cette constatation aux vestiges de
l'Antiquité où l'éphèbe encore imberbe était
le canon de beauté. Le torse épilé est très
répandu à travers les couvertures de Têtu.
L'imberbe symbolise une sorte d'éternelle jeunesse. Pourtant le poil
reste l'expression même de la virilité. Les photographies sont
très présentes dans la revue, les plus nombreuses sont celles qui
présentent des modèles portant les dernières
nouveautés de créateurs. Rappelons que ces images
représentent 17% de la surface rédactionnelle totale sur
l'ensemble du corpus, c'est d'ailleurs la part la plus importante
comparée à toutes les autres rubriques. Cependant, pour vanter
ces différentes tenues, les photographies mettent en scène des
thèmes que l'on pourrait qualifier de ciblés et même de
stéréotypés (cf. annexe des illustrations).
Prenons quelques exemples :
· « 69 » (n°52) :
ce thème met en scène un univers très kitch avec 2
garçons à la beauté lisse et juvénile. Il y a donc
ici un rappel à la jeunesse.
· « Les garçons d'Agadir »
(n°53) : ces clichés mettent en scène une bande de
jeunes copains au Maroc. C'est l'été, ils sont bronzés,
ils sont très masculins, en maillot de bain moulant, ils se
regardent, se prennent par le cou...rien ne laisse supposer un seul instant
qu'ils sont homosexuels mais on peut évoquer à la vue de ces
images, l'idée d'une amitié virile entre hommes qui
répondrait à une certaine représentation de
l'homosexualité que nous avons rappelée en introduisant ce
chapitre.
· « Alone togheter »
(n°54) : ces pages évoquent clairement l'androgynie avec
des modèles asiatiques jouant sur la confusion des genres.
· « Goodnight princess »
(n°55) : c'est le nom d'un tour classique (gud'nait prin'ses) dont se
servent les gigolos brésiliens pour dérober la garde-robe des
vacanciers étrangers. Ce thème évoque donc ces gigolos
avec des plumes, des strass, des paillettes, un peu à la façon du
carnaval de Rio.
· « Glad you game »
(n°56) : ce thème met en scène des hommes de
différents styles en pleine jouissance. Le message n'est pas toujours
clairement homosexuel, mais certains éléments viennent cibler ce
message.
· « Splash »
(n°57) : ici, on retrouve deux garçons selon le
thème de l'amitié également mais plutôt dans le
genre dandy que nous avons évoqué en introduction, dans le genre
publics schools des années 50 favorisant les amitiés
particulières.
· « Camping
zone »(n°58) : ces photographies montrent un seul
modèle avec une évocation de virilité tantôt avec
des attributs militaires, tantôt avec des attributs de bad boys
à la limite casseur de pédé, selon l'avis d'un
lecteur dans la rubrique Courrier.
· « Garçons
coiffeurs »(n°58) : le titre même du
thème évoque tout de suite l'homosexualité d'un point de
vue stéréotypé. Les images montrent des garçons
à l'allure très efféminés dans un style
rétro (photographies en noir&blanc, chaussettes jacquard, veste en
pied de poule, béret, mocassins...).
· « Rod & Johnny »
(n°60) : les images sont en noir&blanc, les hommes sont
vêtus de cuir et chevauchent une grosse cylindrée. On est ici dans
une esthétique renvoyant à l'image de l'homosexualité
d'une certaine époque.
· « Xmas from Transylvania »
(n°62) : dans ce thème règne la confusion des genres
(travestissement) et de nombreux référents sado-masochistes.
On voit donc que si les couvertures ne sont pas toujours
clairement homosexuelles, l'imagerie véhiculée par les pages mode
semble être plus ciblée, elles mettent en avant une certaine
érotisation des corps plus poussée que celle que l'on peut voir
sur les couvertures (certaines pourraient presque tomber dans la pornographie),
un certain modèle d'esthétisme (la virilité, l'androgynie,
la confusion des genres...), une certaine référence homosexuelle
(coiffeurs, cuir...) mais aussi une certaine fantaisie dans le vêtement.
En effet, selon la structure thématique que nous avons
suivie, on peut constater que le thème du rapport à la mode
représente presque un quart de la surface rédactionnelle totale
sur l'ensemble du corpus. L'apparence reste donc un thème
privilégié et le mot d'ordre est celui de la tendance.
Au départ, il y avait de véritables codes vestimentaires chez les
homosexuels : cuir, militaire, moustache, piercings...tout ces codes ont
existé à un moment donné. Bien sûr, aujourd'hui, ils
n'ont plus une signification si claire, ils correspondent à des
époques, et certainement aussi à un besoin de se constituer une
identité collective dans une société plutôt hostile
à l'homosexualité. Cette démarche pouvait ainsi fonder un
sentiment d'appartenance. Aujourd'hui, nous ne pouvons plus concrètement
parler d'une mode homosexuelle spécifique, les garçons que nous
avons interrogé disent ne pas suivre ce qui est tendance chez
les gays : « La mode vestimentaire...des gays...non je pense
pas que je la suive en ce moment...en plus est-ce qu'il y a une mode exclusive
aux gays...je pense pas...avant oui sûrement...[...] Bon c'est sûr
que les boutiques de fringue du Marais...t'as des trucs de fou...des bodys et
tout...c'est sûr que c'est pas des trucs que je mettrais mais bon...mais
je pense pas que tous les homos aujourd'hui...du moins dans la jeunesse gay, je
pense qu'i y a plus une indépendance vestimentaire que ce qui avait
à l'époque » (Laurent, 22 ans, étudiant)
« Maintenant même les hétéros s'y
mettent » (Florent, 21 ans, travaille dans la
radiothérapie)
« Pour la mode par exemple, je
préfère me calquer sur les bonnes idées des beaux
garçons dans la rue que sur ce qui est proposé dans les
magazines » (Benoît, 28 ans, ingénieur).
II ) Une remise en question des modèles
reçus
1. L'omniprésence du sexe
Il est clair que les couvertures de Têtu sont
aguicheuses, d'une part parce qu'elles mettent en scène de beaux jeunes
hommes et que le lectorat est fortement majoritaire chez les homosexuels
masculins et d'autre part, parce qu'elles dégagent souvent un rapport
à la sexualité, et qu'il est bien connu, que le sexe fait vendre.
C'est pourquoi, Têtu attire l'oeil avec de telles images mais
aussi avec des titres qui accrochent :
· « Sexe : le porno
vintage », « Saunas gay : vapeurs au banc
d'essai » (n°52)
· « Sexe : made in France »
(n°54)
· « Backrooms : sex-clubs à
l'essai » (n°56)
· « Photo : le nouveau nu
masculin » (n°57)
· « Le goût du sexe »
(n°58)
· « Sexe : drague sur le
net » (n°61)
Cette fonction est bien perçue par les lecteurs
interrogés :
« Une couverture est faite pour attirer le regard. Je
suis donc attirée par ce qui m'intéresse le plus [...] à
cause des mecs et du mot SEXE... » (Benoît, 28 ans,
ingénieur)
« Bon c'est sûr que les couvertures t'attirent
l'oeil...moi quand je passe devant le kiosque, je bloque 2
heures... » (Florent, 21 ans, travaille dans la
radiothérapie)
On ne trouve pas beaucoup d'articles
consacrés directement au sexe (mis à part la rubrique sur les
films pornographiques masculins gays qui ne représente même pas 1%
de la surface rédactionnelle totale mais qui n'hésite pas
à montrer des extraits photographiques plutôt choisis et
plutôt crus des films), mais l'illusion y est
omniprésente. Un seul numéro était réellement
tourné vers le sexe (n°58). Le titre en couverture :
« Le goût du sexe », l'image montre en jeune
homme en train de manger une glace avec de la crème glacée qui
coule, est donc fortement connotée, une connotation qui n'échappe
aux lecteurs: « [...] le mec qui mange une glace avec le truc qui
coule...bon...on peut pas tellement dire qu'il y a un message
hétérosexuel derrière... » (Laurent, 22
ans, étudiant)). Ce dossier constituait plus de 30% de la surface
rédactionnel du numéro :
« Bêtes de sexe ? »
« Je baise donc je suis pourrait être la
devise du mouvement gay »
« Comment baise en
2001 ? »
« 7 mecs parlent librement et naturellement de
leurs coups en backrooms, de la fidélité dans le couple et de
leurs fantasmes »
« Ne croyez pas ceux qui affirment que la capote
n'est plus à la mode » (présentation de
différents modèles de préservatifs)
« La jeune génération lesbienne ne
diabolise plus le godemiché et invente de nouveaux jeux
amoureux »
« Où trouver un
gode ? »
« Trop de sexe tue le
sexe ? » (Interview d'un homme qui n'a pas fait l'amour
depuis 6 ans)
« [...] plongée dans le monde underground
de la partouze »
« Revue en détail de la batterie
d'ustensiles sexuels à l'usage de la femme moderne »
« Le porno est-il la vraie
vie ? »
Notons aussi que les photographies, que nous avons
désignées comme artistiques, peuvent soit mettre en valeur un
certain esthétisme masculin (« L'oeil du
ring », le photographe britannique James A. Fox a capté
l'univers des boxeurs. Extrait dans le n°59, ou encore les clichés
d'Alair Gomes dédiés aux corps des hommes sur les plages de Rio
dans le n°54. Cf. annexe d'illustration), soit, quelquefois être
à la limite de la pornographie, et cela explique peut-être le fait
que la plupart du temps Têtu est rangé sur les
étagères du haut aux côtés des magazines de charme
dans les librairies.
De plus, nous constatons, d'après une analyse des
articles, que le sexe y est fréquemment abordé, et cela dans
n'importe quelle rubrique :
· Dans un billet d'humeur, le journalisme évoque
le fantasme de l'hétérosexuel : « Le
mec qui laisse des annonces sur le 36 15 Mon Q comme hétéro
cherche 1ère expérience avec TTBM [...] »
(n°52)
· Dans une rubrique, un auteur gay doit tenir un journal
pendant un mois : « [...] lui avec qui j'ai baisé
chaque jour, seulement devant des vidéos de porno
hétérosexuel. » (n°52)
· Dans un billet d'humeur : « Vous
pouvez toujours faire confiance aux homosexuels pour inventer de nouvelles
façons de trouver du sexe à toute heure. Après tout, ce
sont bien eux qui ont inventé le concept du
backroom » (n°53)
· Dans un billet d'humeur : « Et si
les homos cessaient de se rendre dans les backrooms et se mettaient tous
à leur fenêtre pour draguer[...] si ce mec se faisaient payer 10
balles pour [...], il pourrait rouler en porsche. »
(n°53)
· Dans la rubrique Tendances, présentation d'un
objet permettant d'augmenter la taille du pénis :
« La solitude du pompeur de fond » (n°58)
Nous pouvons également remarquer que le magazine
contient de nombreuses publicités pour des messageries
téléphoniques ou des sites internet de rencontres pour hommes et
que le but de ces réseaux est fortement orienté vers le
sexe : sur la surface publicitaires du corpus de l'année 2001, cela
représente 16% (cf. annexe d'illustration).
Le sexe est donc omniprésent dans la revue et est
souvent désigné, que ce soit en images ou en textes, de
façon crue. De cette façon, Têtu
maintient en vigueur un certain nombre de stéréotypes, comme
celui de la promiscuité sexuelle. Ce constat est assez critiqué
dans les entretiens. Les filles dénoncent cette mise en avant du sexe
masculin dans une revue destinée a priori aux gays et aux lesbiennes.
Les garçons font la même chose, cependant on s'aperçoit,
dans l'énoncé que certains font de leurs pratiques que cette
promiscuité sexuelle est plus ou moins présente.
2. Le stéréotype à
l'épreuve
Nous pouvons dire que les images que véhiculent le
magazine sont des stéréotypes du mode de vie des
homosexuels : excentrique (on l'a vu notamment à travers les pages
mode du magazine), narcissique, très porté sur le sexe (bien que
ceci puisse être vérifié dans le discours de certains
interviewés)...alors on peut se demander d'une part, comment sont
nés ces stéréotypes et d'autre part, pourquoi un magazine
gay les véhicule encore ?
Comme nous venons de le voir, le magazine fait souvent
référence à la promiscuité sexuelle homosexuelle.
Cependant, d'où vient cette conception de promiscuité, si
généralisé dans notre société ? Avant
la libération gay des années 70, l'homosexuel était vu
comme un malade pervers et représentait un danger à cause de son
goût pour la promiscuité prédatrice51(*). Pendant la période de
révolution sexuelle, homosexuels et hétérosexuels se sont
livrés à différentes expériences comme l'amour
libre, le couple ouvert...et autres. Cependant, alors que ces divertissements
sexuels ont été considérés comme une phase
passagère dans l'évolution des moeurs, chez les homosexuels, ils
ont été perçus comme un attribut essentiel. Là
où les hétérosexuels ont été rebelles,
contestataires et bohèmes, les homosexuels ont acquis une nouvelle
série d'étiquettes permanentes : frivoles, impulsifs,
incapables de contrôler leurs désirs ou de maintenir une relation
amoureuse durable. Puis est arrivée la tragédie du sida,
identifiée dés le départ comme une maladie homosexuelle,
il était alors perçu par la société bien-pensante
comme un châtiment divin ou biologique de la promiscuité et de
l'immoralité des homosexuels. Cette étiquette est restée
et s'est superposée aux stéréotypes déjà
existants. Cependant, les chiffres mesurant les contacts sexuels entre hommes
homosexuels ne contredisent pas cette promiscuité. Nous pourrions ainsi
parler d'une hypothétique nécessité chez l'homme,
hétérosexuels ou homosexuels, d'accumuler les conquêtes
sexuelles. Cela ne serait donc pas l'apanage des hommes homosexuels mais des
hommes en général.
Comme nous l'avons évoqué dans le premier
chapitre, les individus stigmatisés, comme le sont les homosexuels vont
avoir tendance, consciemment ou inconsciemment, à s'accommoder des
stéréotypes en vigueur. Ainsi, les homosexuels assimilent des
formes socialisées pour exprimer leur orientation sexuelle, ils
intériorisent des stéréotypes. Ils assimilent les images
de l'homosexualité qui font partie d'une culture globalisée,
comprenant certaines modes et un langage corporel particulier. Ils apprennent
les stéréotypes en vigueur dans leurs propres pays. Par exemple,
si la société locale considère que les homosexuels sont
efféminés, les homosexuels adopteront des gestes et des
manières efféminés. Voilà pourquoi les homosexuels
sont plus stéréotypés, ou plus reconnaissables a priori
comme tels, dans les pays où les rôles masculins et
féminins sont plus différenciés et
stéréotypés, c'est-à-dire les
sociétés machistes. Mais les homosexuels vont apprendre
aussi qu'ils sont, selon le schéma véhiculé dans l'opinion
publique, inconstants, instables, impulsifs...ainsi, certains peuvent
s'orienter vers l'apprentissage du jeu de la conquête sexuelle, de la
promiscuité, du couple infidèle...On pourrait dire qu'ils
intériorisent et jouent les rôles et les conduites que la
société attend d'eux. La création d'une identité
propre, c'est-à-dire l'individuation dans quelque domaine que ce soit,
implique toujours un questionnement des stéréotypes.
3. La confrontation avec la réalité
Sans avoir une vision trop binaire des choses, il faudrait se
demander si les images véhiculées par Têtu sont en
quelque sorte le reflet de la réalité. On l'a vu, la
réalité est construite par toute une série de
modèles reçus par le stéréotype, par l'opinion
publique...Ainsi, Têtu ne serait qu'un vecteur de plus pour
affirmer ces modèles, au risque même de les valoriser et de les
homogénéiser à l'ensemble des homosexuels. Il est bien
évident que Têtu a un lectorat très large au sein
de ce groupe, étant donné qu'il est le seul magazine fait par et
pour les homosexuels au niveau national. Cependant, on voit qu'il ne cible
qu'une partie de la population gay. Nous avons déjà vu qu'il
était destiné principalement aux hommes alors que le sous-titre
précise qu'il est un mensuel gay et lesbien. Cette orientation a
été perçue par les personnes interrogées et
dénoncée :
« Têtu, c'est beaucoup plus mec...c'est
très mec », « Ils ne mettent pas en valeur les
choses importantes...je lis pas Playboy, je vais pas lire
Têtu ! » (A. 27 ans, artiste)
« Je pense que les homos parisiens se retrouvent
tout à fait là de dans : fringues, sexe,
bavardages... » (E., 23 ans, cadre dans le management)
« [...] on est très loin de la
mixité gay / lesbienne ! » (Sophie, 23 ans,
étudiante)
De plus, étant le seul magazine représentant de
la presse gay en France, il est loin de prendre en compte tous les aspects
de l'homosexualité, comme par exemple, le fait de vieillir. Certains,
dans la rubrique du courrier des lecteurs, s'en plaignent et parlent même
d'une gérontophobie, d'un « racisme
anti-vieux » de la part du magazine :
« « N'y a-t-il pas de-ci de-là
un peu d'anti-vieux ? Par exemple, dans le testing des saunas, on
peut lire : « des physiques improbables, des âges
incertains... » » (n°54)
« Vous récidivez dans votre dossier sur
les backrooms en vous gaussant des gérontophiles et en ne
reculant pas devant un ignoble « ça sent
l'hospice ! » » (n°57)
« J'avais envie de vous dire mon regret que
votre revue n'aborde pas (ou si peu) cette problématique de
l'âge » (n°59)
A l'évidence, un magazine est fait pour satisfaire ses
lecteurs, et on voit que seulement 12% du lectorat a 45 ans ou plus. Cela
pourrait donc expliquer le manque d'intérêt du magazine pour cette
tranche d'âge.
Enfin on pourrait citer un troisième exemple, celui du
critère géographique. En effet, on voit que toutes les boutiques,
les instituts de beauté, ou encore les soirées cités dans
Têtu (ici je ne prends pas en compte l'Agenda,
supplément de Têtu) sont situés à Paris.
Or, sur ce point, on remarque que plus de la moitié du lectorat (55%)
réside en province, nous pourrions voir là un défaut de
représentation ou comme nous le verrons plus loin, une
homogénéisation basée sur la population gay parisienne
majoritairement.
En ce qui concerne la promiscuité sexuelle que
Têtu semble ériger en valeur évidente de
l'homosexualité masculine, à travers un certain nombre
d'éléments, on pourrait démontrer que la
réalité se construit autour de cette idée même si,
on a pu remarquer, essentiellement avec l'arrivée du sida et les
manifestations pour le PACS52(*), que les homosexuels exploraient de plus en plus des
alternatives à la promiscuité et cherchaient à former des
couples stables, et ce malgré ce que peuvent nous en montrer certains
médias.
Extrait de la rubrique du courrier des lecteurs :
« Je me dis qu'à mon âge (22ans) ce
serait normal d'avoir quelqu'un avec qui je puisse partager autre chose qu'une
histoire de cul » (n°52)
« C'est pas parce qu'on est rentré dans
le moule qu'on est heureux » (n°53)
« Beaucoup de mecs sur internet me disent
« Moi je me suis fait tant de mecs...tu veux
baiser ? », c'est toujours la même chose ».
(n°58)
De plus, la réalité des entretiens que nous
avons recueillis, bien qu'il faille tenir comptes des biais qu'ils comportent
surtout en évoquant un sujet comme le sexe, montre que les
garçons avouent plus ou moins fréquenter les sites internet de
rencontres gays essentiellement pour des rencontres furtives :
« Internet [...] pour les plans cul un peu
spécifiques, c'est un bon moyen de trouver plus
facilement...[...] et puis même si je suis en couple, je fréquente
des établissements gays de sexe, je suis pas du genre à ne plus
sortir sous prétexte que je suis avec quelqu'un »
(Benoît, 28 ans, ingénieur)
« Rencontres sexuelles...oui beaucoup [par
internet] et en boîtes aussi...sexuellement, ouais en boîte
ça peut arriver...De toutes façons, la plupart du temps, c'est de
l'occasionnel...très peu de petit copain stable...le stable, c'est
l'aspiration quand même...[...] De toutes façons, un mec qu'il
soit hétéro ou homo... » (Laurent, 22 ans,
étudiant)
« Moi c'est pareil [...] c'est surtout
occasionnel...contrairement aux lesbiennes je pense...c'est le super
côté qu'il y a chez les filles... » (Florent, 21
ans, travaille dans la radiothérapie).
La notion de promiscuité sexuelle n'est pas
foncièrement recherchée mais elle est pourtant présente
dans la linéarité du discours des interviewés. Une grande
enquête au sein d'une population gay diversifiée et nombreuse
permettrait peut-être de nous dire si Têtu offre une
représentation acceptable de cette promiscuité ou si le trait est
grossi du fait qu'ils se basent beaucoup, semble-t-il, sur une partie de la
population homosexuelle assez ciblée et finalement minoritaire.
III ) Le rôle des
représentations
1. Se conforter à la fois dans sa masculinité
et dans sa « féminisation » ?
Cette entreprise n'est évidemment pas limitée
aux homosexuels : les hétérosexuels aussi remettent en
question tous les modèles reçus. Nous pourrions dire dans ce sens
que la mode androgyne des années 90 représente un effort pour se
libérer des rôles et des apparences traditionnels de la
masculinité et de la féminité, pour créer un style
de vie plus libre.
On l'a montré, Têtu véhicule une
certaine valeur de la masculinité, de la virilité mais aussi,
accentue une « féminisation » de
l'homosexualité, que l'on va retrouver, d'une part dans les images
(certains thèmes des pages de mode comme on a pu le voir) mais aussi
d'autre part, dans les textes avec, par exemple, l'emploi de termes
féminins pour se désigner soi et les autres :
« Moi, je dis, cette folle n'a donc rien
d'autres à faire de ses journée ? »
(n°53)
« Vous n'êtes que des folles
libidineuses ! » (n°53)
« Il faudrait être folle pour
dépenser plus » (n°53)
« Parfum de folle »
(n°54)
« Mais qu'est-ce qu'elle est
vaporeuse ! »
« Ce morceau va finir sur le répondeur de
millions de folles sexuellement insatisfaites ! »
(n°54)
« On rechute. On redevient conne »
(n°56)
« Quand les copines ricanent... »
(n°56)
« Que demandent les folles ? »
(n°57)
« Moi quand je couche, je suis une vraie
salope » (n°58)
« L'idée de la chienne passive, ça
m'énerve » (n°58)
« Pour réveiller la coiffeuse qui est en
chacun de nous » (n°61)
Comme on le constate, le terme de folle est souvent
employé pour désigner les homosexuels, le magazine oscillerait
donc entre une image de plus en plus formatée de l'homosexuel masculin
et un renforcement du stéréotype. On retrouve cette tendance
essentiellement dans les pages mode mais aussi dans les pages shopping dont on
pourrait qualifier les textes de commentaire de précieux (cf.
articles en annexe d'illustration) avec des petits conseils sur la façon
de porter vêtements et accessoires. Ce constat est souvent
critiqué dans les courriers des lecteurs :
« Les mecs ne sont pas bandants, la mode
proposée est trop folasse. » (n°53)
« Je considère qu'être homosexuel
est une chose et qu'enfiler un petit haut moulant à paillettes en est
une autre. Je trouve que faire sa folle c'est alimenter les moqueries des
homophobes . » (n°56)
« Trouvez-moi une seule représentation
d'un jeune homo sans vêtements techno ni cheveux platine et qui
écoute du hard-rock...Be (more) open-minded ».
(n°62)
Il y aurait donc un cloisonnement entre les différents
looks homosexuels, qui se fait essentiellement ressentir dans les critiques de
ceux qui veulent débarrasser l'homosexualité des
stéréotypes et des clichés qu'elle véhicule, et
principalement celui de l'efféminement.
2. Un modèle d'identification ?
Les médias ont un certain pouvoir d'influence
évident, Têtu est le seul représentant de la
presse gay en France, il est le seul porte-parole d'un groupe social
minoritaire. Son influence ne peut qu'en être encore plus importante,
d'autant plus qu'il peut constituer pour certains individus plutôt
isolés de tout référents homosexuels, le seul lien avec ce
monde auquel il pense appartenir, le seul contact53(*) possible. Etant la seule image
à laquelle ils ont accès, l'identification se fera en fonction
d'elle pour favoriser leur insertion dans ce groupe auquel ils se
réfèrent. Le risque qu'il peut y avoir, serait de créer un
conformisme dû au modèle normatif et peu
hétérogène offert par ce vecteur de la presse
homosexuelle. Les personnes que nous avons interrogées semblent avoir
conscience de cette homogénéité :
« Il faudrait qu'il y ait une
contre-pensée...Têtu ont sur le dos le poids de la
communauté gay... » (Florent, 21 ans, travaille dans la
radiothérapie)
« Je pense qu'ils sont conscients de
véhiculer une image qui est...euh...même pas communautaire...qui
est une image parisienne déjà ça c'est
certain...finalement l'image d'une homosexualité qui est une
minorité...[...] nous, on a été assez
« intelligents » pour faire la part des choses mais il y a
des garçons ou des filles qui commencent très tôt à
lire Têtu parce qu'ils enfermés au fin fond de l'Auvergne par
exemple et ils vont avoir une vision de l'homosexualité qui va
être que ça... » (Laurent, 22 ans,
étudiant)
Longtemps perçus comme des marginaux ou des anormaux,
les homosexuels ne seraient-ils pas, au bout du compte, producteurs de normes,
dans leurs discours (véhiculé notamment par la presse) et leurs
modes de vie ? N'existe-t-il pas au sein du groupe des homosexuels un
conformisme d'attitudes et de pensées auxquelles il est de bon ton de
souscrire, par superficialité, par confort ou simplement par
désir de cohésion avec le groupe ? Evoquer les normes serait
aussi voir en quoi elles peuvent être porteuses d'exclusion ou
inadaptées pour certains homosexuels.
Têtu crée et diffuse un imaginaire
corporel, esthétique par son discours, essentiellement à travers
les images :
« Les images sur papier glacé sont
magnifiques, mais hélas, elles ne reflètent pas
véritablement notre vie quotidienne, faites de stress, d'exclusion et de
mal être. » (Extrait du courrier des lecteurs du
n°52). Ce témoignage montre bien que Têtu
se base sur une homogénéisation des homosexuels qui se
référencerait à une certaine vision de
l'homosexualité, c'est-à-dire qu'elle risque de correspondre
à une minorité au sein de la minorité. Malgré les
témoignages en ce qui concerne la mode que nous avons recueillis,
à savoir qu'aujourd'hui, il n'est plus vraiment question d'une mode
typiquement homosexuelle mais plutôt d'une relative indépendance
vestimentaire, nous constatons que le modèle que diffuse
Têtu est la plupart du temps peu représentatif de ces
lecteurs (uniquement d'après le courrier des lecteurs et des entretiens
que nous avons réalisé).
Aujourd'hui, l'esthétique homo-érotique
dépasse largement la sphère homosexuelle. On assisterait
même à une « normalisation » de
l'image de l'homosexualité. En effet, cette image gagne en
visibilité dans les médias, que ce soit dans les productions
audiovisuelles, comme le cinéma ou la télévision, mais
aussi dans les publicités, les publicitaires étant conscients du
pouvoir d'achat des gays mais aussi de leur influence en matière de
mode. Ainsi, les habitudes vestimentaires des gays, mais aussi des lesbiennes
auraient constitué une histoire parallèle dans l'évolution
de la communauté homosexuelle. Si chez les gays, le look identitaire a
d'abord été une manière de se distinguer des
hétérosexuels, son évolution récente brouille de
plus en plus les pistes. Ni le tatouage, ni la boucle d'oreille, ni les cheveux
décolorés n'est plus l'apanage des homosexuels comme à une
certaine époque.
Pour clôturer ce chapitre, nous pourrions dire que
Têtu veut réhabiliter une nouvelle image de
l'homosexualité, proche de l'image de l'homme véhiculé par
la presse masculine actuelle54(*), tout en conservant un recours aux
stéréotypes soit par souci de reconnaissance, soit par
désir de provocation, soit réellement par idéologie.
Là encore, il est difficile de donner les intentions exactes du
magazine.
CHAP. IV ) LES RAPPORTS DE SEXE ET DE GENRE AU SEIN
DE LA SPHERE HOMOSEXUELLE
Nous avons souhaité traiter ce thème au vue de
la quasi-absence des lesbiennes dans un magazine se disant « un
mensuel gay et lesbien » mais aussi du fait que les
représentations de l'homosexualité sont quasi-exclusivement
masculines. On dénombre à peu prés 2,2% de la surface
totale (c'est-à-dire, même en comptant les publicités et
les surfaces autopromotionnelles) du corpus, destinée exclusivement aux
lesbiennes, ce qui équivaut à une trentaine de pages sur les 1388
du corpus (cf. résultats quantitatifs en annexe). La rédaction de
Têtu étant constituée à 85% d'hommes et le
lectorat à 85% d'homosexuels masculins, on aurait là un facteur
d'explications de l'absence de sujets lesbiens. Mais cette constatation ne se
vérifie pas seulement dans la presse spécialisée mais
aussi dans de nombreux autres médias. Lorsque l'on évoque
l'homosexualité, c'est toujours en référence à
l'homosexualité masculine. Le vocabulaire nous montre également
qu'il y a beaucoup plus de termes qui permet de désigner les gays (de
façon neutre ou péjorative) que les lesbiennes.
Ce thème n'est pas représenté dans la
revue que nous avons choisi d'analyser, c'est pourquoi, il nous a semblé
pertinent de le mentionner. Il existe en France, une revue destinée
uniquement aux lesbiennes mais elle ne nous a pas paru
révélatrice d'éléments de construction culturelle.
Le magazine Têtu a lui-même publié une seule et
unique fois un numéro spécial filles en supplément :
Têtu madame, mais étant donné que
l'opération ne s'est pas renouvelée, il était difficile de
l'analyser comme données pertinentes.
Dans ce sujet qui souhaite aborder l'idée d'une
culture homosexuelle, il nous a semblé nécessaire de s'interroger
sur cette question de la mixité au sein de ce qu'il est de bon ton
d'appeler la communauté homosexuelle quand on sait que la
notion de communauté a tout de même pour but de transcender
différentes frontières.
I ) La confusion des genres ?
1. Le sexe comme donnée biologique qui dichotomise
le genre humain
Les attributs psychologiques et sociaux de l'homme et de la
femme découlent naturellement de la différence biologique. Ces
attributs sont également dichotomisés dans le but de
délimiter les sphères du masculin et du féminin. La
hiérarchie sociale implique un rapport de domination des hommes sur les
femmes. Il a été montré que ce rapport est à
l'oeuvre dans des structures et des fonctionnements asymétriques
à tous les niveaux.
La sexualité humaine implique nécessairement la
coordination d'une activité mentale et d'une activité corporelle,
qui doivent toutes deux être culturellement apprise55(*). Le genre va structurer la
sexualité, en inscrivant les actes et les significations de la
sexualité dans une logique de rapport inégaux. Ainsi, il y aurait
à la base, une différence d'attitude fille / garçon dans
le domaine de la sexualité. La socialisation sexuelle va donc
s'effectuer de manière différente chez les garçons et chez
les filles. Prenons le cas de l'homosexualité dans nos
sociétés. Les jeux sexuels sont plus fréquents chez les
jeunes garçons que chez les jeunes filles : regarder, comparer,
toucher les organes génitaux sont des activités communes chez les
garçons et ne sont pas considérées comme des signes
d'homosexualité. Au contraire, elles font partie de leur initiation
à la masculinité56(*). En revanche, les élans affectifs, les
baisers, les sentiments d'amour entre garçons sont mal perçus car
considérés comme des signes d'homosexualité. C'est tout le
contraire pour les jeunes filles qui pendant leur adolescence peuvent
développer des liens affectifs très forts. Deux filles peuvent
ainsi passer tout leur temps ensemble, dormir ensemble, et se
téléphoner quand elles sont séparées. Mais dans ce
cas, elles et les autres, considèrent cet attachement comme normal et
n'est pas considéré comme un signe d'homosexualité.
Cette différence entre l'adolescence des hommes et
celle des femmes a des conséquences importantes pour leur vie amoureuse
et érotique ultérieure. C'est une des raisons pour lesquels, les
hommes (hétérosexuels ou homosexuels) cherchent davantage la
relation sexuelle, et les femmes, la relation affective. (cf. en annexe,
certains résultats de l'enquête ASF). Ceci pourrait expliquer le
fait que les gays soient plus tentés par la promiscuité sexuelle
que les lesbiennes comme nous l'avons développé dans le chapitre
précédent. A titre d'exemple, rappelons que la
démocratisation du commerce gay qui s'est doublée d'un
phénomène sexuel a donné naissance aux backrooms
(espaces sombres à forte rentabilité sexuelle, symbolisent
la drague organisée et systématique) et aux sex-clubs,
et que ces concepts importés des Etats-Unis sont exclusivement
réservés aux seuls hommes voulant avoir des relations sexuelles
avec d'autres hommes dans un lieu où règnent les lois de
l'anonymat, du silence et du sexe sans loi.
De même lorsque l'on regarde les petites annonces,
notamment dans le supplément de Têtu, on constate, d'une
part que les annonces de femmes sont très peu nombreuses à
côté de celles des garçons, et d'autre part que l'annonce
en elle-même diffère, les unes axant plus leur description d'un
point de vue spirituel et les autres d'un point physique et sexuel :
« JF 23a, mignonne, curieuse, passionnée,
ch. JF, pas de critères précis, ni préjugés, pour
amitié voire plus, qui sait ? »
« JF 26a, câline, tendre, romantique, ch.
JF 25 / 35a, avec charme de coeur et d'esprit. »
« Phil 32 a, brun, très court, sympa,
mignon, 17 cm, naturiste, cho, b...et cul rasés, passif / actif, ch. H.
et JH pour plans Q »
« Couples mecs 35a et 37a,B foutu, rech.
Ami-amant de 30 / 40a, B foutu, Bo cul, passif, imberbe,
disponible. »
( Agenda Têtu n°76, Mars 2003)
2. La notion de genre
La notion de genre émerge à la fin des
années 60 dans les travaux féministes et se distingue de la
notion de sexe. A la notion de genre, s'associent les attributs psychologiques,
les activités, et les rôles et statuts sociaux culturellement
assignés à chacune des catégorie de sexe et constituant un
système de croyances, dont le principe d'une détermination
biologique est le pivot. Le genre est censé traduire le sexe, il est une
construction sociale du masculin et du féminin. La définition des
rôles masculins et féminins est une des structures les plus
fondamentales de toutes les sociétés. La bipartition du genre
doit se calquer sur la bipartition du sexe qui elle-même se
réalise sous forme normale et normée dans
l'hétérosexualité. L'homosexualité aurait, selon
cette hypothèse, un mauvais genre57(*). Le sexe et donc le genre servirait de premier
organisateur de notre perception d'autrui58(*).
Les hommes et les femmes sont constitués comme des
groupes « naturels », leur attraction
réciproque est donc une loi « naturelle ».
Or les homosexuels, a priori, dérogent à cette loi. Mais si on
leur applique les mécanismes de l'inversion, possédants des
traits qui sont l'apanage de l'autre sexe, ils réintègrent
l'ordre régulier. M.Hirschfeld invente le terme de
« troisième sexe » qui regrouperait les
individus qui se reconnaissent dans un mélange des deux sexes, et les
homosexuels en feraient partis.
Bien avant que puissent se développer l'orientation et
l'identités sexuelles, il y a d'abord la conscience du genre. En effet,
l'enfant sait, depuis sa deuxième année, qu'il est d'un sexe et
pas de l'autre, et que cela implique une série de conduites. Ainsi,
l'enfant va peu à peu s'identifier comme un garçon, soit comme
une fille, et va apprendre à se conduire en tant que tel. Or, ce
processus n'est pas aussi évident. Il y a des garçons, qui,
depuis leur plus petite enfance se sentent plus identifiés avec les
filles. Ces garçons peuvent développer des conduites, des
attitudes et des goûts qui sont généralement
associés à l'autre sexe, selon l'ordre normatif des choses. Cette
confusion des genres, n'est pas, en elle-même, un signe précurseur
de l'homosexualité.
Après avoir évoqué les
différentes facettes de la socialisation sexuelle chez les
garçons et chez les filles ainsi qu'être revenue sur la
hiérarchie sociale des sexes, les discriminations contre
l'homosexualité étant un combat commun, aussi bien pour les gays
que pour les lesbiennes, nous avons souhaité interroger la notion de
mixité au en son sein.
II ) L'homosexualité comme facteur
d'égalité homme / femme ?
1. La partie visible de l'homosexualité
Ce thème est apparu dans tous les entretiens que nous
avons réalisés avec les filles. Toutes nous ont montré
qu'il y avait bien une dichotomie entre eux les gays et nous
les lesbiennes. Les entretiens de garçons que nous avons
effectués ne soulèvent pas ce genre de problème. Le
courrier des lecteurs de Têtu publie quelques lettres qui
dénoncent ce manque de visibilité lesbienne dans les
sujets :
« C'est magazine gay et lesbien
paraît-il... » (n°53)
« Quand vous parlez mode, c'est mode pour
hommes, quand vous parlez cul, c'est baise entre hommes, quand vous parlez
stars, c'est boystars, quand vous parlez bouquins, c'est presque exclusivement
des bouquins de mecs... » (n°53)
« Les lesbiennes ne sont citées que dans
les nouvelles et les pages politiques » (n°53)
« Votre esthétique, vos photos, votre
ton s'adressent directement aux garçons » (n°53)
« Jamais je ne tombe sur une belle nana dans
vos pages » (n°53)
« Têtu est un journal pédé
à part entière » (n°53)
« On ne peut pas dire que vous respectez votre
engagement de magazine des gays et des lesbiennes ! »
(n°53)
On retrouve bien sûr des sujets touchant à la
fois l'homosexualité masculine et l'homosexualité féminine
comme par exemple :
« Les droits des gays et des lesbiennes dans le
monde » (n°52)
« Le FHAR59(*), 30 ans après » (n°54)
« Mitterand et les homos »
(n°56)
Mais très peu d'articles directement destinés
aux femmes, mis à part dans les brèves d'informations, les
rubriques livres et cinéma et les billets d'humeur mensuels de deux
chroniqueuses issues du milieu lesbien. Sur l'ensemble du corpus, on
dénombre seulement trois sujets, que l'on pourrait qualifier comme
étant d'actualité :
«Faut-il brûler le gode ou changer la
gouine ? » (n°58, spécial sexe)
« Les G-Girls attaquent »
(n°60)
« Ciné filles »
(n°61, un récapitulatif de tous les films lesbiens)
Notons à ce propos que les sujets que l'on pourraient
qualifier de graves, comme par exemple, le suicide des jeunes homosexuels
(n°53) ou l'homosexualité en prison (n°55), n'évoquent
pas les lesbiennes.
Bien sûr, le fait que l'on parle plus souvent de
l'homosexualité masculine également engendre un surplus de
problèmes liés à l'homophobie. Ce qui va expliquer le fait
que peut-être, il va être plus compréhensible d'accorder
plus de place à cette homosexualité masculine qui se trouve plus
confrontée que les lesbiennes à de telles situations. Cela peut
se constater également par le courrier des 15-20 ans auquel
Têtu consacre une rubrique. En effet, cette rubrique est faite
pour permettre aux jeunes gays et lesbiennes de parler des difficultés
qu'ils rencontrent sur différents plans. Ici, on va compter sur un total
de 76 courriers, seulement 8 écrits par des jeunes lesbiennes.
L'association SOS Homophobie60(*) nous donne des chiffres qui vont dans ce
sens : en 2001 sur les 458 appels reçus, 353 étaient des
témoignages d'hommes. L'homophobie signifie peur ou rejet de
l'homosexualité. Elle constitue un phénomène culturel. En
ce qui concerne le fait qu'elle touche plus les gays que les lesbiennes, nous
pourrions penser que, comme on l'a vu, pour une femme, avoir des relations avec
une autre femme, est une chose passagère et qui n'inquiète pas
l'opinion publique. Il en est autrement de l'homosexualité masculine qui
vient gêner l'ordre établi. On le voit la peur de
l'homosexualité en recouvre une autre, celle de la confusion des genres,
qui fait que lorsqu'un homme est homosexuel et qui de plus est passif dans ses
relations sexuelles, il va être assimilé à une femme.
2. La domination masculine toujours à
l'oeuvre
Les conséquences de ce manque de
représentation pour les lesbiennes seraient donc que très peu de
modèles d'identification leur sont présentés, pourtant
très importants lorsque l'on se sent faire partie d'une minorité
et que l'on ressent le besoin de se reconnaître. Comme nous l'avons vu
dans le premier chapitre, le processus de construction de l'identité et
de la personnalité nécessite un certain nombre de modèles.
Or, les images qu'offrent les médias homosexuels, on l'a vu, ne
concernent pas directement voire pas du tout, l'homosexualité
féminine. Les seules représentations auxquelles l'adolescente
attirée par le même sexe peut avoir accès ne sont pas
spécifiquement lesbiennes. Il n'est pas rare de voir dans un film dit
lesbien, une femme prise entre l'amour pour un homme et le désir pour
une autre femme, comme si les lesbiennes étaient plutôt des
bisexuelles. La figure de la bisexualité est moins
représentée chez les hommes, l'homosexualité masculine est
bien définie et considérée comme exclusive. De plus, les
lesbiennes peuvent être perçues comme n'ayant pas de
sexualité véritable et n'alimentant que les fantasmes
hétérosexuels dans les films pornographiques. L'inverse est, au
contraire, tout à fait improbable étant donné que les
films à caractère pornographique sont principalement
destinés aux hommes.
Ces remarques peuvent expliquer l'engouement plus fort que
nous avons trouvé lors des entretiens chez les lesbiennes que chez les
gays pour les films, les livres...qui évoquent des histoires entre
femmes. La recherche de modèles positifs est l'une des
expériences les mieux partagées par les homosexuels de tous les
âges et de tous les pays, qui, à l'adolescence, se trouvent tous
confrontés à la peur d'être seuls au monde. En
effet, les médias ne renvoient que très peu d'images de
lesbiennes (sauf dans le cinéma récent que nous évoquerons
dans le paragraphe suivant) ; il suffit pour cela de comptabiliser le
nombre de personnalités féminines ayant fait leur coming-out en
rapport avec ce même nombre au masculin. En France, à notre
connaissance, il n'y en a eu seulement deux : Amélie Mauresmo, la
joueuse de tennis et Anne-Laure, participante à l'émission Star
Academy (2ème saison). Il est évident que leur choix
de rendre visible leur homosexualité a suscité une identification
de la part des jeunes, et peut-être des moins jeunes, filles lesbiennes,
même si elles évoquent une image plutôt commerciale de la
lesbienne. Les filles que nous avons interviewées, à l'acception
d'une seule, disent aimer Mauresmo d'un point de vue sportif et Anne-Laure
parce qu'elle chante bien. Une seule nous a clairement dit que le
déclencheur de sa fascination pour la championne de tennis et la
staracadémicienne était avant tout leur homosexualité et
le fait qu'elle puisse s'y identifier :
« Moi quand j'ai su qu'il y avait une lesbienne
dans Star Academy et qu'en plus elle chantait pas trop mal et qu'elle
était mignonne...et ben...euh...je me suis mise à le regarder
[...] » (Sophie, 23 ans, étudiante)
Le fait de chercher des repères quels qu'ils soient
dans un premier temps, puis des repères positifs dans un deuxième
temps, va être plus le fait des lesbiennes du fait de leur manque de
visibilité dans la société actuelle. Ce constat n'est
biensûr pas homogéisable du fait du peu d'entretiens que
nous avons réalisé.
Nous avons pu voir, à travers les quelques entretiens
que nous avons réalisés que la variable qui dichotomise les
positions et les attitudes est pour une large part, celle du sexe. Que ce soit,
comme nous venons de le voir pour le besoin de reconnaissance dont les
garçons vont avoir tendance à se détacher en
avançant dans le temps et dans leur homosexualité,
c'est-à-dire lorsqu'ils l'assument pleinement, une des explications que
l'on peut donner est que l'homosexualité masculine a acquis un certaine
autonomie et un certain réseau de visibilité auxquels ils vont
adhérer consciemment ou non. Nous voulons dire par là qu'il
existe pour eux une multitude de possibilités pour accéder plus
rapidement à une légitimité sociale. La
société aura plus tendance à légitimer
l'homosexualité masculine, à lui donner un statut. Nous pouvons
alors parler d'un « phénomène de normalisation du
modèle masculin dans le mouvement gay qui a réussi à
institutionnaliser le couple homosexuel sans avoir à prendre position
sur l'égalité entre les sexes » 61(*).
La dichotomie s'observe également mais de façon
compréhensive, au niveau de l'image générale de
l'homosexualité. Alors que les garçons vont évoquer
l'idée d'une communauté soudée dans la marginalisation par
des goûts et des habitudes communes, les filles vont employer des termes
tels que milieu malsain, stéréotypes, de sexe rapide...qu'elles
considèrent comme les attributs du milieu gay. D'une façon
générale, les garçons ont le sentiment de partager quelque
chose de commun avec les autres gays et d'appartenir à une
communauté que les filles , qui dénigrent un peu leur
appartenance car cette communauté ne leur correspond pas, pour la simple
raison que les filles y sont très peu, voire pas du tout,
représentées :
« Oui quand on appartient à la même
communauté...gay...y'a tout un tas de choses...c'est vrai qu'il y a une
histoire du mouvement homosexuel...euh...dans le temps. Et puis la mode, la
culture, le fait de lire Têtu...et puis il y a le sida aussi...les homo
sont été les premiers touchés...ils sont très
actifs dans la lutte contre le sida. Quand je dis culture...euh...je veux dire
fraternité entre gays...entre nous...la communauté fait que je
vais agir de telle manière...en fonction de mon adhésion
à ce groupe... » (Eric, 26 ans, employé libre
service)
« Avec les autres homos, on a des façons
de voir communes, des histoires vécues semblables, des façons de
s'habiller, de faire l'amour, d'être sensible plus à certaines
stars de la musique, du cinéma... »
(Benoît, 28 ans, ingénieur)
« [la communauté]...euh...disons qu'elle
est utile, qu'elle permet de s'identifier, un certain temps, mais
après...les gens sont tellement différents...oui biensûr il
y a des choses en commun, mais à mon avis c'est plus symbolique
qu'autre chose ! » (Sophie, 23 ans, étudiante)
« [la communauté]...moi en tout cas je ne
m'y identifie pas du tout...j'agis en mon âme et conscience...euh...pas
forcément en tant que lesbiennes...Aujourd'hui, je trouve que le Marais
ressemble à un ghetto homo où il est de bon ton d'afficher les
dernières tenues à la mode et de dépenser de
l'argent » (Pascale, 39 ans , enseignante)
« [le milieu] je l'ai vécu...euh...j'ai
trouvé ça, hyper malsain [...] les boîtes de nuit, je
les appelais les boîtes à sida...Moi je suis en dehors de
ça ! » (A., 27 ans, artiste)
« Je n'ai pas le sentiment d'appartenir à
qui ce soit, à quoi que ce soit. » (E., 23 ans, cadre)
L'emploi des termes forts comme boîtes à
sida ou ghetto montre une certaine mise à distance des
filles avec ce que tout le mode appelle la communauté
homosexuelle.
Nous constatons ainsi que l'homosexualité n'abolit pas
la domination masculine dont parlait P.Bourdieu62(*). Cette domination n'est pas visible au sein du couple
mais dans l'espace public, les gays sont plus visibles que les lesbiennes. Au
niveau de la représentation des genres, nous voyons que les gays se sont
appropriés le masculin et le féminin, que les différences
des genres tend à s'estomper, mais seulement au sein du groupe des
homosexuels. Les défilés annuels de la Lesbian & Gay
Pride nous le montrent bien. Il sont le lieu d'une masculinisation
à outrance63(*)où les hommes arborent une
« efféminisation » plus visible que
l'éventuelle masculinisation de certaines lesbiennes qui est
considérée comme neutre, à la différence de l'homme
que l'on remarque, qui s'approprient à la fois le féminin et le
masculin.
De même, les recherches se sont essentiellement
centrées sur l'homosexualité masculine et rarement sur
l'homosexualité féminine. En effet, lorsque nous regardons les
premières études réalisées, notamment, en terme de
mesure de l'homosexualité : en 1903, pour le première fois,
Magnus Hirschfeld, médecin allemand, cofondateur en 1886 du premier
mouvement homosexuel64(*),
commence une enquête quantitative qui vise à connaître le
pourcentages d'hommes homosexuels en Allemagne. Pour M.Hirschfeld, il existe,
quel que soit le pays, la culture et l'époque, un nombre constant
d'homosexuels ; cette position est liée à sa
définition de l'homosexualité comme catégorie
naturelle que nous avons déjà cité. Un autre
facteur rend nécessaire, pour lui, de « donner un
chiffre » : la lutte pour l `abrogation du paragraphe
175 qui criminalise, en Allemagne, les relations sexuelles entre hommes. Mais
comme la loi allemande, ces enquêtes de s'intéressent pas aux
femmes homosexuelles. Alors que la théorie de M.Hirschfeld des types
intermédiaires s'applique aux deux sexes, alors que le WHK est un
mouvement mixte, les chiffres sont donnés pour les seuls hommes.
Pression des conditions légales qui ne criminalisent que
l'homosexualité masculine, désintérêt scientifique
et politique pour un groupe peu visible et peu puissant, effet de la domination
des hommes sur les femmes, toutes ces explications peuvent être
avancées et ne s'excluent pas65(*).
3. Tentatives d'explication
Nous pouvons légitimement nous demander pourquoi
l'immense majorité des études sur l'homosexualité se
réfère presque exclusivement aux hommes. Il peut y avoir
plusieurs possibilités d'explications66(*).
Tout d'abord, il faut noter que tous les textes qui
mentionnent la sodomie ou l'homosexualité, qu'ils soient
littéraires, historiques, philosophiques ou scientifiques, depuis le
Moyen-Age ont été écrits par des hommes, la parole
écrite étant le domaine exclusif des hommes.
En deuxième lieu, presque toutes les prohibitions
ecclésiastiques et les lois pénales contre l'homosexualité
ont eu pour objet les hommes, étant donné que jusqu'à une
certaine époque, les femmes n'étaient pas censées avoir
une sexualité propre, c'est-à-dire indépendante des
hommes. Ce n'est que vers la fin des années 60, que l'on a reconnu la
réalité du plaisir féminin dégagé de la
tutelle masculine. Cela a permis d'ouvrir un champ de recherche sur la
sexualité spécifiquement féminine, et donc sur le
lesbianisme en tant que catégorie à part entière. Bien
entendu, beaucoup dans l'opinion publique, voient toujours le lesbianisme comme
quelque chose que les femmes font quand elles n'ont pas d'autre alternative, ou
lorsqu'elles n'ont pas encore trouvé un vrai homme. Donc, si
l'homosexualité a toujours été plus condamnée chez
les hommes que chez les femmes, c'est en bonne partie parce que l'on
considérait que la sexualité dans son ensemble était une
affaire d'hommes.
En troisième lieu, pendant tout le XIXème
siècle, l'amitié entre femmes a été vue comme une
forme de relation normale entre des êtres fragiles et innocents
possédant une grande sensibilité, mais dépourvus
de sexualité67(*). Ainsi, personne ne s'étonnait des
relations amoureuses entre femmes, car personne n'imaginait qu'elles puissent
être sexuelles. Ces relations n'étaient donc perçues comme
charnelles et elles ne l'étaient peut-être pas, dans la mesure
où les femmes n'avaient pas forcément conscience de leur
sexualité propre.
En quatrième lieu, le féminisme a gardé
ses distances avec le lesbianisme pendant très longtemps. Certaines
figures du féminismes considéraient que leurs revendications
seraient disqualifiées si on les associait au lesbianisme. Cela peut
expliquer que peu d'auteurs féministes ont écrit sur
l'homosexualité féminine.
Enfin, la crise du sida a conduit beaucoup de chercheurs en
matière d'homosexualité, comme par exemple Michael Pollack,
à donner la priorité aux hommes et à la dynamique du
couple masculin, au détriment de la femme et de la relation lesbienne.
La nécessité de mieux comprendre et connaître les
comportements des homosexuels masculins à des fins
épidémiologiques a relégué au second plan les
études sur le lesbianisme (rappelons que les lesbiennes constituent la
population la moins affectée par le sida du fait que la nature de leur
relation physique rend plus difficile, mais pas impossible, la transmission du
virus par voie sexuelle).
Tout cela peut expliquer pourquoi il existe une énorme
disproportion entre les recherches sur l'homosexualité masculine et
féminine.
III ) La relative croissance de la visibilité
lesbienne
1. Les enjeux d'une visibilité
C'est l'histoire de l'art qui est apparu en premier lieu comme
vecteur privilégié de la visibilité du couple de femmes.
Depuis la Renaissance, on dénombre plus de 300 tableaux et sculptures
représentants une idylle saphique68(*), l'art étant un vecteur de la vie symbolique
permettant à ce qui est caché ou non toléré
d'apparaître tout en déjouant les mécanismes de refoulement
à l'oeuvre dans tout système de domination.
Dans le second chapitre, nous évoquions les images que
les homosexuels renvoient d'eux-mêmes à travers la presse
spécialisée. Les images de l'homosexualité féminine
se font plus rares et il faut les chercher ailleurs que dans la presse gay dite
mixte. Même si elles restent toujours très discrètes par
rapport à l'image de l'homosexualité masculine, à laquelle
se consacre presque exclusivement le mensuel Têtu, on assiste
depuis quelques années, à une circulation et une consommation
croissante des images lesbiennes, autres que celles des films à
caractère pornographique, dans l'espace public, notamment dans le
cinéma ( de plus en plus, on voit se développer différents
festivals de films lesbiens comme par exemple celui du collectif Cineffable
« Quand les lesbiennes se font du cinéma »
).
Mais cette prolifération des images lesbiennes dans
les médias, essentiellement depuis une dizaine d'année, va
soulever un ensemble de questions quant aux conditions de visibilité des
prétendues sexualités marginales69(*). La visibilité va
se trouver au coeur même des enjeux liés à la
reconnaissance des droits des minorités dans l'espace public. La
visibilité est donc soumise tant par les groupes gays que par la
majorité hétérosexuelle à un processus de
négociation serré. Ce qui est en jeu, ce que l'on contrôle
(pour reprendre les termes de Foucault) , régule, marque, forme,
modèle, c'est une représentation des gays et des lesbiennes qui
puissent s'inscrire dans un espace social et culturel imprégné
par les valeurs hétérosexuelles ; les discours publics ayant
droit à l'audience publique étant ceux qui promeuvent un ordre
social déjà existant, c'est-à-dire celui du marché
hétérosexuel, bien qu'il soit évident que sous la
poussée des discours postmodernistes,
postféministes et même queer70(*)s, le modèle
hégémonique perd quelque peu sa valeur.
De plus en plus, les lesbiennes (et même les gays)
produisent leur propre image dans les médias et le discours public.
Dés lors, il ne s'agit plus uniquement d'être filmés par la
caméra comme un objet de regard, mais aussi d'intervenir directement sur
l'image de soi que les médias et les discours publics reproduisent et
font circuler. Dans cette logique de marché, le droit d'être vu et
entendu, d'être visible, devient un part essentielle d'une
« économie identitaire dans laquelle la marchandisation du
corps lesbien est une valeur à la hausse dans la mesure où sont
respectés les préceptes capitalistes de la saine
compétition pour le maintien de l'ordre social71(*) ». Il en
découle des conséquences sur la façon de s'auto
présenter comme lesbienne. Cette économie identitaire va
avoir une influence sur la perception de l'identité lesbienne. Ce que
l'on voit à l'écran va immanquablement se ressentir dans l'espace
public. A partir du moment où les gays et les lesbiennes ont acquis des
droits, les médias se sont emparés du
phénomène, et le cinéma ne fut pas en reste.
Dans les années 90 on a assisté à une
véritable prolifération cinématographique : When
night is falling, Bound, Mullholland drive...Sans oublier toute
la production dite parallèle de la vidéo et du court
métrage. Il suffit de constater la création de festivals de films
lesbiens et de voir à quel point les productions sont nombreuses et
diversifiées. Ainsi, en marge du marché usuel de
l'érotisme et de la pornographie hétérosexuels friands de
pseudo-scénarios lesbiens, s'est imposée une production allant de
la sexualité la plus explicite aux images ludiques et de plus en plus
« intégrées » des amitiés
particulières entre femmes. La représentation homosexuelle au
cinéma est indissociable d'une approche qui rend compte des formes
culturelles et sociales constitutives de l'identité sexuelle.
2. Les représentations de la lesbienne
La répression contre les homosexuels au cours de la
première moitié du siècle n'a guère favorisé
l'apparition tant des gays que des lesbiennes, la censure72(*) étayant sa phobie de
toute pratique qui ne favoriserait pas la procréation. Ce n'est que dans
les années 60, que progressivement, le personnage lesbien en tant que
tel fit son apparition au cinéma.
Si la présence de lesbiennes au cinéma ne date
pas d'hier, force est de constater que leur représentation contemporaine
est moins ambiguë et davantage visible. Alors que l'histoire du
cinéma présentait des lesbiennes psychopathes, perverses et
suicidaires et foncièrement contre-nature pendant prés de 100
ans, limitant le corps lesbien a une erreur pathologique, les dernières
années ont vu défiler une myriade de lesbiennes à la
personnalité beaucoup plus sympathique voire attirante, comme c'est le
cas de la lesbian chic. C'est une expression inventée par les
médias en 93 pour qualifier la représentation de plus en plus
sexy de la lesbiennes dans la culture populaire (cinéma,
télévision...). C'est un évènement mondain, un
phénomène de mode et une stratégie de visibilité
qui a été, dés le début, largement associé
aux personnalités publiques (vedettes de cinéma, de la
musique...essentiellement aux Etats-Unis) qui affichent leur lesbianisme.
S'inscrivant dans un mouvement de négociation des sexualités
marginales, le cinéma populaire s'est donc ouvert au marché de la
visibilité saphique mais toujours en contribuant à faire d
l'espace du visible un espace de normalisation des rapports entre les sexes.
Aujourd'hui, le films qui représentent les multiples
facettes de l'homosexualité féminine sous un angle
réaliste sont désormais plus visibles, même si peu sont vus
par le grand public. Le personnage lesbien n'est plus victime de lui-même
et de son passé mais d'une société contre laquelle il se
rebelle, s'affirme et tente de triompher. Aux seconds rôles fatalistes et
mal installés dans l'existence succèdent donc des
héroïnes qui font voler en éclat les schémas et les
archétypes, démontant les mécanismes qui régissent
l'ordre social et plaidant pour une sexualité libre de toute entrave,
dans la mesure du politiquement correct, comme on l'a déjà vu. Le
cinéma a dépassé le stade de l'expression d'une
visibilité rassurante73(*). L'héroïne lesbienne existe en tant que
telle, nommément et surtout sexuellement.
Ainsi, de la même façon que pour les femmes
hétérosexuelles, les images auxquelles s'identifier se sont
multipliés pour les lesbiennes.
Malgré ce que nous venons de voir,
tout porte à croire au vue de des tentatives d'explication sur le fait
que l'homosexualité est avant tout une affaire d'hommes qu'il serait
possible d'envisager une éventuelle communauté qui serait
divisée : la communauté gay et la communauté
lesbienne. Il semble cependant que cette rupture soit un peu trop
systématique et facile pour aborder un tel groupe.
Il y a un autre point que nous pouvons évoquer pour
interroger cette question de la mixité. Divisés sur le principe
même de parité, les associations gays et lesbiennes s'accordent
pour dire que si la mixité reste un objectif, le partage à
égalité des postes de responsabilités n'est pas à
l'ordre du jour74(*).
De façon générale, la notion
d'égalité entre hommes et femmes, et sa mise en oeuvre au sein du
groupe homosexuel, entre gays et lesbiennes, est défendue par nombre
d'associations, sans que cela se traduise véritablement dans les faits.
Si les associations affichent, dans leur dénomination même ou dans
leurs statuts, une intention de mixité, celle ci ne se concrétise
pratiquement jamais par une égale représentation aux postes de
responsabilité. De plus, il est vrai que cette mixité masque
à peine une large sur-réprésentation des hommes par
rapport aux femmes parmi les adhérents.
CHAP. V ) POUR UNE REVENDICATION D'APPARTENANCE A
UNE COMMUNAUTE
Etre homosexuel, c'est reconnaître que l'on partage
avec d'autres un même désir, et de constater, en même temps,
qu'il est nié socialement. La communauté devient dans le
discours sociologique le sujet politique. Elle a une consistance sociologique
déterminée par l'ensemble des individus partageant un style de
vie commun, et une fonction historique. L'aveu individuel de son
homosexualité peut permettre la libération personnelle, mais ne
remet pas en cause l'intolérance d'une société. Seule, ce
que l'on appelle couramment, la communauté homosexuelle est
libératrice, c'est-à-dire capable de transformer la
société. Elle est porteuse du projet social
d'émancipation. L'individu homosexuel n'a de réalité dans
le discours sociologique qu'à travers une problématique de prise
de parole. Cette dernière est considérée à la fois
comme moyen d'être et d'exister et comme instrument de revendications et
de luttes pour la reconnaissance de droits légaux, sociaux. Il s'agit
ici d'une prise de parole collective, celle d'une communauté
opprimée.
L'importance actuelle du discours sociologique sur
l'homosexualité s'expliquerait par une certaine efficacité
sociale, il rejoindrait quelquefois la pratique militante. Tous les deux se
donnent le même objectif et s'articulent autour de l'idée de
communauté. Le discours militant repose également sur cette
notion de communauté. Cette représentation des homosexuels comme
communauté militante donnerait au discours sociologique son
efficacité sociale. Effectivement, depuis les début des
années 60, on note une mobilisation des gays et des lesbiennes pour
l'action politique.
I )Vers une socialisation homosexuelle
Michael Pollack disait : « on ne naît
pas homosexuel, on apprend à l'être 75(*)». En effet,
l'homosexualité n'est pas donnée, elle est construite. De plus,
elle n'est pas figée, elle change selon la société et
l'individu. Elle englobe tous les aspects de la vie. Comme le pensait
M.Foucault, c'est une façon d'être et pas seulement une
sexualité.
1. Une socialisation en rupture avec la socialisation
primaire
Chaque individu reçoit une socialisation dés son
plus jeune âge. Cette dernière forme, la plupart du temps,
à l'hétérosexualité, l'hétérophilie
et peut-être même quelquefois voire souvent, à
l'hétérolâtrie et à l'homophobie.
L'homosexualité est souvent un sujet tabou dans les familles. En effet,
personne ne va prévoir un fils ou une fille homosexuel. Les individus
n'ont donc pas de repères de ce côté là, ils doivent
s'en créer eux-mêmes ou en rechercher, par exemple dans une
littérature, un cinéma, un magazine qui leur correspondent (plus
ou moins). Notons que sur ce point Têtu se fait guide pour
conseiller à ses lecteurs avec ses rubriques sur l'actualité
socio-culturelles. Certains entretiens que nous avons mené vont dans ce
sens. La recherche d'identification va passer par des lectures, des histoires,
des films...
« [à propos des films gays] plus
jeune...pour la reconnaissance...tout ça » (Laurent, 22
ans, étudiant)
« Je choisis en fonction des critères de
goût sur les auteurs, les réalisateurs, les acteurs ou bien
de relation avec ce qui m'est proche par exemple...euh...sujet
gay... », « J'aime les modèles
positifs » (Benoît, 28 ans, ingénieur)
« [...] ça fait du bien de pouvoir de
temps en temps voir l'homosexualité à
l'écran » (E. , 23 ans, cadre)
« En ce moment, [je lis] beaucoup de romans
lesbiens...oui parce que ça me plait...je préfère ces
histoires là que des histoires de romans normaux quoi...enfin
hétéros...c'est ce qui me correspond le mieux...j'ai
envie de lire des histoires d'amour qui me ressemblent » (A., 27
ans, artiste)
« Moi je n'ai pas honte de dire que je vais voir
un film parce qu'il fait référence à
l'homosexualité féminine et que je vais lire un livre parce qu'il
s'agit d'une histoire d'amour entre deux femmes... »,
« Dés qu'il passe un film lesbien à la
télé, je l'enregistre [...] avant j'achetais même des CD en
fonction de la chanteuse » (Sophie, 23 ans,étudiante)
Au fil des lectures des différents entretiens, nous
remarquons que le besoin de reconnaissance et d'identification
recherchés dans un film évoquant l'homosexualité est plus
présent chez les lesbiennes que chez les gays. Cela est peut être
dû, comme nous l'avons vu dans le chapitre précèdent,
à la visibilité récente d'images de l'homosexualité
féminine.
La majorité des homosexuels dans la
société actuelle, même s'ils s'acceptent comme tels,
portent en eux un conflit existentiel permanent. L'homophobie
intériorisée n'a pas de fin : elle ressurgit, sous
différentes formes, tout au long du cycle vital. Elle complique la
perception que l'homosexuel a de lui-même et des autres ; elle
régit plus ou moins ses relations interpersonnelles ainsi que son projet
de vie et sa vision du monde. Elle constitue probablement la différence
subjective la plus importante entre homosexuels et hétérosexuels.
De cela, il peut dériver une image de soi dévalorisée, du
moins durant la période de l'adolescence. Cette sensation diffuse
d'être désavantagé est rarement verbalisée comme
telle, et n'est pas nécessairement consciente.
Quand une personne découvre ou accepte en elle
même une identité minoritaire, elle le fait
généralement dans un esprit d'appartenance76(*). Ils peuvent se sentir
marginalisés, incompris, ou même exclus de la
société dans son ensemble, mais ils s'intègrent
également à une collectivité et acquièrent un
sentiment d'appartenance. L'identité minoritaire peut impliquer, la
plupart du temps un sens de la communauté et peut être un motif de
fierté.
Les homosexuels vont donc tenter de se socialiser en tant que
tels en suivant les repères que peuvent lui proposer par exemple les
médias, en rupture avec la socialisation antérieure qu'ils ont
reçue.
Dans cette optique, le rôle de la presse gay va jouer un
rôle important du fait de sa croissante accessibilité et du fait
également que la circulation de la parole va se faire pour une grande
part par ce biais là. Même si les chiffres sur le lectorat de
Têtu montre que la tranche d'âge des moins de 25 ans ne
représente que 18%, il est tout de même intéressant de
constater que le magazine offre des références, des
repères et présentent des expériences sur des
problèmes liés à l'homosexualité avant tout. Dans
un certains sens, il peut être représentatif des enjeux que vivent
les gays et les lesbiennes, en tout cas, Têtu semble vouloir
s'ériger en porte-parole. En effet, les articles emploient
régulièrement le pronom « nous »
pour désigner l'ensemble des lecteurs. Cette inclusion donne un
sentiment de solidarité, de groupement, d'unification : cela
signifie que ce qui est dit est censé concerner toute la population
homosexuelle. On a bien là l'idée d'un groupe dont les membres
ont, à un niveau plus ou moins conscient, un but, un cadre de
référence et un vécu commun.
Le « nous » va permettre à
l'individu de revendiquer de l'appartenance à un collectif ou dans
une autre mesure, il permet de renforcer le sentiment de solidarité
devant certaines oppressions c'est-à-dire qu'il va donner du poids aux
revendications dont le magazine parle. Il va être comme un
appel :
« Allons-nous assister, parmi les gouines et les
pédés, à un nouveau clivage ? »
(Editorial, n°52)
« La jurisprudence actuelle, qui nous exclut de
l'adoption au nom de notre choix vie... » (Editorial,
n°57)
« Si chaque lecteur de Têtu a signé
et fait signer la pétition de l'APGL, nous y serons plus
forts » (Mobilisation pour le droit à l'adoption,
n°57)
« Qu'on le veuille ou non, le sexe fait partie
intégrante de notre existence » (Dossier spécial
sexe, n°58)
« On revient de loin » (Dossier
sur l'homosexualité à la télévision, n°60)
Rappelons tout de même que le fait d'employer le pronom
« nous » pour s'adresser aux lecteurs n'est
sûrement pas spécifique de la presse homosexuelle mais qu'il doit
se retrouver essentiellement dans une presse ciblant un lectorat
spécifique, comme par exemple la presse féminine ou la presse
masculine.
2. Un apprentissage gay ?
A travers les entretiens mais aussi à travers certains
articles que l'on trouve dans Têtu, on peut constater
l'existence d'expériences communes à l'ensemble des gays et des
lesbiennes. Nous avons déjà évoqué celle de
l'homophobie intériorisée par tous qui conduit les individus qui
se sentent attirés par les personnes du même sexe qu'eux à
ce que l'on pourrait appeler, une auto-stigmatisation. L'aboutissement de ce
processus est l'aveu de l'homosexualité aux proches, aux amis, à
l'entourage...Le coming-out comme on le nomme, peut, en effet être
stigmatisant, mais il est encore une étape nécessaire dans la
société actuelle. Même si la sexualité des individus
est censée faire partie des territoires de l'intime, le coming-out est
une manière de s'affirmer, de s'identifier. Cette étape est
primordiale dans la vie d'un gay ou d'une lesbienne, c'est une
expérience qui permet l'identification et la confrontation. Aujourd'hui,
le « placard 77(*)» fait partie intégrante d'un moment
dans la vie des gays et des lesbiennes. Il y aura toujours des personnes ou des
situations nouvelles et dans lesquelles ils seront considérés
comme hétérosexuel jusqu'à preuve du contraire, cela parce
que la société présuppose automatiquement, que tout le
monde est hétérosexuel.
Le terme anglais closet a eu beaucoup de
significations avant de se référer à
l'homosexualité clandestine. Ainsi, il a dénoté un endroit
fermé, privé, dans lequel on a des conversations secrètes,
ou un lieu pour garder des objets précieux. Il représente donc le
privé en opposition avec le public, l'intime en opposition avec le
social, ce qui est caché en opposition avec ce qui est découvert.
Le coming-out a pris toute son ampleur avec
l'épidémie du sida. En effet, nous pouvons supposer que beaucoup
d'homosexuels victimes de la maladie ont été forcés
à se révéler du fait de la désignation du sida
comme maladie des homosexuels. Dans un certain sens, nous pourrions dire que le
sida a arraché du placard toute une génération
d'homosexuels, il a rendu public un mode de vie qui avant était
invisible. Selon certains auteurs, c'est lui qui aurait donné naissance
à une communauté entière :
« L'homosexualité était une aventure individuelle.
Pour la première fois, le sida a donné une histoire collective
aux homosexuels78(*) ». Cela dit, la grande majorité
des homosexuels ne sont pas obligés, contraints de sortir du placard.
Une des raison que l'on pourrait évoquer pour expliquer la
nécessité de sortir du placard, serait celle du désir
d'intégrer une communauté gay ou du moins un
collectif gay. Il y a un besoin d'appartenance évident. Alors,
on pourrait penser que quand un homosexuel assume publiquement son
homosexualité et commence à fréquenter des endroits ou des
groupes gays, c'est à la fois pour connaître d'autres homosexuels
et pour faire partie d'une collectivité. Mais se joindre à la
communauté gay peut aussi avoir une signification politique et
militante, c'est-à-dire que cela va montrer l'importance d'augmenter la
visibilité de l'homosexualité pour pouvoir revendiquer un
certains nombre de droits par exemple. Le fait de se dire homosexuel, c'est
rejoindre un groupe et récupérer une identité propre et
non plus imposée, se classer pour ne plus être classé.
Cependant, le fait de sortir du placard et de revendiquer une identité
homosexuelle va étiqueter les individus. Le refus de la
clandestinité va déboucher sur une nouvelle étiquette.
Le magazine de notre corpus propose chaque mois une rubrique
intitulée 15-20 ans. Elle donne la parole aux lecteurs de cette
tranche d'âge, leur permettant de demander des conseils, de raconter leur
propre expérience... et le thème le plus récurrent est
sans doute celui du coming-out ou de la difficulté d'assumer son
homosexualité, cela représente plus d'un tiers des lettres.
L'apprentissage gay va donc passer par cette étape que
nous considérons comme étant une étape dans la
construction de soi. Pour ce faire, l'individu va se chercher des
modèles d'homosexualités, de sorte que l'identification puisse
s'y référer.
Avant que les individus connaissent leur propre
sexualité, ils ont pu entendre des injures homophobes, la
conséquence que ceux qui se découvrent homosexuels sera de
savoir, dés le départ qu'il est différent des autres voire
même développer un sentiment d'anormalité, du fait de cette
stigmatisation par le langage qui l'a pré-existé et qui s'est
imposée à lui. Un homosexuel va donc savoir qu'il peut être
insulté et cela va l'obliger, dans un premier temps à se cacher
et à utiliser un répertoire de comportement différent
selon le public. Il va donc effectuer un apprentissage pour paraître
« normal » car l'injure va instaurer une coupure
dans la tête des gens entre les « normaux »
et les stigmatisés79(*). Ainsi un des principes structurants des
subjectivités gays et lesbiennes80(*) consiste à trouver des moyens de fuir
l'injure et l'éventuelle violence qui peut l'accompagner, notamment
l'intériorisation d'un savoir pratique, comme par exemple, savoir
où le fait de se tenir par la main ou d'avoir des élans de
tendresse ne risque pas de donner lieu à des insultes ou des
agressions.
L'injure « pédé »
a une portée universelle pour désigner même ceux qui ne le
sont pas. Cependant elle reste un rappel à l'ordre sexuel et des genres,
elle rappelle ce qu'il ne faut pas être. Têtu emploie
très souvent ce terme :
« [...] parmi les gouines et les
pédés [...] » (Editorial, n°52),
« Je trouve très banal de fantasmer sur un
hétéro quand on est pédé. » ( Billet
d'humeur, n°52), « Il y a deux sortes de
pédés... » (Billet d'humeur, n°52),
« Elle laisse à travers le monde des milliers de
pédés orphelins... » ( à propos d'une
chanteuse, n°52), « [...] une sitcom pédé gore
[...] » (Rubrique télévision, n°55),
« [...] les pédés qui posent à merveille dans le
rôle de la victime [...] » (Dossier sur le rap et les
homosexuels, n°55) , « On ne va pas en plus se retaper
les problèmes des pédés [...] » (Editorial,
n°56), « [...] le pédé aime Mylène
Farmer » (Billet d'humeur, n°57), « La
télé casse du pédé » (Dossier sur
l'homosexualité à la télévision, n°60),
« [...] cette fille à pédé parisienne
[...] » (Sommaire, n°61)...
De plus, le ton employé relève
très souvent de l'ironie, surtout dans les éditoriaux et les
billets d'humeur. Nous pourrions dire alors que c'est un pied de nez à
l'insulte, une sorte d'auto-dérision. Nous pourrions même dire que
certaines fois, le trait est poussé à l'extrême, les
journalistes se servent d'un ton provocateur pour dénoncer certaines
choses. Sur ce point, deux des enquêtés ont affirmés
employer le terme pédé pour se désigner
plutôt que celui de gay ou d'homosexuel :
« ...un homosexuel c'est un homosexuel au niveau biologique, pour moi
un gay c'est quelqu'un qui appartient à une communauté en
fait...pour le gay c'est le gay reconnu...Mais moi, il m'arrive de dire
pédé...je suis pédé [...] pour moi c'est vraiment
pas un mot péjoratif » (Laurent, 22 ans,
étudiant)
Nous assimilerons tout cela à une sorte de
compétence que les gays et les lesbiennes acquièrent durant, ce
que nous avons qualifié de processus d'homosocialisation. Comme
nous allons le voir, cet apprentissage peut également se teinter de
militantisme.
II ) Des revendications communes
A partir des années 60, la politisation de
l'intimité et de la sexualité a été mise à
l'ordre du jour. Il s'agissait de faire débattre publiquement de
questions jusque-là dissimulées dans le non-dit du fonctionnement
de la famille patriarcale81(*). Dans ce contexte, le mouvement gay, à
l'instar du mouvement féministe, a lui aussi fait sienne l'idée
d'une politisation de la sexualité. La divulgation d'expériences
vécues jusque-là clandestinement à un double sens
politique : favoriser une prise de conscience et une croissance du
mouvement, lutter contre les multiples discriminations dont souffrent les
homosexuels.
Têtu propose chaque mois un tour du monde des
informations concernant les gays et les lesbiennes, mais aussi des sujets, des
enquêtes d'actualités, des reportages, et il est, le plus souvent
question de prés ou de loin d'homophobie.
1. Une communauté pour se défendre
Avant tout la communauté doit être utile contre,
ce qu'on pourrait nommer, l'adversité. Au début, le mouvement
homosexuel a dû s'ériger en groupe autonome en se libérant
du joug médical et psychiatrique, puis pour une plus grande
visibilité, puis pour une reconnaissance de droits, ou encore contre
l'homophobie. Le mouvement qui avait acquis un statut
« normal » a dû, avec l'arrivée du
sida au milieu des années 80, se battre contre une stigmatisation encore
plus grande. Certains disent que le sida a défini et regroupé
véritablement la communauté homosexuelle.
Les dossiers, reportages et enquêtes que l'on trouve
dans Têtu au cours de l'année 2001 concernent pour une
large part des dénonciations, des revendications essentiellement contre
l'homophobie. Comme par exemple :
· Vers un monde meilleur ? La situation de
l'homosexualité dans le monde (n°52). Ici, il est question de
dénoncer les différents traitement réservés aux
homosexuels dans certains pays.
· Le suicide des jeunes homosexuels (n°53).
Ici, le magazine dénonce la faiblesse des études
consacrées sur le sujet. L'article s'appuie sur des témoignages
permettant de sensibiliser les lecteurs.
· Le rose et le rap (n°55). Ici, le
magazine fait le point sur l'homophobie engagée de certains rappeurs.
· L'homosexualité en prison (n°55).
Le magazine évoque l'homophobie du personnel pénitencier.
· L'homophobie, une tradition
policière ? (n°56). De la même façon, ici
est dénoncée l'homophobie régnant au sein de certains
services de police.
· La résistance des gays new-yorkais
(n°59). Ici, Têtu évoque la mise en place d'une
résistance des homosexuels face au maire homophobe de New-York.
· Homos en cage (n°60). Ce reportage
évoque l'affaire des homosexuels arrêtés en Egypte le 10
mai 2001 dans une discothèque gay du Caire.
A travers ces différents articles mais aussi à
travers les brèves informatives que le magazine publie chaque mois, nous
voyons que le but est de sensibiliser les individus, de montrer qu'aujourd'hui
encore l'homophobie doit être une lutte constante. Les témoignages
mais aussi le vocabulaire souvent difficiles permettent d'appuyer la recherche
d'une solidarité communautaire. Il y a une volonté de montrer la
réalité en contraste avec les pages beaucoup plus superficielles
de la mode.
· A propos de l'enquête sur l'homophobie des
policiers, le journaliste évoque des anecdotes à propos des
certaines altercations ayant eu lieu entre des homosexuels et la police :
« Encore des follasses qui s'enfilent au Père-Lachaise.
Pourvu qu'une bande de racailles fasse le ménage à notre
place... », « Tout est en règle...Une chance pour
vous, car nous, les mecs qui se roulent des pelles en bagnole, on les
soigne ! » (n°56)
· A propos du procès des homosexuels
égyptiens : « Les voilà, ces sales pervers. De
vrais monstres ! », « On nous battus, on nous a
menacés. Puis il y a eu l'humiliant examen anal pour vérifier si
l'on avait été utilisés » (n°60)
Malgré la nette évolution des moeurs et la
reconnaissance de l'homosexualité, l'orientation sexuelle reste la cause
empêchant officiellement l'accès à certains droits en
France. De plus, il y a une absence de protection juridique dans les
faits82(*), faisant que
les gays et les lesbiennes considèrent cette violence comme
légitime et normale. De même, l'adoption du PACS pour les unions
de personnes de même sexe n'offre pas les mêmes conditions que les
unions hétérosexuelles (mariage, concubinage, PACS). Dans une
marche publique organisée par les adversaires du PACS, le 29 janvier
1999, des slogans tels que « Pas de neveux pour les
tantouzes », « Les homosexuels d'aujourd'hui sont les
pédophiles de demain ! », « PACS=
Pratique de Contamination Sidaique » ou encore
« Sales pédés, brûlez en
enfer ! » furent affichés dans les rues de Paris
sans que les homosexuels n'aient pu engager de poursuites judiciaires.
Quelques mois plus tard, le 18 octobre, la première proposition de loi
élargissant la provocation à la discrimination et à la
violence homophobe a été présentée83(*) par le député
libéral F. Léotard84(*).
SOS Homophobie est le seul observatoire de
l'homophobie en France. Chaque année, cette association
bénévole publie un rapport recensant tous les actes ou paroles
que l'on peut trouver dans les médias, chez les politiques, sur
internet, et également dans les témoignages recueillis par appels
téléphoniques sur la ligne d'écoute. Au total, 458 appels
ont été reçus au cours de l'année 2001 (diminution
de 3% par rapport à l'année précédente). Le
thème le plus répandu des appels est celui de l'homophobie
vécue dans la vie quotidienne (33%), puis dans la vie professionnelle
(21%) avec notamment des menaces, des insultes, des licenciements, des
mutations. Les agressions physiques concernent tout de même 9% des
appels, ce chiffre a augmenté de 78% par rapport à l'année
dernière85(*).
2. Un sentiment de fierté : la Gay
Pride
A partir des années 60 et plus spécialement
à partir de 196986(*), le terme gay commence à se
répandre au lieu du terme homosexuel. L'adoption de ce terme semble
représenté un effort pour s'éloigner du modèle
médical, et pour constituer une identité basée sur
l'orgueil de la différence87(*).
On le sait, « la
sexualité » aura pour une part été
fabriquée par les avoirs sur la sexualité : ainsi , on
le répète à l'envi depuis Michel Foucault, c'est
« à la catégorie psychologique,
psychiatrique, médicale de l'homosexualité » que
nous devons l'invention de l'homosexuel moderne. Aujourd'hui mixte, le terme
homosexuel, lui-même, n'apparaît qu'à la fin du
XIXème siècle, vraisemblablement introduit en 1869 par Karoly
Maria Kertbeny, pseudonyme de l'écrivain et médecin hongrois K.M.
Benkert.
Cependant, plusieurs termes, correspondant à
différentes époques et différents milieux sociaux, ont
été utilisé pour désigner les homosexuels.
Après l'apparition des mots comme
« homophiles » (utilisé notamment par la
première association homosexuelle française Arcadie, dans les
années 50), on a vu surgir le terme
« homosensuel » de l'écrivain Yves Navarre
dans les années 70, puis celui de « folle »
et surtout de « pédé », à
l'origine de l'ordre de l'insulte mais renversé ensuite,
autodénigrement salutaire, par les militants des années
70. Pour les femmes, le terme « lesbienne » se
généralise, en dépit des critiques de certaines
féministes plus égalitaristes. C'est aussi à cette
époque que le terme d'origine américaine
« gay » apparaît en Europe qui, pour
certains, est un terme neutre et non péjoratif. Il se répand
très fortement à la fin des années 70. Cette expression
signifiait, dans l'Angleterre du XVIIème, une sorte de Don Juan aux
moeurs légères ; deux siècles plus tard, il qualifie
les prostituées et prend finalement en 1933 le sens de
« garçon homosexuel ». Les termes
« queen » (folle) et surtout
« queer » (bizarre, construit en opposition
à « straight », droit, régulier),
s'ils ne sont pas encore très répandus en France,
témoignent toutefois du souci des homosexuels de se nommer.
Parallèlement, cela peut signifier également que le vent de la
libération homosexuelle souffle d'Amérique depuis les
années 60 (Stonewall, juin 1969).
Selon l'avis de certains88(*), l'acceptation du terme
« gay » est plus large que celle
d' « homosexuel » puisqu'il
dépasserait très largement le seul concept d'homosexualité
et englobe ce qu'on pourrait qualifier de culture et les modes de vie
spécifiques du comportement homosexuel. Bien sûr, il faut
être conscient qu'il n'y a pas un homosexuel mais des homosexuels, tous
différents, et que la culture d'un individu ne tient pas obligatoirement
à sa sexualité. Néanmoins, il serait peut-être
naïf d'ignorer le lien qui unit le groupe des homosexuels. En effet, c'est
le fait de toutes minorités réprimées, que de se regrouper
pour faire poids, pour une reconnaissance et une plus grande visibilité.
De plus, n'existe-t-il pas un ensemble d'acquis, de vécus et de codes
communs ?
Il est intéressant de se poser la question de cette
évolution de vocabulaire qui fait, qu'aujourd'hui, le terme d'homosexuel
est le plus souvent remplacé par celui de
« gay ». N'y aurait-il pas derrière cela
une sorte d'euphémisation du langage, comme si ce terme était
moins connoté. Or il s'agit bien de la même catégorie. Le
statut de gay et de lesbienne est, selon Bourdieu89(*), une construction sociale qui
donne au mouvement une visibilité et permet une inversion du stigmate.
Ce statut va devenir un emblème (Gay Pride). Ce terme de
« gay » aurait été choisi par les
homosexuels eux-mêmes pour se désigner90(*) en reconnaissance de la
légitimité et de la nécessité du mouvement
d'affirmation de soi.
D'une façon générale, on peut se
demander si ce terme est une réelle revendication identitaire, une
influence des médias ou une américanisation culturelle ?
Ainsi, le groupe qui fut, dans le temps,
opprimé et marginalisé au possible va prôner un sentiment
de fierté, notamment par rapport aux différents combats qui ont
été mené contre la discrimination, l'homophobie et la
liberté. Certains parlent même de la fierté comme
étant un « antibiotique de la honte91(*) ». C'est elle
qui insufflerait au groupe foi en soi et force sociale. L'individu trouverait
dans la fierté une appartenance qui contredirait sa solitude
culpabilisée issue comme nous l'avons vu d'une homophobie
intériorisée. Elle cimenterait le collectif -la
communauté- en structurant son rapport de forces face à
l'homophobie notamment. L'ancrage communautaire serait donc une étape
d'autant plus nécessaire pour les gays et les lesbiennes que leur place
dans la société est niée.
Selon Michel Wieviorka92(*), les homosexuels oscilleraient entre deux
pôles : il y aurait d'un côté ceux plutôt
tentés par le modèle républicain classique, et
considèrent qu'ils sont homosexuels en privé, que c'est un
problème qui ne regarde pas la vie collective ; et d'un autre
côté, ceux qui disent que la seule façon de se constituer
en acteur qui crée sa propre existence et qui a une estime de soi, c'est
de vivre sur un mode communautaire.
III ) Retour sur la notion de
communauté
1. Constitution de la communauté gay et
lesbienne
Nous avons déjà signalé que le mouvement
homosexuel avait pris naissance avec l'émeute ayant eu lieu en juin 1969
dans un bar gay de New-York, le Stonewall. Cependant, la naissance de ce qu'on
nomme la communauté homosexuelle avec tout ce qu'elle implique,
notamment en matière de solidarité serait, pour plusieurs
auteurs, plus récente et aurait provoqué par l'ampleur qu'a pris
l'épidémie du sida, notamment au sein de la population
homosexuelle. Entre 1981 et 1984, le nombre de cas explose en France (11 en
1981, 48 en 1982, 140 en 1983 et 377 en 1984) mais le groupe des homosexuels
refuse de céder à la panique. Au début, certains militants
gays français vont jusqu'à nier la maladie qu'ils imputent
à la droite homophobe américaine, le sida serait une invention du
président Reagan. Peu à peu les cas se multiplient, les gays
prennent acte de l'épidémie mais continue d'en minimiser les
risques. Les militants ironisent sur le fait qu'il faut diminuer le nombre de
partenaires pour moindre moins de risque. La revue française
homosexuelle Masques ira jusqu'à écrire :
« Mieux vaut mourir du sida que d'ennui »
(Hiver1984-1985). On voit donc que les risques ne sont pas pris au
sérieux, soit par peur d'une recrudescence de l'homophobie, soit par
souci commercial de protection des intérêts économiques
(cela pourrait être l'attitude des patrons gays), deux tendances
profondes qui structurent la vie gay depuis la fin des années 70. Il
faudra attendre l'arrivée d'un nouveau type de militants (Aides) puis
d'une nouvelle génération (Act up) pour que le combat contre le
sida s'engage en France93(*).
Têtu consacre tous les mois une rubrique
intitulée Têtu + à la recherche contre le sida et
donne la parole à un de ces acteurs. Les informations relatives au sida
représentent 6,15% sur l'ensemble de notre corpus et chaque
année, il publie un numéro spécial en supplément
dédié uniquement aux différentes avancées dans la
recherche.
Peu à peu, cette notion de
communauté s'est étendue pour revêtir divers aspects de la
vie homosexuelle. Sur quoi s'appuie cette communauté :
- un petit monde associatif, que ce soit pour un simple
accueil convivial, un lieu de solidarité militante, pour une
activité culturelle ou sportive, un loisir, un âge, une
origine...(on peut citer en exemple : GARE ! l'association des
travailleurs gays de la SNCF ; Les caramels fous, une association gay de
troupe de comédies musicales ; David et Jonathan, association des
gays catholiques ; Aqua Homo, association gay pour la natation ou encore
Long Yang Club Paris, une association de gays asiatiques...la liste est encore
très longue)94(*).
- un espace commercial, avec des établissements et
entreprises plus ou moins ouvertes aux hétérosexuels comme des
bars, des boîtes, des saunas, des restaurants, des sex-shops, des
librairies, des médias de charme ou d'information...Ces
établissements ont un but lucratif ou non, ils peuvent être guider
uniquement par des intérêts vénaux, par une mission
culturelle, de diffusion et de défense.
- Il existe aussi des initiatives ou des réseaux comme
Act-Up, les Centre gay et Lesbien que l'on retrouve dans de nombreuses villes
comme Paris, Rennes, Nantes ou Lille, ou les Universités
Euroméditerranéennes d'été des
homosexualités qui se déroulent chaque année à
Marseille.
Les médias gays, et dans une moindre mesure, les
médias lesbiens, ont joué un rôle important dans la
constitution de cette communauté, notamment par leur pouvoir de
dénonciation et leur pouvoir de
« ralliement ».
Les médias comme un pouvoir de
dénonciation
Souvent issus de la scène militante, les médias
homosexuels ont tenté de concilier presse d'information et presse
d'opinion.
De 1952 à 1955 est édité une double
feuille mensuelle rapidement interdite à la vente en kiosque
Futur. Il s'agit d'un journal d'information pour
l'égalité et la liberté sexuelles qui traite
régulièrement de l'homosexualité masculine seulement. Le
journal reste confidentiel et sera vite supplanté par Arcadie,
édité par l'association éponyme dont elle diffuse
fidèlement les travaux théoriques dés janvier 1954. Revue
littéraire et scientifique, Arcadie a vite prés de 2500
abonnés mais est interdite à la vente en kiosque dés juin
54. L'interdiction ne sera levée qu'en mai 1975. Cette revue traite,
elle aussi, spécifiquement de l'homosexualité masculine dans une
approche plus compassionnelle que militante. Au début des années
70, les titres de presse qui abordent l'homosexualité et se font les
portes-parole des revendications politiques de l'époque le font de
façon épisodique ou sont issus des mouvements revendicatifs
d'alors. C'est le cas du Fléau social, journal homosexuel
étroitement lié avec le Front Homosexuel d'Action
Révolutionnaire. Au milieu des années 70, les titres de la
presse homosexuelle restent limités dans leur influence, peu
engagés politiquement et régulièrement censurés
(Homo, Dialogues homophiles, Gaie presse,
Olympe...). Il faut attendre la fin des années 70 pour
connaître la vraie révolution, tant culturelle
qu'économique, de la presse gay. Gai Pied naît en avril
1979 de la volonté de certains militants. Il est le résultat de
la découverte par les homosexuels de l'impact de l'utilisation des
médias. Le journal, diffusé en kiosque connaît un grand
succès (15 000 exemplaires en vente chaque mois) et s'impose rapidement
comme le leader dans son domaine malgré la concurrence
d'Homophonies, le mensuel du Comité d'Urgence
Anti-Répression Homosexuelle qui sera édité entre
1980 et 1986 et, dans une moindre mesure, celle de la revue Masques
(1979-1986) qui réussit le pari de la mixité. Gai Pied
devient un hebdomadaire en novembre 1982 avec 30 000 exemplaires vendus
chaque semaine. Mais peu à peu, le titre phare de la presse homosexuelle
(masculine) va être concurrencé sur tous les terrains. C'est la
véritable apparition de la presse érotique. Le lancement de
Samouraï en 1982, la création de Lesbia en
décembre de la même année, sont les premiers coups de canif
au monopole du titre. Une nouvelle donne économique, une
évolution du contexte social et politique contraignent le journal
à de dures adaptations qui donnent lieu à d'importantes
scissions. En 1981, une fréquence est accordée à
Fréquence Gaie, ce qui bouscule le paysage médiatique
gay jusqu'alors cantonné à la presse écrite. En 1987,
Gai Pied est l'objet d'une menace d'interdiction par le
ministère de l'Intérieur rappelant qu'aucun titre gay n'est
définitivement à l'abri de la censure. En 1988, c'est au tour de
la presse gay gratuite (Illico) de faire son apparition. Indispensable
phare de la communauté homosexuelle des années durant, Gai
Pied voit inexorablement ses ventes chuter jusqu'à sa disparition
en octobre 1992. Cette disparition semble mettre en deuil la presse
d'information, et d'opinion homosexuelle même si elle suscite quelques
vocations. De nombreuses initiatives éditoriales aux ambitions diverses
échouent tandis que d'autres, peu nombreuses, trouvent leurs marques
comme Idol en juillet 1994, Têtu en juillet 1995 ou
Ex æquo en novembre 1996.
Aujourd'hui, de toutes ces revues, seuls Têtu
et Lesbia ont perduré.
2. Une communauté divisée ?
Les premières associations qui voient
le jour pour la lutte contre le sida sont le fait de militants homosexuels
principalement. Leur organisation est rapide du fait de leur expérience
de l'engagement. Mais la mobilisation prend véritablement naissance avec
la création de l'association AIDES. C'est le sociologue et compagnon de
Michel Foucault mort du sida le 25 juin 1984, Daniel Defert qui en prend
l'initiative. Son projet intègre alors une révolte contre
l'attitude des médecins face aux malades et la nécessité
d'assumer la nouvelle réalité produite par le sida. :
« Face à une urgence médicale certaine et une crise
morale qui est une crise d'identité, je propose un lieu de
réflexion, de solidarité et de transformation ».
On crée alors une permanence téléphonique, des
brochures sont diffusées dans les bars, ou encartées aux frais de
l'association dans Gai pied hebdo. Bientôt seront
distribués dans les bars, les saunas et back rooms, des
préservatifs. Mais certains patrons d'établissements gays
refusent en 1985-1987 que l'on effectue de la prévention dans leurs bars
ou saunas, par crainte de perdre leur clientèle.
Les associations vont donc mener un rôle très
important dans l'avancement quotidienne de la maladie. Elles sont des espaces
de socialisation, d'expression et de mise en commun des angoisses, des
interrogations, des difficultés matérielles et morales. Les
activités sont des moments où les intérêts
individuels deviennent des intérêts collectifs. La constitution de
ces groupes est une condition nécessaire à la
représentation publique de la lutte contre le sida dont le premier enjeu
est de se faire reconnaître comme les porte-parole des victimes de la
maladie. De sorte que la lutte contre le sida devient d'abord un enjeu
d'identité, une lutte pour que les représentants de ces groupes
constitués interviennent dans les instances qui consacrent cette
légitimité et cette identité, tels que les médias,
l'Etat, la médecine.... Au départ les associations se sont
orientées vers une cause généralisée
c'est-à-dire que, malgré le fait que les membres étaient
principalement homosexuels, elles ne se revendiquaient pas comme telles par
peur de la stigmatisation.
L'action militante va évoluer et se radicaliser. En
1989, Didier Lestade donne naissance à Act up de l'importation d'un
modèle américain et d'une pensée communautaire qui n'a pas
de véritable équivalent en France. Par là, il entend
dépasser le nécessaire mais selon lui insuffisant travail social
de Aides, il veut entrer dans le champ de la politique. Il va prôner la
visibilité publique de l'homosexualité et de la maladie.
Désobéissances civiles, jet de sang, personnes menottées,
enterrements politiques, outing, die in, l'association Act-up Paris crée
en 1989, se veut révolutionnaires et affiche, dés ses
premières manifestations un slogan appelé à un grand
avenir : « Silence = Mort ». A travers ce
nouveau groupe, le mouvement homosexuel en tant que tel fait irruption dans le
monde associatif de la lutte contre le sida. Il repose sur la volonté de
construire une identité et une communauté homosexuelles. Act-up
justifie son orientation par le fait que le sida ne touche pas tout le monde de
la même façon et que ce sont les minorités les plus
opprimées qui en furent les premières victimes. Le sida serait
alors révélateur des multiples exclusions que connaît notre
monde : « Dans les pays industrialisés, le sida n'a
pas frappé en premier n'importe quel homme ou n'importe quelle femme,
mais les homosexuels, les toxicomanes, les minorités ethniques, les
prisonniers [...] oubliés par la recherche médicale [...]. En ce
sens, le sida n'est pas seulement un drame humain ou collectif ; c'est
encore aujourd'hui un drame ciblé sur des catégorie sociales
précises, définies par leurs pratiques et leurs écarts par
rapport au modèle dominant. »95(*) Pourtant au delà de toutes tentatives
d'élargissement du discours sur les minorités à toutes les
minorités placées en première ligne de
l'épidémie, c'est bien la communauté homosexuelle qui est
centrale, à tel point que l'association apparaît tout autant aux
yeux du public comme une association de défense des homosexuels que de
lutte contre le sida.(Cf. Tableau en annexe).
Les différentes associations montrent qu'il existe au
sein même de la communauté homosexuelle, des micro groupes. Il
peut y avoir parfois de vives tensions voire des oppositions entre ces groupes,
dans ce sens nous pouvons citer l'apparition d'un groupe d'individus masculins
qui prônent le barebacking, c'est-à-dire, le sexe sans
protection même si l'un des partenaires est séropositif, et
véhiculent un discours provocateur. Cela constitue le paradoxe de cette
communauté. Il n'y aurait donc pas de communauté organique
fermée mais une appartenance communautaire ouverte. Il n'y aurait pas
une identité exclusive mais une référence identitaire.
On a vu également que la communauté n'abolit
pas forcément le rapport de domination des hommes sur les femmes, dans
ce cas, il faudrait peut-être penser une communauté lesbienne
séparée d'une communauté gay.
Il faudrait se demander aussi si la
communauté abolirait les frontières sociales ? Y-aurait-il
une communauté qui transcenderait les différences sociales mais
aussi générationnelles et donnerait lieu à une
culture commune ?
3. La communauté, un ghetto ?
La notion de ghetto ou encore de
milieu gay est le terme péjoratif employé par les
homosexuels eux-mêmes pour désigner, dans certains cas, la
communauté. Dans les entretiens que nous avons réalisés
mais aussi dans les pages de Têtu, l'expression de milieu gay
est très souvent employée tantôt comme une
réalité familière et utile, tantôt comme quelque
chose qu'il faut absolument fuir au risque de devoir se conformer à
l'identité gay qui peut être aussi porteuse d'exclusion que la
norme hétérosexuelle. On a pu le constater à travers les
images que renvoient les pages de Têtu, qui se veut
représentant de la presse gay en France et qui ne donne à voir
qu'une image plutôt normée de la population homosexuelle
masculine. La presse gay s'inscrit le plus souvent dans la continuité
des images que les médias montrent du Marais notamment. Cela rejoint
l'idée que la presse gay comme Têtu cible un lectorat
plutôt communautaire et plutôt parisien. Le ghetto, comme certains
le nomment, serait porteur de ses propres exclusions (anti-vieux,
anti-moche...) et le terme de communauté ne serait que l'expression
politique pour désigner ce ghetto.
Cependant, l'expression de ghetto peut signaler avant tout
une perception subjective de la manière dont les homosexuels
s'organisent pour vivre en société. Derrière ce vocable ce
sont bien les notions d'identité, de visibilité et d'acceptation
qui sont en jeu. Au sens littéral du mot, il désigne un lieu
où l'on enferme les gens contre leur gré, où ils sont
obligés de rester. La plupart du temps, les homosexuels qui parlent du
ghetto sont ceux qui disent ne pas en faire partie. Dire « je
suis hors-ghetto, hors-milieu », c'est affirmer une sorte de
virginité en se démarquant de cette image négative, c'est
ce que l'on peut trouver quelques fois dans les petites annonces ;
être hors-milieu, c'est de pas fréquenter les lieux
spécifiquement gays et en particulier les établissements dits de
sexe, c'est la consommation à outrance des services proposés aux
homosexuels au risque de s'y diluer par mimétisme.
A en croire ce que l'on peut voir dans le magazine (mis
à part les pages mode) ainsi ce qui ressort des différents
entretiens, la communauté, même assimilée à un
ghetto, est un point de passage obligatoire au cours de
l'homosocialisation. Elle offre des repères à des
individus dans une société qui les stigmatise. Du fait de la
ségrégation imposée, en quelque sorte, aux homosexuels, la
communauté, le milieu serait un outil d'intégration, un espace
d'insertion dont les individus vont progressivement se défaire. Le fait
que les gays et les lesbiennes fréquentent les lieux de
sociabilité qui leur sont destinés pourrait s'expliquer ainsi.
Ils seraient un espace de liberté nécessaire à leur
construction identitaire. Les enquêtés ont tous et toutes
fréquentaient ou fréquentent encore des lieux, comme des
discothèques, des bars, des restaurants spécifiquement
homosexuels.
Pour clore ce chapitre, on pourrait se demander si, pour
parvenir à une réelle égalité des droits, les
homosexuels doivent s'inscrire dans un processus d'égalité
universaliste au risque de nier leur identité ou s'ils doivent
construire des structures et des représentations communautaires qui leur
soient propres, sur un modèle américain, au risque de se couper
du reste de la société.
Selon Alain Touraine96(*), les homosexuels doivent construire une
identité collective qui leur permette d'être partie prenante de la
réflexion générale de la société. Le terme
de communauté serait une assimilation du terme américain
community qui s'emploie pour désigner des
collectivités de toutes sortes et a donc une acceptation
très large, les habitants d'une ville, d'un quartier, les usagers de tel
ou tel service forment une communauté, ce qui ne se dirait pas en
France. Touraine préconise donc plutôt la notion d'identité
collective dont l'expression et la reconnaissance passent par la formation
d'acteurs sociaux. Il n'y aurait pas , selon lui, de pouvoir communautaire en
France chez les homosexuels car il n'y a pas d'organisation
représentative qui confèrerait une capacité de prise de
conscience et d'action plus importante. Il encourage donc plutôt à
insister sur la notion d'identité culturelle en plus de l'aspiration
à l'égalité des droits où il s'agirait de
reconnaître autrui dans son identité gay.
Mais faut-il nécessairement rattacher l'individu
à un groupe dans lequel il soit inséré, sinon
subordonné ? Ce groupe peut-il être une communauté
homogène ? Est-il juste de valoriser la culture minoritaire au
détriment du monde commun ? Ainsi, on peut se demander si ce
débat que l'on retrouve plutôt aux Etats-Unis est transposable en
France ?
CHAP. VI ) COMMENT LA COMMUNAUTE A-T-ELLE ENGENDRE
LA NOTION DE CULTURE GAY ?
Le concept d'identité gay contemporaine va impliquer
un certain nombre de choses, comme le choix d'un style de vie, le fait
d'affronter les discriminations sociales, le fait de vivre publiquement
plutôt que caché et un sentiment de fierté. Aujourd'hui, on
pourrait dire que l' « on cultive son
homosexualité ».
Nous l'avons vu dans le premier chapitre, le
philosophe militant Michel Foucault voyait dans la sexualité une
manière de façonner et de créer son existence, ce faisant,
l'homosexuel pouvait multiplier, inventer de nouvelles formes de relations
sociales, d'amour et d'affection. Ainsi, l'homosexualité contribuerait
à l'émergence d'une culture en instituant de nouveaux rapports
sociaux et de nouvelles formes d'amitié. Conséquemment, la
pratique de la liberté contribuerait à modifier et transformer la
réalité sociale. C'est pourquoi M.Foucault appelait à la
création d'une culture gay en désignant par là l'invention
de nouvelles formes de vie, c'est-à-dire de faire de
l'homosexualité, une force créatrice.
Aujourd'hui, cette notion de culture gay est
passée dans le vocabulaire courant et ne semble pas être remise en
question dans les différents travaux que l'on pourrait qualifier comme
issus des gays and lesbian studies à la française. Or si
l'on interroge ce concept, nous nous retrouvons confronté à une
multitude d'aspects dont nous ne pourrions pas affirmer qu'ils
révèlent l'existence prouvée d'une culture
spécifique aux gays et aux lesbiennes. Une définition simpliste
serait de dire que la culture gay se retrouve dans tout un ensemble de
productions socio-culturelles comme des journaux, des magazines, des
revues ; des romans, nouvelles, recueils de poésie ou encore des
bandes dessinées ; des essais sociologiques, historiques ; des
peintures, photographies, sculptures ; des musiques, chansons ou des
films. Bien sûr pour chacun de ces supports, il existe des productions
dites homosexuelles c'est-à-dire faites par des homosexuels, ou pour des
homosexuels ou qui font référence à l'homosexualité
et dans lesquelles les gays et les lesbiennes pourraient se retrouver et se
construire . Tous ces supports se retrouvent d'ailleurs au sein d'un
Conservatoire des Archives et des Mémoires Homosexuelles
créé en septembre 2002 en banlieue parisienne. Cependant, il
importe de se demander si cette définition suffit à
évoquer l'idée d'une culture homosexuelle.
1) Les arts comme terrain d'apparition de
l'homosexualité
1. « Une histoire
secrète » : le refuge de la culture
C'est dans la littérature et dans l'art en
général que l'on trouve les traces d'une histoire collective de
l'homosexualité. Souvent par messages codés, les homosexuels
pouvaient se reconnaître. Les livres, la peinture, et plus tard le
cinéma ont été des refuges, des sortes d'abri.
Durant la période de la Renaissance, certains peintres
comme Michel-Ange jouaient avec les métaphores homo-érotiques en
détournant subtilement la morale traditionnelle. Ce que l'on pourrait
qualifier de subjectivité homosexuelle fut surtout exprimée en
Italie mais aussi en Angleterre avec Shakespeare dans Edward II
notamment97(*).
Comme mot et comme concept, l'homosexualité est une
affaire récente. Confondue sous l'Antiquité avec l'amitié,
la bisexualité, voire la pédérastie, elle n'est
définie comme pratique que peu à peu avec le christianisme et
finalement nommée à la fin du XIXème siècle. Pour
tenter de retracer brièvement l'histoire de l'homosexualité, nous
pouvons suivre l'histoire de l'art et de la littérature, la culture
constituant un bon repère pour une histoire de la sexualité
puisqu'elle a souvent permis de montrer et de dire ce que la
société se refusait de voir. En recherchant, les traces de
l'histoire collective des homosexuels, « histoire
secrète » pour reprendre le mot de Marguerite Yourcenar,
il apparaît que c'est bien dans l'art et la littérature, au moins
jusqu'à la fin des années 60, que les sources sont les plus
nombreuses et les matériaux les plus riches. Sous des formes diverses,
c'est donc d'abord la littérature qui a hébergé le
militantisme homosexuel. Elle permettait de tout dire : la
marginalité, la solitude, la souffrance et la révolte. Elle a
longtemps, et aujourd'hui encore à en croire certains de nos entretiens
mais dans un tout autre contexte, offert à nombre d'homosexuels des
repères, des modèles...Selon le sociologue Didier Eribon,
« c'est souvent en fouillant les bibliothèques que les
gays inventent leur vie »98(*). Cette affirmation montre combien, il est
important pour les homosexuels de se constituer des références.
Têtu donne des pistes de lecture en
présentant à son lectorat une série de critiques
littéraires sur des nouveautés. Les livres
présentés n'ont pas tous un rapport direct à
l'homosexualité (cf. Annexe, Figure 5.1). Cependant, ils sont tous
présentés en vue de satisfaire les subjectivités dites
homosexuelles.
Cette définition de la culture homosexuelle prendrait
donc sa source dans une tradition littéraire et artistique et entend
répondre à la demande des gays et des lesbiennes en quête
d'images positives.
2. Un patrimoine gay et lesbien ?
Le patrimoine est un ensemble de biens
transmissibles propres à une personne ou, dans le cas de cette
hypothèse, à une collectivité. Le patrimoine est
extensible à l'infini et pourrait très bien correspondre à
toutes ces oeuvres dites homosexuelles, sinon comment pourrait-on expliquer
qu'il existe des guides relatant toutes ces oeuvres99(*). De plus, Têtu
fait constamment référence à des personnages historiques,
littéraires ou autres homosexuels en vantant leurs oeuvres, il y aurait
là une mise en avant de références dont la reconnaissance
est incontestable, reconnaissance qui participerait à la
légitimation de leur orientation sexuelle . Têtu
véhiculerait donc l'idée de cette volonté de construction
d'une culture propre aux homosexuels au moins artificiellement.
Le magazine consacre tous les mois, depuis décembre
99, une rubrique intitulée : Notre Xxème
siècle, avec chaque mois un hommage à un grand personnage
aujourd'hui disparu. L'emploi du pronom possessif
« notre » montre la volonté de rassembler
les lecteurs dans un même tout. « Notre Xxème
siècle » fait donc référence à des
personnages homosexuels ou lesbiennes (dans une moindre part, 2/11). Il y a
là une volonté de dire que ces gens là font parti du
patrimoine culturel communautaire. Cela permet de légitimer une
reconnaissance de l'homosexualité, une façon de dire que si ces
grands personnages étaient homosexuels alors il n'y a pas de raison de
qualifier l'homosexualité de « tare ». On
le voit, l'article commence toujours par une éloge du
personnage :
· André Gide : « a
dominé la scène littéraire pendant un demi-siècle,
ne cachant rien de son homosexualité » (n°54)
· Allen Ginsberg : « sans conteste,
l'un des plus grands poètes américains du Xxème
siècle » (n°55)
· Bernard-Marie Koltés :
« grand dramaturge français de la fin du Xxème
siècle » (n°57)
· Benjamin Britten : « le plus
important compositeur anglais du Xxème siècle »
(n°60)
Il semble avoir là une volonté de montrer la
compatibilité de l'homosexualité avec le talent. Nous pourrions
là encore évoquer un sentiment de fierté, sinon d'orgueil
caché, à découvrir, par exemple, qu'André Gide,
Jean Genet, Jean Cocteau, Colette, Marguerite Yourcenar, bref quelques-uns des
grands écrivains de l'époque, étaient homosexuels.
Ces personnages vont donc s'inscrire dans un patrimoine gay
et lesbien (Marlène Dietrich et Marguerite Yourcenar pour l'année
2001) qu'il serait bien vu de connaître si l'on souhaite adhérer
à une « culture » homosexuelle, qu'elle
soit réelle ou artificielle. Si l'on entend
« culture » dans son sens restreint,
l'ensemble des productions artistiques, qu'elles soient littéraires,
cinématographiques, musicales ou encore photographiques, on pourrait
dire qu'il peut être question d'une culture homosexuelle. Cela va
participer à la construction identitaire et culturelle des individus se
découvrant homosexuels. C'est-à-dire que le fait de
connaître un certain nombre d'éléments de ce
« patrimoine gay », va conditionner la
compétence, au sens ethnométhodologique100(*), des acteurs membres de la
communauté ou qui souhaitent appartenir à cette
communauté. Dans une interaction, l'essentiel c'est d'être reconnu
en tant que membre par la communauté, pour cela, il faut montrer sa
compétence, en exhiber les caractéristiques en manifestant qu'on
appartient bien au groupe. Nous pourrions penser que le fait de défiler
pour sa première gay pride marque une sorte d'entrée dans la
communauté gay, le fait de faire son coming-out, également.
La compétence pour les ethnométhodologues, peut
être de 3 sortes : il y a tout d'abord la compétence
culturelle, c'est-à-dire l'aptitude qu'à un membre d'une
communauté à interagir avec les membres déjà
compétents, qui possèdent des croyances ; puis la
compétence linguistique, qui est un pré-requis pour participer
aux actions, c'est l'aptitude à communiquer, à
interpréter, à connaître les stratégies d'emploi
d'expressions et avoir la connaissance des contraintes sociales pesant sur les
interactions dans lesquelles nous sommes émergés, c'est une
compétence communicationnelle. Nous pourrions entendre par là
tous ce qui est des codes, des symboles homosexuels, ce qui permet
également de savoir à quel moment et dans quelle situation, il
est possible de montrer son homosexualité, mais aussi toutes les
expressions qui renvoient à des références connues des
gays et lesbiennes. Selon des linguistes américains, il existerait un
dialecte propre aux gays et aux lesbiennes. Ils se sont récemment
réunis pour la 10ème édition afin de rendre
compte de l'étude de l'étymologie du langage gay de la
dernière décennie. Ce dialecte gay en question serait
appelé « Lavender language », lavender
étant le symbole gay employé avant l'apparition du drapeau aux
couleurs de l'arc-en-ciel.101(*)Une des questions qu'ils se sont posés est
celle de la façon dont on apprend à parler gay, et il a
été convenu que plusieurs livres et émissions de
télévision comme « Will&Grace »
ou « Queer as folk » (séries
diffusées en France) sont utilisés afin de jeter les bases du
matériel de travail ; enfin il y a la compétence
interactionnelle. En effet, la compétence n'est pas seulement la
connaissance, si les individus doivent montrer ce qu'ils savent, il faut bien
que d'autres membres reconnaissent cette connaissance.
Exemple de langage gay
Auto-reverse : qualificatif donné aux
homosexuels qui sont indifféremment actifs et passifs
dans leurs rapports sexuels.
Backroom : arrière salle d'un bar ou d'une
discothèque où l'on peut consommer le sexe sur place entre
hommes.
Butch : se dit d'un homosexuel très viril ou
d'une lesbienne très masculine genre
« camionneuse ».
Camp : en anglais
« folle », implique la féminité de
l'homosexuel.
Coiffeuse : surnom péjoratif donné
par les gays aux gays trop efféminés.
Come-out : faire son coming-out signifie rendre
publique son homosexualité.
Cruising : terme anglais désignant la
drague. Dans les guides gays, on trouve
souvent : « cruising bar ».
Goudou : nom familier et péjoratif
donné aux lesbiennes.
Honteuse : nom donné par les gays à
un gay qui ne s'assume pas et dissimule son homosexualité.
Outing : dénonciation publique de
l'homosexualité d'une personnalité connue.
Queer : mot anglais désignant les
homosexuels dans leur ensemble (hommes et femmes).
Rainbow flag : drapeau de la communauté gay
et lesbienne aux couleurs de l'arc-en-ciel, sorte de signe de ralliement.
Relapse : nom donné à la tendance des
homosexuels ces dernières années à se relâcher dans
la prévention et la protection contre le sida.
Straight : opposé à gay,
désigne les hétérosexuels.
|
Têtu emploie constamment des termes qui
peuvent faire partis d'un langage gay. Chacun se doit donc de comprendre de
quoi il s'agit. Prenons l'exemple de l'adjectif camp : ce mot
désigne une manière d'être, une auto-dérision
kitsh qui, serait propre aux homosexuels. Il se rattache notamment au
phénomène des drag-queens, au culte des stars de la chanson comme
Dalida, Chantal Goya, Amanda Lear ou Sheila, au culte d'une série
d'actrices divines comme Judy Garland ou Marylin Monroe, rigolotes comme
Valérie Lemercier ou Sylvie Joly, et trash comme les
héroïnes de la série Absolutely fabulous102(*).
Le fait que l'homosexualité a été
réprimée pendant une longue période (et qu'elle le soit
encore dans de nombreux pays) a poussé les gays et les lesbiennes
à s'approprier un certain nombre de choses et à les regrouper
sous le terme de « culture ». Il est difficile
d'imaginer aujourd'hui ce que furent sans doute les conversations des
homosexuels entre eux se racontant le procès d'Oscar Wilde, leurs
débats sur les moindres détails allusifs de Sodome et
Gomorrhe de Proust ou leur émotion face au courage de Gide
lorsqu'il écrivit Corydon, son petit traité sur
l'homosexualité. De leur côté, les lesbiennes ont pu se
familiariser avec la Claudine de Colette. Les traces de l'histoire des
homosexuels se cachent sans doute dans cette profusion littéraire,
quelque part entre Le banquet de Platon, les sonnets de
Shakespeare et les Essais de Montaigne mais aussi autour des ouvrages
de Gertrude Stein et de Virginia Woolf.
Le magazine Têtu fait chaque mois un tour
d'horizon de l'actualités littéraires mais aussi
cinématographiques et musicales. On l'a vu les livres ne font pas
exclusivement référence à l'homosexualité, en ce
qui concerne les films c'est la même chose. Il offre aussi une sorte de
repères télévisuels, c'est-à-dire en gros ce qu'il
ne faut pas manquer quand la télévision parle
d'homosexualité ou de sujets qui peuvent intéresser les gays et
les lesbiennes, cela peut aller du reportage sur Barbara, Dalida ou la
retransmission d'un concert d'Elton John (n°52) à un documentaire
sur les drogues ou encore sur les roux (n°56) ou Loft Story (n°56).
Ces rubriques que j'ai regroupé sous le terme
d' « informations socio-culturelles » ont
pour fonction, à mon sens, de guider les gays et les lesbiennes vers des
programmes repères qui vont dans le sens d'une adhésion à
certaines valeurs, à certains styles de vie, à certains
goûts. Ces points de repère montre la volonté de
réunir les homosexuels autour d'une
« idéologie » commune, autour de centres
d'intérêt communs ou tout simplement permet de conseiller les
lecteurs en évoquant ce qui existe en matière de productions
culturelles et qui pourraient les intéresser.
Têtu évoque très souvent ou font
référence au détour d'un article, ce que l'on appelle les
icônes gays. Elles sont plus généralement des femmes, des
artistes, des chanteuses. Aujourd'hui, ce terme est couramment employé,
par exemple pour parler de Madonna, Mylène Farmer, Barbara ou encore
Sheila, sans savoir réellement qu'est-ce qui fait qu'elles soient
considérées comme telles. Certains vont mettre en avant le fait
que ce qui attire les homosexuels, ce ne serait pas la femme qui attirerait
leur attention, mais l'essence absolue de la femme, sa représentation
fantasmée, son image parfaite103(*). Ainsi, les gays s'éprendraient des divas,
qui sont le symbole même de la femme idéale et inaccessible.
Cependant, on est en droit de se demander si des chanteuses comme Sheila ou
plus actuellement Mariah Carey ou Kylie Minogue peuvent être
considérées comme des divas. Cet amour sans désir
trouverait même sa réalisation dans un fétichisme des
plus fervents, certains vont jusqu'à dire que Mylène Farmer,
Sheila et Sylvie Vartan sont les stars incontestées du
panthéon gay et formeraient incontestablement une culture
gay. Cette engouement ne concerne évidemment pas tous les
homosexuels et nous pourrions même dire qu'il est surtout le fait des
générations précédentes. A travers les entretiens,
on s'aperçoit que cette image est désuète et même
ridicule et ironisée : « Moi ça me ferait mal
de me dire que la culture gay se fonde sur le dernier album de Mylène et
sur la dernière collection de Jean-Paul Gaultier [...] »
( Laurent, 22 ans, étudiant). La rubrique Infos de
Têtu traite chaque mois une partie people dans laquelle on peut
suivre les actualités de ces icônes :
· Kylie Minogue fait de la publicité pour Coca
(n°52)
· Sortie de la troisième saison d'Absolutely
Fabulous (série apparemment culte) (n°52)
· Janet Jackson divorce (n°53)
· Le mariage de Madonna (n°53)
Cet engouement n'a pas non plus son
équivalent chez les lesbiennes, qui elles, on l'a vu, vont plutôt
s'intéresser à une personnalité publique du fait de son
homosexualité (Amélie Mauresmo, Ellen Degeneres, KD Lang,
Anne-Laure...).
Il y a cependant, une volonté de constituer une sorte
de patrimoine musical homosexuel, malgré le fait que cela puisse
être contesté et bien plus relatif qu'un patrimoine
littéraire ou cinématographique.
Le conservatoire des archives et des mémoires
homosexuelles
Ce conservatoire ouvert depuis septembre
2002 se propose de regrouper et d'archiver tous supports, tous documents ayant
attrait à l'homosexualité, la bisexualité et la
transexualité. On peut y trouver des journaux, des magazines, des
revues, des fanzines, des bulletins associatifs, des ressources documentaires
sur papier et sur internet, des musiques, des chansons, des émissions
radio, des vidéos, des films, des programmes, des plans, des guides, des
catalogues, des romans, des nouvelles, des recueils de poésies, des
romans photos, des bandes dessinées, des photographie, des dessins, des
peintures, des sculptures, des posters, des calendriers, des affiches, des
tracts, des flyers et autres objets divers104(*). Tout ceci montre bien la volonté de
construire et de rendre visible un véritable patrimoine gay et
lesbien.
Si le patrimoine musical est contestable, le patrimoine
littéraire, semble plus probable. Ainsi, dans une lignée qui va
de Proust à Yourcenar et relie Gide, Genet ou plus récemment
Bernard-Marie Koltés, on pourrait parler d'une certaine mémoire
collective des homosexuels qui se serait gravée : le monde de
Proust constituerait à lui seul un repère culturel essentiel de
l'homosexualité, « il n'y avait pas d'anormaux quand
l'homosexualité était la norme » reste le mot
fameux de la Recherche du temps perdu105(*).
II ) Usages et enjeux sociaux d'une culture gay et/ou
lesbienne
1. Pour un usage médiatique du terme
En France, à partir du XIXème
siècle, le terme de culture prend une dimension collective et ne se
rapporte plus seulement au développement intellectuel de l'individu. Il
désigne aussi désormais un ensemble de caractères propres
à une communauté, mais dans un sens souvent large et flou.
Aujourd'hui, le problèmes des cultures connaît un renouveau
d'actualité. La défense de l'autonomie culturelle serait
très liée à la préservation de l'identité
collective. Durkheim développait une théorie de la conscience
collective qui serait une forme de théorie culturelle et qui serait
faite de représentations collectives, d'idéaux, de valeurs et de
sentiments communs à tous les individus. Cette conscience collective
précède l'individu, s'impose à lui, lui est
extérieure et le transcendante. Chaque culture offrirait un
schéma inconscient aux individus pour toutes les activités de
leur vie.
Les nouvelles générations de chercheurs de la
seconde moitié des années 80, ont exploré, dans une
lignée constructiviste, les significations culturelles de
l'homosexualité106(*). La dimension culturelle devient alors l'axe central
englobant les identités liées à la sexualité et au
genre, mais aussi des représentations culturelles de toutes sortes
(littéraires, cinématographiques...) ainsi que les pratiques,
codes et modalités du discours qui les sous-tendent.
L'homosexualité est alors abordée comme un
univers de signes, et l'homosexuel comme producteur et consommateur de signes.
Exclu des codes dominants, il est à la recherche de sens, d'images, des
significations cachées, implicites, potentielles, ambiguës, tout en
étant confronté à une figure négative et
fantomatique de l'homosexualité qui hante toute les
représentations de la culture occidentale. Les médias vont
conforter cette idée selon laquelle, il existerait bel et bien une
culture propre aux homosexuels, notamment en la bardant de
stéréotypes lus ou moins réels, comme par exemple :
les gays adorent Madonna, les lesbiennes adorent Amélie Mauresmo, les
homosexuels sont des « fashion victimes », ils
sont toujours à la mode, le disco fait partie de la culture
gay...etc...L'image médiatique qui est renvoyée de cette
éventuelle culture spécifique reste très floue et
indéfinie, c'est-à-dire qu'elle va regrouper un peu tout et
n'importe quoi. On est alors en droit de se demander si cet usage ne serait-il
pas un simple objet marketing exploitant la fierté
homosexuelle ? Aujourd'hui, tout est américanisé, n'y
aurait-il pas là un regard tourné outre-Atlantique de se dire que
la communauté a automatiquement engendré une culture
spécifique ?
En effet, les médias sont assez friands de ce genre
d'américanisation. Tout y est catégorisé et
étiqueté, les homosexuels sont comme ci, comme ça et c'est
ce que reflète leur culture. On se perd alors dans ce qui est
réel, ce qui est artificiel ou ce qui est inventée, et on en
oublie de définir ce qu'est réellement une culture.
2. Pour un contre-pouvoir ?
Ne pourrait-on pas parler d'un groupe
marginalisé un temps par la société et qui aujourd'hui
réclame le droit autant à l'indifférence qu'à la
différence (en revendiquant le fait d'être un groupe à part
et d'en être fier ) et qui s'érigerait en contre-culture pour
établir un contre-pouvoir face aux dominants
hétérosexuels ?
Par rapport à ce qui vient d'être dit,
l'auto-proclamation d'une culture parcellaire, comme l'est la culture gay, si
elle existe, est souvent une réaction à une certaine domination
sociale. L'affirmation « c'est ma culture » est
censé anoblir et effacer en quelque sorte les signes de
l'infériorité. En effet, c'est ce que les Gay and Lesbian
Studies mettent en avant, la reconnaissance de la communauté
homosexuelle passerait par l'établissement d'un contre-pouvoir agissant
sur la société imposant des normes et des modèles de
conduite hétérosexuelles par le biais d'une culture propre, d'une
fierté propre. Autrement dit, ce serait l'oppression qu'ont connu les
homosexuels pendant un grand nombre d'années qui a fait émerger
cette notion de culture gay. A travers une approche constructiviste
des groupes sociaux107(*), nous pourrions tenter de comprendre
l'émergence d'un tel concept en retraçant les fondements
historiques, le processus socio-historiques du mouvement homosexuel
français. Nous précisons français parce que l'histoire et
la tradition est tout autre aux Etats-Unis où chaque communauté a
sa propre culture. A ce propos, nous pourrions envisager le fait que si l'on
parle tant de culture gay en France, c'est pour suivre l'exemple des
lobbies gays américain. L'emploi du terme gay pourrait nous le
confirmer.
Cependant, à trop vouloir se démarquer, n'y
a-t-il pas un risque de tomber dans une marginalisation ghettoisée, dans
un ethnocentrisme hétérophobe ?
On pourrait alors se demander si au lieu de parler d'une
culture propre aux homosexuels, il ne serait plus prudent de se
référer à la notion de mémoire collective
développée par Maurice Halbwachs108(*). En proposant une lecture en
termes de mémoire de la classe ouvrière confrontée
à la matière et exclue de la mémoire de la
société, il élabore une sociologie de la mémoire
qui part de l'hypothèse que chaque groupe est porteur d'une
mémoire collective par rapport à laquelle la mémoire
individuelle s'identifie. Se souvenir serait une réponse de l'individu
à une question posée par la société. Les cadres
sociaux sont le langage, l'espace et le temps ; ils sont le moyen dont le
groupe se sert pour reconstruire « le passé en
fonction de ses intérêts présents ». La
mémoire collective d'un groupe implique la représentation de la
société et du monde qui unifie la pratique du groupe : elle
est à la fois savoir sur les faits et des hommes et leçon
normative pour l'action future.
Une autre idée de la mémoire collective est
celle centrée sur la culture et les valeurs. Le souvenir devient une
actualisation individuelle, il était reconstruit du passé factuel
du présent du groupe, il devient reconstitution pour l'individu, une
valeur éternelle du passé pour la substituer au présent.
Il serait donc envisageable de parler d'une mémoire
collective homosexuelle, qui serait basée sur un certain nombre
d'éléments culturels mais pas seulement.
Ces derniers temps, la notion d'identité homosexuelle a
été plus ou moins contestée pour élargir le champ
des études dites gays et lesbiennes à toutes les
sexualités qualifiées de
« hors-normes » et donner naissance aux
théories queer.
Notre objectif était de savoir si l'on peut évoquer
l'existence de cultures gays et/ou lesbiennes aujourd'hui en France, selon un
modèle très américanisé et de savoir sur quels
critères elles peuvent être envisagées.
L'homosexualité n'est pas prise en compte dans la norme
sociale. Nous l'avons vu, les homosexuels sont sujet à une violence
symbolique malgré les évolutions tant sur le plan juridique que
sur le plan quotidien. Dans une société qui n'offre de
référents identitaires à l'homosexualité que par la
voie, pas toujours juste, des médias, les jeunes gays et lesbiennes sont
pourtant à la recherche d'une identité positive,
banalisée.
H.Becker parlait à l'époque, de déviance
et du processus d'étiquetage à propos des groupes d'individus
marginalisés par la société qu'il qualifiait de
stigmatisante109(*). Les
déviants devaient passer par certaines étapes pour
acquérir certaines valeurs, certains codes leur permettant de fonder un
univers propre. L'homosexualité se prête à cette
interprétation. Nous aurions pu alors parler d'une contre-culture
homosexuelle définie par un ensemble de productions culturelles et de
comportements ludiques s'opposant à la culture désignée
comme dominante, ou encore de subculture homosexuelle désignant un
ensemble de valeurs, de représentations et de comportement propres
à un groupe social ou à une entité particulière,
par opposition au système culturel de la société globale.
Nous avons vu que la notion de groupe homogène, de
communauté n'était pas aussi évidente. Elle renferme un
certain nombre d'éléments qui, certes, forment une
unicité, notamment sur le plan de la défense de certains droits,
mais aussi des divisions en son propre sein. La preuve en est qu'il n'y a pas
une homosexualité mais bien des homosexualités et de multiples
manières d'être homosexuel et de vivre son homosexualité.
Il serait donc bien utopique qu'à l'heure actuelle, il y ait une
communauté au sens lourd du terme qui transcenderait les
différentes frontières, qu'elles soient sexuelles, sociales ou
générationnelles. En effet, dans les années 80, des
études ont questionné l'identité homosexuelle en rejetant
l'idée d'une identité transcendant les autres
différenciations sociales. Ainsi sont apparues de nouvelles
théories dites théories queer qui élargissent le
champ d'études à toutes les sexualités qui
diffèrent du modèle sexuel normatif. Les études
queer prennent en compte aussi bien l'homosexualité que la
bisexualité, le travestisme, le transsexualisme...En ce sens certains
préfèrent parler d'une nébuleuse de
subcultures110(*) à l'intérieur du groupe des
gays et des lesbiennes, certains cherchant à vivre en banalisant leur
homosexualité et d'autres recherchant la provocation, la
marginalité voire même l'anormalité. Nous pourrions
peut-être parler d'une nouvelle forme de communauté par rapport
à celle de Tonnies111(*) tout en gardant un aspect, celui d'une
communauté fondée sur l'affectif. En effet, la communauté
homosexuelle s'apparente à un symbole auquel on adhère par
affectivité voire même par éthique.
La communauté serait donc plus un symbole qu'une
réalité, un symbole permettant de faciliter l'insertion et
l'acceptation des individus face à leur homosexualité. Elle est
également essentielle dans la prise de parole des gays et des lesbiennes
face à leurs différentes revendications. Ainsi, la notion de
communauté serait indissociable de la notion de pouvoir. Cette
interprétation en terme de contre pouvoir peut également
s'appliquer à la notion de culture.
Au vue de ce travail exploratoire, nous pouvons affirmer qu'il
y a une volonté d'engagement communautaire, volontaire ou non, conscient
ou non, de la part des acteurs, que ce soit dans la presse écrite que
nous avons tenté d'analyser, que ce soit les personnes que nous avons
interrogées ou les acteurs en général. Ainsi, ne
serait-ce que par principe, ou par éthique selon les termes d'un
interviewé, la revendication d'appartenance à la
communauté existe réellement. Il existerait donc une
éthique homosexuelle (gay ou lesbienne) qui servirait de
référence à ceux qui revendiquent cette appartenance.
Cette éthique peut également offrir un cadre normatif aux
individus. C'est dans ce sens que peut se penser l'idée d'une culture
homosexuelle.
L'homosexualité, une
nationalité ?
Le fait de proclamer l'existence d'un symbole tel que l'est
le drapeau aux couleurs de l'arc-en-ciel n'est-il pas, quelque part synonyme
d'une appartenance, certes communautaire, mais aussi nationaliste ? Le
quartier gay du Marais à Paris, même s'il ne s'apparente pas
encore à certains quartiers de San Francisco pourrait s'assimiler
à une sorte de nationalisation homosexuelle où l'on peut
manger gay, boire gay, danser gay, lire gay, écouter gay, dormir
gay...On peut trouver notamment dans des guides spécialisés de
longues listes de bars, de restaurants, d'agence de voyages, de cabinets
d'avocats, de médecins...tous gays. De plus, nous l'avons vu
précedemment, il existerait un langage spécifiquement connu des
homosexuels et enfin ils proclament une véritable culture. Nous ne
sommes pas en mesure de dire que le langage commun permet d'affirmer
l'existence d'une culture homosexuelle mais en tous les cas, il permet de la
revendiquer. Les médias jouent à ce titre un rôle croissant
dans la prise de conscience individuelle et collective de la notion de culture
homosexuelle.
Les individus se sentent membres d'un groupe en étant
conscients qu'ils ne forment pas une unité évidente à tous
les niveaux. Le terme de membre désigne toute personne reconnue comme
faisant partie d'un groupe par opposition aux individus extérieurs.
S'enfermer au sein d'une communauté, ce serait alors se cloisonner, et
mettre de la distance avec les autres. Mais cependant, vouloir
réduire chaque identité culturelle à une définition
pure et simple, oblige à ne pas tenir compte de
l'hétérogénéité de tout groupe social. Aucun
groupe, aucun individu n'est enfermé a priori dans une identité
unidimensionnelle. Les homosexuels ne se définissent pas uniquement par
leur homosexualité, ils ont également une autre identité,
celle de femme ou d'homme, celle relevant de la religion, celle relevant de
leur milieu social...
Nous avons pu constater, que la communauté
homosexuelle, si tenté que l'on puisse être apte à la
nommer ainsi, n'abolit pas les frontières entre les sexes. Il y a bien
une volonté de le faire mais la réalité montre bien qu'il
existe un cloisonnement entre les gays et les lesbiennes. Il conviendrait ainsi
mieux de parler d'une communauté gay et d'une communauté
lesbienne, fondées sur une mémoire collective plus ou moins
commune, sur un patrimoine plus ou moins commun mais ayant toujours
été représentées de manière radicalement
différente.
La culture homosexuelle ne va pas de soi, elle est une
construction sociale, au même titre que la communauté. Elle
regroupe un certain nombre d'enjeux dont nous avons tenté de saisir les
contours et elle est sans cesse plébiscitée par les partisans
d'un communautarisme gay. En France, nous ne pouvons prétendre qu'il
existe une réelle culture homosexuelle au sens concret et lourd du
terme. Il y a simplement une multitude d'éléments qui peuvent
favoriser sa construction. La revendication d'une culture fait partie d'un
mouvement de libération. L'homosexualité s'est rendue visible
dans tous les arts selon une volonté de la part des gays et des
lesbiennes de montrer qu'ils font partie de l'Histoire. Une culture minoritaire
naît en réponse à une culture dominante, une réponse
à une forme d'oppression. La notion de culture gay et/ ou lesbienne
fonctionnerait donc par rapport à la norme hétérosexuelle.
Ce cadre normatif va construire des individus plus ou moins en marge qui vont
s'attacher à cette forme culturelle. On pourra alors parler de
sensibilité gay ou lesbienne qui se retrouve dans toutes une
série d'oeuvres artistiques. Cependant, en suivant ce point de vue, on
homogénéise la sensibilité. Or, il est bien évident
qu'il n'y a pas une sensibilité mais des sensibilités. De la
même façon, et même si on peut dénoncer le
relativisme du propos, que l'on ne pourrait pas parler d'une Culture mais bien
des cultures.
Ainsi, la culture homosexuelle serait avant tout une
construction en reconnaissance de l'homosexualité par rapport à
l'hétérosexualité, une façon d'affirmer son
existence de manière positive. L'expression « cultiver son
homosexualité » passerait par ce processus
d'appropriation de certains éléments culturels - entendons par
là des oeuvres artistiques mais aussi, la mise en avant d'une certaine
fierté, de certains symboles. Les notions de communauté et de
culture seraient les symboles les plus aptes et légitimes pour
représenter les gays et les lesbiennes.
Pour conclure, nous pensions soulever un point qui semble
pertinent, surtout au vu des pages du magazine de notre corpus. Ce qui est
qualifié de culture gay ne serait-elle pas finalement un mode de
consommation particulier. Des études ont en effet montré que le
pouvoir d'achat gay est considérable. Ainsi être gay passerait
quasi-obligatoirement par le fait d'être un consommateur de produits
« labellisés ga y » qui
revendiqueraient une étiquette culturelle spécifique. Ces
interrogations servent parfois à dénoncer le quartier du Marais
à Paris que certains qualifient de ghetto mercantile. Notons
ici l'existence d'un Syndicat National des Entreprises Gays (SNEG) dont l'axe
est celui du « pouvoir économique
homosexuel », c'est-à-dire un business gay.
Enfin, tout au long de ce travail, nous avons insisté
sur le niveau représentatif de ce qui pourrait constituer une culture
propre aux homosexuels. Cependant, le cadre administratif constituant
l'organisation même de l'homosexualité, notamment avec le niveau
associatif pourrait éclairer le sujet d'un autre point de vue. En effet,
les associations homosexuelles sont très nombreuses en France et c'est
principalement elles qui sont au centre des décisions de prises de
position et de parole malgré les nombreuses divisions qui existent comme
nous l'avons vu précédemment. Malgré la volonté de
représenter une image d'unicité, les diverses organisations
homosexuelles se sont heurtées à une autre logique qui est celle
de la pluralité des conceptions de l'homosexualité et de la
diversité des intérêts. Il n'y a pas, a priori, de leader
au sein du mouvement homosexuel. Cependant, c'est à partir d'un certain
nombre de personnalités, responsables de structures ou non, que se
constituent certaines des délégations qui sollicitent les
pouvoirs publics. Depuis longtemps, certaines structures homosexuelles ou
celles investies dans la lutte contre le sida ont tenté de faire
reconnaître leur représentativité par le biais de leur
intégration à des structures décisionnelles ou par une
reconnaissance financière de la part des pouvoirs publics ou
privés ; c'est le cas notamment de l'Association des Parents et
futurs parents Gays et Lesbiens (APGL).
Le groupe des gays et des lesbiennes a cherché
à de nombreuses reprises à présenter un visage
unifié. En 1992, le SNEG a lancé plusieurs réunions
inter-associatives dont l'objet était l'élaboration d'une
Coordination Homosexuelle Nationale qui n'a pas pu voir le jour. En revanche,
une vingtaine d'associations lesbiennes non-mixtes et des participantes
individuelles ont créé la Coordination Lesbienne Nationale en mai
1996 dont un des objectifs est de constituer nationalement une force capable
d'obtenir des droits et une représentativité en tant que groupe
culturel et politique. Enfin, il ne faut pas oublier que le mouvement
homosexuel français s'est constitué dans une logique de
confrontation et jamais dans une logique d'intégration. Chaque nouveau
mouvement détruisant ou reniant le précédent contrairement
à ce qui s'est passé dans d'autres pays, ce qui ne permet
nullement d'assurer la pérennité d'une structure au point de la
rendre incontournable112(*).
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1982
· BARTHES R. « Le message
photographique » in « L'obvie et l'obtus. Essais
critiques III », Seuil, Paris, 1982
· BOZON M & LERIDON H. « Les constructions
sociales de la sexualité » in Population n°5, pp
1173-1196, 1993
· BOZON M. « Orientations intimes et
construction de soi. Pluralité et divergences dans les
expressions de la sexualité » in Société
contemporaine, n°41/42, 2001
· BOZON M. « Sexualité et
genre » in « Masculin-féminin :
questions sur les sciences de l'homme » (dir. Laufer
J., Marry C. et Maruani M.), PUF, Paris, 2001
· CHAMBERLAND L. « Présentation du
fléau social au fait social : l'étude des
homosexualités » in Sociologie et
sociétés, vol. XXIX, n°1, printemps 1997
· BUSSCHER P.O. (de) « Les enjeux entre champ
scientifique et mouvement homosexuel en France au temps du
sida » in Sociologie et sociétés, vol. XXIX,
n°1 , printemps 1997
· NAHOUM-GRAPPE V. « Le cortège des
sexualités » in Esprit, Mars-Avril 2001
· OLIVIER L. (avec NOEL R.) « Michel
Foucault : problématique pour une histoire de
l'homosexualité »
· POLLACK M., DAB W. et MOATTI JP
« Sociétés à l'épreuve du
sida » in Sciences sociales et santé, vol. VII, n°1,
Fév. 1989
· POLLACK & SCHILTZ MA « Identité
sociale et gestion d'un risque de santé » in Actes de la
recherche en sciences sociales, n°68, pp 77-102, Juin 1987
· POLLACK M « L'homosexualité masculine
ou le bonheur dans le ghetto ? » in Communications,
n°35, pp 37-55, 1982
INDEX DES ANNEXES
ANNEXES METHODOLOGIQUES
Annexe I : Le lectorat
Les représentations de cette annexe ont été
réalisées à partir de deux enquêtes marketing
effectuées par l'agence Marketing Méditerranée en novembre
1999 et par HEC en juin 2001.
Figure 1 : Composition sexuée du lectorat
Figure 1.1 : Sexualité du lectorat
Figure 2 : Composition en âge du lectorat
Figure 2.1 : Répartition géographique du
lectorat
Figure 3 : Pouvoir d'achat du lectorat
Figure 3.1 : Composition sociale du lectorat
Figure 4 : Autres revues lues par les lecteurs de
Têtu
Annexe II : L'analyse quantitative
Figure 1 : Tableaux quantitatifs de la structure interne du
magazine
Figure 1.1 : Présentation graphique des
résultats
Regroupement thématique : la grille de
catégorisation
Figure 2 : Présentation graphique du regroupement
thématique
Figure 3 : Tableau détaillé sur le
thème du rapport à la mode, l'esthétisme et à la
sexualité
Figure 4 : Tableau détaillé sur le
thème de l'actualité gay et lesbienne
Figure 5 : Tableau détaillé sur le
thème des informations socio-culturelles
Figure 5.1 : Tableau détaillé des informations
socio-culturelles
Figure 6 : Tableau détaillé sur le
thème Autres
Annexe III : Exemple d'analyse
Analyse détaillée de la première couverture
du corpus
Annexe IV : Les entretiens
Le guide d'entretien et la présentation des entretiens
Retranscription complète de certains entretiens
ANNEXE D'ILLUSTRATION
Présentation des différentes photographies
évoquées essentiellement dans le premier chapitre.
AUTRES ANNEXES
Résultats de l'enquête ACSF
Tableau comparatif sur la fréquentation des associations
de lutte contre le sida
* 1 Nous allons employer dans
cette étude aussi bien le terme gay que le terme
homosexuel. C'est à partir des années 60 que le
terme gay commence à se répandre au lieu du terme
homosexuel. Il semblerait que l'adoption de ce terme représente
un effort pour s `éloigner du modèle médical, et
constitue une identité basée sur l'orgueil de la
différence (in CASTANEDA M. « Comprendre
l'homosexualité », Ed. Robert Laffont, Paris, 1999).
Nous reviendrons plus loin sur ce point de vocabulaire.
* 2 ERIBON D. (Dir.)
« Les études gay et lesbiennes », Editions
du Centre Pompidou, Paris, 1998
* 3 FOUCAULT M.
« Histoire de la sexualité, Vol 1 : La volonté de
savoir » , Gallimard, Paris, 1976
* 4 ERIBON D.
« Réflexions sur la question gay », Fayard,
Paris, 1999
* 5 Idem
* 6 Interview de Michel Foucault
dans Masques n°13, Septembre 1982
* 7 ERIBON D.
« Réflexions sur la question gay », Fayard,
Paris, 1999
* 8 MARTEL F. « La
longue marche des gays », Gallimard, Paris, 2002
* 9 POLLACK M.
« L'homosexualité masculine ou le bonheur dans le
ghetto ? » in Communication n°35, 1982
* 10 POLLACK M. & SCHILTZ
M.A. « Identité sociale et gestion d'un risqué de
santé » in Actes de la recherche en sciences
sociales, Juin 1987
* 11 BUSSCHER (de) P.O.
« Les enjeux entre champ scientifique et mouvement homosexuel en
France au temps du sida » in Sociologie et
sociétés, Vol XXIX, n°1, Printemps 97
* 12 Le 12 juin 1982, le
Ministre de la Santé annonce que l'homosexualité ne figure plus
sur les listes des « maladies mentales » et le 4
août 1982, l'égalité de la majorité sexuelle entre
hétérosexuels et homosexuels est établie.
* 13 OLIVIER L. avec la
collaboration de NOEL R. « Michel Foucault :
problématique pour une histoire de l'homosexualité » in
Sociologie et sociétés Vol. XXIX n°1, 1997
* 14 TONNIES F.
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catégories fondamentales de la sociologie pure »,
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* 15 BOURDIEU P.
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* 19 AMOSSY R. &
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réalité », trad. Française,
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* 23 WEBER M.
« L'éthique protestante et l'esprit du
capitalisme », Plon, Paris, 1964 (1920)
* 24 ERIBON D.
« Réflexions sur la question gay », Fayard,
Paris, 1999
* 25 ROCHER G.
« Introduction à la sociologie générale,
Tome 1 : l'action sociale », Seuil , Paris, 1968
* 26 CERTEAU M. (de)
« La culture au pluriel », Essais Seuil, Paris,
1980
* 27 CUCHE D.
« La notion de culture dans les sciences
sociales », La découverte, Paris, 2001
* 28 BENEDICT R. F.
« Echantillons de civilisation », Gallimard,
Paris, 1950 (1943)
* 29 BARTH F.
« Les groupes ethniques et leurs frontières »
(trad. Française, 1ère éd. En anglais,
1969) in POUTIGNAT P.&STREIFF-FENART J. « Théories de
l'ethnicité », PUF, Paris, 1995
* 30 GALLISSOT R.
« Sous l'identité, le procès
d'identification » in L'homme et la société
n°83, 1987
* 31 BOURDIEU P.
« L'identité de la représentation » in
Actes de la recherche en sciences sociales n°35, 1980, pp
63-72
* 32 LASSWELL H.
« Structure et fonction de la communication dans la
société » in BRYSON L. « The
communication of ideas », Harper, New-York, 1948
* 33 RIES MAN D.
« La foule solitaire », Arthaud, Paris, 1964
(1950)
* 34 Lesbia est une
revue lesbienne d'expression, d'information et d'opinion, membre de l'ILGA
(International Lesbian & Gay Association) et de la
Coordination lesbienne nationale distribuée en kiosque depuis une
vingtaine d'années. Les couvertures sont imprimées en couleur
seulement depuis 1995.
* 35 In Ex æquo
n°13, décembre 1997
* 36 Office de Justification de
la Diffusion dont les chiffres sont consultables sur le site internet
www.ojd.com
* 37 Etudes Marketing
Méditerranée en novembre 1999 et études HEC en juin 2001
sur le lectorat.
* 38 Cité dans PESSON D.
« L'image de l'homme dans la presse masculine
française : Lui, Playboy, Il » Thèse de
troisième cycle de psychologie sociale, sous la direction de Mr G.
Dujardin, 1984
* 39 RIBOUD E.
« L'image de la masculinité dans la nouvelle presse pour
hommes (FHM, M Magazine et Men's Health) »
Mémoire de maîtrise de sociologie sous la direction de Mme M.
Pagès
* 40 BARDIN L.
« L'analyse de contenu », PUF, Paris, 1977
* 41 MUCCHIELLI R.
« L'analyse de contenu des documents et des
communications », Séminaires, Ed. ESF, Paris, 1974
* 42 in
Communications, n°4, 1964
* 43 TAMAGNE F.
« Mauvais genres : une histoire des représentations
de l'homosexualité » , Ed. LM, Paris, 2001
* 44 PLATON « Le
banquet », Flammarion, Paris, 1998 (385-370 av. J.C.)
* 45 Cf. analyse
détaillée de la première couverture de notre corpus en
annexe
* 46 BARTHES R.
« La rhétorique de l'image » in
Communications N°04 (pp 40-51), 1964
* 47 Cf. chiffres en annexe
* 48 Nous entendons par
pages mode, les surfaces destinés à la promotion de
différents vêtements de créateurs.
* 49 Témoignage de
Pierre, 41 ans de Lille recueilli par David Lelait pour
« Gayculture », Ed Anne Carrière, Paris,
1998
* 50 TRAVAILLOT Y.
« Sociologie des pratiques d'entretien du corps »,
PUF, Paris, 1998
* 51 CASTANEDA M.
« Comprendre l'homosexualité », Ed. Robert
Laffont, Paris, 1999
* 52 Le Pacte Civil de
Solidarité
* 53 RIESMAN D.
« La foule solitaire », Arthaud, Paris, 1964 (1950)
* 54 Sur ce point, notons que
23% des lecteurs de Têtu lisent également la revue
Men's Health.
* 55 BOZON M.
« Sexualités et genres » in
« Masculin-féminin : questions sur les sciences de
l'homme » (dir. LAUFER J., MARRY C. & MARUANI M.), PUF,
Paris, 2000
* 56 CASTANEDA M.
« Comprendre l'homosexualité » ; Ed.
Robert Laffont, Paris, 1999
* 57 LHOMOND B.
« `Mélange des genres et troisième
sexe » in « Sexe et genre. De la hiérarchie
entre les sexes » de HURTIG MC, KAIL M. & ROUCH H. ,
éditions du CNRS, Paris, 1991
* 58 HURTIG M.C.&
PICHEVIN M.F. « Catégorisation de sexe et perception
d'autrui » in HURTIG MC, KAIL M.& ROUCH H.
« Sexe et genre. De la hiérarchie entre les
sexes », éditions du CNRS, Paris, 1991
* 59 Front Homosexuel d'Actions
Révolutionnaires
* 60 SOS Homophobie est
ligne d'écoute téléphonique pour les victimes d'homophobie
quelle qu'elle soit, elle publie chaque année un rapport statistique.
* 61 BONNET M. J.
« La relation entre femmes: un lien impensable? »
in Esprit, Mars-Avril 2001, pp 237-253
* 62 BOURDIEU P.
« La domination masculine », Seuil, Paris, 1998
* 63 NANOUM-GRAPPE V.
« Le cortège des sexualités » in
Esprit, Mars-Avril 2001, pp 254-260
* 64 Le Wissenschaftlich
Humanitares Komitee (WHK)
* 65 LHOMOND B.
« Le sens de la mesure: le nombre d'homosexuel/les dans les
enquêtes sur les comportements sexuels et le statut de groupe
minoritaires » in Sociologie et Sociétés, Vol.
XXIX, n°1, printemps 1997
* 66 CASTANEDA M.
op.cit.
* 67 in CASTANEDA M. op.cit.
* 68 BONNET M. J.
« Les deux amies. Essai sur le couple de femmes dans
l'art », Ed. Blanche, Paris, 2000
* 69 NADEAU C.
« Sexualité et espace public : visibilité
lesbienne dans le cinéma récent » in Sociologie
et sociétés, vol. XXIX, n°1, printemps 1997
* 70 Queer signifie
bizarre et s'oppose à straight (normal). Nous
reviendrons sur les théories queer qui abordent d'un nouveau
point de vue les questions de genre et d'homosexualité.
* 71 NADEAU C.
op.cit
* 72 On peut évoquer
par exemple le Code Hays aux Etats-Unis (1934) qui listait toutes les figures
immorales à ne pas montrer à l'écran :
adultère, amour entre « races »
différentes, viol, scènes d'exhibition et perversions
sexuelles entre autres. Cependant, il n'était pas rare que les
cinéastes emploient des images et des codes peu équivoques
trompant ainsi la censure. On citera pour exemple l'image de Mrs
Danvers dans Rebecca d'Alfred Hitchcock (1940).
* 73 On peut ici citer des
films comme High Art de Lisa Cholodenko (1999) ou Butterfly
kiss de Michael Winterbottom (1994)où la relation entre femmes
n'est pas forcément idéalisée.
* 74 in Ex æquo
n°13, décembre 1997
* 75 POLLACK M.
« L'homosexualité masculine ou le bonheur dans le
ghetto ? » in Communications n°35, 1982
* 76 CASTANEDA M.
« Comprendre l'homosexualité », Ed. Robert
Laffont, Paris, 1999
* 77 Expression évoquant
la période où l'homosexualité d'un individu est
cachée.
* 78 MARTEL F.
« Le rose et le noir », Seuil, Paris, 1996 (p.
355)
* 79 GOFFMAN E. «
Stigmates. Les usages sociaux des handicaps », Ed. de Minuit,
Paris, 1975 (1963)
* 80 ERIBON D.
« Réflexions sur la question gay », Fayard,
Paris, 1999
* 81 BOZON M.
« Sociologie de la sexualité », Nathan
Université, Coll. 128, Paris, 2002
* 82 Nous précisons
dans les faits parce qu'il existe une loi depuis le 25 juillet 1985 relative
aux discriminations fondées sur les moeurs, divers dispositifs
juridiques ont été mis en place afin de contrer les
éventuelles exclusions auxquelles s'exposent les individus en raison de
leur orientation sexuelle.
* 83 Proposition de loi
relative à la lutte contre la provocation à la discrimination,
à la haine ou à la violence à l'égard des personnes
en raison de leurs pratiques sexuelles non réprimées par la
loi.
* 84 BORILLO D.
« L'homophobie », PUF, Coll. Que sais-je, 2000
* 85 SOS Homophobie
« Rapport sur l'homophobie 2002 », KTM
éditions, Paris, 2002
* 86 1969 : date des
événements de Stonewall qui marquent l'acte de naissance
du mouvement homosexuel.
* 87 CASTANEDA M. op.cit.
* 88 LELAIT D.
« Gayculture », Ed. Anne Carrière, Paris,
1998
* 89 « Quelques
questions sur le mouvement gay et lesbien » in
« La domination masculine », Seuil, Paris, 1998
* 90 ERIBON D.
« Réflexions sur la question gay », Fayard,
Paris, 1999
* 91 FORTIN J.
« Homosexualités : l'adieu aux
normes », Textuel, Paris, 2000
* 92 in ExAequo n°16, Mars
1998
* 93 MARTEL F.
« La longue marche des gays », Gallimard, Paris,
2002
* 94 On retrouve toutes ces
informations sur les associations dans le supplément de
Têtu avec toutes les coordonnées.
* 95 Act-up Paris,
« Le sida : combien de divisions ? »,
1994, PP11-12
* 96 in ExAequo n°8, Juin
1997
* 97 TAMAGNE F.
« Mauvais genre ? Une histoire des représentations de
l'homosexualité », Ed. LM, Paris, 2001
* 98 in Têtu
n°62, décembre 2001
* 99 Citons le guide
Diablesses, vente par correspondance de livres et vidéos
à thématique lesbienne ou encore le catalogue de la librairie gay
du Marais à Paris, Les mots à la bouche.
* 100 CORCUFF P.
« Les nouvelles sociologies », Nathan
Université, Coll. 128, Paris, 1995
* 101 Information prise sur
Gaybek.com, site gay québécois
* 102 in le Nouvel
Observateur n°2012, Mai 2003
* 103 LELAIT D.
« Gay Culture », Ed. Anne Carrière, Paris,
1998
* 104 Informations disponibles
sur internet.
* 105Cité in MARTEL F.
« La longue marche des gays », Ed. Gallimard,
Paris, 2002
* 106 CHAMBERLAND L.
« Présentation du fléau social au fait
social : l'étude des homosexualités » in
Sociologie et sociétés, Vol. XXIX, n°1, avril 1997
* 107 BOLTANSKI L.
« Les cadres, la formation d'un groupe social »,
Minuit, Paris, 1982
* 108 HALBWACHS M.
« Les cadres sociaux de la mémoire », Albin
Michel, Paris, 1994 (1925)
* 109 BECKER H.S.
« Outsiders », Ed. Métailié, Paris,
1985 (1963)
* 110 ERIBON D. dans le Nouvel
Observateur n°2012, mai 2003
* 111 TONNIES F.
« Communauté et société :
catégories fondamentales de la sociologie pure »,
Retz-CEPL, 1977 (1887)
* 112 Ex æquo
n°16, Mars 1998
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