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Université Paul CEZANE - Aix-Marseille III
Faculté de Droit et de Science Politique
Le Centre de Détention de CASABIANDA
- Emblématique prison de paradoxes -
Paul-Roger GONTARD
- Master 2 Lutte Contre l'Insécurité
-
Sous la direction de Monsieur Bernard LEVY
- Août 2008 -
« Ce travail est dédié à
tous ceux qui oeuvrent quotidiennement pour un progrès humaniste des
institutions de la République. »
Remerciements :
à l'équipe pédagogique et à
l'administration de la Faculté de Droit et de Science Politique de
l'Université Paul CEZANE - Aix-Marseille III, et plus
particulièrement :
à Monsieur Bernard LEVY, Directeur de la Maison
d'arrêt de Luynes, mon directeur de mémoire, pour son soutien dans
l'élaboration de ce travail.
à Maître Gaëtan DI MARINO, responsable du
Master, pour son accueil dans la formation qu'il dirige.
à Monsieur ASSET, Directeur Régional de
l'administration pénitentiaire de Marseille, qui a bien voulu autoriser
mon accès à l'établissement de CASABIANDA.
à Madame DOUCET, Directrice du centre de
détention de CASABIANDA, et à Madame DANY, Directrice adjointe,
pour leur soutien et leur ouverture.
à l'ensemble du personnel du centre de
détention, qui m'a accueilli avec générosité, et
aux détenus de CASABIANDA qui ont accepté de collaborer à
cette étude.
à Coralie, ma compagne, pour son courage et sa patience
dans la vie ... et dans son aide de correction.
à ma famille, toujours présente, pour rendre la
vie et le travail plus aisé chaque jour.
Et pour leur aide particulière je veux adresser ici mes
remerciements les plus sincères à M. FRATICELLI, conseiller
général de Haute Corse et Maire d'Aléria ; aux
habitants d'Aléria et plus particulièrement à M.
BIANCARDINI pour son aide dans mes recherches, à Jean-Baptiste PAOLI,
instituteur de CASABIANDA, pour sa disponibilité pleine de bonne
humeur ; à M. DUMAS, premier directeur de CASABIANDA,
précieuse mémoire de cet établissement ; à M.
CAPELLO, directeur du centre pénitentiaire du Pontet ; à M.
CARLIER, Historien ; et plus largement à tous ceux qui m'ont
accompagné, aidé, aiguillé, conseillé pour faire de
ce mémoire un travail que j'espère de qualité.
« L'Université n'entend donner aucune
approbation ou imputation aux opinions émises dans ce mémoire.
Ces opinions doivent être considérées comme propre à
l'auteur. »
« La sanction pénale est le
complément de la loi.
L'application effective de la peine aux coupables est
l'accomplissement de la justice sociale. »
Pellegrino ROSSI, Traité de Droit
Pénal, 1825
« Le détenu est sous l'oeil du gardien, le
gardien sous l'oeil du directeur, la prison sous l'oeil du
peuple. »
Jeremy Bentham, le Panoptique, 1786
« Celui qui
ouvre
une
porte
d'
école,
ferme
une
prison. »
Victor HUGO
Sommaire
Sommaire
9
Table des abréviations
11
Chronologie comparée de
l'Histoire de CASABIANDA
12
Introduction
14
- Partie I - CASABIANDA,
établissement pénitentiaire hors norme.
19
- Partie II -
CASABIANDA, prison unique et emblématique.
102
Conclusion
153
Bibliographie
156
Table des matières
165
Table des
abr\u233·viations
C.D. : Centre de Détention
C.I.P. : Conseiller d'Insertion et de Probation
C.N.O. : Centre National d'Observation
C.N.O.S.A.P. : Comité National des OEuvres
Sociales sportives et
culturelles de l'Administration Pénitentiaire
C.P.P. : Code de Procédure Pénale
L.O.L.F. : Loi Organique des Lois de Finances
R.I.E.P. : Régie Industrielle des Etablissements
Pénitentiaires
S.P.I.P. : Service Pénitentiaire d'Insertion et
de Probation
U.C.S.A. : Unité Carcérale de Soins
Ambulatoires
U.V.F. : Unité de Vie Familiale
1810 :
Le code Pénal privilégie la prison comme peine.
1840 :
Dumenicu Cesaru FRANCESCHETTI revient sur les terres de sa
famille..
1884 :
Fermeture du pénitencier agricole de CASABIANDA..
1862 :
Vente aux enchères du domaine de CASABIANDA ;
acquisition par l'Etat.
Ouverture du Pénitencier agricole de CASABIANDA.
Sources : www.justice.gouv.fr ;
www.criminocorpus.cnrs.fr ; www.eleves.ens.fr (Ecole Normale
Supérieur) ;
1900
1890
1880
1870
1860
1850
1800
1810
1820
1830
1840
1838-1850 : Ouverture des 12 premières
colonies agricoles pénitentiaires
1872 :
Création de la commission parlementaire d'Haussonville.
1885 :
Loi Bérenger sur la libération conditionnelle et le
sursis.
1875 :
Loi Bérenger sur l'emprisonnement cellulaire.
1854 :
Loi sur les bagnes de Guyane et de Nouvelle-Calédonie..
1815
1804
1824
1848
1852
1871
Histoire de Casabianda
1839 :
Le règlement intérieur des maisons centrales porte
interdiction de parler, de fumer, de boire du vin et obligation de travailler
et de porter le costume pénal.
1842 :
Le cachot, principale sanction disciplinaire.
Louis
Philippe
Charles
X
Restauration
Louis XVIII
Premier
Empire
Consulat
IIIième
République
Histoire de France
Histoire des réformes et de l'administration
pénitentiaire française
IInd
Empire
IInde
République
Chronologie comparée de l'Histoire de CASABIANDA
1981 : Abolition de la peine de mort.
1987 : Loi précisant les missions de
l'administration pénitentiaire.
1911 : L'administration pénitentiaire est
rattachée au Ministère de la Justice.
1975 : Création des centres de
détention.
1959 : Création du sursis avec mise à
l'épreuve.
1945 : Réforme Amor.
1977: Meurtre du surveillant FRATANI.
1984: Ouverture des « chambres
d'amour ».
1948 : Ouverture du Centre pénitentiaire
agricole de CASABIANDA.
Sources : www.justice.gouv.fr ;
www.criminocorpus.cnrs.fr ; www.eleves.ens.fr (Ecole Normale
Supérieur) ;
1938 : Fermeture du dernier bagne colonial.
2000
G.P.R.F.
Gouvernement de Vichy
IIIième
République
1958
1945
1944
1940
Vième
République
IVième
République
Histoire des réformes et de l'administration
pénitentiaire française
Histoire de France
Histoire de Casabianda
1990
1980
1970
1960
1950
1900
1910
1920
1930
1940
Introduction
« Parmi les peines et la manière de les
infliger, il faut donc choisir celle qui, proportion gardée, doit faire
l'impression la plus efficace et la plus durable sur l'esprit des hommes et la
moins cruelle sur le criminel. »
Cesare Bonesana BECCARIA, Traité des délits et
des peines.1(*)
Ce principe posé en 1764 par le Marquis BECCARIA,
père de la conception moderne du droit pénal, ne cesse, de
charpenter le renouvellement et l'invention des sanctions pénales, et
leurs applications.
Notre époque n'échappe pas à la
règle. Le 28 juillet 2008, Rachida DATI, Garde des Sceaux,
présentait en Conseil des Ministres un nouveau projet de loi
pénitentiaire qui devrait être débattu par les
Assemblées parlementaires à l'automne.
Les enjeux sont d'importance. Le parc pénitentiaire est
vieillissant, et de l'avis de certains, « indigne d'un pays comme
la France2(*) ». La population carcérale a
battu un nouveau record le 1er juillet 2008 avec 64.250 personnes
détenues3(*). Les
débats autour de la récidive des sortants de prison, entretenus
par plusieurs fait divers4(*) et de nouveaux textes législatifs5(*), agitent
régulièrement l'opinion.
Par son projet de loi, la Ministre de la Justice veut
développer « une prison moderne, digne, et une nouvelle
vision de la privation de liberté avec la prison "hors les
murs" ». Elle rappelle par ailleurs que « le fait
de condamner, de sanctionner, de priver de liberté peut prendre d'autres
formes que l'emprisonnement. »6(*)
Cependant, rien, dans ce projet de loi, n'indique la
volonté de développer un modèle français qui semble
pourtant déjà avoir fait ses preuves et réponde
efficacement aux actuelles préoccupations carcérales : le
modèle du centre de détention de CASABIANDA.
Quiconque s'intéresse aujourd'hui à la
pénologie carcérale et à son interprétation
criminologique, est interpellé par la découverte de cette prison
« sans murs ».
Mais lorsque la curiosité pousse jusqu'à la
recherche de documentation, force est de constater que très peu de
travaux ont été entrepris à son sujet. En effet, aucune
étude récente, aucun article scientifique, aucune communication
universitaire ne traite de cet établissement. Il semble que son
éloignement du continent l'est rendu invisible aux yeux avisés
des professionnels du droit. Un étonnant désintérêt
pour un établissement qui fut ouvert il y a 60 ans.
Et il en est de même pour les politiques. Lorsqu'ils
évoquent ce centre de détention, ils partagent
l'étonnement que suscite l'établissement, mais ne propose
toutefois pas de s'en inspirer, ou d'étudier plus avant son
modèle. L'une des seules traces de rapport parlementaire à son
sujet se résume dans ces quelques lignes :
« Situé au bord de la mer sur la
côte orientale de la Corse, le centre de détention de Casabianda
qui accueillait, au 1er janvier 2000, 210 détenus, tous
condamnés pour délinquance sexuelle, dont certains à de
longues peines, ne ressemble absolument pas, aux dires des membres de la
commission qui l'ont visité, à l'idée que l'on se fait
d'une prison : pas d'enceinte, cellules ouvertes, pavillon pour accueillir
les couples dans la journée. Les détenus y travaillent à
des travaux agricoles et sont correctement rémunérés. Il
n'y a que peu d'incidents, pas de violence, pas de caïdat, pas
d'évasion ; la menace d'être transféré dans un
autre centre de détention semble très dissuasive ce qui illustre
bien le caractère inégalitaire de la détention, selon
l'établissement où l'on se trouve
incarcéré. »7(*)
Etablissement pour peine réservé aux hommes, le
centre de détention de CASABIANDA s'est installé en Corse
à quelques kilomètres du village d'Aléria. Au nord du
domaine se trouve l'étang Dél Sale, au nord-ouest, le Tagnone,
affluant du Tavignano, à l'est, la Mer Tyrrhénienne, au sud,
l'étang d'Urbino et au sud-ouest une plantation d'eucalyptus. Dans cet
environnement de verdure et bordé par la plage, a cours un régime
de détention qualifié par ceux qui le connaissent, d'unique en
Europe.
C'est pourquoi, de ce double constat d'intérêt
collectivement admis, et de carence scientifique, s'est imposée
à moi l'étude de centre de détention comme sujet de
recherche dans le cadre de mes travaux universitaires.
Le présent ouvrage aura donc pour premier objet de
combler ce vide, en rassemblant les éléments, jusque là
épars, qui évoquent d'un point de vue criminologique ou
pénologique l'expérience de CASABIANDA.
De plus, l'exemple de cet établissement nous permettra
dans un second temps, d'avancer des solutions alternatives, originales et
efficaces aux actuelles préoccupations liées au traitement de la
population pénale.
Ce sera, en outre, l'occasion de rendre un peu de
mémoire à cet établissement et à la terre qui
l'accueille. De nombreux documents relatifs au centre de détention
figureront donc en annexes de ce travail pour rassembler dans un seul ouvrage
(pour l'avenir et pour d'autres travaux peut-être) des pièces
aujourd'hui dispersées dans les bibliothèques, les archives de
l'Administration Pénitentiaire, ou, chez des particuliers.
Ce mémoire se veut donc être un outil complet
pour comprendre dans toutes ces acceptions pénales, carcérales et
fonctionnelles le centre de détention de CASABIANDA, pour, ensuite,
tenter de théoriser l'expérience de cette structure et essayer
d'en tirer toutes les conséquences qui s'imposent.
Par égard pour cet établissement, j'invite ici
ceux qui souhaiteraient à la suite de ce travail, communiquer sur
l'existence de ce lieu, à le faire avec précaution. Non parce
qu'il existe certaines informations sensibles ou dissimulées à
son sujet, mais parce que les premières impressions que suscite cet
établissement font souvent appel à l'émotion plus
qu'à la raison.
Les a priori à son égard allant
même jusqu'à faire douter certains de son identité
carcérale, nous nous attacherons donc, dans un premier temps, à
observer et à réaffirmer ses caractéristiques
pénitentiaires, bien que parfois originales (Partie 1). Puis, dans un
second temps, nous analyserons les conséquences de l'accumulation de ses
originalités, puisqu'elles ont su faire de CASABIANDA une prison
certainement unique, et même emblématique d'un renouveau possible
de la conception française de l'emprisonnement (Partie 2).
- Partie I - CASABIANDA,
\u233·tablissement p\u233·nitentiaire hors norme.
Titre 1 :
L'identité carcérale de CASABIANDA
Tous ceux qui ont parcouru les quelques kilomètres qui
séparent la route nationale qui traverse le domaine, des bâtiments
de détention sur la côte Est de la Corse, retiennent
immanquablement cette première image : une interminable allée de
platanes bordée par d'immenses étendues de champs, où les
oiseaux vous accueillent avec bienveillance par leurs douces
mélodies ; puis, au milieu du chemin, un panneau planté
entre deux arbres qui rappelle que nous sommes sur un terrain du
Ministère de la Justice dont l'accès est strictement
réglementé. Ainsi, il y a toujours à CASABIANDA quelque
chose pour vous rappeler que vous êtes dans un lieu de
détention ; des rappels sans lesquels ce domaine pourrait bien
passer pour un paisible coin de Corse que les touristes ont pour l'instant
raisonnablement épargné. C'est en partie pour cela que les
clichés et les caricatures y sont faciles. S'arrêter à
cette première vision, où à toute autre qui lui ressemble
dans CASABIANDA (le soleil et la mer, la plage et les cannes à
pêche, les champs et les grands arbres, les troupeaux d'élevages
et les animaux sauvages ...) et les présenter comme étant tout
CASABIANDA, serait méconnaître la réalité de ce
lieu. Certes ce sont là des composantes bien singulières pour une
prison, mais ce centre de détention n'en reste pas moins une
véritable prison. Voilà pourquoi nous devons, avant de
découvrir les particularités du centre de détention de
CASABIANDA, réaffirmer cette identité carcérale par
l'étude de ces composantes (Chapitre 2).
Mais avant tout, la terre et la prison de CASABIANDA ont une
longue histoire. Ces histoires ont forgé à leur manière
l'émergence de l'identité carcérale du lieu, et expliquent
pour beaucoup les originalités actuelles. Preuve de ce lien qui unit la
prison à sa terre, le C.D. de CASABIANDA est un de ces rares
établissements pénitentiaires qui ne porte pas le nom de la ville
sur lequel il est implanté, mais plutôt, dans le cas qui nous
occupe, l'appellation d'un domaine. Cette particularité n'est qu'une des
composantes qui font l'originalité identitaire de CASABIANDA, mais elle
souligne bien le caractère historique de ce lieu. Nous débuterons
donc dans un premier temps par un premier parcours de plusieurs siècles
sur ces terres corses, et emprunterons le chemin qui a mené l'Histoire
jusqu'à la construction du centre de détention que nous
connaissons aujourd'hui (Chapitre 1).
Chapitre 1 : Brève
histoire d'une prison, et de sa terre.
Afin d'appréhender dans toute son identité
l'actuel centre de détention de CASABIANDA, il est avant tout
nécessaire d'en saisir toutes les origines et celles de sa terre. Bien
que ce mémoire n'ait pas la prétention d'avoir la valeur d'une
étude historique, j'ai voulu, devant la carence actuelle d'une
historiographie exhaustive, tant sur la prison, que sur le domaine de
CASABIANDA, profiter de ce travail écrit pour rassembler, dans un seul
document, les sources essentielles qui permettent de cheminer dans l'histoire
de cette terre et de ceux qui y ont vécu. Une histoire d'autant plus
riche que bien souvent elle prête ce lieu au déroulement
d'évènements historiques significatifs pour la région et
même au-delà. Nous évoquerons donc l'histoire de cette
terre nommée plus tard domaine de CASABIANDA, dès les premiers
temps de l'Histoire des Hommes (Section 1). Puis nous découvrirons le
premier établissement pénitentiaire qui fut construit sur ces
terres au XIXème siècle (Section 2), avant
d'évoquer ce que l'on peut bien qualifier aujourd'hui d'alchimie
historique, la genèse, puis l'histoire, de l'actuel Centre de
détention de CASABIANDA (Section 3).
Section 1 : De
l'origine du domaine
Les terres et les environs du domaine de CASABIANDA sont
primordiaux pour l'histoire de la Corse. Tête de pont de la colonisation
civilisatrice de l'antiquité, CASABIANDA et la région
d'Aléria vivront ensuite au rythme des dominateurs successifs du bassin
méditerranéen. Une valse historique conclue par le rattachement
de l'île à la France en 1769.
§ 1 : De la
période antique8(*)
Bien que l'île fût investie par les Hommes depuis
le VIème millénaire avant J.C., la sortie de la
préhistoire se fit en Corse autour de 564 avant J.C. C'est en effet
à cette date que les greco-phocéens venus de Marseille
débarquèrent sur l'île, dans la proche région de
CASABIANDA, si ce n'est sur l'emplacement même de l'actuel domaine, dans
les terres lacustres de l'embouchure du Tavignane. Les fondateurs de Marseille
décidèrent alors, après que la tradition des oracles soit
dûment respectées, d'installer là un comptoir agricole et
de commerce du nom d' (Alalia)9(*). De modeste comptoir de commerce, la colonie d'Alalia
devient vite, par l'apport de nouveaux arrivants phocéens, une
cité d'importance dans la mer Tyrrhénienne. Cette carte extraite
de l'ouvrage historique de référence Le mémorial des
Corses, en 7 volumes10(*),
nous permet d'appréhender la place et l'ampleur de l'étendue
supposée de cette cité antique, ainsi que l'inclusion du domaine
de CASABIANDA dans celle-ci.

Une place qui inquiéta Etrusques et Carthaginois qui
dominaient jusqu'alors cette région de la Méditerranée.
Pour mettre fin à ce qui commençait à être une
nouvelle concurrence, une coalition de navires de guerres Etrusques et Puniques
prit la mer en 535 av. J.C. Le but avoué de cette
expédition : s'attaquer à la ville et s'emparer de toute sa
région. Une bataille navale s'engagea alors, au large de ce qui est
aujourd'hui CASABIANDA, entre une flotte de cent vingt navires coalisés
et soixante bateaux phocéens rassemblés pour l'occasion.11(*) L'issue de la bataille donna
peu de temps après l'avantage aux Etrusco-Carthaginois, ce qui
historiquement marqua d'un point final l'expansion grecque à l'ouest de
la Méditerranée. Cet épisode antique, qui se
déroule aux larges des plages de ce qui est aujourd'hui le centre de
détention, se conclut par le départ des phocéens d'Alalia,
laissant la place libre à la domination des Etrusques voisins, puis dans
un deuxième temps des Carthaginois.12(*)
L'Histoire suivant son cours, ce sont les Romains, ayant pris
le pas sur les Etrusques dans la péninsule italienne, qui
s'intéresseront désormais à la cité portuaire.
Alors que Rome et Carthage se disputent la Méditerranée, le
général romain, Cornélius Scipion se charge de
conquérir puis de raser Alalia, alors carthaginoise, en 259 av. J.C.
Profitant d'une situation géographique
stratégique, face à la cité éternelle, la
République romaine, désormais souveraine de ces terres, fondera
sur ces ruines autour de l'an 100 av. J.C. la nouvelle cité
d'Aléria. Alors qu'entre le IIème et Ier
siècle av. J.C. c'est toute l'île qui tombe sous domination
romaine, d'un modeste port de commerce installé sur la côte
orientale de l'île, Rome fera d'Aléria la nouvelle capitale de la
Corse, et un grenier à blé pour toute l'Italie.
Les premiers temps du Christianisme ont peut-être eux
aussi laissés leurs traces sur les rives de l'embouchure du Tavignane.
En effet, pour certains, la légende voudrait que sainte Dévote
(sainte patronne de la Corse) y fût martyrisée autour du
IIIème siècle de notre ère13(*). Peut être que quelques
pierres de son supplice gisent encore dans les champs de CASABIANDA.
De toutes ces périodes, la région d'Alalia, puis
celle d'Aléria, retirera les bénéfices que pouvait
être en droit d'espérer un port situé dans un emplacement
si stratégique. De riches et exotiques marchandises, des idées
nouvelles et le progrès technique se répandront en Corse
grâce à cette cité d'Aléria installée
près de l'embouchure du Tavignane.
§ 2 : D'un empire
à un autre
Lorsqu'au IVème siècle, Rome sombra
dans la décadence, les pirates et les invasions barbares fondirent sur
la Corse en même temps que sur le reste du bassin
méditerranéen. Les Vandales, peuple germanique désormais
maître des terres de Rome et de Carthage, détruisirent
Aléria au milieu du Vème siècle, et
occupèrent pour plusieurs siècles la côte orientale de
l'île. L'histoire du domaine de CASABIANDA retiendra pour l'avenir que
les Vandales, en traversant la Mer Tyrrhénienne, ont importé le
germe de la malaria qui sévissait alors sur la côte occidentale de
l'Italie.
Dès lors, les terres de CASABIANDA vont vivre au rythme
des guerres de possession dont la Corse va faire l'objet pendant plus d'un
millénaire. Passée aux mains de l'Empire d'Orient, puis dans
celles des rois Francs, l'île finit par être donnée par
Charlemagne à l'Etat pontifical. Les Maures, en quête de terres
sans protection pour en piller les richesses, font de nombreux raids au cours
du IXème siècle.
Assurant une mission pour le Pape, Pise et Gènes
s'allient pour combattre les Maures en Corse, ce qui, en récompense,
vaudra à l'évêque de Pise le gouvernement de l'île.
Pendant deux siècles, jusqu'à la fin du XIIème
siècle, les Pisans administreront la Corse. Puis, Pise laissera la place
à Gènes qui s'appropriera l'île jusqu'au
XVIIIème siècle. De cette longue période,
Aléria et sa région, CASABIANDA ne faisant pas exception, garde
des traces de la domination Génoise. En particulier par la construction
du fort d'Aléria au XVème siècle et
l'édification de grenier de stockage le long de la côte orientale.
De l'observation que j'ai pu faire de quelques vestiges présents sur le
domaine de CASABIANDA, il est fort probable que les pans de murs de briques
rouges les plus en amont du domaine soient des vestiges de ces grands greniers.
Le domaine de CASABIANDA était alors un « procoio »,
un domaine constitué de terres confisquées aux communautés
corses au profit d'un riche génois14(*). Cette carte reproduite elle aussi depuis le premier
volume du Mémorial des Corses15(*), montre que dès le Moyen Âge, et
plus vraisemblablement à la Renaissance, le domaine fût
référencé dans la cartographie génoise.


Plusieurs familles de propriétaires semblent
s'être d'ailleurs succédées sur ce domaine pendant la
période génoise. Giorgio DORIA y fait construire une maison en
156916(*). La famille
SPINOLA tire de l'exploitation de ce domaine 20.000 lires en 166517(*), une somme qui montre la bonne
productivité de leur exploitation.
La région d'Aléria accueillera à nouveau
un débarquement historique en 1755, lorsque Pascal PAOLI accostera dans
son port pour commencer son oeuvre d'indépendance de l'île. La
famille MATRA, gouverneur du fort d'Aléria, fera partie des familles
nobiliaires les plus opposées à son entreprise, lui
préférant une allégeance à l'autorité
génoise. Mais Gènes cèdera bientôt la
souveraineté de la Corse à la France en 1768, premier acte qui
scellera jusqu'à nos jours, le rattachement de cette île à
la République.
De la terre de CASABIANDA, on ne sait que très peu de
chose sur la période pré-révolutionnaire. Les quelques
éléments de son histoire que je vais ici restitué sont
l'agrégat d'informations des rares documents disponibles, et du
témoignage de quelques anciens érudits du village
d'Aléria.
Au soir du XVIIIème siècle, le
domaine de CASABIANDA semble être la propriété de la
famille FRANCESCHETTI. Comment en sont-ils devenu propriétaire, nul n'a
su à ce jour m'en donner une réponse formelle. Plusieurs
hypothèses coexistent, sans pour autant être sûr que
l'authentique raison en fasse toutefois partie. Pour certains, le mouvement
indépendantiste de PAOLI a pu causer une redistribution des
propriétés après que les alliés des Génois
soient assassinés, renvoyés, ou se soient trop tardivement
rapprochés de la « cause ». Il est établit
que la famille dominante dans la région d'Aléria, lors de ce
mouvement d'indépendance, était la famille MATRA, famille qui
combattit vigoureusement la prise de pouvoir de PAOLI. Dans le Dictionnaire
historique de la Corse18(*), il est mentionné dans l'article
consacré à Saverio MATRA, que cette famille d'Aléria
possédait alors des terres dans la plaine. Peut être les terres de
CASABIANDA étaient elles rattachées à cette famille ou
à l'un de leurs alliés, et leur position pro génoise leur
aurait coûté celles-ci.
Autre hypothèse de spoliation, celles
opérées par la France au lendemain de son accord conclu avec
Gènes. Afin de s'assurer de la fidélité de quelques
familles influentes, il n'était pas rare que la couronne de France
redistribue les terres nouvellement dominées à de fidèles
et zélés serviteurs.
Pour en revenir à la famille FRANCESCHETTI, elle
était réputée alors comme alliée à la
famille de PAOLI19(*).
FRANCESCHETTI Ambroghju était même le beau frère de
l'indépendantiste. Peut être cette alliance aura-t-elle
jouée un rôle au moment des redistributions de terres. Cependant,
un personnage en particulier figure le premier dans la littérature comme
le propriétaire du domaine, c'est FRANCESCHETTI Dumenicu Cesaru
Francescu, qui semble quant à lui bien moins attaché à la
cause indépendantiste. Il a 18 ans lorsqu'il s'engage en 1794 dans les
armées de la République. Il s'illustrera à plusieurs
reprises pendant les guerres du Consulat et de l'Empire, au point
d'acquérir le grade de général, et de devenir l'un des
plus proche de Joachim MURAT, Maréchal d'Empire et Roi de Naples. Il est
par ailleurs marié à la fille du maire de Vescovato (village
situé entre Aléria et Bastia).
Dès lors, si il est bien le premier FRANCESCHETTI du
domaine de CASABIANDA, il peut en avoir acquis la propriété au
détriment de Paolistes, réputés ennemis de la
République puis de l'Empire, pour les faits d'armes qui l'auront
distingués.
Enfin, dernière hypothèse portée à
ma connaissance, il est une tradition corse qui amuse les anciens
d'aujourd'hui. Lors des mariages, la jeune mariée était, comme
cela en était alors l'usage, dotée d'un certain nombre de biens.
Ainsi, lorsque la famille de la mariée avait des terres, il
n'était pas rare que celles dites « à malaria »
(souvent en bord de mer, celles et ayant donc le moins de valeur et exigeant le
plus d'efforts), comme celles de CASABIANDA, fussent mises en dote de
l'épousée. Des terres qui, aujourd'hui assainies, se vendent
à prix d'or pour accueillir les touristes. CASABIANDA aurait donc pu
être un bien de la belle famille de Dumenicu Cesaru Francescu
FRANCESCHETTI, transmis à l'occasion de son mariage.
Cependant, de tout cela, la seule certitude permise est la
propriété de CASABIANDA détenue par la famille
FRANCESCHETTI depuis le début du XIXème siècle,
comme le retranscrit Joseph-Marie César FRANCESCHETTI, fils de Dumenicu
Cesaru Francescu, dans son mémoire sur l'histoire de son exploitation du
domaine20(*).
§ 3 : De la
propriété du domaine au XIXème siècle.
En cette moitié du XIXème
siècle, un jeune trentenaire capitaine des zouaves, Joseph-Marie
César FRANCESCHETTI, vient à redécouvrir, à
l'occasion d'un séjour thermal en Corse pour panser ses blessures, les
terres détenues par sa famille sur la côte orientale de
l'île. Il décrit ce qu'il voit en passant sur le domaine de
CASABIANDA en ces termes :
« La Corse se trouvait alors dans un
déplorable abandon. La route orientale n'était pas même
tracée. La plaine d'Aléria surtout était déserte,
et d'un telle insalubrité que, malgré l'extrême
fertilité du sol, les plus hardis n'osaient s'y établir. Il
fallait assainir, défricher, cultiver, peupler la
contrée ; »21(*)
Il décide alors d'y « planter sa
tente », et entreprend de remettre en état d'exploitation
les hectares du domaine. En 1842, il achète les parcelles alentour et
emploie montagnards corses et immigrés italiens pour accomplir des
travaux d'assainissements en vue de semer puis récolter la
première moisson. Cependant, la présence de la malaria dans les
marécages de la région touche de nombreux ouvriers, et le
capitaine FRANCESCHETTI lui-même sera contaminée. La reprise des
combats de l'armée française en Afrique du Nord allait de plus
l'obliger à rejoindre sa compagnie à la frontière du
Maroc, laissant l'administration du domaine à son beau-frère, un
MATRA.
A son retour, il entreprend de redoubler d'efforts et associe
les propriétaires des domaines adjacents pour profondément
transformer la région. Il décrit l'ampleur de la tâche
accomplie ainsi :
« [...] routes, canalisation,
défrichement des marais, introduction de la grande culture, greffe de
20.000 pieds d'arbres, création de prairies artificielles, plantation de
vignes, d'oliviers, construction de bâtiments d'exploitation
[...] ».
Mais de tels travaux ont un coût, et certains
associés de FRANCESCHETTI en venaient même à
réclamer de « rentrer dans leurs fonds ».
Il fallut donc contracter plusieurs emprunts auprès du Crédit
Foncier.
Après une évaluation du domaine à
1.612.000 francs, un premier prêt de 300.000 francs est accordé,
un second de la même somme ne pouvant être débloqué
qu'après réalisation de certains travaux. Mais les grandes
entreprises, tout comme les hautes administrations, ne se sentent pas
forcément liées par les décisions des
prédécesseurs lorsque de nouveaux directeurs prennent leurs
fonctions. Ainsi un litige avec le Crédit Foncier sur le deuxième
prêt de 300.000 francs va naître d'un changement de direction. Mais
comme souvent en Corse, l'histoire des territoires rejoint l'histoire de la
famille Bonaparte, ce litige amène l'Empereur Napoléon III
à intervenir personnellement dans l'affaire pour que soient
alloués des fonds au développement de l'exploitation. 200.000
francs sont alors débloqués, mais sous certaines conditions. Les
fonds prêtés par le Crédit Foncier seront garantis par
l'Empereur lui-même, qui sécurisera sa propre position par la
création d'une société en commandite, la
Société Agricole d'Aléria, dans laquelle il
détiendrait des actions. Les autres actionnaires étant les
nombreux créanciers de FRANCESCHETTI qui renonceront à leurs
créances en échange d'actions, et enfin le capitaine
FRANCESCHETTI lui-même. Plusieurs autres avances financières
devront intervenir encore avant que le Crédit Foncier ne décide
de faire saisir le domaine pour être remboursé de ses prêts.
Après plusieurs péripéties qui n'ont ici que peu
d'importance, la garantie du prêt de l'Empereur ne remplit en rien ses
effets escomptés, et c'est finalement par une vente aux enchères
que va se solder l'histoire des FRANCESCHETTI sur le domaine de CASABIANDA,
malgré l'abnégation dont semble avoir fait preuve le Capitaine
Joseph-Marie César FRANCESCHETTI. La bonne foi manifestée par le
Capitaine doit cependant être relativisée par cet extrait des
Papiers secrets et Correspondance du Second Empire22(*) relatif à une note du
Ministère de la Maison :
« M. FRANCESCHETTI, régisseur avec une
pension de 6.000 francs, semble avoir peu fait pour remplir certains
engagements relatifs à sa gérance. Selon la note, il se contente
de vivre sur CASABIANDA sans l'améliorer, vendant à son profit
chevaux, récoltes et tout l'attirail d'exploitation. »
L'épilogue de cette histoire est donc cette vente aux
enchères en 1862 qui rend pour 528.000 francs l'Etat acquéreur du
domaine de CASABIANDA de 3.000 ha, bien qu'aucun acheteur ne se soit
présenté pour 200.000 francs ! 23(*) Un montant cependant bien en
dessous des 1.200.000 francs du capital social de la société
gestionnaire du domaine. Une différence qui lèsera
substantiellement les anciens créanciers du Capitaine FRANCESCHETTI qui
avaient accepté de convertir leurs droits en participation à la
société. En témoigne une pétition adressée
au Corps Législatif par l'un d'entre eux, qui vient demander
réparation de l'intégralité du préjudice,
intérêt compris24(*) (voir annexes).
Cette nouvelle acquisition de l'Etat sur l'île
interviendra au moment où le gouvernement développe un programme
de construction de pénitenciers agricoles. Une coïncidence qui
verra naître le premier établissement pénitentiaire de
CASABIANDA.
Section 2 : Du
pénitencier agricole au XIXème siècle
« L'amélioration des condamnés,
l'assainissement du pays, la mise en valeur d'un sol mouvementé et
inculte, tel est le but des établissements créés par le
gouvernement de l'Empereur sur des points opposés de la Corse, dans des
contrées différentes par l'exposition et la nature du
terrain. »25(*)
Il n'y a pas de présentation plus explicite des raisons
qui ont prévalues à la création de pénitenciers en
Corse. Ces quelques lignes extraites des « statistiques annuelles
faites sur les prisons et autres établissements
pénitentiaires » définissent la philosophie de ce
temps où les pouvoirs publics voyaient dans le travail
pénitentiaire des vertus pour le prisonnier et pour le territoire.
Ainsi, pour le détenu, la doctrine de ces pénitenciers agricoles,
de Corse et d'ailleurs, pourrait se résumer en ces termes :
« En réformant la terre, l'homme apprend à se
réformer lui-même ». Et pour le territoire, cette
démarche se voit couplée d'une ambition d'aménagements
d'utilité publique réalisée par la force de travail de ces
hommes incarcérés.
Avec un Napoléon III à la tête de la
France qui disait de l'île de beauté : « La
Corse n'est pas pour moi un département comme un autre, c'est ma
famille26(*) », on ne pouvait imaginer qu'il ne fit
pas bénéficier l'île de cette philosophie
pénitentiaire. Voilà pourquoi, après l'ouverture du
pénitencier de COTI-CHIAVARI en 1855, en Corse du Sud, et celle en 1860
du pénitencier de CASTELLUCCIO sur le même territoire, le site de
CASABIANDA est inauguré en 1862.
Afin de rendre plus vivante cette évocation
d'établissements corses disparus depuis plus d'un siècle
(§1), je citerai ici plusieurs témoignages de chroniqueurs de
l'époque ; nous verrons par leurs yeux le quotidien de ces
pénitenciers et les critiques qui pouvaient leur être
adressées. Nous nous attarderons ensuite sur le pénitencier de
CASABIANDA en particulier (§2).
§ 1 : Des
pénitenciers agricoles de Corse en général
Le principal instigateur de l'instauration de
pénitencier agricole en Corse est le préfet Constant THUILLIER.
En poste à la tête du département de 1852 à 1856 il
se donne pour mission la « suppression des bandits qui
détruisaient les personnes, suppression des chèvres qui
ravageaient les propriétés »27(*). Bien qu'il ne fût
plus en fonction lorsque deux des trois pénitenciers fussent ouvert, il
n'en demeure pas moins que sa démarche inspira l'inauguration de
CASTELLUCCIO et CASABIANDA.
Les trois pénitenciers ont eu un fonctionnement assez
similaire. La discipline, l'éducation morale et religieuse y sont
théoriquement soumises aux mêmes règles que dans les
maisons centrales. Cependant, de l'avis même des personnels de
l'administration pénitentiaire, « l'application de ces
règles rencontre de sérieuses difficultés qui proviennent
surtout de la dissémination des travailleurs sur de vastes
étendues de terrain, et des mouvements des condamnés qui
s'opèrent entre le siège principal de chaque pénitencier
et ses annexes. »
Pour ce qui est de la population carcérale,
étant donné la mission attribuée à ces
établissements, les détenus, des hommes exclusivement, doivent
pouvoir travailler à des postes demandant une activité physique
intense et continue. A cela s'ajoute la caractéristique de
pénitencier « agricole », qui sous entend l'aptitude
des détenus à travailler aux champs, et demande donc de
préférence, des détenus en provenance de milieux
ruraux.
Parmi les autres préconisations liées à
la qualité des détenus pouvant rentrer dans les effectifs de ces
établissements pénitentiaires, il faut noter la
nécessité qu'ils soient catholiques, « la Corse ne
possédant ni pasteurs protestants, ni rabbins. »28(*), et qu'ils ne soient
« ni d'origine étrangère, ni Corse, afin de
prévenir pour les uns les difficultés d'expulsion du territoire
français, après la libération, et pour les autres les
facilités d'évasion »29(*).
Mais là encore, force est de constater que ce qui doit
être n'est pas forcément ce qui est. J'en veux pour preuve cette
circulaire du Ministère de l'Intérieur de l'époque
adressée aux inspecteurs généraux :
Paris, le 10 juin 1865,
Monsieur l'Inspecteur Général, il
résulte d'un rapport récemment adressé à mon
administration par le préfet de la Corse que les condamnés
désignés, l'année dernière, pour être
envoyés aux pénitenciers de Chiavari et de Casabianda ne
présentaient pas, pour un grand nombre d'entre eux, les conditions
déterminées par la circulaire du 18 avril 1864.
La première condition est, vous le savez, que les
détenus destinés pour la Corse soient propres aux travaux
agricoles exercés dans les pénitenciers de ce
département.
Or, sur 399 condamnés que les directeurs des
différentes maisons centrales ont désignés, à cet
effet, avec votre concours ou celui de vos collègues en tournée,
300 seulement pouvaient être utilement appliqués à
l'agriculture. Les autres (c'est-à-dire on quart d'entre eux moins un)
n'auraient pas du être dirigés sur la Corse. Les uns
étaient dans un état de santé tellement grave, qu'il a
fallu, dès leur arrivée, les placer à l'infirmerie qu'ils
n'ont point quittée : parmi ceux-là même il y en a qui ont
déjà succombé ; les autres avaient des habitudes depuis
longtemps constatées de paresse et d'insubordination qui conseillaient
de ne pas les envoyer dans des établissements où les
évasions sont d'autant plus faciles que les travaux s'exécutent
en plein air et sur des terrains accidentés.
Enfin, contrairement aux dispositions formelles de
l'instruction précitée, dans quelques maisons centrales, on avait
négligé de faire examiner par les médecins, et au moment
de leur départ, les détenus que l'on avait choisis pour
être transférés en Corse.
Je crois devoir, Monsieur l'Inspecteur
Général, appeler d'urgence sur ces faits votre attention
spéciale. Ce serait méconnaître la pensée qui a
présidé à la formation des pénitenciers de la Corse
et rendre stériles les sacrifices que leur entretien impose à
l'Etat, que de les recruter avec les condamnés dont, pour divers motifs,
on chercherait à débarrasser les maisons centrales.
Je vous invite, en conséquence, à veiller
à ce que les conditions spécifiées dans l'instruction du
18 avril 1864 soient fidèlement observées, cette année,
dans les désignations qui vous seront faites et à les
contrôler avec le plus grand soin. »30(*)
La sélection d'hommes en bonne condition physique est
d'autant plus importante que le deuxième
« fléaux » de la Corse, après la
criminalité, est à cette époque le paludisme, ou mal'aria
(mauvais air). Une infection qui aura emporté des milliers de
détenus et de personnels de l'administration pénitentiaire
pendant les années où seront ouverts ces pénitenciers.
Parmi les solutions proposées pour lutter contre les
effets dévastateurs des épidémies, l'administration a
retenu la possibilité de faire établir, dans la montagne, des
sites secondaires pour accueillir la population des pénitenciers pendant
la saison des moustiques.
Chaque été des prisonniers, sous la garde de
quelques gardiens, quittent Chiavari, près d'Ajaccio, et viennent
s'établir dans la forêt pour y confectionner des sabots. C'est une
manière de tirer partie des arbres et non sans doute d'offrir une
villégiature aux détenus...
La fille du conservateur des Eaux et Forêts de Corse,
allait, lors de son séjour sur l'île entre 1860 et 1862 croiser
à plusieurs reprises les détenus des pénitenciers lors de
leurs séjours en forêt. Voici la description d'une de ces
rencontres :
« La première promenade en forêt
fut pour entendre la messe. chaque dimanche, un prêtre, l'aumônier
sans doute, la disait aux détenus du pénitencier établi
à deux ou trois kilomètres de nous...des condamnés, rien
que des condamnés... tous portent la tenue ignominieuse, pantalon,
vareuse et béret gris. Ils sont une centaine en rangs serrés,
flanqués à droite et à gauche de leurs gardiens.
Étaient-ils là par ordre sans pouvoir s'y
soustraire? certains d'entre eux cherchèrent bientôt l'occasion de
faire savoir à mon père ce qu'ils pensaient de leur
déchéance morale et sociale.
A la fin du déjeuner, un émissaire du
pénitencier chargea un garde de remettre à mon père un pli
à son adresse. C'était une poésie...:
"En bas c'est la clameur des hommes; c'est la boue qui
salit les pieds blancs; c'est la honte et l'affront; le mot impur qui fait
soudain rougir la joue; le vent qui brûle ou glace en passant sur le
front...". »31(*)
Mais à ces plaies sanitaires, et aux conditions de
travail difficiles pour les détenus, semblent se rajouter des
difficultés dans l'administration des pénitenciers, et dans la
surveillance de ceux-ci. Ainsi en 1860, un Inspecteur Général de
l'Agriculture décrivait-il les gardiens corses en ces termes :
« Un des défauts des gardiens corses, c'est
d'avoir en aversion le travail manuel. Ils plaignent les détenus
d'être obligés de travailler de leurs mains, comme font les
Lucquois, objet de mépris et de dédain des Corses. Le gardien
corse surveille mollement les détenus confiés à ses soins.
Il ne prend aucun intérêt à leurs travaux et n'est pas
capable de leur donner des conseils ou des leçons. Il en est même
qui trouvent trop lourde la tâche de surveiller les travailleurs et qui,
au lieu de faire leur service, vont dormir dans le maquis voisin, ayant la
précaution de placer en vedette un détenu chargé de
l'avertir dès l'arrivée du régisseur des cultures.
Guidés par de tels surveillants, les détenus profitent
immédiatement de ce mauvais exemple. Ils se reposent au lieu de
travailler et n'accomplissent pas la tâche qui leur est imposée.
Il faudrait envoyer dans les maisons centrales du continent les gardiens corses
reconnus incapables pour la surveillance des travaux agricoles et les remplacer
par des gardiens continentaux bien choisis ».32(*)
Le quotidien des trois pénitenciers est parfaitement
décrit en 1884 par l'ancien chef de cabinet du Préfet de Corse,
Charles BAILLY, à qui l'on confia une étude sur la
question33(*). Il y
décrit avec détails les deux repas par jour et le costume
réglementaire porté par les détenus ; les
journées de travail commençant en été à 5h00
et à 6h30 en hiver ; les dimanches, les détenus assistant
à deux offices religieux. Le respect de la discipline y fut aussi
parfois difficile, notamment lorsqu'il fallut empêcher le troc ou la
contrebande avec les habitants des villages voisins. Pour conclure son
étude, Charles BAILLY reproduit les conclusions déjà
faites par une commission parlementaire en 1872 :
« Les pénitenciers agricoles de Castelluccio,
Chiavari et Casabianda ont été créés en Corse sous
le régime impérial ; tandis que dans les maisons centrales les
condamnés restent constamment enfermés, soumis à une
discipline rigoureuse, à la loi du silence, ils vivent au contraire en
Corse, dans une espèce de liberté relative, employés tout
le jour aux travaux agricoles de culture ou de défrichement. De grandes
espérances avaient été fondées sur ces colonies; se
sont-elles réalisées ? C'est ce qu'il est très important
aussi d'examiner. Au point de vue matériel, les pénitenciers de
la Corse ont obtenu de très beaux résultats ; des plantations de
vignes, d'oliviers, d'amandiers ont bien réussi dans les montagnes de
Castelluccio et de Chiavari et une grande ferme est installée dans les
plaines de Casabianda. Mais la surveillance des condamnés est si
difficile à faire, dans des conditions pareilles, qu'il a
été presque impossible jusqu'ici d'apprécier les
résultats moraux produits par ce genre de colonisation. Des
fièvres paludéennes ont été cause, au début,
d'une grande mortalité, parmi les détenus ; grâce aux
précautions prises, l'état sanitaire est satisfaisant
aujourd'hui.
Cependant l'administration ne peut transférer en
Corse que des hommes d'une très forte constitution, et encore ceux-ci ne
résistent-ils guère plus de trois ans aux pénibles travaux
de défrichement [...]
Les pénitenciers agricoles ont-ils
été, jusqu'ici, pour le gouvernement une source de fortes
dépenses ? Il semble qu'il y ait lieu de répondre
affirmativement, car un détenu qui ne coûte guère dans une
maison centrale que 0,65 centimes environ par jour, coûte peut-être
1fr.50. Mais il faut évidemment tenir compte, par compensation, de
l'augmentation de la valeur du sol défriché et
cultivé. »
De lourds et coûteux investissements, un quotidien plus
onéreux que la moyenne des autres établissements
pénitentiaires français, de graves crises sanitaires, des
résultats pénologiques insuffisants... Charles BAILLY
résume sa propre conclusion en trois mots : les pénitenciers
agricoles de Corses sont « Inefficaces, coûteux,
dangereux. » Il n'en faudra pas plus pour que la
Troisième République reconsidère cette création du
Second Empire.
§ 2 : Du
pénitencier de CASABIANDA en particulier
CASABIANDA a, comme les deux autres pénitenciers,
certaines particularités qui lui sont propres. Mais avant de les
découvrir, laissons des voyageurs de passages sur les terres du domaine,
nous présenter la vision qu'ils ont eue :
« Nous continuâmes, presque en ligne
directe, sur l'établissement agricole de Casabianda, à travers la
plaine déjà cultivée en grande partie par les
détenus. La maison, en s'y approchant, me donnait l'idée d'une
grande et bonne brasserie continentale ; elle était entourée de
prés donnant la promesse d'une grande récolte. De bons chemins et
beaucoup de chênes-lièges dépourvus de leur écorce,
étaient aussi dans l'entourage, et de magnifiques troupeaux de
bétail à lainage blanc, provenant, je crois, de la Toscane,
pâturaient dans des parcs à
côté. »34(*)
Les pénitenciers pouvaient à l'époque
compter sur plusieurs centaines de détenus pour produire des
céréales, du maréchage mais aussi de l'élevage. On
y trouvait des boeufs et des vaches de Toscane, des brebis barbarines, des
agneaux issus de croisement entre races corses et barbarines. Pour les
cultures, il y poussait du blé, de l'orge, de l'avoine, du coton et de
la luzerne. A cela se rajoutait une petite production de briques, de tuiles et
un peu d'industrie locale.
Parti d'un effectif d'environ 300 détenus à son
ouverture en 1862, l'administration pénitentiaire pu faire labourer,
ensemencer et récolter 126 ha de céréales la
première année ; l'année suivante ce sont 204 ha qui
furent exploités. 35(*)
Cet effectif de 300 individus fut rapidement
étoffé. Au 31 décembre 1865, il était de 461
détenus. À la même date en 1866, il était de 846
hommes. Soit une augmentation de plus de 83%36(*) en un an. Enfin, en 1880, peu avant la fermeture de
l'établissement, son effectif se montait à 960
détenus37(*). Au 31
décembre 1882, le pénitencier de CASABIANDA avait
déjà accueilli un total de 6.337 prisonniers.
Deux raisons principales président à ce
que cet effectif ait été dense et sans cesse renouvelé:
- La malaria y est, plus qu'ailleurs, particulièrement
tenace. Les cinq premières années, elle y fera des centaines de
morts. Le taux de mortalité est en 1862 de 18,3% ; en 1863 de
20,9% ; de 18,9% en 1864 ; de 24,48% en 1865 et retombe (après
de gros travaux d'assainissement) à 7,21% en 1866. Entre 1862 et 1885,
date de sa fermeture, la mortalité moyenne des détenus aura
été de 10,08 % par an, avec un maxima à 24,48 % en
186538(*) (pour une
moyenne nationale cette année là de 5,10%). Mais même en
1866, CASABIANDA restera en proportion l'établissement
pénitentiaire (Maisons centrales ou assimilés) le plus
mortifère de France. 39(*)
Du fait de cette forte mortalité, en 1862, le
Ministère de l'intérieur se fait céder le couvent CERVIONE
(à environ 35 km de CASABIANDA), à 300 m d'altitude dans les
montagnes, pour servir de refuge d'été et d'infirmerie au
pénitencier.
- Les condamnés de CASABIANDA obtenaient par ailleurs
facilement des grâces totales ou partielles. En 1865, 11,82% des
détenus en bénéficieront. En proportion, CASABIANDA se
classe, là encore, premier établissement de France.40(*)
Mais qualitativement, excepté ces problèmes
sanitaires, CASABIANDA semble être un établissement plutôt
tranquille, mais à la discipline stricte. Le pénitencier
était qualifié par l'administration pénitentiaire de
l'époque en ces termes :
« Nombre peu élevé de
délits de droit commun (voies de fait et vol) ; -- nombre
très-peu élevé d'infractions disciplinaires -, -- usage
fréquent de la cellule, séjour prolongé ; -- maximum des
récompenses. »41(*)
Pour assurer cette stabilité, la population est
soigneusement choisie avant d'être affectée à CASABIANDA
(modulo la circulaire précédemment citée). Les
récidivistes y sont par exemple peu affectés (32% en 1865
à CASABIANDA pour une moyenne française de 46,07% dans des
maisons centrales ou établissements assimilés).
Si l'on regarde, toujours d'après la photographie de
1865, la répartition de la population pénale de CASABIANDA en
fonction des crimes et délits qui ont causé la condamnation des
détenus du pénitencier (graphique n° 1), nous pouvons
observer que les auteurs d'infraction contre les personnes, et notamment les
criminels de sang, sont, en proportion, peu nombreux dans l'effectif total.
La population affectée, pour les
nécessités de production essentiellement agricole, est
majoritairement d'origine rurale (graphique n°3), une population qui est
réputée plus docile (242 détenus sont agriculteurs ou
journaliers), et plutôt jeune (86% des détenus on moins de 40
ans). Un corollaire à cela, le niveau d'instruction y est
majoritairement plus faible avec 60% d'illettrés (graphique n°5)
que dans la moyenne carcérale française qui s'établissait
en 1865 à 40% d'illettrés.
Graphique 1 : Répartition des
détenus de CASABIANDA de 1865 en fonction de l'objet de leur
condamnation.


Graphique 3 : Répartition des détenus de
CASABIANDA par leur domiciliation au moment de leur incarcération en
1865.
Graphique 2 : Répartition des détenus de
CASABIANDA par catégories pénales en 1865.
Figure 5 : Répartition des détenus de
CASABIANDA par niveau d'instruction en 1865.
Figure 4 : Répartition par âge des
détenus de CASABIANDA en 1865.



Carte 3 : Cartographie du domaine du
pénitencier au XIXème siècle.

Pour encadrer cet établissement, l'administration
pénitentiaire avait affectée au 1er Janvier
1866 : 1 Directeur ; 1 Inspecteur ; 1 Greffier ; 1 Agent
comptable ; 3 Commis aux écritures ; 1 Econome ; 1 Teneur
de Livre ; 1 Régisseur des cultures : 2 Conducteurs de travaux
de culture ; 1 Conducteur de travaux de bâtiment ; 1 Architecte
interne ; 1 aumônier catholique ; 2 Internes en médecine
et chirurgie ; 1 gardien chef ; 2 premiers gardiens ; 1
Brigadier de garde externe ; 4 Gardiens externes ; 28 Gardiens
ordinaires et gardiens-portiers ; soit un total de 51 personnels de
l'administration pénitentiaire (sur 900 affectés dans des maisons
centrales ou assimilés en France à la même date).42(*)
Parmi les évolutions du domaine pendant la
période de pénitencier, il faut noter les importants travaux
d'assainissement entrepris par l'administration pour endiguer la malaria.
D'abord dirigés directement par la pénitentiaire, les travaux,
qui avaient commencées à porter leurs fruits à la fin des
années 1860, furent balayés en novembre 1871 par une forte
tempête (un ouragan d'après le rapport de Charles BAILLY43(*)). D'où l'intervention
des Ponts et Chaussées au début de l'année 1874, pour
entamer de nouveaux travaux structurels (pompes, digues, écoulements
...). Ceux-ci n'auront pas l'efficacité escomptée puisque la
malaria continuera à faire des victimes, et justifiera jusqu'à la
fermeture du pénitencier un exode estival sur les hauteurs du couvent de
Cervione.
Par ailleurs, une grande carence en eau subsistera toutes ces
années au pénitencier. En 1884 (soit peu de temps avant la
fermeture du lieu) Charles BAILLY raconte que les détenus doivent
souvent faire 25 km en été pour faire à SATACCIO les
approvisionnements nécessaires pour hommes et bêtes du
pénitencier.
De plus, comme ces homologues corses, le pénitencier de
CASABIANDA ne tiendra pas les promesses de production et de ressources
qu'escomptait l'administration pénitentiaire. La malaria et certains
trafics ont raison chaque année d'une partie des forces de production et
de la production elle-même. Sur 960 détenus en 1880, seulement 744
étaient occupés, soit presque un quart des détenus ne
participait pas aux activités de production.
Après avoir englouti quelques dix millions de francs
or, et après avoir vu transiter quelques 7.000 détenus44(*), le gouvernement décide
par la loi de finance de 1885, d'ordonner la désaffectation du
pénitencier agricole de CASABIANDA.
CASABIANDA restera cependant dans la propriété
nationale dans les décennies qui suivront. Il sera remis aux Domaines le
24 juillet 1886, en application du décret du 24 juillet 1886, puis,
malgré plusieurs tentatives de revente aux enchères (comme en
témoigne la loi mise en annexe à ce mémoire
présentée en 1893 devant le Sénat), sa gestion sera
confiée au Ministère de l'agriculture45(*) au tournant du
XXème siècle.
Entre le pénitencier agricole et le centre de
détention, l'Histoire retiendra que pendant la seconde guerre mondiale,
une partie du domaine servit d'aérodrome aux Allemands et Italiens qui
occupaient l'île depuis 1942.
Section 3 : De la
prison du XXème siècle46(*)
Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, un grand vent de
réforme souffle sur l'administration pénitentiaire
française. Les initiateurs de cette volonté de changement seront
principalement deux magistrats : Paul AMOR, directeur de l'administration
pénitentiaire et Pierre CANNAT, contrôleur général
des services pénitentiaires. Ils vont oeuvrer quotidiennement pour
transformer la peine carcérale ; pour cela ils fonderont notamment
un nouveau corpus philosophique qui présidera à
l'élaboration des nouvelles politiques publiques en la matière.
La commission chargée d'étudier, d'élaborer et de
soumettre au Garde des Sceaux les réformes relatives à
l'administration pénitentiaire, que présidera Paul AMOR entre
1944 et 1945, innovera grandement en plaçant comme principes fondateurs
de l'incarcération, l'amendement et le reclassement social du
condamné. Elle érigera à nouveau le principe d'un travail
pour chaque condamné de droit commun, et rejettera en
général toute forme d'oisiveté.
C'est sur ces bases que le projet d'un nouveau CASABIANDA va
émerger, à l'initiative des magistrats précités,
auxquels se rajoute le Doyen honoraire de la Cour de Cassation André
PERDRIAU, alors simple magistrat de l'administration pénitentiaire.
Le domaine était alors géré, mais avec
très peu de moyens, par l'administration des Ponts et Chaussées,
exploitant à l'époque seulement 115 ha47(*) dix ans avant la
réouverture, et 30 ha48(*) sur les 1840 ha du domaine en 1948. Le domaine ayant
été assaini par l'utilisation massive de DDT par les forces
armées américaines lors de leur débarquement en 1944, il
fût donc décidé, au moment où CASABIANDA allait
redevenir établissement pénitentiaire, d'incorporer une partie du
personnel spécialisé de cette administration dans l'encadrement
du nouveau centre pénitentiaire.
Dès le 1er juillet 1948, un premier
contingent d'une cinquantaine de détenus, un économe et quelques
surveillants y sont envoyés afin de préparer l'arrivée
d'une cohorte plus importante.
L'année 1949 marque la nomination du premier directeur
de l'établissement, M. Roger DUMAS, qui prendra ses fonctions au
printemps de la même année. Le travail à accomplir est
alors très important. Le domaine ne dispose encore ni d'eau courante, ni
d'électricité. Les bâtiments sont à rénover,
voire à reconstruire pour certains. Le cheptel doit être
reconstitué, les terres à redéfricher.
La présentation de ce dernier volet historique de
CASABIANDA portera donc sur ces premiers temps du centre pénitentiaire
au XXème siècle (§1), traités par
l'étude de sa population carcérale, et l'organisation de sa
détention. Puis nous parcourrons transversalement les décennies
jusqu'au IIIème millénaire (§2).
§ 1 : Les
premières années du nouveau Centre Pénitentiaire Agricole
de CASABIANDA
A/ Population carcérale de CASABIANDA, origine
et premières évolutions.
Graphique 6 : Evolution des détenus
de CASABIANDA entre 1949 et 1954 en fonction de l'objet de leur
condamnation.


Graphique 7 : Répartition par age
de la population carcérale de CASABIANDA au 1er octobre
1954.


Graphique 8 : Motifs de sorties des
détenus de CASABIANDA entre 1949 et 1954.
Graphique 9 : Flux d'entrée et de
sortie de la population pénitentiaire de CASABIANDA entre 1949 et
1954.
La population carcérale était alors, pour les
premières années, essentiellement composée de
détenus qui furent condamnés pour faits de collaboration ou pour
intelligence avec l'ennemi (graphique n°6). Ils devaient en outre
posséder une qualification jugée utile à l'ouvrage
à accomplir pour remettre en route l'établissement
pénitentiaire, et une condition physique les rendant apte à
supporter le travail de force qu'ils allaient devoir accomplir (d'où une
population en 1954 de 80% de détenus ayant moins de 45 ans ;
graphique n°7).
La proportion entre jugés pour faits de collaboration
et les droits communs s'inversera avec les flux d'entrées et de sorties
de 1953 (graphiques 6 et 9). La population de 1954 ayant absorbée ce
changement se répartissait alors de la manière suivante :
Graphique 10: Répartition de la
population carcérale de CASABIANDA de 1954 par objet de condamnation
des détenus.

Nous observons ici le développement d'une proportion
importante de détenus coupables d'une infraction à
caractère sexuel, ce qui fait l'une des caractéristiques
actuelles du centre de détention de CASABIANDA. Le choix de
développer cette catégorie pénale dans le
pénitencier agricole résulte d'un accord entre M. Roger DUMAS,
alors directeur de CASABIANDA, M. Jean-Marcel COLY, directeur du Centre
National d'Orientation de Fresnes, et un autre représentant de
l'administration pénitentiaire centrale. Ce choix découlait d'un
double constat :
CASABIANDA réclamait des détenus capables de
travailler la terre, et d'être au mieux des coutumiers du travail
agricole. Force est de constater que parmi les infractions pénales
commises dans les années 1950, les délits et crimes sexuels
accomplis dans le cadre du cercle familial sont surreprésentés
dans la population de détenus issus du monde rural. Jean-Marcel COLY
avait même sur cette question une pensée qui démontre le
peu d'estime que pouvaient encore avoir ces contemporains citadins pour les
habitants des campagnes :
« La grande majorité [des criminels
sexuels] sont d'ailleurs des auteurs d'incestes et lorsqu'ils atteignent la
quarantaine, ils ont de grandes filles, formées pubères. La
mère est souvent vieillie avant l'âge par les durs travaux
ménagers et les grossesses nombreuses. Les filles aînées
prennent peu à peu sa place aux divers stades de la vie familiale et
l'inceste ne tarde pas à se produire. »49(*)
Un constat que Pierre CANNAT expliquait par
« une conception [du rapport sexuel]
généralement plus frustre, moins évoluée, que
la population urbaine. »50(*). Une idée bien réductrice que
l'histoire de la criminologie montrera comme erronée ; le tissu
social urbain possédant lui aussi son lot de délinquants et
criminels sexuels.
CASABIANDA réclamait aussi des détenus capables
de se responsabiliser, et, par-dessus tout, de résister à l'envie
d'évasion, qui s'avérait d'autant plus facile du fait de
l'absence dans l'enceinte du pénitencier de tout type de matériel
traditionnellement prévu pour les contrer. La personnalité du
détenu était alors primordiale. Puisque les délinquants
sexuels étaient réputés souvent plus calmes et plus
« dociles » aux règles de détention, ils
présentaient alors une garantie supplémentaire de
sécurité.
Pour reprendre le propos que me tenait M. Roger DUMAS,
CASABIANDA était alors à la recherche d'un détenu
« idéal », qui « ne
devait pas être traumatisé ni dépaysé par le travail
à accomplir, et il ne devait pas créer de risque majeur de
sécurité pour l'établissement ». Une double
qualité que l'on trouvait alors souvent chez les
« détenus sexuels ».
En outre, afin de choisir les éléments qui
présentaient les meilleures chances d'adaptation, les détenus
appelés à partir pour CASABIANDA n'étaient que rarement
des récidivistes (autour du quart de la population carcérale au
1er Octobre 1954), mais surtout, faisaient le plus souvent possible
l'objet d'une observation au CNO de Fresnes. Sur les 82 condamnés de
droit commun au 1er Octobre 1954, 78% étaient passés
par le centre de Fresnes.
Ce mode de sélection semble avoir été
efficace puisque sur les 6 années sur lesquelles porte le rapport
PERDRIAU (juillet 1948 - octobre 1954), 86 détenus ont été
mutés pour des raisons disciplinaires ou de sécurité, soit
autour de 12% du total de la population.
B/ De l'organisation de la détention dans les
premiers temps de CASABIANDA51(*).
Comme le soulignait André PERDRIAU dans son rapport,
l'objectif de la détention à CASABIANDA était de
l'assimiler à « une forme d'existence honnête,
proposée comme modèle » aux détenus qui y
sont soumis.
La classification carcérale d'alors ne correspondant
pas à l'identité en devenir de CASABIANDA, une nouvelle
catégorie carcérale fût donc créée pour
l'occasion : le Centre Pénitencier Agricole.
En accord avec les principes de la commission AMOR, le travail
y avait une place prépondérante. Au 1er Octobre 1954,
la population pénale était occupée de la manière
suivante :
Graphique 11: Occupation des détenus de
CASABIANDA au 1er Octobre 1954.

La surveillance des détenus était alors
majoritairement assurée par les personnels techniques chargés des
travaux. La journée était rythmée par trois appels
quotidiens : 7h00, 13h00, 18h00. Excepté pour les appels, les
détenus étaient libres de circuler pendant la journée sur
l'ensemble du domaine, que ce soit pour leur travail, ou pour leur loisir. Le
soir venu et jusqu'au matin (soit de 21h00 à 7h00), leur liberté
de mouvement est restreinte à un périmètre autour des
bâtiments d'habitation.
Lorsque à la fin des années cinquante, les
nouveaux bâtiments de détention furent construits sur la
côte, chaque détenu avait en sa possession la clef de sa chambre
(car ce sont bien de petites chambres individuelles de 9 m² sans barreaux,
et non des cellules, dont disposent les détenus, qui furent
aménagés, dans certaines limites, à la libre convenance de
chacun). Cette particularité de clef est là aussi le choix du
directeur DUMAS. En partant du constat que les détenus travaillant
à des horaires différenciés en fonction de leurs
tâches, et du faible personnel de surveillance qu'il avait sous son
autorité, il ne pouvait fermer entièrement tout le bâtiment
de détention et le refaire ouvrir à la demande de chaque
détenu. Il choisit donc de fermer individuellement chaque chambre et
d'en confier la clef à chaque détenu, les surveillants ayant un
passe ouvrant la totalité des portes. Cette façon de
procéder aura pour autre vertu de permettre aux détenus de se
créer une intimité propice à la lecture, à
l'écriture et au repos qui succède légitimement au travail
physique.
Pour encadrer le centre pénitentiaire, outre le
Directeur, le personnel de CASABIANDA comprenait en 1954 : 1 greffier, 1
économe et 2 commis, 3 surveillants affectés aux bureaux, 1
surveillant chef, 1 surveillant chef adjoint, 14 surveillants (dont seulement 7
préposés à la surveillance générale (les
autres étant affectés à la direction du mess, du potager
...), 9 membres du personnel technique contractuel (1 assistante
médico-sociale, 1 chef de culture, 1 chef berger, 2 gardes troupeaux, 1
conducteur de travaux, 3 chefs d'atelier).
Il faut noter ici que dans l'attente de l'achèvement
des bâtiments de détention en aval du domaine, détenus,
personnels et familles de personnel cohabitaient dans la même enceinte
sans qu'aucun incident grave ne fût signalé.
De plus, le Directeur DUMAS avait le souci d'entretenir de bon
rapport avec son environnement proche, ce qui l'aura poussé à
ouvrir CASABIANDA sur sa micro-région. Il permettait par exemple aux
agriculteurs voisins d'utiliser les outils d'exploitation modernes du
pénitencier ; il créa une brigade de lutte contre les
incendies, très populaire auprès des villageois. Les prisonniers
se trouvant à ces occasions dans une situation d'aide et de soutien qui
revalorise l'individu, et donne une autre image du détenu.
Quant aux choix de productions agricoles ou de toutes autres
initiatives pouvant induire des changements dans la région de
CASABIANDA, le Directeur DUMAS s'est toujours astreint à respecter deux
principes :
D'une part, toujours se poser deux questions : A qui cela
va-t-il profiter ? et avant tout, à qui cela pourrait-il
nuire ?
D'autre part, développer une production sur des
marchés porteurs, et peu concurrentiels.
Voilà pourquoi, en collaboration avec les services de
l'Agriculture et des Eaux et Forêts, des plantations
expérimentales se développeront sur le domaine : riz (jamais
exploité depuis la période romaine, 5 tonnes
récoltés en 1950), arachide, eucalyptus (pour la pâte
à papier, 34.000 pieds plantés en hiver 1958), et pour
l'élevage, le choix se portera sur l'acclimations de races dites pures
(vaches « Schwyz » et porcs « large
white »). Mais pour ce qui est de la production commercialisable de
1953, les 500ha de plantation et le millier de têtes de bétail, se
répartissaient de la manière suivante52(*) :
Graphique 12: Répartition de
l'exploitation du domaine de CASABIANDA en 1953 par type de
culture.


Graphique 13:
Répartition approximative du cheptel de
CASABIANDA en 1953 par de tête de bétail.
En 1957, 72.000 litres de lait de brebis sont acheminés
vers Roquefort. La production des 7 ha de cultures fruitières ou
potagères, la coupe du bois, le lait et la viande produite sur place,
permet à la population de CASABIANDA (détenus, personnels et leur
famille) de vivre pour beaucoup de biens de première
nécessité en complète autarcie.
Ceci cumulé aux autres fruits de la production,
permettra en 1957 à l'exploitation de dégager un
bénéfice net de 2.110.000 Frs (il est vrai après de lourds
et coûteux investissements)53(*).
Par ailleurs, pour permettre aux détenus de conserver
des liens familiaux, dans une époque où les moyens de
télécommunication sont peu répandus, il a
été institué les « week-end
familiaux ». Une fois par mois, du samedi midi au dimanche soir, les
détenus peuvent se « promener » avec leur compagne
ou leur famille, partager un repas dans une salle à manger
réservée pour l'occasion, et même profiter d'une plage
affectée aux familles.
Autre innovation du Centre Pénitentiaire Agricole, le
« comité du balai ». Collège de 10
détenus élus chaque année par leurs pairs, chargé
de faire respecter la discipline intérieure, de « faire le
ménage » dans les mauvaises pratiques (d'où le terme
« balai »). Cette once de démocratie permettait
alors de juguler toutes émergences de volonté de caïdat. Un
de ces membres déclarait ainsi en 1958 : « les
rouleurs de manivelle, ceux qui balancent les épaules n'ont aucune
chance de driver notre camp ! »54(*).
Pour ce qui est des résultats de CASABIANDA, en 1958
sur les 132 détenus libérés depuis 1948, 15 avaient commis
une nouvelle infraction ; le chiffre alors le plus bas de l'administration
pénitentiaire55(*).
Avant que les détenus ne soient transférés dans les
nouveaux bâtiments de détention, aucun incident n'avait
été relevé avec les familles de personnels (femmes ou
enfants). Les évasions étaient rares, 19 tentatives en 10 ans
(pour près de 900 détenus passés par CASABIANDA)56(*), et souvent infructueuses. Les
rapports de détention étaient plus calmes qu'ailleurs. Le
coût général de fonctionnement réduit, et la
production de revenus conséquente.
§ 2 : CASABIANDA
au fil des décennies, jusqu'au IIIème Millénaire
Sans retracer de manière exhaustive les 40
années qui mènent jusqu'à l'an 2000, nous
développeront ici les évènements marquant ou les
évolutions notables de ces quatre dernières décennies.
A/ 1958-198057(*)
Le Centre Pénitentiaire Agricole accueille alors autour
de 200 détenus. Les 2/3 de ceux-ci sont d'origine rurale. Les objets de
leur condamnation sont avant tout les crimes sexuels (souvent d'inceste), mais
aussi les homicides, le vol et l'incendie. Dans son exposé pour la
commission parlementaire compétente, Madame CRISTIANI, juge
d'application des peines, relève que la population pénale se
répartit en « clubs » de catégorie
de criminels. Ainsi « les homicides méprisent les sexuels et
tout le monde déteste les voleurs ».
À noter pour cette décennie, le tournage par
l'ORTF de deux reportages sur CASABIANDA, dont le second, à ma
connaissance, ne fût jamais diffusé.
Le début des années 70, en 1972 pour être
plus précis, voit s'ouvrir sur le domaine de CASABIANDA le village de
vacance interministériel géré par le Comité
National des Oeuvres Sociales Sportives et Culturelles de l'Administration
Pénitentiaire (CNOSAP). Ayant obtenu en 1971 un bail
emphytéotique, le CNOSAP ouvre quelques mois plus tard un Centre de
vacance installé à proximité du centre
pénitentiaire. La construction du village et plus tard une partie de son
fonctionnement quotidien seront assurées par une équipe de
détenus du centre pénitentiaire, pour beaucoup coupables de
crimes ou délits à caractère sexuel mais pourtant
chargés de veiller à l'entretien des plages, des sanitaires, et
certaines années, de la confection des repas des fonctionnaires
pénitentiaires en vacances, totalement immergés dans
l'environnement des familles le temps de leurs vacances en Corse. Aucun
incident grave en presque 30 ans d'activité ne sera à
déplorer.
L'année 1977, a quant à elle
été marquée par la disparition tragique de M. FRATANI,
surveillant de service la nuit où un détenu voulu s'évader
pour certains, ou s'emparer d'une hypothétique caisse renfermant de
l'argent pour d'autres. Le seul évènement qui ait eu une ampleur
suffisante pour engager des réformes sensibles sur la gestion de la
sécurité des personnels. Il sera décidé suite
à cet évènement de ne plus laisser un surveillant seul
pendant ses services de nuit.
B/ 1981-2000
Fidèle à sa tradition d'expérimentation,
CASABIANDA va, en 1984, ouvrir deux « chambres
conjugales », permettant d'accueillir les compagnes des
détenus, de leur proposer un espace d'intimité qui offre au
couple le moyen de préserver une composante de son équilibre, et
par là de se préserver lui-même, lorsque cela peut encore
l'être.
Cette démarche autorise l'espoir d'un après dans
l'imaginaire du détenu, éléments primordial lorsqu'il se
préparera à sortir de détention.
Un changement notable, géographique celui-là, le
Conservatoire du Littoral acheta en 1998, 280 ha du domaine pour que l'Office
National de la Chasse administre la gestion de la réserve qui y est
logée, rapportant la superficie du domaine à moins de 1.500
ha.
Dans un tout autre registre, fidèle à son
identité de symbole, CASABIANDA va être la cible à partir
de 1991 d'une série d'attentat. 1991, 1996, 1997, 1998, 1999, 2002,
2003, toutes ces années ont été marquées par une
explosion ou une tentative d'attentat dans le site du village de vacance, dans
la résidence des personnels, ou encore dans les bâtiments proches
de la détention. Des attentats revendiqués par le FLNC, puis le
FLNC Canal Historique. Le seul dernier attentat aura eu un coût
évalué à 1.400.000,00 €.
Il serait illusoire de vouloir entièrement expliquer
ici ces actions, mais si l'on développe les raisons qui m'ont
été soumises, l'action des indépendantistes se
légitimerait par la revendication des terres agricoles qui devraient
être attribuées, selon eux, aux jeunes agriculteurs de
l'île. Ils considèrent en effet que la République est
là, comme dans toutes les autres possessions de l'Etat en Corse, en
situation d'occupation de la terre du « peuple corse ».
Cependant, des raisons peut être moins nobles pourraient être
à l'origine de certains de ces attentats. La cible du mess des
personnels par exemple correspondrait en réalité à la
rancune développée par certains, de voir trop de
« passants » profiter des tarifs du lieu (pourtant
théoriquement réservé aux personnels de
l'établissement et à leurs familles), au détriment des
commerces des localités environnantes. Comme me le suggérait un
de mes interlocuteurs, les cibles des attentats en Corse ne se choisissent pas
par hasard, un message implicite, au-delà des revendications
indépendantistes, y est toujours attaché.
De cette période d'attentat, CASABIANDA en tirera des
conséquences pour sa sécurité, et pour celle de ses
occupants. Le Village de Vacances fut fermé, la loge d'accueil
sécurisée par des barreaux aux fenêtres pour se
prémunir du lancer de cocktails molotov. La résidence
des personnels fut quant à elle encerclée par un grillage et une
barrière de protection, et surveillée par un dispositif
vidéo58(*).
L'objet de ce premier chapitre avait pour vocation de nous
imprégner de deux histoires, celle d'un lieu : le domaine de
CASABIANDA, et celle d'une prison : le Centre de détention de
CASABIANDA. C'est au carrefour de ces deux histoires que s'est construite
l'identité de l'actuel établissement pénitentiaire de
CASABIANDA. Mais comme toutes les constructions humaines, cette identité
évolue quotidiennement, soumise à l'influence de ceux qui la font
vivre. C'est donc un instantané de cette vie, de cette identité,
que je vous propose d'étudier dans un Chapitre 2, par l'observation du
fonctionnement de CASABIANDA, de ses personnels qui l'animent, et de la
réglementation qui l'encadre.
Chapitre 2 : Organisation et
fonctionnement du centre de détention de CASABIANDA.
Certains éléments permettent bien souvent par
eux-mêmes de comprendre que l'on est au seuil d'une prison : des
barreaux aux fenêtres, de hauts murs de bétons, des miradors et
des barbelés, les cris et bruits incessants aux abords de
l'édifice, et, encore suspendus aux fenêtres, les restes du
« yoyotage » de la veille. Tout ceci étant absent
à CASABIANDA, son caractère pénitentiaire s'exprimera donc
par d'autres indices majeurs de l'identité carcérale : le
personnel qui y intervient d'une part, notamment par son organisation (Section
1), et d'autre part, les grands axes de son fonctionnement quotidien,
présents dans tous les centres de détention de France (Section
2).
Section 1 :
L'encadrement humain des détenus de CASABIANDA59(*)
Comme dans tous les établissements
pénitentiaires, il existe deux grands ensembles de personnels qui
interviennent dans l'enceinte de CASABIANDA : les personnels de
l'administration pénitentiaire à proprement parlé, et les
personnels détachés d'autres administrations (§1), tous
répartis dans quelques grands services (§2).
§ 1 : Le
personnel de l'établissement60(*)
En 2006, CASABIANDA comprenait 68 personnels.
Ils se répartissaient de la manière
suivante :
- 1 Directeur,
- 1 Directeur Adjoint,
- 12 personnels administratifs,
- 10 personnels techniques,
- 40 personnels de surveillance,
- 4 personnels contractuels.
Pour l'année 2006, la pyramide des âges du
personnel, et leurs années d'expérience
s'échelonnées de la manière suivante.
Graphique 14: Répartition des personnels
de CASABIANDA en 2006 en fonction de leur âge.

Graphique 15: Répartition des personnels
de CASABIANDA en 2006 en fonction de leur nombre d'années
d'expérience.

Ainsi, en 2006, plus de 85% des personnels du centre de
détention affichaient plus de 40 ans ; et presque 60% avaient plus
de 20 ans d'expérience. CASABIANDA bénéficie donc, du fait
de ces statistiques, d'un personnel expérimenté, et par là
même d'une certaine qualité.
L'actualité de ces chiffres n'est pas, dans leur
globalité, à remettre en cause. Les changements
opérés jusqu'à aujourd'hui tiennent à
ceci :
- 1 personnel de surveillance supplémentaire,
- 1 personnel administratif en moins,
- la dissociation des personnels techniques de la Régie
et du centre de détention, entraînant le chiffre actuel de 5
personnels techniques,
- 1 contractuel supplémentaire, portant leur nombre
à 5 (1 psychologue PEP, 2 aumôniers, 2 contractuels dans les
services administratifs).
Quant à l'origine géographique des personnels,
il semble que la part des Corses de naissance se réduise (ils
étaient 98% d'après un article du Nice Matin daté du
26/01/1984). En 2006 ils restaient cependant, en proportion, les plus nombreux
dans le centre de détention avec 26,56% des personnels.
Pour être complet, il faut ajouter à cet ensemble
1 instituteur et des enseignants spécialisés, ainsi que 5
conseillers d'insertion et de probation rattachés à la Direction
du Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation de Bastia.
§ 2 :
L'organisation des services.
Le travail des personnels s'organise autour de quelques grands
services.
A/ La direction et les services administratifs
Composé des postes du Directeur et du Directeur
adjoint, auxquels est attaché un secrétariat, le service de
direction a la charge, comme dans tout autre établissement
pénitentiaire, de piloter l'établissement et de veiller au bon
accomplissement de ses missions.
Mais de l'avis de la plupart de mes interlocuteurs, le
rôle du directeur est à CASABIANDA, plus que dans tout autre
établissement, particulièrement important dans la
définition de l'identité du centre de détention.
L'appréhension qu'il a de la pratique pénitentiaire, conditionne
l'usage qu'il fera des particularités de CASABIANDA. Parce que
CASABIANDA est, dans plusieurs domaines, en dehors des normes classiques des
prisons françaises ; il peut décider de mettre en avant ces
différences, ou au contraire, tenter de les gommer au profit d'une
harmonisation de fonctionnement par rapport à un centre de
détention classique.
La place qu'il occupe dans la région, peut-être
un peu moins aujourd'hui qu'hier, le hisse au rang de notable régional
en tant que représentant local de la République. En outre, du
fait de l'importance de l'activité de production de CASABIANDA dans le
dynamisme de la région61(*), il se doit d'adopter quelques réflexes et
attentions particulières en lien avec cette responsabilité ;
et ce d'autant plus que CASABIANDA est installé en Corse, et que
certaines composantes de la population de l'île ont une
susceptibilité plus marquée que la moyenne. Ainsi, pour reprendre
le témoignage de l'ancien directeur Roger DUMAS,
« compte tenu de la culture des habitants voisins, il
est primordial de n'accorder aucun avantage particulier, ou passe droit
quelconque, qui, s'ils contentent certains, développent les
susceptibilités des autres, et peuvent être pris parfois comme des
humiliations ».
Par ailleurs, assurer des fonctions de direction à
CASABIANDA, c'est accepter une charge qui, outre demander de remplir les
fonctions pénitentiaires traditionnelles, réclame un travail en
lien avec les activités économiques ou écologiques
liées à l'exploitation du domaine, peu habituel pour des
directeurs de prison.
Les services administratifs ont, quant à eux, la
responsabilité de la gestion courante de l'établissement et du
quotidien des détenus. Ils comprennent les services financiers, les
ressources humaines, les cuisines, le service informatique, le garage et les
magasins.
B/ Le personnel de surveillance
L'équipe de surveillance, sous la responsabilité
du Directeur, comprend 41 personnels dont 37 surveillants, 2 majors, 1
lieutenant et 1 commandant. Parmi ceux-ci tous ne font pas que de la
surveillance. Le service du greffe est compris dans cet ensemble, et le
moniteur de sport des détenus est un surveillant.
La surveillance est organisée par unité de 4
agents, avec des horaires de travail qui alternent permanences de jour puis de
nuit et repos. Chaque équipe procède aux appels quotidiens dans
la cour et gère les circulations dans l'enceinte du centre de
détention.
Le service du greffe est quant à lui chargé du
suivi des détenus dans leur parcours pénal, notamment dans leurs
droits aux remises de peines ou leur demande de transfert. Un travail d'autant
plus important à CASABIANDA que le travail des détenus ou leur
motivation à suivre une formation peut leur donner droit à des
remises de peines supplémentaires.
C/ L'Unité de Consultation et de Soins
Ambulatoires (UCSA)
Cette unité gère les soins de base des
détenus. Elle dispose de locaux pour accueillir une secrétaire
médicale, une infirmière, un psychologue, un médecin
généraliste, un dentiste, et un psychiatre.
Pour les soins plus importants, les détenus sont
orientés vers Bastia, voire sur Marseille.
D/ Le SPIP62(*)
Composé de 5 Conseillers d'Insertion et de Probation,
le service SPIP de CASABIANDA intervient auprès des détenus dans
leur projet de préparation de fin de peine et pour leur faciliter
l'accès à leurs droits de citoyen.
Ce service est ainsi l'interface avec les services
administratifs de l'état civil, des collectivités territoriales
en général et de certaines administrations
déconcentrées (ANPE, AFPA, etc.). Une mission qui
révèle parfois la mauvaise volonté dont peuvent faire
usage les représentants des administrations françaises lorsqu'il
s'agit de traiter des demandes de détenus.
Les CIP participent en outre au processus de reconnaissance de
culpabilité mené par les détenus quand cela s'avère
nécessaire, d'acceptation de la peine, de revalorisation de l'individu,
et peut faire émerger, dans certains cas, une demande de prise en charge
psychologique.
La mission de réinsertion assurée par le SPIP
est parfois décrite par les CIP comme étant « un
peu la débrouille ». Ce constat découle des
difficultés inhérentes à la Corse et la population
pénale atypique de CASABIANDA. Rester en Corse pour les anciens
détenus, c'est parfois encourir le risque de la stigmatisation.
Retourner sur le continent est parfois compliqué par le refus de
certains foyers d'accueillir « d'anciens
pointeurs ».
E/ Le service éducatif63(*)
Le personnel éducatif est lui constitué d'un
instituteur à temps plein, désigné comme Responsable Local
de l'Enseignement (RLE), et de professeurs vacataires intervenants sur des
matières plus spécifiques.
Le RLE a la charge, en dehors de ses missions d'enseignement,
de dépister et proposer une formation aux détenus
illettrés, l'accompagnement et l'orientation des détenus dans des
enseignements à distance, l'animation de l'atelier informatique et de la
bibliothèque (aidé par un détenu employé au titre
du Service Général), et la coordination du journal de la
détention.
L'atelier informatique bénéficie d'un parc
informatique de 10 ordinateurs et d'une imprimante réseau. Il permet
l'aide à l'apprentissage des outils de bureautique et de la
programmation. Il permet en outre la publication du journal
« ARENA ».
La bibliothèque fonctionne en partie grâce aux
prêts de la Bibliothèque de Corte, qui entretient un roulement des
ouvrages par un renouvellement du fond une fois par semestre. Les rayonnages de
la bibliothèque comprennent autour de 2000 ouvrages. Une centaine est
prêtée chaque mois.
F/ Le service religieux
Ce service se décrit lui-même comme une
assistance spirituelle ou morale. Il fait intervenir un diacre officiant comme
aumônier catholique et un pasteur comme aumônier protestant.
Un office religieux hebdomadaire est proposé aux
détenus qui le désirent.
Section 2 :
Fonctionnement du centre de détention de CASABIANDA
Le centre de détention de CASABIANDA est régi
par les mêmes dispositions du Code de Procédure Pénale que
comme tout autre centre de détention (cf. l'article A39-1 du CPP). Au
sens de l'article D.72 du CPP, son fonctionnement comporte un régime
principalement orienté vers la réinsertion sociale et, le cas
échéant, la préparation à la sortie des
condamnés. Cependant, là où les détenus des centres
de détention classiques ne peuvent pas circuler d'un étage ou
d'un bâtiment à l'autre. À CASABIANDA, la plupart se
retrouvent dès le matin au premier appel, et partagent leur
journée dans le même grand espace jusqu'au soir.
Le régime de centre de détention trouve donc
à CASABIANDA une interprétation originale. Un constat qui se
retrouve dans la gestion de la sécurité au sein du centre
(§1), dans les activités des détenus (§2), et dans le
fonctionnement des « chambres d'amour » (§3).
§ 1 : Gestion de
la sécurité à CASABIANDA64(*)
Parce que CASABIANDA est avant tout une prison, la
première préoccupation qui régente le fonctionnement de
l'établissement est la sécurité. Une
sécurité pour la société, mais aussi pour les
personnels qui y travaillent et pour les détenus eux-mêmes. Mais
compte tenu des missions générales des centres de
détention précisées à l'article D.72 du CPP, et des
spécificités du lieu, les moyens de sécurité
diffèrent quelque peu des autres établissements
pénitentiaires.
A/ Dispositifs de sécurité passive
Appréhender la sécurité dans un
établissement pénitentiaire se fait en premier lieu par le
recensement des dispositifs matériels chargés de créer une
sécurité dite passive. En l'occurrence, les murs chargés
de créer une enceinte empêchant évasions et intrusions sont
à CASABIANDA totalement inexistants. Il n'y a pas non plus de
dispositifs alternatifs pour palier à cette absence comme une
barrière continue ou un grillage. Inexistants aussi sont les miradors et
chemin de ronde permettant une observation du périmètre de la
prison.
Les bâtiments eux-mêmes dérogent à
leur manière aux règles traditionnelles de la prison. Pour ce qui
est des bâtiments dits de détention, les bâtiments dans
lesquels logent les détenus ne comportent aucun barreau aux
fenêtres, et seules les moustiquaires qui les remplacent font office de
protection, mais plus contre les moustiques que contre les
évasions ! Dans un autre domaine, alors que les bâtiments
administratifs sont un peu à l'écart des autres bâtiments
du lieu, ils n'en demeurent pas moins totalement access |