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République Algérienne Démocratique et
Populaire
Ministère de l'enseignement Supérieur et de la
Recherche Scientifique
Université Mentouri - Constantine
Ecole Doctorale De Français
N°- d'ordre : Pôle Est
N°- de série : Antenne Mentouri
MEMOIRE Présenté en vue de l'obtention du
diplôme de : MAGISTER Filière :
Sciences des Textes Littéraires
L'aventure scripturale au coeur de
l'autofiction
dans Kiffe kiffe demain de Faiza
Guène
Présenté par Nadia
Bouhadid
Sous la direction du Docteur Farida
Logbi, Maître de conférences
Université Mentouri Constantine
Devant le jury composé de :
Président : Dr. Abdou Kamel, Maître
de conférences
Université Mentouri Constantine
Rapporteur : Dr. Farida logbi, Maître de
conférences
Université Mentouri Constantine
Examinateur : Dr.Nedjma Benachour, Maître
de conférences
Université Mentouri Constantine
Dédicace
,4 ta mémoite de mon 0ère .. ,4 ea
mémoite de ma tante...
,4 ma ttèo c~ète mène dont éa
teneteue et "attention étaient 0ou~ moi une o ce a0aioante qui m"a
accom0acinée au lonci de ce taieu~.
,4 toute ma iamilie qui a c~u en moi et m" a tou/oued
encoutaciée : lelouna, loiem, Paitima, deita, leloiammed....
,4 toud me4 ami~ dont te doutien m"a oit
oéconioitée et encoutaciée.
,4 toud ceux qui m'ont, d'une maniète ou d'une autre,
doutenue et encou/aciée, qu"i~o cettou$ent ici ma ~incète
ci~atitude.
Remerciements
Pe tieaei à nemencien «iuemeat letm, 4o9di
Panida gai, a«ec de~ lenécie« co~~eil~ et de~ oiden$atioae
leentiaeatee, a 9aidé à die« l'ac~emiaemeat de mo~ mode~te
tnamil, Pe lai deme~ne neco~aaiemate leo~n ~oa c~~leane« accueil, 44
di~leo~idilité et deentoat ~oa damaaité,
leted nemenciemeft4 inout é9alemeft à letm,
feu ,feciounlieema g~i m'a fait déco~enin ceauflime noma«, 9e fte
menai~ 4ddee la nemencien leo~n m'a«oin tnafemid l'~mo~n de la
litténatane,
4e lele~ di«cène menci à toute leendo~~e
gui m'a écoutée, co~eeillée, efco~na9ée et cn~ eu
moi,
letenci à 7,1 Se gai m'a dooé co~na9e et
le~tie~ce leo~n cofcnétiden ce tnamil,
SOMMAIRE
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Sommaire
|
1
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Introduction
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4
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|
Première partie : Les abords de l'oeuvre
|
12
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Chapitre I : Etude des indices paratextuels
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.13
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I. Le nom de l'auteur
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13
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II.L'intitulé générique
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15
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III. Approche titrologique
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15
|
1. Définition et fonctions des titres
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15
|
2. Approche titrologique de Kiffe kiffe
demain.....................
|
|
18
|
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|
Chapitre II : Les stratégies d'ouverture et de
clôture
|
25
|
|
I. L'incipit .
|
25
|
I.1. Définition
|
. 25
|
I.2. Les fonctions de l'incipit
|
. 27
|
I.3. L'entrée dans Kiffe kiffe
demain.......................................................
|
|
28
|
|
|
II. Les clausules
|
33
|
II.1. Définition
|
.33
|
II.2. La sortie de Kiffe kiffe demain
|
|
34
|
|
|
Chapitre III: Etude onomastique
|
....40
|
1. Doria ou la quête de filiation
|
41
|
2. Mm. Burlaud ou le psychologisme
|
....45
|
3.Yasmina :le courage d'une mère
|
..47
|
3. Le père ou « l'absence béante »
|
49
|
4. Hamoudi/Youssef et l'injustice sociale
|
..49
|
5. Nabil : le nul ou le noble ?
|
52
|
6. Tante Zohra
|
.....53
|
7. Lila ou le métissage impossible
|
54
|
8. Les assistantes sociales
|
|
55
|
|
|
Deuxième partie : L'écriture
autofictionnelle
|
...57
|
|
Chapitre I : Autofiction :
l'ambigüité d'un concept
|
58
|
|
Chapitre II : L'autofiction stylistique dans
Kiffe kiffe demain
|
...65
|
|
I. Une langue au bout de la langue
|
. ..66
|
|
I.1 .Manifestations phono-syntaxique du français
branché
|
....66
|
|
I.1.1 Prononciation
|
66
|
|
I.1.2. Langue maternelle et interférence
|
69
|
|
I.1.3 La syntaxe
|
75
|
|
I.2.Propriétés lexicales
|
...86
|
|
A. L'argot
|
87
|
|
A. 1. Les procédés lexicaux
|
.88
|
|
a. Troncation
|
.89
|
|
b. La dérivation
|
89
|
|
b. 1. La suffixation .
|
89
|
|
b. 1.1. La suffixation parasitaire
|
90
|
|
b. 1.2. La ressufixation
|
90
|
|
b. 2. La préfixation
|
91
|
|
c. Le redoublement
|
92
|
|
A.2. Les procédés stylistiques
|
93
|
|
-La métaphore :
|
93
|
B. Le verlan ou l'argot à clef
|
98
|
C. L'emprunt
|
|
... 104
|
|
|
Chapitre III : Kiffe kiffe demain roman
autofictionnel référentiel ?
|
.117
|
Troisième partie : L'espace interculturel
autofictionnel 122
Chapitre I : Un regard stéréotypé
126
1- Tentative de définition .126
2- .Le stéréotype et la banalisation .129
2.1 Une banlieue aux griffes de la violence .130
2-1.1Violence à l'école .....130
2-1.2 Le stéréotype du frère et/ou
père tyranniques ...131
2-1.3Les policiers face aux jeunes de la banlieue ....133
3. Le stéréotype du racisme 135
4. Le stéréotype de la famille arabe nombreuse.
...137
Chapitre II: l'entre deux univers 139
1- Culture d'origine et intégration 140
2. Chez Soi comme Ailleurs ou l'entre deux « bleds »
144
2-1- Regard porté sur le pays d'accueil 144
2- 2- Regard porté sur le pays d'origine .....147
3- Le tiers espace comme double absence 150
4- Regards croisés .154
Chapitre III : univers culturel universel 160
-Une culture télévisuelle 160
Conclusion .168
Bibliographie 172
Introduction
Pendant les années quatre-vingts, une nouvelle vague
d'écrivains se réclamant d'une « Littérature
beur » s'est manifestée dans le champ littéraire
français. Les beurs (du mot « arabe » en inversant les
syllabes) sont les descendants d'immigrés de première
génération d'origine maghrébine. Ce mouvement
littéraire a été par ailleurs un phénomène
social qui a marqué la scène politique en France, avec La
Marche des beurs en 1983. Effectivement, une marche pour
l'égalité et contre le racisme, organisée par les jeunes
issus de l'immigration, est partie de Marseille avec 32 personnes pour aboutir
le 03 décembre 1983 à Paris par une manifestation de 100 000
personnes. Ces jeunes beurs se sont réunis pour revendiquer publiquement
l'égalité des droits et affirmer leur volonté d'être
reconnus comme des citoyens français à part entière.
Née dans un tel espace en pleine effervescence, la
littérature beur s'est attachée à prendre en charge cette
dimension socioculturelle ainsi que politique. Effectivement, les premiers
romans beurs avaient pour seul souci de rendre témoignage d'une vie
misérable dans un pays d'accueil souvent injuste, de la nostalgie du
pays d'origine et du rapport douloureux avec la langue française. Des
noms de jeunes écrivains commencèrent ainsi à
émerger, entre autres : Mehdi Charef, Nacer Kettane, Farida Belghoul,
Mehdi Lallaoui, Azouz Begag... Cependant, la critique n'a pas été
très accueillante avec ces récits jugés peu
intéressants à l'exception de ceux de Mehdi Charef et surtout
Azouz Begag. Ce dernier s'est distingué par la constance de son style et
notamment par l'humour qui arrache ses romans au misérabilisme. Le
statut social d'immigré de ces écrivains semblait être le
seul inconvénient qui les empêchait d'être reconnus, «
comme si le problème qui s'y pose en littérature était
celui de la possibilité même d'une activité
littéraire dans un espace qui jusqu'à ces dernières
années n'a jamais été considéré comme un
espace littéraire1 ». Cette littérature a
été donc négligée et peu étudiée,
elle s'est vue même attribuer des appellations comme «
littérature mineure », « littérature naturelle
».
1 Bonn, Charles, « Un espace
littéraire émergeant », art. en ligne :
http://lebkiri.com/HTML/Charles_bonn.html
Toutefois, depuis quelques années, le roman beur
(appelé également roman de l'immigration ou des
immigrations, « roman issu de la deuxième génération
d'immigration ») s'est imposé comme phénomène
littéraire important occupant le devant de la scène
littéraire en France. Cet espace d'immigration balisé d'abord par
la sociologie, se retrouve à la fin du XXe siècle l'objet de
multiples études s'ouvrant sur un champ fertile de nouvelles
réflexions littéraires. Le mérite de cette
génération revient à son refus de soumission à tout
conformisme, ces jeunes immigrés refusent ainsi d'avoir le même
sort que leurs parents. Ils sont français, la langue française ne
leur est pas étrangère et les thèmes qu'ils
évoquent diffèrent complètement de ceux de la
première génération. Ils manient ainsi différemment
l'objet littéraire en multipliant les formes, le style et les genres
pour exprimer souvent le mal d'une génération tiraillée
entre deux univers.
C'est dans un tel espace que s'est développé
l'esprit de notre jeune écrivaine. En effet, Faiza Guène est une
jeune française d'origine algérienne, vivant à Pantin en
Seine-Saint-Denis. En 2004, à l'âge de dix-neuf ans à
l'exemple d'une Sagan, Faiza met les pieds dans le grand monde de la
littérature avec la publication de son premier roman Kiffe
kiffe demain, oeuvre qui a été l'une des
meilleure vente de l'année et a été traduite en vingt deux
langues. Guène a par ailleurs réalisé plusieurs
courts-métrages : La Zonzonière en 1999, RTT et Rumeurs
en 2002, Rien que des mots en 2004. En outre, en 2002, elle
réalise un documentaire intitulé Mémoire du 17 octobre
1961. En 2006, elle publie son deuxième roman Du rêve
pour les oufs.
Notre corpus d'analyse est, donc, son tout premier roman
Kiffe kiffe demain. Nous empruntons à Hachette, l'éditeur de
Kiffe kiffe demain, le résumé de
l'oeuvre mentionné sur la quatrième de couverture : «Doria a
quinze ans, un sens aigu de la vanne, une connaissance encyclopédique de
la télé, et des rêves qui la réveillent. Elle vit
seule avec sa mère dans une cité de Livry-Gargan, depuis que son
père est parti un matin pour trouver au Maroc une femme plus jeune et
plus féconde. Ça, chez Doria, ça s'appelle le mektoub, le
destin : "Ça veut dire que, quoi que tu fasses,
tu te feras couiller. " Alors autant ne pas trop penser
à l'avenir et profiter du présent avec ceux qui l'aiment ou font
semblant. Sa mère d'abord, femme de ménage dans un Formule 1 de
Bagnolet et soleil dans sa vie. Son pote Hamoudi, un grand de la cité,
qui l'a connue alors qu'elle était " haute comme une barrette de shit ".
Mme Burlaud, sa psychologue, qui met des porte-jarretelles et sent le Parapoux.
Les assistantes sociales de la mairie qui défilent chez elle, toujours
parfaitement manucurées. Nabil le nul, qui lui donne des cours
particuliers et en profite pour lui voler son premier baiser. Ou encore Aziz,
l'épicier du Sidi Mohamed Market avec qui Doria essaie en vain de caser
sa mère. Kiffe kiffe demain est d'abord une
voix, celle d'une enfant des quartiers. Un roman plein de sève, d'humour
et de vie.
Dès que l'idée de réaliser un travail
universitaire nous est présentée, nous avons décidé
de travailler sur une écrivaine, des noms ont commencé alors
à hanter nos rêves : Yasmina Mechakra, Maissa Bey, Malika
Mokeddem... Comme vous pouvez le remarquer nous avons un faible pour la
littérature maghrébine et spécialement féminine.
Cela n'a aucune relation avec le féminisme mais nous avons toujours
admiré ces femmes, notamment algériennes, qui arrivent à
prendre la parole, ne serait ce que au coeur d'une fiction, pour coucher sur du
papier leur verbe. Kateb Yacine disait justement « quand une femme
écrit, elle vaut son pesant de poudre1. »
Faiza Guène, à l'exemple de ces femmes
algériennes courageuses, a refusé de rester muette et a pris sa
jeune plume pour marquer sa présence en or dans un univers d'immigration
au coeur d'une banlieue en crise. Le choix de Kiffe kiffe
demain, roman d'une écrivaine issue de la
deuxième génération d'immigrés répond
à notre volonté de découvrir la spécificité
de cette littérature qui a su donner voix aux revendications d'une
génération insoumise. Un espace littéraire tant
ignoré mais qui vient de gagner fièrement droit de cité
dans la littérature française ne mériterait- il pas
l'intérêt de tout chercheur?
1 Kateb Yacine cité in la quatrième de
couverture de Malika Mokaddem, L'interdite, Paris, Grasset, 1993
Nous tenterons, donc, d'expliciter les points forts sur
lesquels s'appuie une littérature émergente. Nous avons
jugé que Kiffe kiffe demain est un corpus
représentatif du phénomène littéraire beur qui nous
éclairerait le mieux sur ce genre d'aventure romanesque.
Notre problématique aura au centre de son
intérêt de mettre en relation la particularité de cette
littérature jaillissante avec un concept encore ambigu dans le champ
littéraire, celui de l'autofiction. Nous optons ainsi pour une approche
qui aura l'ambition de concilier les différentes acceptions
données à l'autofiction et prouver que ces dernières aussi
divergentes qu'elles paraissent sont en réalité indissociables
pour une compréhension intelligible du texte et son contexte se
déployant dans le cadre de cette nouvelle conception d'écriture
de soi.
L'analyse de toute oeuvre nécessite d'abord une
approche lucide des balises installées par l'auteur pour asseoir sa
fiction. Nous nous interrogerons sur les différentes techniques
scripturales mises en oeuvre par l'auteure pour ainsi orienter son lecteur vers
une meilleure détection de ses intentions littéraires ainsi que
l'atmosphère générique dans laquelle s'inscrit le
roman.
La lecture de Kiffe kiffe demain
nous a permis de remarquer que l'originalité de son oeuvre
réside au niveau de la langue employée. Un foisonnement de
questions s'est alors imposé : quelles sont les caractéristiques
d'une telle langue qui a valu une renommée internationale à son
auteure ? En quoi réside spécialement sa nouveauté ?
Quelles sont alors les stratégies mises en oeuvre par Guène pour
bien activer sa « machinerie scripturale » ? A quels besoins
répond une telle mise en scène de la langue ? Et encore est-ce
seulement la langue qui a contribué à la réussite de cette
oeuvre ou bien un espace spécifique qui fait sa richesse et son
originalité ?
Une autre interrogation inscrit Kiffe kiffe
demain dans son rapport avec un genre littéraire. La
langue peut-elle nous renseigner sur l'appartenance générique
d'une
oeuvre ? L'oeuvre de Guène est-elle classable ? Sur
quels critères s'orienterait-elle vers tel ou tel genre
littéraire ? Une telle écriture ne pourrait-elle pas se rapporter
à un genre non encore bien défini comme celui de l'autofiction?
Quels seraient alors les enjeux d'une telle forme et les rapports entre
l'écriture et le genre autofictionnel chez Guène? L'autofiction
se manifeste-t-elle dans Kiffe kiffe demain seulement
à travers la langue employée ou y a-t-il d'autres
éléments extratextuels qui renforceraient son asseoiement au
coeur de l'oeuvre.
Cette problématique nous a poussée à
envisager notre étude au croisement de plusieurs approches :
autofictionnelle, phono-linguistique, sociolinguistique, et même
psychosociale. Il serait donc intéressant d'appliquer dans ce sens une
approche interdisciplinaire. Nous avons ainsi sollicité plusieurs outils
méthodologiques : En matière « d'écriture de Soi
» nous nous inscrivons dans le cadre des travaux réalisés
par Doubrovsky, Lejeune, Colonna, Jenny et Gasparini au sujet de l'autofiction.
Le concept d'autofiction a suscité énormément
d'intérêt depuis son apparition vu son caractère de
nouveauté. Nous verrons à quel point l'oeuvre de Guène
répond aux critères d'un tel genre littéraire et les
différents champs d'application qu'elle propose. En linguistique les
travaux de Claire Blanche Benveniste et ceux de Françoise Gadet au sujet
de la langue parlée, nous seront énormément utiles. Quant
à la phonologie nous retiendrons deux noms : Pierre LEON et Nicole
Derivery.
La sociolinguistique discipline qui s'attache à mettre
en interaction le côté linguistique avec sa concrétisation
sociale, nous ouvrira des pistes assez pertinentes dans l'explication du
linguistique à travers le social. Effectivement, cette discipline «
a affaire à des phénomènes très variés : les
fonctions et les usages du langage dans la société, la
maîtrise de la langue, l'analyse du discours, les jugements que les
communautés linguistiques portent sur leur(s) langue(s), la
planification et la standardisation linguistiques... Elle s'est donné
primitivement pour tâche de décrire les différentes
variétés qui coexistent au sein d'une communauté
linguistique en les mettant en rapport avec les structures sociales ;
aujourd'hui, elle englobe
pratiquement tout ce qui est étude du langage dans son
contexte socioculturel.1" Nous nous intéresserons
spécialement aux travaux de Gumperz au sujet de l'alternanace,
l'interférence et de l'emprunt, ceux de Grosjean et Hamers en
bilinguisme et biculturalisme et enfin ceux de Guiraud en parler argotique.
Les travaux en psychosociale nous seront également d'un
grand secours. Gordon Allport, psychologue social, définit sa discipline
comme une « tentative de comprendre et d'expliquer comment la
pensée, les sentiments et les comportements des individus pouvaient
être influencés par la présence réelle,
imaginaire2». La psychologie ainsi que la psychosociale
nous ont fourni des concepts clefs très adaptés à
l'analyse des textes littéraire où le langage serait lieu de
rencontre, de confrontation de l'imaginaire subjectif et collectif.
Armée de l'ensemble de ces outils et dans une
perspective interdisciplinaire nous procéderons ainsi : La
première partie sera consacrée aux abords de l'oeuvre,
c'està-dire à tout ce qui nous permet d'approcher l'oeuvre sans
trop y sombrer. Le premier chapitre analysera Kiffe kiffe
demain au moyen de quelques balises offertes par le paratexte.
L'analyse titrologique sera, toutefois, l'un des éléments que
nous privilégions vu l'originalité du titre. Ensuite, dans le
deuxième chapitre nous examinerons les stratégies d'ouverture et
de clôture du texte qui nous permettraient de saisir la logique
guènienne dans l'élaboration des Seuils et des sorties de son
aventure scripturale. La thèse de Khalid Zekri sur l'étude des
incipit et exipit sera un document de référence incontournable.
Enfin, nous déboucherons dans le troisième chapitre sur une
analyse onomastique des noms de quelques personnages en rapport avec la
thématique récurrente dans le roman.
Dans la deuxième partie, nous tenterons d'expliciter le
rapport de l'autofiction à l'écriture. Nous survolerons, au cours
du premier chapitre, les différentes
1 Baylon, Christian, Sociolinguistique.
Société, langue et discours, Nathan, 1991, p.35.
2 ALLPORT, G. W., «The historical
background of modem social psychology» in LINDZEY, G.,
ARONSON, E. (dir. ), Handbook of Social Psychology, Reading Mass,
Addison-Wesley, 2e ed., vol. 1, 1954, p. 1-80. cité par : Ivana
Marková, Le dialogisme en psychologie sociale, lien :
http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/2042/8948/1/HERMES_2005_41_25.pdf
conceptions proposées pour le concept de l'autofiction
et nous essayerons d'éclairer les enjeux de cette notion encore
ambiguë dans le champ littéraire. Cette tentative de
délimitation de la conception de l'autofiction, aussi brève
qu'elle soit, nous permettra de nous situer dans un cadre particulier. Le
deuxième chapitre adoptera une analyse de l'autofiction par rapport
à la spécificité de l'écriture de Guène,
nous parlerons dans ce sens de l'autofiction stylistique, première
conception proposée par son auteur Serge Doubrovsky. Cette analyse de la
langue serait réalisée en investissant des concepts
empruntés à plusieurs disciplines : linguistique, phonologie,
sociolinguitique. Donc, nous optons pour une étude interdisciplinaire,
raison pour laquelle cette étude constituera le gros du travail de la
deuxième partie. Le dernier chapitre analysera l'oeuvre sous l'angle de
l'autofiction référentielle, nous appliquerons en quelque sorte
le principe du structuralisme génétique. Autrement dit, nous
ferons appel à des éléments extratextuels pour expliciter
le rapport de l'oeuvre avec l'élément
référentiel.
Quant à la troisième partie, elle sera
consacrée à l'étude de l'espace interculturel
autofictionnel dans l'oeuvre, autrement dit, nous approcherons l'autofiction
à travers l'espace interculturel qui se manifeste dans l'oeuvre. Nous
analyserons dans le premier chapitre les stéréotypes
générés dans un espace biculturel et socialement
très spécifique, celui de la banlieue parisienne. Ensuite, nous
examinerons dans le deuxième chapitre « l'entre deux univers
», les représentations et les stratégies identitaires
utilisées par des locuteurs biculturels pour comprendre leur
hybridité. Enfin, le troisième chapitre analysera un mode de
référence culturelle très original, c'est un espace de
culture d'une jeunesse qui ne connait pas de barrières.
Nous chercherons ainsi à saisir l'écriture de
Guène dans les différentes facettes ayant valu à cette
jeune auteure le succès et l'intérêt qui lui ont
été consacrés. Son oeuvre nous aidera à mieux
comprendre un genre nouveau sur lequel porte l'ambiguïté et les
avis divergents celui de l'autofiction.
Première partie :
LES ABORDS DE L'OEUVRE
Première partie : LES ABORDS DE L'OEUVRE
Chapitre I : Etude des indices paratextuels
"Un texte se présente rarement à l'état
nu, sans le renfort de l'accompagnement d'un certain nombre de
productions"1 tels que les " titres, sous-titres, préfaces,
notes, prières d'insérer, et bien d'autres entours moins visibles
mais non moins efficaces, qui sont, pour le dire trop vite, le versant
éditorial et pragmatique de l'oeuvre littéraire et le lieu
privilégié de son rapport au public et par lui au
monde."2 Gérard Genette nomme ce "discours d'escorte qui
accompagne tout texte "le paratexte.
"Il existe donc, autour du texte du roman, des lieux
marqués, des balises, qui sollicitent immédiatement le lecteur,
l'aident à se repérer, et orientent presque malgré lui,
son activité de décodage."3 Kiffe kiffe
demain n'est pas riche de données paratextuelles, notre
approche se contentera d'analyser les éléments suivants : nom de
l'auteur, l'intitulé générique et le titre.
I. Le nom de l'auteur
Chaque auteur une fois le terme mis à son aventure
d'écriture se voit automatiquement obligé de la signer. Quelques
uns sont tentés de voiler leur identité et choisissent un faux
nom ou pseudonyme. Dissimuler son identité renvoie à des choix
personnels : certains préfèrent choisir un nom attractif qui
contribuerait à une meilleure diffusion de leur production
littéraire, d'autres le font contraints tel que Mohammed Mouleshoul qui
a choisi de publier ses premiers romans sous le pseudonyme de Yasmina Khadra
craignant -étant un militaire- que son vrai nom lui cause des ennuis.
Cependant, d'autres utilisent des pseudonymes par simple fantaisie, comme
Romain Gary qui a pu décrocher un deuxième prix Goncourt avec son
oeuvre La vie devant soi sous le pseudonyme Émile Ajar.
1 Genette, G., Seuils, Paris, Seuil, 1987,
p.7.
2 Genette, G., "Cent ans de critique
littéraire", in Le Magazine Littéraire n° 192,
février 1983.
3 Mitterant, Henri, "Les titres des romans de Guy
des Cars", in Duchet, C., Sociocritique, Paris, Nathan, 1979,
p.86.
Quant à l'auteure de Kiffe kiffe
demain, elle a choisi plutôt de publier sa toute
première oeuvre sous son vrai nom Faiza Guène. Tout comme son
héroïne, Faiza affiche sa spontanéité et assume son
écrit. Elle n'a pas eu peur de publier son oeuvre sous son vrai nom,
quoique ce soit son premier pas dans le monde littéraire, car tout
simplement Guène écrit pour le plaisir :
"C'est un peu particulier, je n'ai pas fait la
démarche d'écrire un manuscrit pour être publiée.
J'écris depuis que je suis enfant, cela me plaît de raconter des
histoires.1"
Soulignons toutefois que le nom de l'auteur est
mentionné sur la première de couverture sans l'accompagnement du
titre de l'oeuvre. On a l'impression que le titre de l'oeuvre est Faiza
Guène et non pas Kiffe kiffe demain. La
présentation de la première couverture est, dans une grande
partie, du ressort de l'éditeur et c'est à propos de ce sujet que
Claude Pinganaud2, directeur des Editions Arléa,
déclare :
« Un éditeur publie au départ un texte
et une personne, pas encore un auteur et encore moins une oeuvre même si,
au fond, c'est ce dont il rêve 2»
Donc Hachette, l'éditeur de Kiffe kiffe
demain, aurait voulu présenter d'abord à son
public, "une personne", la jeune Guène dont le nom était jusqu'
alors inconnu. Un nom annonçant un talent remarquable qui promettra un
succès international. Signalons seulement que cette présentation
de la première de couverture a été appliquée
seulement aux premiers exemplaires car une fois ce nom lancé dans le
monde livresque et vu l'immense demande, Hachette décide d'en publier
davantage mais la nouvelle version comporte le nom de l'auteur (Faiza
Guène), cette fois-ci accompagné, juste au dessous, du titre
de son oeuvre Kiffe kiffe demain. L'auteure
et son texte sont alors exposés au monde entier.
1
http://www.mini-sites.hachette-livre.fr/hcom/faiza_guene/site/montreuil.html
2 Claude Pinganaud cité par : Grangeray,
Emile, Enquête littéraire : bousculade au bal des
débutants in Le Monde, édition électronique du jeudi
2 septembre 1999.
L'intitulé générique
Dans les premiers exemplaires (rappelons-le toujours), rien
n'a été mentionné à propos de l'appartenance
générique de l'oeuvre. Ce silence à la fois de l'auteur et
de l'éditeur est sûrement significatif. Ils auraient voulu laisser
au lecteur le soin de juger : le texte, le talent de l'auteur et de ce fait
pouvoir lui choisir un classement selon les pertinences de chaque lecteur.
Cependant, l'éditeur s'est prononcé sur cette appartenance en
mentionnant Kiffe kiffe demain comme roman dans la
quatrième de couverture :
"Kiffe kiffe demain est d'abord une voix,
celle d'une enfant des quartiers. Un roman plein de sève et
d'humour."
Approche titrologique
Nous estimons que le titre est l'élément le plus
important de cet ensemble paratextuel, car c'est le premier signe que
l'oeil du lecteur embrasse avant tout autre chose. Autrement dit, le titre
intervient comme intermédiaire entre l'oeuvre et le lecteur.
C'est pour cela que nous lui avons réservé une place
importante dans cette approche.
1. Définition et fonctions des titres
L'étude des titres ou la
titrologie1 s'est imposée depuis un certain nombre
d'années comme un outil très important dans l'approche des
oeuvres littéraires. Un titre est d'abord "ce signe par lequel le
livre s'ouvre : la question romanesque se trouve dès lors posée,
l'horizon de lecture désigné, la réponse promise.
Dès le titre l'ignorance et l'exigence de son résorbement
simultanément s'imposent. L'activité de lecture, ce désir
de savoir ce qui se désigne dès l'abord comme manque à
savoir et possibilité de le connaître (donc avec
intérêt), est lancée."2
1 Léo H. Hoek, La marque du titre :
dispositifs sémiotiques d'une pratique textuelle, Paris, Mouton,
1981 .Cité par J-P Goldenstein, Entrées en
littérature, Paris, Hachette, 1990, p.68.
2 Grivel, Charles, Production de
l'intérêt romanesque, Paris-La Haye, Mouton, 1973, p. 173.
Occupant ainsi une place indéniable dans le
péritexte1, le titre joue un rôle très important
dans la relation du lecteur au texte. En effet, dans l'absence d'une
connaissance précise de l'auteur, c'est souvent en fonction du titre
qu'on choisira de lire ou non un roman.
L'auteure de Kiffe kiffe demain est
justement l'une de ces jeunes auteurs quasi- inconnus qui se sont
imposés dans le monde littéraire grâce à leurs
productions originales. En effet, Faiza Guène est un nom qui n'a vu le
jour qu'en 2004, date de publication de son premier roman. Cela dit, le titre
Kiffe kiffe demain était la seule chose qui
pouvait solliciter l'intérêt d'un lecteur. Nous tenterons de
découvrir ce que ce titre a d'aussi exceptionnel pour valoir une
renommée internationale à sa jeune auteure d'à peine
dix-neuf ans. L'impact de ce titre sur le lecteur serait-il dû au fait
qu'il soit surprenant? Fascinant? Choquant? Ou enchanteur?
"Le titre est souvent choisi en fonction d'une attente
supposée du public, pour les raisons de "marketing"(...) il se produit
un feed-back idéologique entre le titre et le public"2.
Ainsi, pour qu'un titre "accroche" il doit jouer auprès du lecteur le
rôle d'un séducteur et fonctionner de fait comme un texte
publicitaire. Claude Duchet définit le titre ainsi :
Le titre est " un message codé en situation de
marché : il résulte de la rencontre d'un énoncé
romanesque et d'un énoncé publicitaire ; en lui se croisent
nécessairement littérarité et socialité : il parle
de l'oeuvre en termes de discours social mais le discours social en terme de
roman.3 »
1 Genette distingue deux sortes de paratextes : le
paratexte situé à l'intérieur du texte (titre,
préface, titres de chapitre, table de matière) auquel il donne le
nom de péritexte, et le paratexte situé à
l'extérieur du livre (entretiens, correspondance, journaux intimes)
qu'il nomme épitexte. cette notion de « péritexte
» est introduite par Gérard Genette dans Palimpsestes,
Paris, Éditions du Seuil, coll. « Poétique »,
1982, puis développée dans Seuils, Paris,
Éditions du Seuil, coll. « Poétique », 1987, p. 8-9.
2 Mitterand, Henri, Les titres des romans de Guy
des Cars, in Duchet, C., Sociocritique, Nathan, 1979, p92.
3 Duchet, Claude, «Eléments de
titrologie romanesque», in LITTERATURE n° 12,
décembre1973.
Nous expliciterons les différents aspects par lesquels
le titre de notre jeune auteure rend compte de cette rencontre de
littérarité1 et socialité.
Se souciant de répondre aux besoins du
"marché littéraire" le titre est travaillé de
plus en plus par l'auteur et l'éditeur. Tout comme un texte publicitaire
le titre a pour rôle de mettre en valeur l'ouvrage et de séduire
un public et dans cette perspective il est évident qu'il peut
réunir ces fonctions : la fonction référentielle (il
doit Informer), la fonction conative (il doit impliquer) et la
fonction poétique (il doit susciter l'intérêt ou
l'admiration). "Toutefois le rôle du titre d'une oeuvre
littéraire ne peut se limiter aux qualités demandées
à une publicité car il est "amorce et partie d'un objet
esthétique. "2Ainsi, il est une équation
équilibrée entre «les lois du marché et le
vouloir-dire de l'écrivain2».
Le titre est également considéré comme
emballage et "incipit romanesque"3. Emballage
car « il promet savoir et plaisir » constituant ainsi un "acte
de parole performatif", incipit romanesque en tant que premier
élément introduisant le texte.
En outre, le titre peut assumer deux fonctions principales :
"mnésique" quand il sollicite le savoir antérieur (le
déjà familier) du lecteur ; de "rupture" quand il
s'affiche comme nouveau et original. Pendant que dans le premier cas, le titre
cherche à atteindre un public précis ou, comme l'écrit C.
Duchet «sélectionne son public», dans le
deuxième, le but est plutôt de se faire de nouveaux
admirateurs.
Nous tenterons à travers une lecture analytique de
démontrer le fonctionnement du titre dans l'oeuvre de Faiza
Guène.
1 Roman Jakobson d'finit la littérarité ainsi :
« L'objet de la science de la littérature n'est pas la
littérature mais la `littérarité', c'est-à-dire ce
qui fait d'une oeuvre donnée une oeuvre littéraire » (in :
Questions de poétique.- Paris : Seuil, 1974, pp. 11-24 ; p. 15, Trad .
Tzvetan Todorov ; éd. orig. Prague, 1921).
2 Achour Christiane, Bekkat Amina , Clefs pour la
lecture des récits, CONVERGENCES CRITIQUES II, éditions du
Tell, Alger, 2002, p.7 1
3 Léo H. Hoek, La marque du titre :
dispositifs sémiotiques d'une pratique textuelle, op. cit.
2. APPROCHE TITROLOGIQUE DE Kiffe kiffe demain
Dans notre cas, le rôle du titre "Kiffe
kiffe demain" est complexe et, par conséquent, nous
examinerons sa fonction par rapport au texte du roman. A travers ce roman, nous
essayerons d'étudier la stratégie mise en place par le titre pour
reproduire indirectement le texte du roman.
En effet, avec le titre Kiffe kiffe
demain nous sommes en présence d'un énoncé
connotatif. Cependant l'originalité de ce titre réside au niveau
de sa structure, il serait alors intéressant de l'approcher aussi bien
sur le plan morphosyntaxique que sémantique. En effet, "le titre du
roman requiert une véritable analyse de discours, comme préalable
à son interprétation idéologique et
esthétique."1
Nous nous appuierons dans notre analyse sur les travaux de Leo
Hoek qui, comme le remarque Henri Mitterand, propose un modèle
sémantique qui consiste en un découpage " des monèmes
constitutifs du titre, appelés ici opérateurs, selon une
catégorisation qui distingue l'animé humain
(considéré pour sa condition, exemple La Demoiselle
d'Opéra, ses qualifications, sa situation narrative), l'inanimé
(opérateurs objectaux, par exemple les Gommes), la temporalité
(indications de durée et d'époque, par exemple Chronique du
règne de Charles IX ou La Semaine Chronique du règne de Charles
IX ou La Semaine Sainte), la spatialité (par exemple le labyrinthe ou
Notre-Dame de Paris), l'événement( ce qu'on pourrait appeler des
opérateurs "narratiques", ou encore factuels, par exemple La
Débâcle, La Curée)"2.
Au plan du dénoté le titre Kiffe
kiffe demain ne comporte pas d'opérateur spatial, non plus
d'opérateur objectal, ni d'opérateur évènementiel.
En revanche, il est constitué d'un syntagme verbal un peu particulier
car le verbe "Kiffer" est répété deux fois et
suivi d'un opérateur temporel "demain". Remarquons-le, cette
reprise du verbe n'est pas admissible au niveau de l'écrit mais reste
tout de même courante à
1 Mitterand, Henri, « Les titres des romans
de Guy des Cars », op.cit, p92.
2 Ibid. p93.
l'oral, comment peut-on alors interpréter cette
récurrence? Serait-il un énoncé articulé en
situation d'oral où la répétition représente une
forme d'insistance sur l'importance du mot répété? Ou
bien, cela ne serait-il qu'une sorte de jeu de mots pour faire allusion
à autre chose qu'au sens dénoté du mot?
Quant à l'opérateur temporel "demain",
il dénote un futur très proche et bien précis : la
journée qui suit "aujourd'hui". Cependant, ce même
opérateur sur le plan connotatif renvoie à l'Avenir dans son sens
large. Nous pouvons ainsi dire que l'action se passera dans un présent
aspirant à un lendemain. Mais la nature de ce "lendemain"
dépendrait du sens donné au syntagme verbal "kiffe kiffe
".
Revenons d'abord sur la signification du mot argotique
"Kiffer" : ce verbe est un néologisme qui a vite gagné droit de
cité dans le jargon des jeunes français et qui a pris le sens de
"aimer". Kiffe kiffe demain serait alors : "aime
aime demain", la répétition du verbe n'est pas alors
fortuite mais tout au contraire est utilisée à dessein pour
insister sur l'importance de garder l'espoir et d'avoir confiance en son
lendemain.
Cependant le jeu sur les sonorités nous oriente vers un
sens opposé en faisant allusion à l'homophone "kifkif"
qui veut dire "c'est exactement pareil". L'expression Kifkif est
à l'origine une expression arabe qui semble avoir été
importée en France au XIXe siècle par les soldats qui avaient
été envoyés en Afrique du Nord. Donc, cette expression
s'est introduite dans la langue française tout en gardant la même
signification "pareil" et a réussi à être admise dans le
dictionnaire. Cependant, l'expression "kifkif" n'est utilisée
qu'en langue familière et notamment entre jeunes. L'allusion à
une telle expression nous renseigne sur le genre de langue employée par
Faiza Guène.
La combinaison du monème "Kiffe kiffe"'(pris
ainsi dans le sens kif-kif) et l'opérateur temporel
"demain" témoigne d'un vide, d'un lendemain inconnu, d'une
perte, et par là même, d'une nécessité de
quête. Cela annonce clairement le contenu
du roman. D'ailleurs, les premières pages du roman nous
informant que la narratrice est abandonnée par son père annoncent
cette perte:
"...les profs, entre deux grèves, se sont dit que
j'avais besoin de voir quelqu'un parce qu'ils me trouvaient renfermée
(...) je crois que je suis comme ça depuis que mon père est
parti. Il est parti loin." (pp.9.10)
De plus, le monème «demain» précise la
nature de la perte et le terrain dans lequel les personnages de Guène
vont s'inscrire. En effet, l'histoire de la narratrice est celle de son
entourage, de toute une communauté beurette souffrant de :
l'acculturation, l'intégration, la différence, l'injustice etc.
Cet espace d'injustice entraîne un désespoir et du fait une perte
de confiance en soi et en son lendemain.
Le titre pris dans le sens de Kifkif demain
fonctionne sur une condition d'opérateur psychologique car il renvoie
à un état d'âme: le pessimisme et l'indifférence.
Claude Duchet propose à ce genre de titre le terme de "sème
pathétique"1
Cependant, si le titre est pris dans le sens de
"Kiffe kiffe demain", l'opérateur temporel
"demain" connoterait "l'espoir" et "le rêve d'un meilleur
lendemain". Ce titre réunissant les deux revers de la vie : amour
espoir/ pessimisme désespoir ne peut-il pas être
considéré comme un opérateur
évènementiel?
Remarquons également que dans Kiffe kiffe
demain le verbe est conjugué à l'impératif.
Rappelons-le ce temps est utilisé soit pour donner des ordres, soit pour
inciter quelqu'un à faire quelque chose et concernant notre titre, comme
on l'a vu plus haut, nous retenons cette dernière utilisation.
En outre, le verbe "kiffer" est conjugué à la
deuxième personne du singulier autrement dit cet énoncé
soit est adressé à quelqu'un de familier, soit il est
articulé en situation d'oral où la plupart des conversations se
tiennent souvent à la deuxième personne du singulier (le
vouvoiement est rarement utilisé). "La deuxième personne
1 C. Duchet cité par Mitterand, Henri, «
Les titres des romans de Guy des Cars », in C. Duchet,
Sociocritique, Nathan, 1979, p92.
peut désigner soit un locuteur déterminé,
soit une personne fictive"1, et dans ce titre la deuxième
personne interpelle tout lecteur averti. Ainsi, l'auteur a voulu dès le
début induire le lecteur en complice, c'est-à-dire l'impliquer en
instaurant cette atmosphère d'intimité. En effet, tout titre
"passe contrat avec le futur lecteur : c'est sa valeur illocutoire, sa valeur
contractuelle, ce qui en fait un acte de parole performatif. Il promet savoir
et plaisir."2
Le titre Kiffe kiffe demain est un
énoncé court, facile à mémoriser et "allusif" (il
ne dévoile pas tout). Nous décelons également une
exploitation extrême des traits prosodiques, de la polysémie et de
la symbolique des mots.
La séduction d'un titre varie d'un auteur à un
autre selon ses objectifs, son talent, les époques et le type de
lectorat visé. Cette forme d'attraction peut se faire aussi bien au
niveau du contenu qu'à celui de la forme. En ce qui concerne notre jeune
auteure, elle a choisi de renforcer cette séduction en jouant à
la fois sur les deux aspects. Nous remarquons d'abord un jeu sur les
sonorités (le titre offre des allitérations en "k" et "f") puis
une sorte d'ambiguïté produite par la signification connotative du
titre.
Cela dit, le titre "Kiffe kiffe
demain" réunit deux signifiés prenant une valeur
oxymorique (Kiffer et kifkif) d'où sa polysémie. Il a ainsi une
valeur métaphorique c'est-à-dire qu'il résume le contenu
du roman d'une façon symbolique. Leo Hoek propose pour ce genre de titre
résumant le sujet l'appellation " titre subjectal"3. En
effet, l'expression "Kiffe kiffe demain" est
polysémique et cela se confirme à la lecture du roman. Doria se
présente dès les premières pages du roman, après
avoir
1 Benviniste, E., «Structure des relation de
personnes dans le verbe», art. cité in Ph. Gasparini,
Est-il je? Paris, Seuil, 2004, p.173.
2 Mitterand, Henri, Les titres des romans de Guy
des Cars, in C.Duchet, Sociocritique, édit.Nathan, 1979,
p91
3 Leo Hoek cité in Mitterand,
Henri, Les titres des romans de Guy des Cars, in C.Duchet,
Sociocritique, Nathan, 1979, p91, Selon Leo Hoek il y a deux types de
titre: " le titre subjectal, qui désigne le sujet du texte (...) et le
titre objectal, qui désigne le texte en tant qu'objet,
c'est-à-dire en tant qu'appartenant à une classe donnée de
récits, exemples Aventures de..., Révélation sur...,
Histoire de etc. »
été abandonnée par son père, comme
une fille qui a une vision noire du monde et qui pense que son jour n'a plus de
lendemain, c'était pour elle alors Kif-kif demain (c'est pareil) :
"Quel destin de merde. Le destin c'est la misère
parce que t'y peux rien. Ça veut dire que quoi que tu fasses, tu te
feras toujours couiller (...) C'est comme le scénario d'un film dont on
est les acteurs. Le problème, c'est que notre scénariste à
nous, il a aucun talent. Il sait pas raconter de belles histoires
» (p19)
Vers la fin elle explique sa position :
(...) C'est ce que je disais tout le temps quand j'allais pas
bien et que Maman et moi on se retrouvait toutes seules : kif-kif demain"
(p. 192)
Mais petit à petit les évènements heureux
dans sa vie se succèdent et elle change d'avis vers la fin du roman et
préfère plutôt l'expression Kiffe kiffe Demain, et
retrouve alors l'espoir et commence même à aspirer à
beaucoup de choses :
" Avec tous les évènements de cette
année de toute façon, je me disais que la vie, franchement, c'est
trop injuste. Mais là depuis quelque temps, j'ai un peu changé
d'avis... Plein de choses sont arrivées qui ont changé mon point
de vue." (P.177)
" Maintenant, Kif-kif demain je l'écrirais
différemment. Ça serait kiffe kiffe demain, du verbe kiffer (...)
ils ont peut-être raison les gens qui disent tout le temps que la roue
tourne (...) Ici, y a plein de truc à changer...je mènerai la
révolte de la cité (...) ce sera une révolte intelligente,
sans aucune violence, où on se soulèvera pour être
reconnus, tous. "(p.1 93)
Ainsi, le titre Kiffe kiffe demain
et le texte du roman sont harmonieusement complémentaires "l'un annonce,
l'autre explique, développe un énoncé programmé
jusqu'à reproduire parfois en conclusion son titre, comme mot de la fin,
et clé de son texte."1 En effet ce titre est présent
au début, au cours et même à la fin du récit, il
oriente et programme l'acte de lecture. Autrement dit ce titre Kiffe Kiffe
demain
1 Achour Christiane, Bekkat Amina, Clefs pour la
lecture des récits, Convergences Critique II, Tell, Alger,
2002.p72
remplit une fonction conative en fonctionnant comme "embrayeur
et modulateur de lecture1."
La structure morphosyntaxique du titre s'écartant de la
norme grammaticale du français standard, ainsi que la connotation
sémantique nous renseigne sur le genre de langue employée par
Faiza Guène. Un titre original qui promet une langue bien imagée
et surtout soumise aux besoins linguistiques d'une classe sociale peu
favorisée. Signalons que cette rupture est un aspect de la
littérarité qui se croise dans ce titre avec la socialité.
En effet, le titre fait allusion au langage employé dans les banlieues
françaises habitées généralement par une classe
sociale marginalisée.
Le choix d'un tel titre veut certainement provoquer chez le
lecteur un sentiment d'inattendu et de ce fait stimuler sa curiosité.
Comme nous l'avons souligné plus haut, certains titres tentent d'attirer
le lecteur en le surprenant et surtout en le fascinant. Kiffe kiffe
demain en éveillant ainsi l'intérêt remplit
une fonction« apéritive ». En outre, il remplit une
fonction de "rupture" car il se présente comme une démarcation
par rapport aux titres habituels par sa formulation « atypique ».
Donc, Kiffe kiffe demain a bien
rempli son rôle d'accroche et c'est sans doute ce qui lui a valu la vente
de plus de 200 000 exemplaires et le tour du monde en étant traduit en
vingt-deux langues. Outre la formulation originale de Kiffe kiffe
demain il y a d'autres facteurs qui ont contribué à
son succès et à sa diffusion (entre autres le thème
d'actualité, de la vie sociale des "beurs" à un moment où
ce problème est soulevé publiquement en France et coïncide
avec les dernières émeutes, ce genre d'écrit n'est
sûrement pas passé inaperçu).
Cela dit, le choix d'un titre est primordial dans une oeuvre. On
a vu comment Guène annonce à la fois le contenu du récit
et le cheminement de l'écriture.
1 Achour Christiane, Bekkat Amina , Clefs pour la lecture des
récits, Convergences Critique II, op. cit., p.73
Récapitulons cette interprétation du titre à
travers ce schéma :
- Kiffer = aimer, adorer.
- Registre familier (Jargon des jeunes).
- Conjugaison à l'impératif : Incitation ou
obligation.
Kiffer

-Conjugaison à la deuxième Personne du singulier
Oral familiarité
Kiffe kiffe demain
Kiffe kiffe
Répétition du verbe = insistance

Homophone = Kif-kif
Demain = futur très proche
Demain
Demain = Avenir
Le titre "apparaît donc comme l'un des
éléments constitutifs de la grammaire du texte, et aussi de sa
didactique : il enseigne à lire le texte1."
1 Mitterand, Henri, « Les titres des romans de Guy des
Cars », in C.Duchet, Sociocritique, Paris, Nathan, 1979,
p.91.
Chapitre II : Les stratégies d'ouverture et de
clôture
La présente étude tentera de cerner les
différentes stratégies mises en place dans l'entrée du
texte ou ce qu'on appelle l'incipit ainsi que dans la clôture du texte ou
l'excipit dans l'oeuvre romanesque de Faiza Guène. Cette analyse nous
permettra de mettre au jour les relations entre le début et la fin du
texte dans Kiffe kiffe demain.
I. L'incipit
I.1. Définition
Après l'étude du titre qui nous a
révélé des informations assez intéressantes, il est
temps d'aborder le texte proprement dit en commençant par son
commencement autrement dit par son incipit.
« On nomme incipit le début d'un roman
(du latin incipio qui veut dire : commencer). À l'origine, on
désignait par ce terme la première phrase d'un roman, aussi
nommée phrase-seuil. Il est cependant commun de nos jours de le
considérer plutôt comme ayant une longueur variable. Il peut ne
durer que quelques phrases, mais aussi plusieurs pages. 1»
L'incipit est donc un élément textuel crucial
pour toute lecture, il est « une annonce ou du moins une orientation
générale2». C'est dans cette perspective
qu'il met en oeuvre un ensemble de mécanismes balisant l'entrée
pour le lecteur. Il est donc « instant fatidique de rencontre des
désirs de l'écrivain et des attentes du lecteur, l'incipit
romanesque, «lieu littéraire par excellence' '3».
L'auteur saisit dès lors son talent, sélectionne un public et
élabore sa propre stratégie pour présenter un incipit.
Toutefois, l'écrivain ne perd pas de vue que l'incipit est " à la
fois lieu d'orientation et de perdition, le commencement est un piège
qui envoûte le lecteur par l'attraction sensuelle de l'écriture,
par le pouvoir stupéfiant de la parole romanesque, par
1 Wikiwépidia, L'encyclopédie libre en
ligne :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Incipit
2 Friedrich D. E. Schleiermacher,
Herméneutique. Pour une logique du discours individuel, Paris,
Le Cerf, 1987, p. 102.
3 Del Lungo, Andrea, L'Incipit romanesque,
Paris, Seuil, 2003, présentation en ligne :
http://www.editionsduseuil.fr/livre/Po%E9tique,%20n%B0%20136/9782020608411
l'incessante recherche d'une différence. 1"
Certains estiment même que «le roman n'est que le
développement de son commencement [...] chaque élément
constituant s'y rattache 2»
L'incipit est devenu donc une question cruciale dans la
critique contemporaine, mais dont les contours restent encore flous. En effet,
la délimitation de l'incipit dans le texte est encore l'objet de
plusieurs interrogations : serait-il la première phrase d'un texte
(phrase-seuil)? Ou juste le premier paragraphe ? Ou encore toute la
première page ? Khalid Zekri, en tentant d'apporter une réponse
à ces interrogations, définit l'incipit ainsi :
« Fragment textuel commençant au seuil
d'entrée dans la fiction (...) et se terminant à la
première fracture importante du texte3 »
Cette question de délimitation devient de plus en plus
délicate en situant la fin de l'incipit "à la première
fracture importante du texte". En effet, cette localisation de "fracture
textuelle" relève essentiellement d'estimations subjectives et reste
ainsi arbitraire et relative. Cependant, certains signes marquent explicitement
cette rupture, Andrea Del4 pour délimiter un incipit propose
des critères pertinents et assez récurrents: "La présence
d'indications de l'auteur, de type graphique : fin d'un chapitre, d'un
paragraphe ; insertion d'un espace blanc délimitant la première
unité, etc; la présence d'effets de clôture dans la
narration ("donc...", "après ce préambule, cette introduction"
etc...) ; le passage d'un discours à une narration et vice versa ; le
passage d'une narration à une description et vice versa ; un changement
de voix ou de niveau narratif ; un changement de focalisation ; la fin d'un
dialogue ou d'un
1 Del Lungo, Andrea, L'Incipit romanesque,
op. cit.
2 Grivel, Charles, Production de
l'intérêt romanesque, Paris-La Haye, Mouton, 1973, p.91.
3 Zekri, Khalid, Etude des incipit et des
clausules dans l'oeuvre romanesque de Rachid Mimouni et dans celle de
Jean-Marie Gustave Le Clézio, thèse de doctorat,
Université Paris XIII, 1998, p. 46
4 Del Lungo, Andrea, "Pour une poétique de
l'incipit", cité dans Zekri, Khalid, op. cit., p. 136.
monologue (ou bien le passage à un dialogue ou à un
monologue) ; un changement de la temporalité du récit (ellipses,
anachronies, etc...) ou de sa spatialité1".
I.2 Les fonctions de l'incipit :
L'incipit remplit généralement trois fonctions.
Il informe, intéresse et noue le contrat de lecture. Il informe en
instaurant un décor bien défini : présentation des
personnages et de l'ancrage spatio-temporel. « Il intéresse par
divers procédés techniques, par exemple l'utilisation de figures
de style ou encore en une entrée in medias res (le récit
débute dans le feu de l'action) 2» . Il cherche
ainsi à séduire le lecteur en le troublant et en créant
chez lui un sentiment d'attente, une curiosité non assouvie. Il noue le
contrat de lecture car dès le début, il place des signes
permettant au lecteur de deviner le genre du style de l'oeuvre. Il remplit dans
ce sens une fonction codifiante.
Les fonctions "codifiante" et "séductive"
appelées "fonctions constantes" selon Khalid Zekri, accompagnent
intimement tout incipit. Signalons, toutefois, que les fonctions de l'incipit
peuvent se retrouver dans un même incipit mais à des
manifestations à valeurs différentes. C'est également dans
l'incipit que se manifeste pour la première fois la voix narrative,
c'est pour cette raison que tout signe textuel doit interpeller l'attention du
lecteur et solliciter son sens d'interprétation.
Nous allons chercher à relever les topoi d'ouverture
c'est-à-dire "les motifs ou les procédés qui ouvrent les
textes et permettent le démarrage du récit en orientant ses
modalités scripturales (soit sur le mode narratif, descriptif ou
l'alternance des deux à la fois).3 "
1 Zekri , Khalid, Etude des incipit et des
clausules dans l'oeuvre romanesque de Rachid Mimouni et dans celle de
Jean-Marie Gustave Le Clézio, op.cit., p.11
2 Wikipédia, L'encyclopédie libre en
ligne :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Incipit
3 Zekri , Khalid , op.cit, p82.
I.3. L'entrée dans Kiffe kiffe demain
La première phrase du roman : « C'est lundi et
comme tous les lundis je suis allée chez Mme Burlaud», nous
plonge directement dans le quotidien d'un personnage- narrateur qui
fréquente une vielle dame de façon régulière. Ce
narrateur, comme nous le verrons plus loin, est une lycéenne qui prend
en charge la narration et nous fait en quelques lignes le portrait de cette
vielle femme qui est sa psychologue. L'identité de cette dernière
est bien révélée dans le deuxième paragraphe. Par
contre, les indications sur l'espace et le temps sont vagues: l'ancrage spatio-
temporel du récit est flou. Cette première phrase qui nous a mis
en contact avec le texte, nous dévoile une narratrice-personnage
plongeant le narrataire dans un récit in medias res (dans le
feu de l'action).
L'emploi du passé composé dans l'incipit prend
une valeur de répétition et d'habitude. Quant à l'instance
narrative qui se manifeste dès l'incipit est le pronom personnel «
je » désignant une narratrice-personnage. La narratrice semble
ainsi être le personnage principal de l'histoire mais son nom n'est pas
révélé, de ce fait on ne peut se prononcer sur le statut
générique de l'oeuvre. Cependant, toute la scène tourne
autour de cette narratrice qui essaye de répondre aux questions
"bizarres" de sa psychologue :
"Aujourd'hui, elle m'a sortie de son tiroir de bas de
collection d'images bizarres, de grosses taches qui ressemblent à du
vomi séché. Elle m'a demandé à quoi ça me
faisait penser!" (p.9)
La narratrice nous présente une image répugnante
mais également assez amusante de son interlocutrice:
" Mme Burlaud, elle est vieille, elle est moche et elle
sent le Parapoux. Elle est inoffensive mais quelques fois, elle
m'inquiète vraiment (...) elle m 'a fixé de ses yeux globuleux en
remuant la tête comme les petits chiens mécaniques à
l'arrière des voitures. "(p.9)
Le procédé descriptif mis en place dans cette
« scène du psychologue » renvoie à la technique du
portrait à la manière caricaturale. Il s'agit
précisément d'un topos d'ouverture axé sur une description
péjorative. L'intention, dans ce cas, est d'abord, semble-t-il, la
recherche de formes nouvelles pour exprimer un jugement complice. Cette
description caricaturale est faite dans un "esprit tendancieux" (Freud) visant
à discréditer le personnage-cible "la psychologue" et à
faire de son destinataire le complice de la dépréciation.
Autrement dit c'est une mise en scène de la description visant un effet
de confidence (vraie ou fausse).
On apprend dans le deuxième paragraphe que l'idée
de voir un psychologue était celle de ses professeurs au lycée
:
"C'est le lycée qui m'a envoyé chez elle.
Les profs, entre deux grèves, se sont dit que j'avais besoin de voir
quelqu'un parce qu'ils me trouvaient renfermée...peut-être qu'ils
ont raison, je m'en fous, j'y vais, c'est remboursé par la Sécu."
(p.9)
La narratrice est consciente de son problème mais elle
essaye de l'ignorer et de se montrer indifférente, et c'est bien
là la réaction d'une adolescente qui ne veut pas avouer qu'elle a
besoin d'aide. En effet, pour un adolescent reconnaître qu'il a besoin
d'autrui est une faiblesse détruisant l'image de l'adulte à
laquelle il s'identifie. Dès l'incipit alors, le texte nous met en
contact avec une jeune adolescente dont la spontanéité est
frappante.
La dernière phrase de ce deuxième paragraphe
fait allusion, sous une autre forme, au titre du roman pris dans le sens de
kifkif "(...) je m 'en fous, j'y vais". Ainsi cet incipit
remplit une fonction métonymique dans le sens où il résume
le roman qui ressasse l'insurrection du personnage contre l'injustice qui
l'entoure, soit celle du système patriarcal de son pays d'origine, soit
celle de la France accueillante, et réagit contre tout cela par une
moquerie amusée et amère à la fois.
Présenter dès le début de son roman un
personnage qui consulte régulièrement une psychologue
dévoile l'intention de l'auteur : présenter un personnage
souffrant d'un trouble, d'une situation difficile, et cherchant à la
dépasser. La crise du sujet énonciateur est ainsi
révélée dès le départ.
Les indices livrés dans l'incipit ne permettent pas en
fait de construire une image du personnage et cachent même souvent un
manque informationnel qui les empêchent d'être signifiants : ainsi,
on ne connaît ni le nom de la narratrice ni son âge (quoique le mot
"lycée" soit un indice qui délimite quand même son
âge entre 15 et 18 ans). Donc, le lecteur est d'emblée
confronté au sentiment de manque informationnel qui induit une «
torsion » de la narration et, par contrecoup, invite le récepteur
à s'interroger sur la place de la narratrice et en particulier sa
position par rapport au personnage central. Cependant, un lecteur averti
pourrait deviner que le "je" se manifestant dès l'incipit est celui de
la narratrice-personnage principal. Le troisième paragraphe,
situé dans la deuxième page, nous donne plus de détails
sur la vie de la narratrice. Il nous révèle les raisons de son
enfermement :
"Je crois que je suis comme ça depuis que mon
père est parti (...) il est retourné au Maroc épouser une
autre femme sûrement plus jeune et plus féconde que ma
mère. Après moi maman n'a plus réussi à avoir
d'enfant (...) papa, il voulait un fils (...) il s'est cassé. Comme
ça, sans prévenir (...) ça fait plus de dix mois
maintenant"(p. 10)
Ce paragraphe fonctionne comme un flash-back qui nous fait
remonter à la source du problème : l'héroïne,
d'origine marocaine, est abandonnée par son père pour des raisons
qu'elle n'arrive pas à admettre :
"Il voulait un fils. Pour sa fierté, son nom,
l'honneur de la famille et je suppose encore plein d'autres choses stupides
"(p. 10)
Etre délaissée par son père sans aucun
avertissement ou un simple au revoir est très décevant pour une
adolescente, surtout quand elle apprend qu'elle est en
quelque sorte la responsable de ce départ : "Moi.
Disons que je ne correspondais pas vraiment au désir du
client"(p.10)
Ce retour en arrière a permis "d'exposer après
un début in media res, le contexte nécessaire à
l'intelligence du récit"1. Nous considérons ce
flash-back comme une pause, mais aussi comme une rupture nécessaire pour
la compréhension globale de l'incipit. Le flash-back tout en
étant une activité de la mémoire renvoie aussi à la
technique de la "talking cure" préconisée dans la thérapie
psychanalytique. En effet, pour traiter la plupart des maux psychiques et des
fois même physiques les psychanalystes poussent leur patient à
remonter à la source du mal et surtout à en discuter car la
parole est un acte curatif. Bien que cette rupture ne fût pas
suscitée par la psychologue, elle épouse très bien le
contexte. L'auteur met ainsi les techniques scripturales au service de
l'atmosphère thématique.
Après cette pause la narratrice met les pieds sur terre
et revient à la discussion avec sa psychologue :
"Quand Madame Burlaud me demande si mon père me
manque, je répond "non" mais elle me croit pas. Elle est perspicace
comme meuf. De toute façon c'est pas grave ma mère est là.
Enfin elle est présente physiquement. Parce que dans sa tête, elle
est ailleurs, encore plus loin que mon père" (p.1 1)
Doria dissimule ainsi, devant sa psychologue, la souffrance
causée par le départ du père. Cependant, les clins d'oeil
à la réalité ne laissent pas le lecteur
indifférent. En effet, l'utilisation du mot "perspicace" nous confirme
le doute de Mme Burlaud. La narratrice révèle ainsi son intention
d'avoir le lecteur pour seul confident, et de gagner de ce fait sa sympathie et
sa crédibilité.
Sur le plan typographique, l'incipit s'arrête à ce
dernier paragraphe car il est suivi d'un blanc très marquant (toute
la page 12). Sur le plan sémantique, nous estimons que c'est à
ce niveau également, que se situe la première fracture
importante. En
1 Gasparini, Ph., Est-il je ?, op.cit,
p.196
effet, on passe sans transition d'un événement
habituel "tous les lundi" à un événement ponctuel «
Le Ramadan ». Nous pouvons ainsi lire:
"Le RAMADAN a commencé depuis un peu plus d'une
semaine " (p.13)
Le mot Ramadan est écrit en majuscule et
précédé d'un déterminent défini "le", ce qui
marque son importance. Ainsi, on découvre que la narratrice est
musulmane, ce qui explique les caractères en majuscule car pour tout
musulman, ce neuvième mois d'hégire, est un mois sacré
(mois de jeûne).
La narratrice nous fait ainsi passer d'un
événement routinier, "le rendez-vous" chez la psychologue,
à un événement religieux sans donner aucun signe
séparant ces deux moments. En effet, on ne sait pas combien de temps
s'est écoulé entre ce "lundi" et "Ramadan". Remarquons aussi
qu'elle nous plonge, tout comme dans la première phrase de l'incipit,
dans la monotonie de l'événement (a commencé depuis un
peu plus d'une semaine), et on ressent que le temps n'a pas une valeur
déterminée chez la narratrice. Ce passage non marqué par
la narratrice est ressenti comme un silence significatif. En effet, on peut
comprendre que le temps qui s'est écoulé ne comportait pas
d'événements importants, ou plutôt marquants, qui
méritent qu'on en parle.
L'incipit dans Kiffe kiffe demain
s'étend alors sur les trois premières pages, se limitant ainsi
à une séance chez la psychologue. On peut considérer qu'il
s'agit sans doute du début d'un « psycho-récit
»1. En effet cet incipit nous décrit la vie
intérieure de Doria. Cependant, la durée de cet "épisode"
n'est pas donnée car on ne dispose d'aucun indice.
1 Le psycho-récit est constitué par
« le discours du narrateur sur la vie intérieure du personnage
», D. Cohn, La transparence intérieure. Modes de
représentation de la vie psychique, Paris, Seuil, 1981, p. 29.
II. Les clausules
Clôturer un récit est l'une des techniques les
plus importantes dans la composition d'une oeuvre. En effet, c'est un moment
crucial dans le parcours d'une trame narrative, moment aussi très
difficile pour l'écrivain contraint de mettre terme à son
"nouveau bébé ". Il est ainsi soumis à une «
tension entre la nécessité de finir structurellement et
l'impossibilité d'achever l'histoire
narrée»1. Partant du fait qu'un récit est
une suite de mots concrétisant une manifestation de la pensée,
peut-on réellement mettre fin à une pensée? Limiter
l'insaisissable? Préfère-t-on peut être parler d'une
"illusion de fin" et non pas de clôture proprement dite.
Nous commençons d'abord par une définition de
cette notion d'excipit, puis nous nous livrerons à une détection
de tout signe permettant de découvrir les différentes
stratégies utilisées par F.Guène dans la clausule de son
récit.
II.1.Définition :
Le mot clausule provient du latin clausula qui est un
"diminutif dérivé de claudere, clore,
terminer"2. Ainsi, la clausule d'un récit est le moment
où l'écrivain décide de congédier la narration en
mettant le point imposant de la fin. Elle est donc un « espace textuel
situé à la fin du récit et ayant pour fonction de
préparer et de signifier l'achèvement de la narration (...). Elle
est aussi définie comme un lieu, un moment de la lecture où
celle-ci touche à sa fin3.
Délimiter la clôture d'un texte se
révèle, elle aussi, difficile à saisir. Ainsi nous devons
chercher tous les signes qui marquent un effet de clôture. Ces signes de
fin ou "démarcateurs"4 opèrent une fracture dans le
texte qui peut être "soit formelle, soit thématique"5.
Un auteur marque la fin de son récit de plusieurs manières et
livre
1 Zekri, Khalid, Etude des incipit et des
clausules dans l'oeuvre romanesque de Rachid Mimouni et dans celle de
Jean-Marie Gustave Le Clézio, op.cit, p53.
2Morier, Henri, Dictionnaire de Poétique et
de rhétorique, Paris, P.U.F., 1989, p. 199. (Pour la
première édition : 1961). Cité par : Zekri, Khalid,
op.cit, p.53
3 « La clôture du récit aragonien
» in Le Point Final, p. 131. Cité par Zekri, Khalid, ibid., p.
51
4 Zekri, Khalid, op. cit., p.56
5 Del Lungo, Andrea, "Pour une poétique de
l'incipit", cité par Zekri, Khalid, ibid, p.43.
au lecteur des signaux de fin comme points de repère
pour sa lecture Ces démarcateurs se manifestent sous différentes
formes : "le changement de temps, le changement du discours narratif
(rupture ou infraction à l'homogénéité, les
contrastes stylistiques, etc.), le changement de la voix et de la personne,
l'épuisement ou la saturation des possibilités narratives.
1"
Selon Khalid Zekri ces signaux peuvent être explicites,
le texte déclare alors sa fin d'une façon appelée
"cadence déclarative"2. Dans ce cas, la narration
adopte dans un premier lieu un procédé métalinguistique
(métadiscours) annonçant sa fin, et dans le second lieu la fin se
résume en une "seule phrase faisant paragraphe à la fin du texte
et où se concentre toute la force clôturale3", ce type
de clôture est appelée " clôture
épigrammatique4".
Le deuxième type des signaux de la fin concerne les
"démarcateurs aspectuels d'ordre terminatif"2. Guy Larroux
précise qu'il "serait sans doute utile, pour ce qui est du roman,
d'étendre la notion de démarcateur à tous les
changements, à tous les glissements et à toutes les ruptures qui
dénoncent l'hétérogénéité de la
portion finale de texte et l'autonomisent par là
même"5.
II.1. La sortie de Kiffe kiffe demain
Nous avons remarqué que dès la page 173, les
allusions à la fin commencent à se succéder :
"Ça y est j'ai eu seize ans. Seize
printemps, comme ils disent dans les films." (p.1 73)
L'expression "ça y est" marque une
rupture dans la diégèse avec son effet d'arrêt.
Une année de la vie de l'héroïne s'est ainsi
écoulée, on a l'impression que l'histoire
1 Zekri , Khalid, Etude des incipit et des
clausules dans l'oeuvre romanesque de Rachid Mimouni et dans celle de
Jean-Marie Gustave Le Clézio, op. cit., p.56.
2 Ibid.
3 Armine Kotin-Mortimer, La clôture
narrative, José Corti, 1985, p.21.
4 Ibid.
5 Larroux, Guy, Le mot de la fin. La clôture
romanesque en question, Paris, Nathan, coll. -Le texte à l'oeuvre-,
1995, p.33.
s'est arrêtée à cette date. Certes,
l'anniversaire est un évènement important dans la vie de chaque
personne mais Guène en profite pour faire allusion à la fin de
l'histoire. L'héroïne saisit cette occasion et remue le
passé en regrettant d'avoir passé toute une année sans la
compagnie de son père et encore une fois le thème de la
progéniture surgit:
"Mais si j'étais un garçon (...) mon
père serait encore là. IL ne serait pas reparti au Maroc (...) il
m'aurait raconté pas mal d'histoires" (p.174)
A partir de cet évènement le rythme du récit
commence à s'accélérer. Le lecteur à droit alors
à une avalanche de bonnes nouvelles pour chaque personnage:
La libération de Youssef : « Tante Zohra va bien.
Elle a promis de nous rendre visite bientôt. Elle nous a dit que Youssef
serait libéré en mai » (p.175)
La victoire de Fatouma et ses collègues : "Pour les
bonnes nouvelles (...)Fatouma Konaré, l'ancienne collègue de ma
mère au formule1 de Bagnolet (...)" délégué
syndicale". Le commentaire disait que les filles avaient gagné la lutte.
Leurs revendications seraient entendues prochainement." (p.175)
Le mariage de Hamoudi :
"Hamoudi et Lila qui se marient en avril prochain"
(p.177)
L'amélioration de la santé de sa mère :
"Le changement de maman depuis un an. C'est en la voyant aller mieux tous
les jours (...) j'ai commencé à me dire que tout se
rachète, et qu'il va peut être falloir que je fasse comme elle."
(p. 177)
La succession des bonnes nouvelles dans l'histoire de Doria
nous fait penser aux fins heureuses des contes. En effet, dans un conte chaque
actant passe par des épreuves difficiles mais à la fin de
l'histoire les situations de crise sont dénouées. Cependant,
Guène rompt avec la fin euphorique d'un conte car Doria déclare
que son bonheur n'est pas totalement atteint :
"Par exemple je sais toujours pas ce que je veux faire
pour de vrai. Parce que la coiffure, disons que c'est un truc en attendant. Un
peu comme Christian Morin. Il a fait la roue de la fortune pendant des
années, mais sa vraie voie, c'était la clarinette..."
(p.181)
Examinons encore quelques signes de fin dans ce passage :
Mme BURLAUD m'a dit que la thérapie était
terminée. Je lui ai dit si elle était sûre. Elle a
rigolé. Ça veut dire que je vais bien. Ou alors qu'elle en a
marre de mes histoires. (p.179)
Mme Burlaud qui a accompagné le récit depuis le
début, et jouait un rôle important dans la vie de
l'héroïne, l'auteur décide dans ces derniers moments du
récit, de lui donner congé. La psychologue symbolisant
l'état de malaise de l'héroïne, annonçant à sa
patiente la fin de la thérapie marque le passage d'un état de
déséquilibre à un état d'équilibre. En
annonçant la fin de la thérapie, Guène annonce de
même le début de la fin du récit.
En outre, nous lisons un peu plus loin :
« En partant elle m'a dit quelque chose qui m'a fait
bizarre : "Courage". J'avais l'habitude d'entendre :
"A lundi prochain!" Mais là, elle m'a dit : " Courage."
Ça m'a fait la même chose que la première fois quand j'ai
fait du vélo à deux roues » (p.180)
L'expression "à lundi prochain" fait
écho à l'incipit "chaque lundi". Cette habitude
de l'héroïne de partir chaque lundi voir sa psychologue touche
à sa fin. Ce rendez-vous chez la psychologue semble ainsi encadrer le
récit.
Les allusions à la fin ne finissent de se succéder
:
"Le courage de Mme Burlaud, il m'a fait le même
effet que "j'ai lâché!" de Youssef. Ça y est, elle
m'a lâchée." (p. 180)
L'expression "ça y est, elle m'a
lâchée" rejoint les lexèmes employés
précédemment : "ça y est j'ai seize ans" et
"la thérapie est terminée". En utilisant des signes
introduisant la fin de l'histoire, l'auteur dévoile son
hésitation à exécuter son récit. Faiza Guène
commence ainsi à lâcher un par un les fils de l'histoire.
Cependant, son héroïne finit par la trahir et
annonce explicitement le désir de clôturer son récit :
« En sortant, je me suis sentie un peu comme dans
l'avant-dernière scène d'un film, quand les
héros ont à peu près résolu le problème et
qu'il est temps de construire la conclusion. Sauf que moi, la
mienne de conclusion, elle sera plus longue et plus dure que celle de Jurassic
Park. » (p181)
Cette déclaration explicite du désir de formuler
les derniers mots de l'histoire offre au texte une fin en "cadence
déclarative"1.
Nous avons remarqué également un changement de
temps. On parle de changement de temps quand la fin du texte utilise un temps
différent de celui de l'ensemble du récit. Ainsi, le passé
composé qui a accompagné l'ensemble du texte Kiffe
kiffe demain, cède la place vers la fin de ce dernier au
présent :
"Ils ont peut être raison les gens qui disent
tout le temps que la roue tourne (...) C'est pas grave non plus si j'ai
plus mon père parce qu'il y a plein de gens qu'ont plus de père.
Et puis j'ai une mère..." (p.192)
Le présent employé dans ce passage prend une
valeur générale. La narratrice se référant ainsi
à une vérité générale affirme qu'on ne peut
faire l'exception et arrêter le monde à un moment de
détresse. En effet, Doria se rend compte que la vie ne s'arrête
pas à un moment de désespoir, mais tout au contraire continue son
parcours et prouve à l'homme qu'elle est un spectacle interminable de
hauts et de bas. Ainsi, la narratrice énonce ces phrases en se
référant au code gnomique2 :
"J'ai remarqué qu'on se console toujours en regardant
les pires que soi." (p. 50).
1 Zekri, Khalid, Etude des incipit et des
clausules dans l'oeuvre romanesque de Rachid Mimouni et dans celle de
Jean-Marie Gustave Le Clézio, op. cit., p.56.
2 « L 'un des très nombreux codes de savoir ou de
sagesse... »: Roland Barthes, S/Z, Paris, Seuil, 1970, p.
25
« Des fois, je me dis que la vie c'est vraiment un
coup de chance quand même. On trouve qu'on a pas de bol, mais on pense
pas aux gens qui en ont encore moins que nous... » (p89)
Kiffe kiffe demain a ainsi l'allure
d'un "roman d'apprentissage" : apprendre à surmonter son malheur,
à comprendre les bizarreries de la vie, à être
compatissant, à ne jamais perdre l'espoir et surtout à aimer la
vie. A ce sujet, la narratrice ajoute : "Moi, j'ai appris que ça
fait mal d'apprendre" (p.134)
Cependant, le passage au présent n'a duré que
quelques lignes car le récit reprend son souffle et fait appel au futur
simple. Quand le texte se termine par un futur "qui raconterait
prospectivement des événements à venir, permettant
d'entrevoir un nouveau commencement", on parle de "la
fin-commencement"1. Nous pouvons ainsi lire :
Moi, je mènerai la révolte de la
cité du Paradis. Les journaux titreront "Doria enflamme la
cité" ou encore la pasionaria des banlieues met le feu aux poudre". Mais
ce sera pas une révolte violente (...) on se soulèvera
pour être reconnus, tous(...) Comme Rimbaud, on portera en nous"
le sanglot des infâmes, la clameur des Maudits". (p. 193)
Doria donne libre cours à son imagination et se
projette dans l'avenir en proférant des espoirs et ambitions
surprenants, et du coup, le lecteur ne reconnaît plus Doria "la
pessimiste". Cette nouvelle Doria est pleine d'espoir et de
détermination. En outre, nous remarquons dans ce passage une certaine
maturité de l'héroïne : elle désire mener une
révolte au nom des gens de la banlieue, mais que ce soit une
révolte intelligente sans violence. Cette maturité est le fruit
de plusieurs épreuves pénibles que Doria a pu surmonter.
Cependant, le récit nous surprend en s'énonçant de nouveau
au présent tout en marquant une "clôture épigrammatique".
En effet, le texte proclame sa fin en une seule phrase constituant, pour elle
seule, un paragraphe : "Faut que je côtoie moins Nabil, ça me
donne de forts élans républicains..." (p.193)
1 Armine Kotin-Mortimer, La clôture
narrative, José Corti, 1989, pp. 22-23.
Cette "Phrase-fin" est une auto-analyse faite par
l'héroïne Doria qui réalise qu'elle a changé de
l'intérieur. Elle remarque que son espoir a non seulement repris vie,
mais qu'elle devient de plus en plus enthousiaste. Outre les
évènements heureux qui ont contribué à ce
changement, la fréquentation de Nabil en est apparemment la plus
marquante.
L'homogénéité du récit peut aussi
être rompue, comme nous l'avons signalé plus haut, par le
changement de la voix et de la personne. En effet, la substitution d'une
personne grammaticale par une autre est un fait de rupture qui doit être
interrogé. Ce genre de changement est justement repérable dans
l'avant dernier paragraphe de Kiffe kiffe demain. En
effet, nous passons d'un "je" dominant au pronom indéfini "on". Ce
pronom indéfini inclut non seulement le narrataire mais tous les
habitants de la banlieue :

"Ce sera une révolte intelligente, sans aucune
violence, où on se soulèvera pour être
reconnus, tous. Y a pas que le rap et le foot dans la vie. Comme Rimbaud,
on portera en nous "le sanglot des infâmes, la clameur
des maudits". (p. 193)
L'histoire considérée comme signifié
retrouvant sa concrétisation dans un texte, ne peut s'arrêter tout
simplement à l'imposant point final de la narration. Mais, elle le
dépasse amplement en promettant d'autres histoires à venir. En
effet l'auteur de Kiffe kiffe demain pour
clôturer son texte l'a tout simplement ouvert en marquant trois points de
suspension. Prétendre clôturer un récit est ainsi une
idée illusoire, et pour reprendre les paroles de
Frédérique Chevillot :
"En faisant du mouvement de clôture une mise en
scène de la mort de l'écriture, le texte aménage l'espace
nécessaire à sa réouverture et conjure ainsi l'angoisse
liée à sa perte. La seule clôture possible du texte, c'est
sa réouverture"1
Cette fin n'est donc pas cyclique mais plutôt ouverte et
dynamique : espoir et projection dans le futur.
1 Chevillot, Frédérique, La
Réouverture du texte, Stanford French and Italian Studies/Anma
libri, 1993, cité par : Khalid Zekri, Etude des incipit et des
clausules dans l'oeuvre romanesque de Rachid Mimouni et dans celle de
Jean-Marie Gustave Le Clézio, op. cit, p 51
CHAPITRE III: ETUDE ONOMASTIQUE
Un nom propre est une chose extrêmement importante
dans un roman, une chose "capitale". On ne peut pas plus changer un personnage
de nom que de peau. C'est vouloir blanchir un nègre.
Flaubert (Correspondance, Gallimard, 1998)
Le choix des noms attribués aux personnages dans notre
corpus d'analyse Kiffe kiffe demain mérite une
approche très attentionnée. En effet, la plupart des noms sont
chargés de connotations dues, soit à leur racine arabe, soit
à l'imagination de l'écrivaine. Ainsi, chaque vocable est
générateur de signifiances révélatrices.
Rappelons que "la nomination du personnage est un acte
d'onomatomancie, c'est- à - dire, l'art de prédire, à
travers le nom, la qualité de l'être."1 Octroyer un nom
à un personnage se révèle ainsi un acte conscient
répondant aux intentions de l'auteur. Ainsi, le lecteur attentif doit
interroger ces noms et ne pas se fier à l'arbitraire du signe et se
transforme du coup en un "« détective » onomatomancien
"2. En effet, comme le remarque Roland Barthes dans son étude
sur les noms proustiens :
"Le nom propre est un signe, et non, bien entendu, un
simple indice qui désignerait, sans signifier [...] Comme signe, le nom
propre s'offre à une exploration, à un déchiffrement [...]
c'est un signe volumineux, un signe toujours gros d'une épaisseur
touffue de sens, qu'aucun usage ne vient réduire, aplatir, contrairement
au nom commun, qui ne livre jamais qu'un de ses sens par
syntagme."3
Philippe Hamon, quant à lui, désigne le personnage
en ces termes :
"Un signifiant discontinu renvoyant à un
signifié discontinu "4.
1 Roland Barthes cité dans Achour Christiane,
Bekkat Amina, Convergence Critique II, Algérie, Tell, 2002.
p.81.
2 Ibid.
3 Ibid. p80
4 Hamon, Ph., "Pour un statut sémiologique
du personnage" in R. Barthes, W. Kayser et al. , Poétique du
récit, Paris, Seuil, 1977.
Donc, le lecteur aurait à décoder à
partir d'un signifiant les différents signifiés possibles ou
plutôt visés pour deviner " le programme de comportement et
d'acte" du personnage une fois son nom énoncé. Nous
analyserons les noms de personnage dans le roman en tentant d'établir
des correspondances entre le signifiant et les différents
signifiés d'un nom (ou, si l'on préfère le langage
peircien, entre representamens et interprétants).
La nomination des personnages dans Kiffe kiffe
demain :
Dans notre corpus d'analyse Kiffe kiffe
demain, les noms des personnages sont riches de connotation.
Ainsi, cette étude nous permettra de dévoiler l'intention de
l'auteur en affublant tel nom à tel personnage. Nous essayerons ainsi de
discerner les différentes significations de ces noms en nous
référant à des explications intuitives mais
argumentées.
Nous procéderons d'abord par une analyse
sémantique des noms qui nous orientera dans l'évaluation de la
position qu'occupe chaque personnage dans la trame narrative. Enfin, nous
expliciterons les relations fonctionnelles qu'établit chaque personnage
avec les autres. Signalons que nous avons choisi seulement quelques noms de
personnages qui nous ont semblé assez révélateurs.
La présence des personnages féminins dans
Kiffe kiffe demain est très remarquable.
Guène explique ce fait : « C'est un choix. J'ai la conviction
que le changement passera par les femmes. 1»
1. Doria ou la quête de filiation :
Doria est à la fois la narratrice et le personnage
principal de Kiffe kiffe demain. Le nom donné
à cette héroïne n'est nullement arbitraire. En effet, Faiza
Guène a
1
http://www.mini-sites.hachette-livre.fr/hcom/faiza_guene/site/portrait.html
choisi pour sa narratrice un nom chargé de connotations.
"Doria" est un nom arabe qui se donne à lire de deux manières:
D'une part, ce nom en arabe renvoie incontestablement au terme
: /douriya/ qui désigne "la progéniture". Le choix d'un tel nom
est très significatif car la recherche d'une progéniture
était la raison principale du départ du père. Cette
absence du père a marqué l'héroïne pendant toute la
dynamique romanesque et devenue carrément pour elle une obsession.
L'absence de progéniture mâle causant le départ du
père, apparaît ainsi comme un thème marquant dans le roman
:
" Je crois que je suis comme ça depuis que mon
père est parti (...) Papa, il voulait un fils. Pour sa
fierté, son nom, l'honneur de la famille..." (p.10)
Un peu plus loin :
"J'y pense à la mort des fois. Ça m'arrive
d'en rêver. Une nuit j'assistais à mon enterrement (...) mon
père, il était pas là. Il devait s'occuper de sa paysanne
enceinte de son futur Momo... "(p.23)
"Et puis, l'autre mouflet, c'est pas mon
frère. C'est juste le fils de mon barbu de père"
(p.104)
"Mais si j'étais un garçon, ce
serait peut-être différent...Ce serait même sûrement
différent (...) Ouais tout se serait bien passé si
j'étais un mec" (p.1 74)
Doria assume mal son destin de fille et réalisant que
son père l'a abandonnée injustement, elle commence à
devenir de plus en plus pessimiste et ne cesse de se lamenter sur son sort en
proférant des paroles humoristiques teintées d'amertume :
« L'avenir ça nous inquiète mais ça
devrait pas, parce que si ça se trouve, on en a même pas.
(p.22)
Doria se sent alors victime de sa destinée qui
pèse sur elle et sur son avenir. Cependant, elle affronte son pessimisme
en s'exprimant d'une manière surprenante qui ressemble à celle de
Jamel Debbouz. Ce dernier déclare lors d'un spectacle qu'il a
animé au Zénith :
" Vous n'avez aucune chance! Alors saisissez-la "
(scène présentée au Zénith 2004 DVD). N'a-t-on
pas raison alors de l'avoir qualifiée de " soeur de Jamel Debbouz".
Doria ne souffre pas seulement du départ du père
mais aussi de leur situation sociale très difficile, chose qui l'a
poussée à travailler comme nourrice pour les enfants.
Ainsi le thème du désespoir
entraîné par la situation sociale et surtout psychique de
l'héroïne apparaît comme un thème primordial dans
Kiffe kiffe demain. Ce désespoir
domine presque tout le texte (du moins la partie prise dans le sens kifkif
demain). Cependant, ce sentiment du mal ressenti par l'héroïne
est subi d'une manière assez amusante car elle tourne tout en
dérision. A ce sujet Faiza Guène nous explique le choix d'une
telle position :
"On ne peut pas faire semblant, nier la
réalité. Je voulais raconter ces choses là mais
sans tomber dans un misérabilisme. Dans les films et
dans mon livre, il y a le duo d'une réalité difficile et de
choses plus positives1."
En revêtant ainsi une dimension humoristique,
Kiffe kiffe demain acquiert une
légèreté qui l'éloigne de la charge tragique et
s'affiche comme un roman très plaisant à la lecture.
D'autre part, le nom "Doria" est également en arabe le
nom d'un arbre très exceptionnel car dans la culture arabe cet arbre est
désigné comme le symbole de la résistance et de la
ténacité. Vu sa symbolique, ce nom d'arbre /dor/ a
été porté par une femme très célèbre
dans l'histoire arabe. C'était la première reine dans l'histoire
de l'islam. Cette reine a marqué l'histoire vu sa forte
personnalité impavide devant
1 Rencontre de Faiza avec des élèves,
lien :
http://www.mini-sites.hachette-
livre.fr/hcom/faiza_guene/site/montreuil.html
les difficultés. Effectivement, Doria tout comme le
personnage légendaire arabe, a montré de la
ténacité en subissant des épreuves très difficiles
surtout pour une adolescente. Elle a adopté un mécanisme de
défense très surprenant, celui de développer un regard
humoristique sur tout ce qui l'entoure.
Ainsi le nom de Doria est chargé de connotations et
offre au lecteur le soin de les découvrir. Le nom "Doria" résume
l'état psychique de la narratrice car il laisse entrevoir une
héroïne se révoltant contre "les raisons stupides" du
départ du père (la recherche de la progéniture
étant la source de son malheur) et par ailleurs, une fille très
courageuse qui a pu malgré tout surmonter ses difficultés et a
surtout soutenu sa mère. Doria comprend en fin de compte qu'il faut
toujours affronter ses difficultés et garder l'espoir : "C'est peut
être ça la solution : garder toujours un petit espoir et ne plus
avoir peur de perdre." (p.132)
Outre sa position de personnage central dans le texte, Doria
présente au lecteur le monde (personnages et événements)
ancrés dans la sensibilité et subjectivité d'une
adolescente exceptionnelle.
Les relations de Doria avec les autres personnages sont
présentées d'un point de vue distant et analytique. Chaque
personnage est caractérisé, soit d'une façon
dévalorisante en poussant des fois l'ironie à l'extrême,
soit de manière à susciter la sympathie. Ainsi, les autres
personnages sont perçus à travers la psyché de Doria.
Guène nous informe plus sur son héroïne en ces termes :
"Mon personnage vit des choses difficiles, elle n'a pas un
quotidien tout rose mais elle prend beaucoup de distance en le racontant. On en
rit même si c'est un peu triste. Je raconte des choses importantes dont
j'avais envie de parler. C'est plus marquant lorsque c'est raconté de
façon particulière, avec un ton
décalé.1"
Le signifiant "Doria" a ainsi deux signifiés
renforçant sa symbolique, et confère, du coup, à ce nom un
dynamisme romanesque considérable.
1
http://www.mini-sites.hachette-livre.fr/hcom/faiza_guene/site/montreuil.html
2. MmeBurlaud ou le psychologisme :
MmeBurlaud est la psychologue de
l'héroïne Doria. Ce nom a une connotation péjorative
teintée d'une certaine ironie. Le terme Burlaud se prête à
deux interprétations :
Dans un premier lieu ce nom renverrait à l'adjectif
"burlesque" qui désigne le caractère d'une chose extravagante et
ridicule. Effectivement, l'auteure de kiffe kiffe demain nous
présente une image péjorative de son personnage, ainsi nous
pouvons lire :
" Mme Burlaud, elle est vieille, elle est moche et elle sent
le Parapoux. Elle est inoffensive mais quelques fois, elle m'inquiète
vraiment " (p.9)
Dans un deuxième lieu on peut
"décortiquer " le mot "Burlaud" et lire dans Burlaud :
Bur = bure : la laine rêche
Laud = l'eau
Burlaud = la laine rêche + eau
Burlaud aurait, donc, le sens d'une laine mouillée qui
expliquerait la qualification donnée par l'auteur :
"Mme Burlaud, elle est vielle, elle est moche et elle sent le
Para-poux"(p.9)
Effectivement, la bure mouillé dégage une
mauvaise odeur c'est peut être ce qui a inspiré Faiza Guène
dans le choix de ce nom pour que son qualificatif "parapoux" ait un sens. Le
nom Burlaud est cependant repris par l'héroïne vers la fin de
l'oeuvre : « Déjà son nom Burlaud, non mais
sérieux, ça rime à rien comme nom, et puis ça sonne
moche. Après y a son parfum qui pue le parapoux » (p. 175)
Le choix d'un tel nom semble ainsi basé sur des
intentions ironiques reflétant l'imagination fertile de Guène. Ce
personnage de psychologue n'a de relations directes qu'avec
l'héroïne "Doria". Toutes les deux se donnent rendez-vous chaque
lundi dans sa clinique. Mme Burlaud accompagne la narration jusqu'au bout,
c'est une figure très importante dans la vie du personnage principal.
Elle est ainsi
considérée en tant que "guide spirituel", quoique
son caractère "bizarre" arrive parfois à bloquer la narratrice
:
« Elle vient d'un autre temps. Je le vois bien quand
je lui parle, je suis obligée de faire attention à tout ce que je
dis. Je peux pas placer un seul mot de verlan ou un truc un peu familier pour
lui faire comprendre au mieux ce que je ressens. » (p.1 79)
Certes Doria a présenté sa psychologue à
maintes reprises d'une manière dévalorisante, mais ce n'est
qu'à la fin du roman qu'elle s'est rendue compte que Mme Burlaud lui a
apporté énormément d'aide:
« Voilà, Mme Burlaud et moi, on était
pas tout à fait sur la même longueur d'onde. Cela dit, je sais que
c'est grâce à ça que j'ai réussi à aller
mieux. Je nie pas qu'elle m 'a aidé
énormément. Tiens, je lui ai même dit merci
à Mme Burlaud. Un vrai merci. » (p180)
Comme Mme Burlaud n'a pour patiente que Doria, ses relations
avec les autres personnages se limitent à ce que Doria lui raconte.
Alors, elle se contente de l'écouter car elle est la
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