Rechercher sur le site:
             
 
Web Memoire Online

Consulter les autres mémoires    Publier un mémoire    Une page au hasard

Tibet: A quand l'Indépendance ?


par Armeline Dimier
Institut d'Etudes Politiques de Grenoble - Diplôme de Sciences Politiques
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Séminaire

« Géopolitique du monde contemporain » 2005-2006

Sous la direction de Jean-William Dereymez

Séminaire

« Géopolitique du monde contemporain » 2005-2006

Sous la direction de Jean-William DEREYMEZ

Remerciements

Merci à mon directeur de mémoire, Mr Dereymez, pour avoir dirigé la rédaction de cet ouvrage. Un grand merci à Claude Levenson, qui a accepté de répondre à mes questions et qui m'a soutenue dans la rédaction de ce mémoire. Merci aussi à toutes les associations qui luttent pour défendre le Tibet, j'espère qu'un jour leur action aboutira.

Un grand merci à mes meilleures amies, ma coloc, mais aussi à mes parents, ma soeur, et tout ceux qui m'ont supporté pendant ce travail.

Merci à la Chine pour être si fascinante. Merci tout particulièrement à Mian Mian et Wei Hu pour leurs romans autobiographiques. Leurs ouvrages m'ont permis de voir à quel point la jeunesse chinoise vit dans une cage, dorée certes, mais une cage quand même. J'espère qu'un jour la démocratie se réalisera là-bas.

Sommaire

Avant-propos 5

Introduction 6

Partie 1 : Les relations sino-tibétaines, histoire et controverses 11

Chapitre 1 : Le Tibet, un pays au statut changeant 12

Chapitre 2 : L'invasion du Tibet 32

Chapitre 3 : La politique de la Chine à l'égard des minorités 44

Partie 2 : Une indépendance de plus en plus improbable 58

Chapitre 1 : Génocide et colonisation : une minorité tibétaine dans la masse han 59

Chapitre 2 : Le Tibet, zone stratégique vitale pour la Chine 72
Chapitre 3 : Le gouvernement tibétain en exil et le gouvernement chinois : de l'échec des

négociations à la recherche d'un compromis 78

Chapitre 4 : Une communauté internationale inactive et indifférente 86

Partie 3 : Tibet libre : des éléments porteurs d'espoirs 105

Chapitre 1 :La communauté en exil et son rôle dans la sauvegarde de l'identité tibétaine 107

Chapitre 2 : Solidarité de la société civile internationale 115

Chapitre 3 : Les espoirs de démocratie en Chine 123

Chapitre 4 : Envisager d'autres solutions ' 134

Conclusion 140

Bibliographie 144

Annexes 152

Avant-propos

Il est très délicat d'écrire sur un sujet qui nous touche personnellement et vis-à-vis duquel l'objectivité est un critère difficile à appliquer. C'est pourtant ce que j 'ai essayé de faire dans ce mémoire. Il ne s'agit pas en effet de tomber dans le pathétique et de s'épancher à outrance sur le triste sort des Tibétains, mais bien de dresser un bilan des arguments favorables ou défavorables à l'indépendance du Tibet, et ce de la façon la plus impartiale possible.

La Chine est, au même titre que le Tibet, une grande civilisation, amenée dans les années à venir à connaître son apogée sur la scène internationale. Lorsque je me réfère aux Chinois pour qualifier leur comportement indigne envers le Tibet, je ne fais pas de généralisation : il existe des Chinois démocrates, libéraux, qui aspirent au respect des droits de l'homme et des libertés individuelles, comme il existe des Chinois favorables à la peine de mort, violant les droits de l'homme et se complaisant dans l'autoritarisme et la répression. Je ne fais donc pas d'amalgame quant je parle des Chinois. Chaque citoyen de l'Empire du milieu à sa propre opinion, son propre point de vue sur sa société et son système politique.

Enfin, j'aimerais rappeler ici à quel point il me semble important de ne pas oublier que 1, 2 millions de Tibétains sont morts, et que leur culture et leur identité sont menacées de disparition. Dire cela ne revient pas à tomber dans le pathétique, mais bien à faire un constat à la vue des éléments objectifs qui nous sont donnés quant à la situation actuelle du Tibet. Un peuple se meurt donc, et cette étude vise à se demander si l'indépendance de ce pays est toujours envisageable aujourd'hui, ou bien si elle relève d'une utopie. Mais justement, l'utopie n'est-elle pas « la vérité de demain » ?1.

1 Victor Hugo

Introduction

Vivre sans espoir, c'est cesser de vivre.

Dostoïevski

En l'espace de 50 ans, le Tibet est devenu « un pays occupé par des hommes qui ont anéanti des membres de chaque familles », où il faut « parler chinois pour toute démarche de base, baisser la tête, avoir parfois honte de sa langue, de sa race, n'avoir qu'un passé dénaturé contre lequel il est suicidaire de se dresser, un présent incertain, et un avenir menaçant »2. Pendant longtemps, avant la date fatidique du 7 octobre 1950, les Occidentaux ont regardé vers le Tibet comme on regarde vers le Paradis, curieux et fascinés par cette terre des divinités bouddhistes. Longtemps aussi, « d'aucuns ont vu le Pays des neiges comme une terre éthérée où les songes les plus échevelés se matérialisent »3. Puis ils ont détourné le regard pour ne plus jamais le poser sur le Pays des neiges.

Aujourd'hui, le Tibet est devenu le symbole des contradictions occidentales. En effet, l'Occident a contribué au développement des droits de l'homme. On peut définir ces droits comme un ensemble de droits universels, auquel chaque être humain à droit, quel que soit le droit de son pays ou son appartenance ethnique ou culturelle. Ces droits sont multiples : économiques, sociaux, civils ou politiques, voire même culturels. Ils sont définis par des lois et des conventions internationales comme la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, ou encore la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. D'autres grands textes ont contribué à la constitution d'un régime international de protection des droits de l'homme, et l'ONU, principal artisan de l'internationalisation de ces droits, a même réussi à créer une juridiction spécifique afin de juger les responsables des violations de ces droits. Tout porterait donc à croire que les Etats occidentaux ont développé une certaine éthique vis- à-vis du respect des droits de l'homme. Et pourtant il n'en est rien. Bien que des pays comme la France ou les Etats-Unis se prétendent les ardents défenseurs des droits et des libertés de l'espèce humaine, leur manque de réaction face aux violations patentes de ces droits en Chine, et plus particulièrement au Tibet, reflète l'hypocrisie dans laquelle se complaisent les Etats dits « développés ».

2 GINET Pierre-Yves, Tibet en exil, entre mythes et réalités, Villeurbanne, Golias, (Les grands reportages de Golias), 2000, p.10

3 WANGMO Tenzin, LAZAR Edward (dir.), Tibet, la solution : l'indépendance, Genève, Olizane, 1995, p.83

En 1950, la Chine envahissait le Tibet, violant l'intégrité territoriale d'un Etat indépendant. Le Tibet peut actuellement à bien des égards être considéré comme un pays colonisé, et les violations des droits de l'homme par la Chine sur son territoire ont été prouvées par de nombreux rapports et témoignages. Pourtant, le vingtième siècle a été pour beaucoup considéré comme le siècle de la décolonisation. Malgré tout, le Tibet reste sous le joug chinois. La montée des nationalismes et des mouvements indépendantistes, la multiplication des Etats et la balkanisation du monde moderne sont autant d'éléments qui laissent penser qu'un jour le Tibet pourra accéder au statut d'Etat indépendant, statut qui lui permettrait de préserver l'identité et la culture de son peuple. Pourtant, des éléments de différentes natures : politiques, géopolitiques, économiques, mais aussi relevant de la puissance, viennent contredire l'espoir qu'ont les Tibétains de voir un jour leur pays redevenir indépendant.

Peut-on toutefois envisager l'indépendance du Tibet de manière sérieuse et réaliste ? Ou n'est-ce qu'une utopie ? Difficile de peser le pour et le contre, surtout lorsque les enjeux du conflit sino-tibétain ont une dimension nationale, régionale, mais aussi, et peut-être surtout, internationale. L'autodétermination du Tibet constitue donc un enjeu aux dimensions multiples : à l'échelle nationale, cette solution remettrait en cause la structure même de l'Etat chinois et son histoire. A l'échelle régionale, elle bouleverserait l'équilibre et les rapports de force asiatiques et transformerait les relations transfrontalières de la Chine mais aussi de toute la zone himalayenne. Au niveau de la communauté internationale, seule capable peut-être d'imposer des pressions suffisantes à la Chine pour qu'elle respecte le droit à l'autodétermination d'un peuple, tout reste cependant à faire.

L'indépendance du Tibet a toujours été sujette à des controverses historiques. Pour les Chinois, il appartient à la Chine comme la Corse appartient à la France. Selon les Tibétains, l'histoire a prouvé maintes fois l'indépendance de leur pays, et à ce titre il se doit de recouvrer ce statut. Ces deux interprétations cohabitent aujourd'hui, en Chine mais aussi à travers le monde, et font même l'objet de débats juridiques. Face à ces débats, la position du gouvernement chinois reste inchangée. En effet, accorder l'indépendance au Tibet reviendrait à amputer le territoire chinois d'une région à la superficie conséquente, mais aussi à l'emplacement géographique stratégiquement très important pour la Chine.

D'autres éléments rendent l'idée d'une indépendance tibétaine utopique. Ainsi, la colonisation et la sinisation du Tibet sont telles que les Tibétains sont devenus une population minoritaire sur leur propre territoire. Pour cette raison, il semble que Pékin ne va pas s'arrêter en si bon chemin et va continuer d'appliquer sa solution finale, de manière plus sournoise, qui consiste à faire progressivement disparaître les Tibétains du Tibet, non pas par la force mais par la colonisation.

Dans un deuxième temps, il est nécessaire de voir que la position du gouvernement tibétain en exil n'est pas non plus favorable à l'indépendance. Les politiques tibétains se contentent ainsi de demander une autonomie réelle, et les différents échecs des processus de négociations entrepris avec les autorités chinoises se sont tous révélés infructueux, l'administration en exil n'étant évidemment pas en position de force dans ces négociations.

Le rôle stratégique du Tibet pour la Chine ne vient bien sur pas faciliter une éventuelle indépendance. En effet, outre sa position géographique qui lui confère un poids considérable sur le sous-continent indien, le Tibet est considéré comme le château d'eau de l'Asie, et ses ressources diverses, qui vont des plantes médicinales au cuivre ou au lithium, en font une possession d'autant plus importantes pour la Chine. La colonisation repose bien souvent sur cet aspect essentiel : l'importance économique de la colonie. Le potentiel du Tibet dans ce domaine est tel que son indépendance semble improbable.

Enfin, dernier aspect mais non des moindres : l'indifférence des Etats envers le Tibet. Au nom du principe de non-ingérence, les Etats occidentaux, alors les plus à même d'aider le Tibet, n'ont pas porté secours à celui-ci lors de son invasion. Et aujourd'hui, malgré l'existence d'un droit d'ingérence institutionnalisé et légal, les Etats n'agissent toujours pas, au nom de principes relevant tant de la high que de la low politics. Les droits de l'homme ne sont aujourd'hui plus une raison suffisante pour qu'un Etat se mobilise, et seule la poursuite de l'intérêt national guide leurs actions.

L'indépendance du Tibet semble donc au regard de tous ces éléments être un but irréalisable. Toutefois, bien des arguments peuvent laisser penser qu'un jour le Tibet regagnera sa liberté.

Tout d'abord, le rôle central que joue la communauté en exil dans la préservation de la culture tibétaine, mais aussi dans le maintien d'un gouvernement tibétain souverain sur un peuple, laisse penser que l'indépendance n'est pas compromise, dans la mesure où ce gouvernement permettrait de restaurer la souveraineté perdue des tibétains sur le Tibet. En effet, l'existence même de cette communauté, entité à la fois culturelle, ethnique et politique, dont le poids est aujourd'hui non négligeable, assure non seulement la survie de l'identité du

peuple tibétain, mais aussi la visibilité de la cause sur la scène internationale. Cette visibilité est principalement le fruit de l'action du Dalaï-lama, à la fois chef spirituel et temporel des Tibétains en exil, mais aussi personnalité à la dimension internationale, qui assure une représentation de la cause tibétaine devant les plus grandes instances mondiales.

L'action du Dalaï-lama est en outre complétée par la constitution d'un réseau associatif pro-tibétain très développé. Ce réseau assure une grande publicité au Tibet, et ses différentes typologies d'actions rendent la cause d'autant plus visible. Ces groupes permettent notamment de sensibiliser les opinions à ce sujet, et agissent également auprès des dirigeants politiques, exerçant des pressions pour que les gouvernements occidentaux se décident enfin à se prononcer, voire à s'engager en faveur de la cause tibétaine. L'action de la société civile mondiale est donc aujourd'hui largement favorable au Tibet, et notamment à son indépendance, puisque les demandes exprimées par ce tissu associatif vont globalement toutes vers une libération, c'est-à-dire une indépendance du Tibet.

A côté de ce tissu associatif, on peut constater l'implication du Parlement européen et du Congrès américain en faveur du Tibet. Que ce soit en reconnaissant la version tibétaine de l'histoire de ce pays, c'est-à-dire en admettant qu'il a été colonisé, ou bien en votant des résolutions appelant la Chine à respecter le droit des Tibétains à disposer d'eux-mêmes, ces deux institutions se positionnent donc favorablement au Tibet, contrairement à la plupart des hommes politiques de leurs pays.

Deuxième point central dans cette analyse : la démocratisation de la Chine. Depuis le début du vingtième siècle, la Chine a été sporadiquement secouée par de nombreux mouvements pro-démocratiques, portés par des groupes sociaux différents. En 1989, les soubresauts se sont transformés en véritable raz de marée, et le mouvement de la place Tienanmen a montré à quel point la jeunesse chinoise aspirait à des réformes politiques garantissant les droits et les libertés des citoyens chinois. De nos jours, ces aspirations démocratiques demeurent, que ce soit auprès des Chinois en exil ou de ceux restés en Chine. Ces revendications démocratiques sont simplement plus difficiles à percevoir, la répression politique chinoise les forçant à une discrétion des plus poussée. Le mouvement pro- démocratique continue toujours d'exister, et il est important de voir que si un jour il parvenait à se transformer en force politique, cela serait grandement favorable aux Tibétains. En effet, la démocratie est l'un des rares systèmes politiques qui appellent à la tolérance envers les minorités, de même qu'elle respecte le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Bien sur, toutes les démocraties ne garantissent pas ce droit dans le sens d'une indépendance, dans la mesure ou cela conduirait à un éclatement des Etats. Mais globalement les démocraties sont rarement réticentes lorsqu'il s'agit d'octroyer l'autonomie à des minorités ethniques ou

nationales qui la réclament. L'Espagne et la Grande-Bretagne symbolisent d'ailleurs bien cette tolérance envers les minorités nationales. La démocratie en Chine permettrait de faire respecter ce droit à l'autodétermination des Tibétains, et elle pourrait même conduire ce peuple à restaurer sa souveraineté sur son territoire.

Enfin, il faut toutefois envisager d'autres solutions au conflit sino-tibétain. L'autonomie véritable, c'est-à-dire non pas seulement proclamer dans les textes mais appliquée sur le terrain, est la solution proposée par le Dalaï-lama et les tenants d'un ligne réaliste et pragmatique concernant le Tibet. D'autres appellent à la fédéralisation de la Chine, afin que le Tibet bénéficie du plus haut degré d'autonomie qui puisse lui être accordé, c'est-à-dire le statut d'Etat fédéré. En donnant ce statut au Tibet, on lui permettrait de se doter d'une constitution, mais surtout on donnerait la possibilité aux Tibétains, et non plus seulement aux Chinois, d'élaborer les politiques qui s'appliquent sur leur territoire, et donc de décider par eux-mêmes de leur avenir.

Dire que l'indépendance du Tibet est aujourd'hui utopique, c'est se voiler la face quant aux divers éléments étudiés ci-dessus. La décolonisation du Tibet n'est pas inenvisageable, elle est seulement hypothéquée par rapport à des éléments négatifs qui laissent croire que la Chine ne respectera jamais les droits de l'homme et le droit des peuples à disposer d'eux- mêmes. L'indépendance tibétaine reste donc possible, bien qu'elle soit actuellement soumise à des obstacles de taille.

Nous verrons donc dans une première partie l'histoire des relations sino-tibétaines : ses controverses, ses errements, ses manipulations, ses vérités. Puis, dans une deuxième partie, nous verrons quels sont les éléments qui rendent pour beaucoup l'indépendance du Tibet chimérique : sinisation, colonisation, rôle stratégique du Tibet pour la Chine, absence d'engagement de la part de la communauté étatique internationale. Enfin, nous verrons qu'il existe bel et bien des éléments porteurs d'espoirs qui, quoiqu'en disent les tenants d'une ligne réaliste, laissent espérer l'indépendance du Tibet. Ces éléments vont de l'action de la communauté tibétaine en exil et du tissu associatif pro-tibétain, au mouvement pro- démocratique en Chine.

Partie 1 : Les relations sino-tibétaines : histoire et
controverses

Chapitre 1 : Le Tibet, un pays au statut changeant

L'indépendance et l'autodétermination sont deux notions centrales lorsque l'on évoque la question du Tibet. Mais parler du Tibet et de ses relations avec la Chine, c'est aussi évoquer le dilemme de la souveraineté, ou de la suzeraineté chinoise sur le Tibet : la Chine a- t-elle exercé sa souveraineté ou une forme de suzeraineté sur le Tibet à un moment donné ? Le Tibet a-t-il été indépendant ? Ces questions ont le mérite de soulever le principal problème auquel est confrontée la communauté tibétaine aujourd'hui : celui de la reconnaissance de son indépendance historique. Ainsi, pour les Tibétains, le Tibet a été indépendant avant l'invasion chinoise, et n'appartenait nullement à la Chine, alors que pour les Chinois le Tibet a toujours été une partie de leur territoire. Cette double interprétation du statut du Tibet suscite des controverses, malgré la communauté internationale qui se positionne en faveur de la version tibétaine de l'Histoire du Tibet.

1. L'indépendance, enjeu géopolitique majeur

1.1 Indépendance

Dans le langage courant, l'indépendance désigne la capacité pour un individu de s'administrer librement, sans contrainte. Lorsque l'on se réfère à la notion d'indépendance en droit international, on s'attache plus à définir le statut d'un Etat.

L'indépendance est une notion centrale du vingtième siècle, et elle a constitué l'enjeu majeur de la plupart des conflits qui ont jalonné ce siècle, que ce soit, dans les années 1950, le conflit algérien ou le conflit israélo-palestinien, ou plus récemment les luttes basque ou tchétchène pour la création d'un Etat indépendant. L'indépendance est une notion proche de l'autonomie politique, de la souveraineté nationale. C'est tout du moins le sens que lui donne le Larousse. Plus globalement, l'indépendance est un terme qui désigne le libre exercice du pouvoir par

l'Etat. En ce sens, l'impérialisme ou le colonialisme sont perçus comme des violations de l'indépendance des Etats.

Aujourd'hui, indépendance et question nationale sont deux axiomes qui vont souvent de pair, et les revendications indépendantistes de plusieurs groupes nationaux comme les Basques en Espagne, les Ecossais en Grande-Bretagne ou les Corses en France, traduisent le lien qui existe entre ces deux phénomènes, mais aussi leur renouveau comme enjeu géopolitique contemporain. En effet, on assiste au renouveau du critère identitaire, et bien souvent du critère ethnique, qui sont deux choses liées mais différentes, comme composante centrale des revendications indépendantistes et sécessionnistes. L'identité, notion subjective, se réfère plus à une conscience de l'appartenance à un groupe qui partage une culture, une histoire, alors que l'ethnie fait référence aux caractéristiques objectives d'un groupe, langue, histoire bien sûr, mais aussi caractéristiques physiques, religion. Cette renaissance de l'ethnicité et de l'identité a provoqué l'émergence au sein de nombreux groupes de revendications indépendantistes et sécessionnistes, sur le motif du droit pour un peuple de créer son Etat. On assiste ainsi à une ethnicisation des Etats, décrites par Alain Dieckhoff dans son ouvrage La nation dans tous ses Etats 4, et en quelque sorte à une « étatisation » des groupes identitaires ou ethniques dans la mesure où ceux-ci aspirent de plus en plus à l'indépendance et à la constitution de leur propre Etat.

Pour Claude Levenson, un Etat indépendant a les caractéristiques suivantes : un territoire, une langue, une culture (ou civilisation), un gouvernement qui assure l'administration et bat monnaie, des frontières et des relations avec les pays voisins, une armée, un drapeau, un service de transport et de communication.

Cette définition d'un Etat indépendant occulte toutefois un aspect central de l'indépendance, celui de la reconnaissance internationale. En effet, même si un Etat se proclame indépendant, ce statut ne lui est accordé que lorsque la communauté internationale, et surtout les organisations internationales, notamment l'ONU, décident de reconnaître cet Etat. En outre, la véritable indépendance d'un Etat est aussi liée à la perception et à la réaction de l'Etat auquel l'entité indépendantiste appartient. Par exemple, la Tchétchénie a proclamé son indépendance en 1992, mais la Russie n'a accordé aucune importance à cette déclaration, et est même intervenue militairement pour conserver la Tchétchénie dans le giron centralisateur de l'Etat russe.

4 DIECKHOFF Alain, La Nation dans tous ses Etats, Paris, Flammarion (Champs), 2002, 354 p.

Les Tibétains sont aujourd'hui l'un de ces groupes ethniques qui revendiquent le droit d'être indépendant de la Chine, où tout du moins de voir leur droit à l'autodétermination respecter par l'Etat chinois.

1.2 Le droit à l'autodétermination

L'autre point essentiel à aborder lorsque l'on se réfère à la notion d'indépendance est de mentionner deux notions connexes, à savoir celle d'autodétermination et de droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ces deux principes aujourd'hui primordiaux en droit international ont été institutionnalisés par trois textes centraux des Nations-Unies, la Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux datant de 1960, le Pacte des Nations-Unies sur les droits économiques, sociaux et culturels et le Pacte sur les droits civils et politiques du 16 décembre 1966 qui énonce : « tous les peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel »5.

Ces deux concepts, autodétermination et droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, recoupent la même signification, celle du droit pour un peuple de déterminer son statut politique librement. Théorisée par Wilson dans son discours en 14 points prononcé au sortir de la Première guerre mondiale, l'autodétermination fût intégrée à la Charte de San Francisco dans son article premier, stipulant que les buts des Nations-Unies sont notamment de « développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes, ». En intégrant ce droit dans le texte fondateur des Nations-Unies, les rédacteurs de cette charte en ont fait un principe central du droit international. En outre, dans son allocution faite à Brazzaville le 30 janvier 1944, de Gaulle rappela le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

L'autodétermination pose toutefois débat, car bien que reconnue comme norme internationale, les interrogations demeurent sur sa valeur et sa position dans la hiérarchie du droit international, et notamment sur l'octroi ou non à ce droit du statut le plus haut, celui de jus cogens, terme qui désigne une norme impérative du droit international général, à valeur obligatoire et sans dérogation possible (ce statut est défini par la Convention de Vienne du 23 mai 1969 dans son article 63).

5Article premier du Pacte des Nations-Unies relatifs aux droits civils et politiques, décembre 1966

Toutefois, il existe une différence fondamentale entre autodétermination et indépendance : pour la première, l'autonomie, c'est-à-dire une forme d'indépendance sans la souveraineté, est envisageable, pour la seconde c'est justement la recherche de cette souveraineté qui est centrale.

1.3 Souveraineté, suzeraineté : des notions liées mais utilisés différemment

La souveraineté et la suzeraineté sont deux termes couramment utilisés par les Chinois pour décrire la domination qu'ils ont à un moment exercée sur le Tibet. La souveraineté est le droit exclusif d'exercer l'autorité politique (législative, judiciaire et/ou exécutive) sur une région géographique, ou un groupe de peuples. C'est un terme qui caractérise un Etat lorsqu'il est indépendant, c'est-à-dire non soumis à un autre Etat ou à des institutions internationales, autres que celles qu'il a librement acceptées.

Quant au terme suzeraineté, il renvoie à une relation de type féodal entre un vassal et son suzerain, le suzerain fournissant une propriété à son vassal, et ce dernier faisant allégeance à son suzerain. C'est à ce type de relation que le Tibet fait souvent référence pour qualifier la relation qu'il a entretenu avec la Chine sous les différentes dynasties, et notamment sous la dynastie Qing : le Tibet était alors protégé par son suzerain, l'empereur de Chine, mais conservait son indépendance dans la gestion de ses affaires internes. A l'inverse, la Chine communiste utilise le terme souveraineté pour désigner le contrôle qu'elle a exercé sur le Tibet. Ce terme implique que le Tibet, sous souveraineté chinoise, n'était alors pas indépendant.

L'indépendance a donc été au coeur des enjeux géopolitiques du vingtième siècle, les événements sont là pour le prouver. Et malgré une prédiction souvent édictée par les chercheurs et spécialistes de Science politique ou de relations internationales, celle de la fin de l'Etat-Nation, qui rendrait désuète cette notion d'indépendance, celle-ci conserve toute sa pertinence au vingt-et-unième siècle, et reste même un enjeu central dans le cas du Tibet, puisque ce peuple sans Etat aspire, depuis sa colonisation en 1950 par l'Armée de libération populaire de la République populaire de Chine (RPC), à accéder à ce statut. Les vues divergent quant à l'indépendance du Tibet. Pour certains, notamment le gouvernement et le peuple chinois en général, le Tibet a toujours appartenu à la Chine, tandis que d'autres

affirment l'indépendance historique du Tibet, et son indépendance de fait depuis 1911. Il est nécessaire, avant d'étudier ces controverses, de se pencher dans un premier temps sur l'histoire du Tibet.

2. L'histoire du Tibet

Le Tibet possède une histoire forgée au fil des siècles par divers éléments. Des origines mythiques au vingtième siècle, elle retrace l'avènement d'un peuple façonné par le bouddhisme, mais aussi au coeur d'influences et de rivalités diverses.

2.1 Les origines du Tibet : mythes, légendes et réalités

Les origines du Tibet sont avant tout mythiques. Un premier mythe fait état de l'origine divine des rois tibétains. Ceux-ci avaient pour coutume de descendre du ciel sur une corde de lumière, afin de gouverner les hommes avec sagesse, puis, une fois leur mission accomplie, ils repartaient sur leur rayon de lumière. Mais un jour, lors d'une altercation entre le roi et son palefrenier, celui-ci fit tournoyer son épée au-dessus de sa tête, tranchant ainsi la corde qui le reliait au ciel. Il en mourut, et à compter de cet événement, les rois tibétains devinrent de simples mortels.

Selon l'autre légende sur les origines du peuple tibétain, Chenresig, le bodhisattva de la compassion, prit la forme d'un singe et s'incarna sur terre, où il se consacra dès lors à la méditation. Il épousa, par compassion, une démone lasse de sa solitude, renonçant ainsi à ses voeux. De leur unions naquirent six enfants, représentant les six tribus du Tibet, à savoir les tribus Se, Mu, Dong, Tong, Dru et Ra. Les six traits rouges du ciel sur le drapeau tibétain6 représentent ces six tribus. Par ailleurs, le Dalaï-lama est considéré comme la réincarnation de Chenresig, appelé Avalokiteshvara en sanskrit.

Dans les faits, la naissance du peuple tibétain est toute autre que celle décrite par ces deux
mythes. D'un point de vue historique et archéologique, les Tibétains seraient les descendants
d'une série de tribus nomades qui erraient dans les steppes de l'Asie centrale, et qui se

6 Annexe 8

seraient sédentarisées dans le bassin du Brahmapoutre, donnant naissance à la civilisation tibétaine. Cette civilisation a su pendant des millénaires conserver ses particularismes et son identité. Le peuple tibétain vécut dans un premier temps dans un royaume, dirigé par des monarques.

2.2 Le royaume tibétain et ses monarques

Songtsen Gampo (609/613-650), considéré comme le plus grand roi tibétain et l'unificateur du pays, réussit au septième siècle à unifier les différentes populations tibétaines. Grand chef militaire, il étendit ainsi par des guerres de conquête le territoire tibétain jusqu'à la Mongolie et l'Inde septentrionale. C'est sous son règne qu'émerge le Tibet en tant qu'entité politique unifiée. En 640, après avoir envahi les provinces chinoises du Sichuan et du Gansu, les armées tibétaines forcent même l'empereur de Chine à signer un traité de paix humiliant, comportant la clause du mariage entre le roi et une princesse chinoise, nommée Wencheng. Selon Jérôme Edou, Songtsen Gampo fût le « fondateur de l'identité culturelle tibétaine telle que les Tibétains se la représentent aujourd'hui encore ».7 En outre, son mariage avec la princesse Wencheng, qui était bouddhiste, permit l'introduction de cette religion au Tibet. Son successeur, Trisong Detsen, souhaitait comme lui répandre le bouddhisme, mais il dû pour se faire résoudre le conflit existant alors entre les adeptes de la nouvelle religion et les partisans des divinités autochtones, les bönpos. La religion originelle du Tibet était en effet la religion ban, et l'introduction du bouddhisme au septième siècle va concurrencer cette religion traditionnelle, basée sur des pratiques animistes et chamanistes. Afin de résoudre le conflit entre les deux religions, le roi va alors organiser un débat, duquel les partisans de la nouvelle doctrine vont sortir victorieux. A partir de cette date, le bouddhisme se diffusa largement à travers le Tibet. Cette philosophie va donc forger l'identité des Tibétains, tout comme l'influence chinoise va forger l'histoire du Tibet.

2.3 L'histoire du Tibet, à l'ombre de l'influence chinoise

7 Jérôme Edou, in MOULIN Olivier, Tibet, l'envers du décor, Genève, Olizane (Objectif Terre), 2005, p. 31

Les premières relations sino-tibétaines furent souvent conflictuelles, rythmées par des conquêtes, des attaques. En 763, le roi Trisong Detsen parvient ainsi à pénétrer et à occuper pendant quinze jours la capitale de la dynastie Tang, Chang'an.

Les deux pays entretiennent aussi des relations amicales et pacifiques. Le mariage entre un roi tibétain et une princesse chinoise dénote de la relation d'interdépendance permanenteentre la Chine et le Tibet2. L'autre preuve de cette relation entre les deux empires est la signature, en 822, d'un traité d'amitié, sorte de pacte de non-agression, qui détermine le territoire ainsi que les obligations des deux voisins. Suite à ce traité, trois piliers furent érigés en symbole de cette relation amicale. L'un deux se trouve toujours devant le temple du Jokhang, temple construit sous le règne de Songtsen Gampo.

Mais les relations sino-tibétaines ne furent pas toujours pacifiques. Ainsi, en 1644, l'ethnie mandchoue s'imposa en Chine. Les hordes mandchoues battent les troupes des Ming et le 24 avril 1644, elles envahissent Pékin et fondent la dynastie Qing. En 1720, des soldats mandchous marchent sur Lhassa, avec pour but d'expulser les mongols et d'assurer la protection du septième Dalaï-lama. Au sommet de leur gloire, les empereurs Qing imposent leur tutelle au Tibet, où ils parviennent à installer une petite garnison, sous prétexte d'assurer l'ordre dans la région. Ils placent même deux représentants chinois auprès du gouvernement tibétain à Lhassa, sortes d'ambassadeurs appelés les ambans.

2.4 Les hordes mongoles à l'assaut de la Chine

Au treizième siècle, un nouveau péril menace le royaume tibétain. Sous les ordres de Gengis Khan, les hordes mongoles déferlent sur l'Asie centrale et en 1210, elles attaquent Pékin et y établissent la dynastie Yuan, qui gouvernera la Chine jusqu'en 1368. Les Mongols épargnent le Tibet, leur grand chef étant, dit la légende, intéressé par le bouddhisme et l'enseignement des grands maîtres. Un accord est en outre conclu entre le grand Khan, Empereur de Chine, et les religieux du monastère Sakya. Les lamas sont alors reconnus comme les guides spirituels du pays, et en contrepartie, ils acceptent la souveraineté de l'Empereur sur le Tibet. Le Dalaï-lama se fait alors guide spirituel de l'empereur de Chine en contrepartie d'une protection temporelle.

Tsong Khapa, un moine bouddhiste, va fonder, durant le quatorzième siècle l'école réformée
Gelugpa, dont le Dalaï-lama est le chef spirituel. C'est en 1642 que cette secte, dit des
bonnets jaunes, va prendre le pouvoir, lorsque le cinquième Dalaï-lama, aidé par une tribu

mongole, va battre l'armée du souverain. A cette date, le règne des rois prend fin, et la lignée des Dalaï-lamas va alors disposer du pouvoir spirituel et temporel. Le système théocratique tel qu'il a perduré jusqu'en 1950 va voir se succéder les Dalaï-lamas, et lignées ecclésiastiques et dynasties impériales vont se suivre parallèlement au Tibet et en Chine.

En 1751, le septième Dalaï-lama crée le Kashag, sorte de conseil des ministres, et la domination des Dalaï-lama sur le Tibet devient entière, tant spirituelle que politique. Le pouvoir est alors partagé entre l'administration et les monastères, par une méthode qui consistait à associer à chaque officiel de haut niveau un lama du même rang. Jusqu'au vingtième siècle, le Tibet connaît le calme relatif que favorise son isolement géographique.

2.5 Le Tibet à l'aube du vingtième siècle

Après avoir connu une période de calme relatif, ponctuée par des attaques népalaises, le Tibet devient, à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième siècle, l'enjeu des rivalités entre la Chine, la Grande-Bretagne et la Russie, chacun luttant pour établir sa domination commerciale sur le Tibet. Au coeur du Great Game, le treizième Dalaï-lama essaie tant bien que mal de résister à la pression exercée par les impérialistes étrangers. En 1904, un conflit éclata dans le sud du Tibet. 3000 soldats entrent dans Lhassa sous le commandement du colonel Younghusband. Déclenché par la Grande-Bretagne et organisé par le vice-roi des Indes, lord Curzon, sous couvert d'une « mission commerciale », ce conflit aboutit à la signature d'un traité bilatéral, appelé « Convention de Lhassa », dans laquelle le Tibet s'engageait à demander l'autorisation à la Grande-Bretagne avant de conclure un accord ou de signer un traité avec une autre puissance étrangère. Ce traité assurait ainsi à la Grande- Bretagne le statut de « nation la plus favorisée ».

Le treizième Dalaï-lama, Thubten Gyatso, conscient de la menace que font peser les étrangers sur le pouvoir et la souveraineté ecclésiastique, décide alors d'entreprendre de grandes réformes afin de moderniser le pays et de l'ouvrir au progrès technique. Il introduit les premiers billets de banque, les premiers timbres poste. Dans un effort de militarisation, il crée même une petite armée. Il cherche à développer la connaissance du monde extérieure et à rompre avec l'isolement et le fonctionnement autarcique du Tibet en envoyant quatre Tibétains en Angleterre afin qu'ils y étudient l'énergie électrique, la télégraphie et d'autres sujets. Thubten Gyatso, considéré comme un grand réformateur, décède en 1933, et

l'administration, percevant les échos des soubresauts qui agitent l'Occident, décide de renforcer les barrières isolationnistes. Le Tibet retombe alors dans son enfermement.

La réincarnation du treizième Dalaï-lama est découverte dans l'Amdo, sous la forme d'un petit garçon de deux ans, né le 6 juillet 1935. Le 22 février 1940, il est intronisé de façon précoce pour éviter que les querelles et les luttes de pouvoir au sein de l'administration tibétaine ne minent l'unité du pays, et en 1950 il doit faire face à l'invasion du pays par l'Armée populaire de Libération, outil de conquête de Mao et du Parti communiste chinois (PCC).

3. Le Tibet : religion et société

La société tibétaine est depuis plusieurs millénaires profondément marquée par l'empreinte du bouddhisme. Le fonctionnement théocratique du régime reflète bien cette imprégnation religieuse. Le peuple tibétain a ainsi vécu de manière pacifique et calme depuis l'instauration de la théocratie, et le caractère semi-féodal du système économique n'a posé des problèmes que tardivement au gouvernement.

3.1 Le bouddhisme tibétain, entre Grand véhicule et véhicule de Diamant

Le bouddhisme, considéré comme l'un des grands systèmes de pensées orientaux, au même titre que le confucianisme ou le taoïsme, est né en Inde au sixième siècle avant Jésus- Christ. Cette philosophie repose sur trois piliers, le Bouddha, le fondateur du bouddhisme, le Dharma, la doctrine bouddhiste et le Sangha, la communauté monastique. Tantôt considéré comme philosophie, tantôt comme religion, le bouddhisme a pour chef spirituel Siddartha Gautama, un Indien né dans une famille riche, qui aurait vécu au cinquième siècle avant JC, et qui aurait, en quittant son palais doré, découvert la misère et les souffrances de la société. Révolté, il aurait alors cherché un moyen de libérer les hommes de cette souffrance.

Cette philosophie revendique l'absence de Dieu, et met plutôt l'accent sur la recherche de la vérité par l'observation de l'esprit humain, plutôt que par le recours à une existence divine. Elle repose sur ce que l'on appelle les Quatre nobles vérités, qui sont successivement : toute

vie implique la souffrance (1), souffrance qui a pour origine le désir et l'insatisfaction (2), mais cette souffrance peut être supprimée (3) par le recours à la voie du milieu (4). En recourant à cette voie, qui est celle de la sagesse et de la maîtrise de soi, on peut mettre fin au cycle des renaissances, qui fait que chaque homme renaît dans une vie nouvelle, vie qui est régit par les actions qu'il a commises dans sa vie antérieure. Les grands principes du bouddhisme sont donc l'entraînement spirituel, la réincarnation, le karma ou loi de l'action, l'impermanence, la compassion et la non-violence.

Le bouddhisme tibétain présente toutefois des particularités qui le distinguent du bouddhisme indien. Ainsi, les Tibétains se sont largement inspirés du Mahayana et du Tantryana pour développer leur religion. Le Mahayana et le Tantrayana sont deux branches du bouddhisme qui se distinguent par leur vision différente sur les moyens d'atteindre le nirvana. L'objectif du bouddhisme est en effet de permettre à tous d'atteindre le nirvana, cet état où toute souffrance disparaît, et où seul subsiste une grande compassion pour son prochain. Afin d'atteindre ce nirvana, les disciples du Grand véhicule, le Mahayana, souhaitent une recherche de l'illumination qui soit collective au profit de tous les êtres humains. Pour les disciples du Petit véhicule (Hinayana), la recherche du Nirvana doit se faire de façon individuelle. Enfin, l'école du bouddhisme tantrique (Tantrayana) se caractérise par une discipline très rigoureuse et un grand contrôle de son esprit pour atteindre l'illumination, avec des méthodes comme la contemplation ou la méditation. Le bouddhisme tibétain est largement influencé par cette forme de bouddhisme, dit aussi du Véhicule de Diamant, qui repose sur des exercices mentaux mais aussi sur le recours à des divinités et à des pratiques tantriques comme la répétition de mantras, qui sont de courtes prières tibétaines.

Le bouddhisme est donc plus une philosophie qu'une religion, qui aujourd'hui connaît un véritable succès en Europe. Au Tibet, le bouddhisme est à la base de la culture, des traditions, coutumes et valeurs, et des origines mythiques du Tibet. Mais l'histoire de ce pays est aussi largement influencée par le système théocratique et semi-féodal.

3.2 La société tibétaine avant 1950, entre féodalisme et harmonie sociale

Le Tibet des Dalaï-lamas est jusqu'en 1950 un système théocratique où coexistent une
aristocratie, un clergé, et une paysannerie. La cohésion sociale est assurée grâce au système

monastique et notamment grâce à la réincarnation. Ce pilier essentiel du Dharma, la doctrine bouddhiste, explique que chaque homme, à sa mort, pénètre le Barda, sorte d'enfer, où il endure mille souffrance avant de se réincarner selon le Samsara, le cycle des renaissances. En fonction de son karma, un individu peut se réincarner dans un être ayant une position sociale plus élevé ou plus basse. Ainsi, le malheur des hommes n'est pas dépendant de leurs actions présentes mais des actions qu'ils ont accomplies dans une vie antérieure. Les grands lamas tibétains sont ainsi tous des réincarnations de grands maîtres, et chaque homme peut se révéler être un grand lama. Le mode de sélection des moines, basé sur la réincarnation, permet à tout le monde d'accéder aux plus hautes fonctions spirituelles. Le Dalaï-lama, par exemple, était né dans une famille d'agriculteurs vivant dans un village du nord-est du plateau tibétain appelé Takster. Il est devenu dirigeant du Tibet car reconnu comme la quatorzième réincarnation du bouddha de la Compassion, Chenresig.

Outre une cohésion sociale forte, il faut noter le caractère oligarchique du régime politique : les principales décisions gouvernementales au Tibet étaient prises par le « Tsongdu », une assemblée constituée de religieux et de laïcs. En outre, il n'y avait jamais d'élections. Le quatorzième Dalaï-lama tenta de réformer ce système, ou le pouvoir était détenu par le clergé et l'aristocratie, en essayant d'instaurer des réformes démocratiques. Mais il ne pût pas démocratiser le Tibet, puisqu'il fût obligé de fuir son pays.

Le système féodal se retrouvait par ailleurs dans la vie social courante, dans la mesure où les paysans devaient reverser une partie de leur récolte annuelle aux monastères, afin de subvenir au besoin des moines. Mais il existait une contrepartie à ce don, car les monastères se chargeaient de fournir une éducation aux enfants des paysans. Le quatorzième Dalaï-lama reconnaît d'ailleurs volontiers le caractère semi-féodal du régime, mais il insiste sur le fait que la communauté tibétaine était malgré tout paisible.

Enfin, l'autre caractéristique de la société tibétaine d'avant 1950 est la distinction entre les Rongpas et les Drokpas. Ces deux types de groupes se trouvent surtout dans les provinces du Kham et de l'Amdo, aujourd'hui provinces chinoises du Sichuan et du Qinghai. Les Drokpas sont des pasteurs nomades qui vivent sous la tente la plupart de l'année. Ils s'organisent en tribus, chaque tribu possédant ses chefs et son territoire. Les Rongpas sont quant à eux des agriculteurs cultivant l'orge. Ces deux groupes entretiennent des rapports basés sur l'échange commercial.

La société tibétaine d'avant l'invasion est donc un société certes théocratique et semi-féodale, mais aussi harmonieuse et pacifiste. L'influence du bouddhisme sur la société tibétaine explique cette quiétude, de par le principe de l'ahimsa, la non-violence, principe au coeur de la doctrine et qui est appliqué fidèlement, pieusement par tous les Tibétains dans leur vie courante. Toutefois, le Tibet ne doit pas être vu comme un paradis terrestre, puisque l'imprégnation religieuse et pacifiste des esprits n'empêche pas les comportements « malsains ». Ainsi, les Khampas, habitants du Kham, étaient réputés pour leur barbarie, et le récit de la traversée du Kham par Alexandra David-Néel, relatée dans son ouvrage Voyage d'une parisienne à Lhassa, exprime bien le caractère fier et sauvage, souvent menaçant, de ces « brigands gentilshommes ». En outre, Alexandra David-Néel constatait qu'au début du siècle il existait au Tibet une forme « bénigne », c'est le mot qu'elle utilise, d'esclavage.

Autre bémol dans la société tibétaine : les privilèges. On l'a vu, il existait une aristocratie à l'échelle « nationale », mais aussi une petite bourgeoisie locale, composée de seigneurs appelés les Gyalpos, propriétaires terriens charger du prélèvements des impôts. Les paysans étaient ainsi souvent très endettés auprès de ces monastères ou des Gyalpos, et le poids des impôts n'arrangeaient pas leur situation.

La corruption était aussi l'un des maux les plus présents dans la société tibétaine, notamment dans les monastères, où certains moines, peu soucieux de l'enseignement bouddhiste, étaient plus préoccuper par l'amélioration de leur fortune matérielle. En outre, à la mort d'un grand lama, lorsque l'on devait trouver sa réincarnation, des pratiques de corruption faisaient leur apparition. En effet, alors que théoriquement on pouvait trouver une réincarnation même dans des familles pauvres, quelques pots-de-vin orientaient souvent la sélection dans l'aristocratie, afin que les familles riches conservent leurs privilèges.

Enfin, bien que l'emprise du bouddhisme sur la société tibétaine favorisait la cohésion sociale, il faut toutefois noter que sa mise en pratique était parfois proche de l'obscurantisme. Cette emprise était surtout développée chez les paysans tibétains, pétris de croyances et de superstitions, souvent soumis à l'influence de magiciens qu'ils consultaient pour résoudre leurs maux, physiques ou autres, comme de mauvaises récoltes. Le syncrétisme entre chamanisme et bouddhisme tantrique, notamment dans les campagnes, donnait lieu à des rituels parfois effrayants. Il était courant que les objets sacrés, utilisées dans les rituels, soient faits d'os humains. En outre, les morts se voyaient réserver des obsèques tout à fait particulières, les « funérailles célestes », qui consistent à dépecer un cadavre afin de le donner en pâture aux vautours.

La société tibétaine présente donc de multiples caractéristiques qui la rendent originale, mais elle n'en restait pas moins une société semi-féodale, avec une aristocratie, une petite bourgeoisie, des seigneurs locaux, et des privilèges pour les grands lamas. Mais le bouddhisme assurait la cohésion, par le biais des principes de la doctrine bouddhiste, comme le karma ou la non-violence, et chaque Tibétain, respectueux de ces principes, se satisfaisait ainsi du peu dont il pouvait disposer, convaincu que sa vie présente, et donc sa situation matérielle, dépendait de ses actions effectuées dans une vie antérieure.

L'histoire tibétaine se déroule donc à l'ombre de diverses influences : influence des mongols sous le règne des Khan, rôle des empereurs chinois qui tous tentèrent, par la force ou la diplomatie, d'exercer une souveraineté sur le Tibet, influence du bouddhisme et de l'école Gelugpa. Aujourd'hui, cette histoire est le fruit de différentes interprétations, devrait-on dire manipulations, puisque tant le gouvernement chinois que les Tibétains utilisent cette histoire à leur guise pour légitimer et justifier leurs prises de positions et actions passées ou présentes.

4. L'indépendance historique du Tibet en débat

Il s'agira donc dans cette partie de montrer la double interprétation dont l'histoire du Tibet fait l'objet, et ce de façon objective. L'indépendance historique du Tibet n'a jamais été confirmée ni par un texte, ni même par la reconnaissance du Tibet comme Etat par d'autres pays. Cette absence de preuve formelle a contribué à faciliter la légitimation de l'invasion du Tibet par la Chine. Ainsi, deux versions coexistent concernant la relation entre le Tibet et la Chine. La version chinoise présente le Tibet comme un vassal de la Chine, alors que la version tibétaine, partagée par de nombreux historiens, juristes ou spécialistes de la Chine, s'attache à montrer le statut foncièrement indépendant du Tibet, en recourant à des éléments historiques et à une réflexion juridique mené notamment par la Commission Internationale des Juristes.

4.1 L'histoire du Tibet revisitée par la Chine communiste

La souveraineté que revendique Pékin sur le Tibet est ancienne, elle s'appuie dans un premier temps sur une vassalité de fait datant de la dynastie Tang (618-907), suite au mariage entre Songtsen Gampo, et le princesse chinoise Wencheng, datant de 641. Ce mariage suffit aux communistes pour justifier l'invasion du Tibet en 1950, le simple acte marital fournissant alors une justification de la souveraineté de la Chine sur le Tibet et de l'attaque chinoise afin de retrouver cette souveraineté par une occupation territoriale du Tibet. Force est alors de rappeler que le roi Songtsen Gampo disposait de cinq épouses, dont une qui était la princesse du Népal, et que jamais les pays d'où étaient originaires ces princesses ne cherchèrent à envahir le Tibet comme le fit la Chine communiste.

Mais ce mariage n'est pas le seul événement que les communistes ont réutilisé et remanié pour légitimer leurs actions au Tibet. D'autres évènements ont été les preuves historiques, selon eux, de la souveraineté de la Chine sur le Tibet.

La Chine a toujours eu d'énormes intérêts au Tibet, appelé couramment la « Maison des trésors de l'Ouest ». Bien avant le mariage du roi du Tibet avec la princesse chinoise, et selon le gouvernement chinois, les Hans et les Tibétains entretenaient des relations d'amitié sous la dynastie Sui (516-618). Mais c'est à l'invasion de la Chine par les Hordes mongols, au douzième siècle, que les communistes datent l'intégration du Tibet dans la Chine. En effet, les Mongols développèrent, on l'a vu, des liens forts avec le Tibet, et bien qu'il conserva son indépendance, il était placé sous la protection de l'empire chinois. Le Tibet, placé sous le contrôle de la cour mongole de Kubilaï Khan (1259-1294), est ainsi devenu partie intégrante de la Chine selon l'histoire communiste.

Mais dans les faits, le Tibet regagne sa liberté en 1350, 18 ans avant que la Chine ne se libère de l'emprise mongole et qu'une révolte marque le début de la dynastie Ming. Le liens entre le Tibet et la Chine se sont alors relâchés sous cette dynastie, et ce n'est que sous la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) que de nouveaux liens vont se développer. D'abord spirituels, l'Empereur mandchou Shunzi invitant pour la première fois le Dalaï-lama à visiter la Chine, les rapports entre les deux pays devinrent diplomatiques et militaires, avec on l'a vu précédemment l'invasion du Tibet en 1720 et l'installation des ambans, administrateurs de Pékin au Tibet qui contrôlaient le Kashag, le gouvernement tibétain. Selon le gouvernement communiste, ce fait est encore l'une des preuves indéniables que la Chine a exercé, à travers les siècles, sa souveraineté sur le Tibet.

Enfin, autre événement historique qui, pour les Chinois, prouve la véracité de leurs dires : en
1792, l'empereur chinois Qianlong envoya ses troupes chasser les Népalais du Tibet, et il

réussit à établir une mainmise de la cour chinoise sur la politique étrangère tibétaine. Le Tibet manqua même de tomber sous le joug chinois.

Le recours par la Chine communiste a une version faussée de l'histoire, par une interprétation biaisée, partiale, et non objective, lui permit donc de justifier l'annexion du Tibet en 1950. Il faut d'ailleurs noter que c'est cette version de l'histoire qui est enseignée dans les écoles chinoises.

Toutefois, de nombreux historiens et spécialistes du Tibet s'accordent pour montrer que la Chine et le Tibet étaient deux grandes puissances qui entretenaient des relations de voisinage, chacun conservant les prérogatives propres à un Etat indépendant, à savoir l'existence d'un gouvernement certes théocratique mais disposant du monopole de la violence légitime et par là-même de la souveraineté ; d'institutions ; d'un territoire ; d'une population, de relations diplomatiques avec des Etats étrangers.

4.2 L'histoire du Tibet par les Tibétains : à la recherche des preuves de l'indépendance

Alors que la Chine communiste s'attache à rechercher, dans l'histoire lointaine des relations sino-tibétaines, les preuves de sa souveraineté sur le Tibet, les Tibétains, à travers la communauté en exil, mais aussi des spécialistes de la Chine, revisitent leur Histoire à la recherche de preuves de leur indépendance. Pour la majorité des Tibétains, le Tibet était en 1950 un pays indépendant, qui a été envahi par une puissance étrangère.

Mais avant tout, les partisans de l'indépendance tibétaine cherchent à montrer que la version chinoise de leur histoire est erronée. Ainsi, Michael van Walt van Praag, conseiller du Dalaï- lama en droit international, admet certes que la Chine a exercé une forme de suprématie sur le Tibet, mais que le pays est toujours parvenu a conservé les attributs propres à un Etat indépendant. De même, Melvyn Goldstein, historien et ethnologue américain, affirme ainsi qu'aucun traité ne formalise la suzeraineté de la Chine sur le Tibet. En outre, Pierre-Antoine Donnet, dans son ouvrage Tibet mort ou vif8, rappelle que la mort de l'empereur Qianlong va marquer la fin de l'hégémonie de la Chine sur le Tibet.

8 DONNET Pierre-Antoine, Tibet mort ou vif, Paris, Gallimard (Folio/Actuel), 1992, p. 114

Tous les spécialistes acceptent donc de reconnaître « une vague suprématie »9 de la Chine sur le Tibet, mais ils refusent souvent d'admettre que le Tibet a appartenu à un moment de son histoire à l'empire chinois. Plusieurs évènements, se déroulant principalement au début du vingtième siècle, sont selon eux des preuves de l'indépendance du Tibet, mais la confirmation de cette indépendance est à chercher beaucoup plus tôt.

En effet, pour de nombreux spécialistes ainsi que pour les juristes, le traité de 822 signé entre la Chine et le Tibet, traité d'amitié entre deux pays indépendants tout comme pacte de non- agression, est la preuve de l'indépendance historique du Tibet. Ce traité stipule ainsi que « le grand monarque du Tibet et le grand monarque de Chine, neveu et oncle l'un de l'autre, se sont rencontrés, ont conclu un accord en vue d'un système de gouvernement commun et signé une grande paix. [ ...1. Les deux pays, Tibet et Chine, doivent protéger leur territoire et les frontières qui leur appartiennent. Tout ce qui se trouve à l'est de cette frontière appartient à la grande Chine, tout ce qui se trouve à l'ouest appartient au grand Tibet. Les deux parties ne doivent pas se combattre comme des ennemis, mener des armées belligérantes sur leurs territoires mutuels ou envahir ces derniers ».10 Les deux pays étaient donc alors de simples voisins, l'un veillant comme un oncle sur son neveu, mais ne l'empêchant en rien d'exercer son droit à l'indépendance.

Il existe des preuves plus récentes de l'indépendance du Tibet, la première remonterait à la « Convention de Lhassa », qui on l'a vu est un traité bilatéral signé entre la Grande-Bretagne et le Tibet. Ce bilatéralisme serait la preuve que Londres reconnaît de facto le Tibet comme un pays à part entière. Toutefois, la Chine refusa de contresigner ce traité, arguant que la Grande-Bretagne cherchait à voler la suzeraineté de la Chine sur le pays, et des négociations aboutirent à un compromis entre la Chine et la Grande-Bretagne, matérialisées dans la signature d'un nouveau traité en 1906. Selon ce traité, le Tibet n'était pas obligé de demander l'autorisation de la Grande-Bretagne pour conclure un accord avec la Chine, et la Grande- Bretagne reconnaissait à la Chine son droit de protéger l'intégrité territoriale du Tibet. Ainsi, la Grande-Bretagne acceptait l'ingérence de la Chine dans les affaires du Tibet au motif de protéger son territoire, ingérence qui s'était déjà produite par le passé avec l'invasion par les mandchous en 1720 ou encore l'entrée au Tibet des troupes de l'empereur Qianlong en 1792 pour chasser les Népalais. De même, un traité signé en 1907 entre la Grande-Bretagne et la

9 VAN WALT VAN PRAAG Michael C., The Status of Tibet, History, Rights, and Prospects in International Law, Boulder, Westview Press, 1987, p.19

10 SIRONI DIEMBERGER Maria Antonia, Le Tibet, Paris, Grtind (Reportages), 1999, p. 29

Russie reconnaissait-il une forme de suzeraineté de la Chine sur le Tibet, puisque pour négocier avec le Tibet, ces deux pays devaient avant toute chose consulter la Chine.

Le Tibet faillit une deuxième fois tomber sous le joug de l'empire mandchou lorsqu'en 1909 des soldats de l'empereur entrèrent dans Lhassa, ce qui provoqua la fuite du Dalaï-lama en Inde. Mais en 1911, l'empire mandchou s'effondre, sous l'influence de la Ligue jurée de Sun Yat-Sen, société secrète qui souhaite renverser le pouvoir mandchou, et qui va provoquer la révolution de 1911, suivie de la proclamation de la République la même année. La Chine semble alors bien incapable de résister aux agressions étrangères, comme l'a montrée son invasion par un contingent représentant huit nations (Grande-Bretagne, Russie, France, Allemagne, Japon...) suite à la révolte des Boxers, mouvement xénophobe hostile à toute manifestation de l'étranger en Chine.

Malgré l'agitation qui règne en Chine, les troupes chinoises entrent dans Lhassa en 1910. Le Dalaï-lama choisit alors de fuir vers les Indes, où il se réfugie à Darjeeling. Destitué de son pouvoir par les Chinois, il revient toutefois au Tibet en 1912 où il prend la tête de l'insurrection qui chasse les Chinois.

Le Tibet va alors profiter de la déroute de la Chine, au bord de l'éclatement, pour rompre toute relation avec celle-ci, et, après avoir expulsé les ambans en 1912, le Dalaï-lama proclame l'indépendance du Tibet le 13 février 191311. C'est d'ailleurs à cette occasion que les premiers timbre-postes et une monnaie proprement tibétaine, le sang, sont crées, portant la mention « gouvernement du Tibet ».

En 1913, le Tibet s'est donc déclaré indépendant, libre de toute ingérence étrangère. Le pays se coupe du reste du monde, et s'enferme dans un isolement qui va lui être fatal. En 1914 la signature du traité de Simla confirme ce statut. Ce traité fait suite à une conférence organisée en 1913 entre le Tibet, la Chine et la Grande-Bretagne afin de mettre fin aux tensions frontalières entre la Chine et le Tibet. Le délégué chinois a signé ce traité, mais son gouvernement l'ayant rejeté, seul l'accord entre la Grande-Bretagne et le Tibet subsista, ce qui pour certains peut être considéré comme une reconnaissance de l'indépendance de facto du Tibet, au même titre que le fut la Convention de Lhassa en 1904.

L'indépendance du Tibet est donc bel et bien avérée pour de nombreux spécialistes du Tibet et pour la communauté tibétaine. Ainsi, le Dalaï-lama rappelle que le Tibet n'a jamais payé d'impôts à la Chine, comme toute province chinoise, ce qui prouve que la Chine ne disposait que d'un faible pouvoir sur le pays. Cette indépendance est prouvée par différents faits, et elle

se base notamment sur deux traités, signés entre le Tibet et la Grande-Bretagne. En droit international public, seuls les sujets du droit international, Etats, organisations internationales ou encore mouvement de libération nationale, ont le pouvoir de signer des traités. Or le Tibet n'était à cette époque ni une organisation internationale, ni un mouvement de libération nationale. On peut donc se baser sur la version décrite ci-dessus pour affirmer objectivement que le Tibet était bien indépendant avant l'invasion de son territoire par l'Armée populaire de Libération, en reconnaissant toutefois que la Chine a exercé une emprise certaine sur le Tibet au fil des siècles, emprise qui a parfois culminé avec des interventions militaires ou bien l'établissement des ambans.

4.3 Un point de vue international de l'indépendance du Tibet

L'indépendance historique du Tibet n'est pas un fait reconnu internationalement, même si certains, organisations, associations, Parlements, oeuvrent pour qu'elle le soit. De même, rares sont les Etats ou les grandes organisations internationales à reconnaître le droit à l'autodétermination du peuple tibétain. Toutefois, certaines structures, souvent méconnues du grand public, oeuvrent pour la reconnaissance de l'indépendance historique du Tibet et le droit des Tibétains à disposer d'eux-mêmes.

Ainsi, il faut noter l'action de la Commission Internationale des Juristes, la CIJ. Cette ONG sans allégeance politique a pour but de faire respecter le droit à travers le monde, et elle se distingue par son impartialité et son objectivité, étroitement liée à son approche juridique. La CIJ est impliquée dans la protection des droits de l'homme en cherchant à imposer la primauté du droit. Crée en 1952 à Berlin, elle est composée de 60 juristes, représentant les différents systèmes juridiques qui peuvent exister à travers le monde. Depuis 1959, cette Commission a rédigé plusieurs rapports concernant le Tibet. On peut citer La question du Tibet et la primauté du droit, et Tibet : droits de l'homme et primauté du droit ou encore un rapport sur le Tibet et la RPC. 12 Dans ces rapports, qui examinent les violations des droits de l'homme par la Chine au Tibet et le statut international de ce dernier, la CIJ conclut que le Tibet était bien un Etat indépendant de facto, et ce jusqu'à la signature de l'accord en 17

11 Annexe 12

12 International Commission of Jurists, The Question of Tibet and the Rule of Law, Genève, 1959, 208 p. et International Commission of Jurists, Tibet: Human Rights and the Rule of Law, Genève, 1997, 366 p.

points. Cette ONG qui recherche la vérité en utilisant la justice, montre donc que, objectivement et impartialement, le Tibet présentait les caractéristiques d'un Etat indépendant, et pouvait ainsi être considéré comme tel.

Le Tribunal permanent des peuples (TPP) est une autre structure qui a elle aussi reconnu le droit à l'autodétermination du peuple tibétain. Crée en 1976 à Bologne, ce tribunal avait pour objectif de pallier les défaillances de l'ONU dans le domaine du droit à l'autodétermination. Il n'existait en effet aucune cour ou tribunal où les peuples pouvaient revendiquer leur droit à l'autodétermination, et le TPP visait à compenser ce vide. Lors d'un jugement, défense et accusations se confrontèrent en présentant des témoins et des documents, et le verdict rendu statua sur le droit à l'autodétermination du peuple tibétain : il existait bel et bien.

Après l'invasion, le Tibet a cherché à adhérer à l'organisation des Nations-Unies, et il comptait sur le soutien de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Mais sa candidature fût refusée, au motif que la Russie et la Chine pourraient user de leur droit de veto.

L'ONU a eu une chance, en 1950, de se positionner par rapport à l'invasion du Tibet par la Chine, et la question du Tibet devait ainsi être débattue à l'assemblée générale. C'est l'Etat du Salvador qui, un mois après que les troupes chinoises aient pénétrées la frontière tibétaine en octobre 1950, va répondre à la demande d'aide du Tibet et va déposer un projet de résolution intitulé « L'invasion du Tibet par des forces étrangères ». Le débat sur ce projet sera cependant suspendu, l'assemblée générale étant à l'époque convaincue qu'un règlement à l'amiable serait trouvé à ce conflit. Ce ne fût pas le cas.

En décembre 1961, l'assemblée génale adopta cependant la résolution 1723 (XVI), sous l'action conjointe de la Malaisie, de l'Irlande, rejoints par la Thaïlande et le Salvador. Cette résolution, adopté par 56 Etats membres, appelait à « la cessation des pratiques qui privent le peuple tibétain de leurs droits humains fondamentaux et de leur liberté, incluant leur droit à l'autodétermination »13.

En 1965, conscient que la situation n'évoluait pas et sensible à un nouveau rapport de la CIJ publié en décembre 1964 sur les violations des droits de l'homme au Tibet, les Etats sponsors de la résolution de 1961 introduirent à nouveau le problème tibétain aux débats, et la résolution 2079 (XX) fût adopté. Mais ces différentes résolutions, n'étant pas contraignantes, restèrent sans effet.

13 HEATH John, Tibet and China in the Twenty-first Century, Londres, Saqi, 2005, p. 239

Concernant la position des Etats quant à l'indépendance du Tibet, elle est globalement celle de dirigeants pragmatiques qui ont, lors de la proclamation de la République populaire de Chine, préféré reconnaître la Chine comme telle plutôt que contester ses frontières, dans un contexte de tension internationale lié au commencement de la guerre froide. Ainsi, en 1964, lors de la reconnaissance du gouvernement de la RPC dans ses frontières actuelles, la France, tout comme la majorité des Etats entretenant des relations diplomatiques avec la Chine, a reconnu que le Tibet faisait partie de la Chine.

On peut aussi parler de la position des Etats-Unis, qui, en 1950, envisagèrent de reconnaître l'indépendance du Tibet. Mais le gouvernement du Président Truman n'en fit rien, et la position officielle des Etats-Unis reconnaît le Tibet comme appartenant à la Chine.

Enfin, certains Chinois et spécialistes de la Chine s'attachent eux aussi à reconnaître l'indépendance du Tibet et le droit du peuple tibétain à l'autodétermination. Ainsi, lors d'une conférence à l'institut d'étude politiques de Paris le 19 février 2001 sur le thème « Tibet- Chine : situation, perspective », Wei Jinsheng, opposant chinois exilé aux Etats-Unis, a exprimé son soutien au droit des Tibétains à décider librement de leur avenir. Il a toutefois souligné la difficulté à faire passer ce message en Chine, que ce soit auprès des masses ou des intellectuels.

Le Tibet a été autrefois un pays indépendant, dans la mesure où il répondait aux critères internationaux d'un Etat souverain. Il disposait d'un territoire, d'une langue, d'une culture, d'un gouvernement, de frontières et de relations avec d'autres pays, d'une armée, d'un drapeau, d'un service de transport et de communication, « autant de traits distinctifs dans lesquels s'inscrivait parfaitement le Tibet avant l'invasion chinoise »14, et qui légitime l'existence de son indépendance.

Malgré tout, l'indépendance du Tibet est un fait qui n'est pas reconnu de manière égale au niveau international. Certaines OIG ou ONG la reconnaissent volontiers, les Etats sont pour leur part moins enclin à une telle reconnaissance, pour des raisons de relations diplomatiques mais aussi économiques.

Chapitre 2 : L'invasion du Tibet

En 1950, l'Armée populaire de libération envahissait le Tibet en passant par le Kham et l'Amdo, provinces historiques du Tibet. Au motif de libérer le Tibet du féodalisme et du joug des impérialistes étrangers, cette intervention s'inscrivait en fait dans une politique communiste d'expansion territoriale, politique expansionniste qui fût appliquée dans d'autres régions d'Asie centrale.

1. L'invasion du Tibet et ses motivations: « libérer le Tibet du féodalisme » et « de l'impérialisme étranger »

L'invasion du territoire tibétain a marqué la fin du Tibet historique, mais aussi l'avènement des communistes au pouvoir en Chine. Cette invasion a été l'occasion pour Mao d'utiliser une rhétorique propagandiste, afin de légitimer cette intervention.

1.1 Géographie du Tibet

Géographiquement, le mot Tibet désigne le plateau du Tibet, le Toit du Monde, appelé ainsi pour son altitude moyenne supérieure à 4000 mètres, bordé au sud de la chaîne de montagne de l'Himalaya ; recoupant l'étendue désertique du Haut Tibet, appelé Changtang ; le Tibet oriental, avec le mont sacré Kailash, et le Tibet oriental autour de Lhassa. C'est le Changtang qui occupe la majeure partie du Tibet. Le Tibet est aussi une zone de peuplement correspondant à une aire linguistique et culturelle marquée par le bouddhisme.

On distingue d'une part le grand Tibet, ou Tibet historique, composé des provinces de l'UTsang, du Kham et de l'Amdo, mais aussi du Ladakh et du Zanzkar, deux régions qui n'ont jamais appartenu au Tibet mais y sont très liés culturellement puisque l'influence du bouddhisme tibétain sur le mode de vie ladakhi est très forte, avec par exemple une langue proche du dialecte tibétain. Le Ladakh est d'ailleurs parfois appelé Petit Tibet.

14 Annexe 16

Ce Tibet historique existait jusqu'en 1950, date de l'invasion communiste. D'autre part, le mot Tibet se réfère à la région autonome du Tibet, crée en 1965 par le gouvernement chinois, qui est une région administrative de la Chine disposant d'un statut particulier, au même titre que la Mongolie intérieur ou le Xinjiang. Cette région autonome correspond uniquement à la province de l'U-Tsang, le Kham et l'Amdo ayant été intégré dans le système administratif chinois et formant la majeure partie des provinces du Qinghai et du Sichuan.

La superficie du Tibet varie de 1 221 600 km2 pour la région administrative à 2 500 000 km2 pour le Tibet historique. On compte 6 millions de Tibétains auxquels viennent s'ajouter 7,5 millions de Chinois, majoritairement Han, qui se sont installés au Tibet récemment.

Le Tibet avait réussi, jusqu'en 1950, à préserver son indépendance et son intégrité territoriale, c'est-à-dire à protéger ses frontières de toute agression extérieure, mais, en octobre 1950, les troupes chinoises violèrent cette intégrité. La colonisation du Tibet commençait.

1.2 La conquête du pouvoir par les communistes en Chine

Le 1er octobre 1949, Mao proclame la République populaire de Chine. Cette proclamation fait suite à une histoire plutôt mouvementée, celle du chaos qui régna en Chine a partir de 1912 et de l'irrésistible montée en puissance des communistes chinois.

La Chine, marquée par l'invasion japonaise de la Mandchourie en 1918, mais aussi par les conflits entre les seigneurs de guerre (warlordisme en anglais), est dans les années 1920-1930 au bord de l'éclatement. L'unité de la Chine est gravement menacée, d'autant plus que vont se développer une très forte opposition entre le parti nationaliste, le Kuomintang, crée en 1913 et qui dominera le Parlement jusqu'en 1949, et le parti communiste en formation.

La naissance du PC chinois fût l'un des évènements majeurs de la période de l'entre-deux- guerres, et sa création est du pour une large parti à un jeune professeur, Mao Zedong. Intéressé au début par le socialisme, il va se tourner vers le marxisme et le bolchevisme, convaincu qu'ils sont la clé aux problèmes de la Chine. Le PC chinois est ainsi crée en 1921 à Shanghai, et dès lors son nombre d'adhérents ne va cesser d'augmenter. Différentes actions sont menées, comme des mouvements de grèves dans la province du Hunan en 1923. Ce nouveau parti va toutefois rencontrer très tôt la répression du gouvernement. En effet, Chiang

Kai-Shek, qui succède à Sun Yat-Sen à la tête du Kuomintang en 1925 et devient en 1928 le leader de la République de Chine, est très anti-communiste, militariste et autoritaire. Outre sa lutte contre les seigneurs de guerre, il va entreprendre la chasse aux communistes, et en 1927 le massacre de communistes à Shanghai marque l'institutionnalisation de cette lutte, qui se poursuivra jusqu'en 1937, date du début de la guerre sino-japonaise. D'octobre 1934 à octobre 1935, les communistes vont fuir le Kuomintang et ses troupes armées, se réfugiant dans les montagnes et occupant les villes. Cet événement, appelé la Longue marche, va forger la détermination des leaders communistes dans la conquête du pouvoir et développer leurs aptitudes stratégiques et militaires.

En 1937, les Japonais, qui occupaient déjà 20% du territoire, lancent une grande offensive et resteront en Chine jusqu'en 1945. Dès leur départ, les combats entre nationalistes et communistes reprennent, et les communistes, qui gagnent du terrain, pousse Chiang Kai-Shek à la démission puis à la fuite vers Taiwan où il s'y réfugie avec la marine, l'armée de l'air et toutes les réserves financières.

Le PC prend donc le pouvoir, et suite à la proclamation de la RPC, la Chine est pour la première fois unifiée depuis le début du vingtième siècle, ce qui rend les communistes très populaires.

1.3 L'invasion du Tibet

Très tôt, le PC nouvellement au pouvoir va exprimer son intérêt pour le Tibet. Ainsi, à peine mis en place en 1949, il affirme sur les ondes radio sa volonté de libérer le Tibet de l'impérialisme étranger. Les rumeurs d'une attaque des Chinois s'amplifient au Tibet, mais l'espoir subsiste d'être épargné grâce aux montagnes qui constituent une protection extérieure naturelle. En outre, tous les Chinois avaient été expulsés en 1949 par le gouvernement tibétain, par peur de l'infiltration d'espions du PCC.

Malgré tout, la menace d'une invasion plane toujours, et en 1950, des escarmouches entre Tibétains et officiers chinois ont lieu aux marches du Tibet. En janvier 1950, le général Chou Teh, chef de l'Armée populaire de libération (APL), affirme que sa prochaine mission sera de libérer le Tibet.

Le 7 octobre 1950, 40 000 soldats des 16e et 18e armées chinoises franchissent la frontière
sino-tibétaine, réalisant ainsi la prophétie laissée par le treizième Dalaï-lama dans son

testament. Le treizième avait en effet cerné la menace communiste, affirmant que « sous peu, les communistes seront à nos portes. Ce n'est qu'une question de temps avant que nous soyons forcé de les affronter »15. Conscient de ce « désastre imminent », le treizième appelait à une modernisation du Tibet afin de faire face à toute attaque. Malheureusement, en 1950, le Tibet n'était toujours pas prêt à contenir la masse communiste, et une résistance bien faible, due à une armée en sous-effectif (8 500 hommes) et équipées de manière archaïque, mais courageuse avec par exemple l'action des Khampas, ces cavaliers du Kham qui cherchèrent à protéger Lhassa et le Tibet au péril de leur vie, ne pût empêcher les Chinois de prendre le contrôle du pays.

Face à cette invasion, le Dalaï-lama fait appel au soutien de la communauté internationale, et lance même un appel au secours aux Nations-Unies. Mais ces appels restent sans effet, alors que la guerre de Corée, débutée le 25 juin 1950, fait rage et détourne l'attention du monde vers le 38e parallèle.

Le gouvernement tibétain, livré à lui-même, décide alors d'une ultime tentative de conciliation. Le 7 janvier 1951, quatre hauts fonctionnaires sont envoyés à Pékin. Au lieu des négociations, les délégués vont se voir obligés d'apposer les sceaux tibétains, contrefaçons des sceaux détenus par le Dalaï-lama seul, au bas de « l'Accord concernant la libération pacifique du Tibet », appelé plus couramment Accord en 17 points16. Selon cet accord, le Tibet devient une province autonome rattachée à la chine, où le Dalaï-lama conserve son pouvoir spirituel et temporel. La Chine, par cet accord, s'engage à ne pas s'immiscer dans les affaires intérieures du Tibet, et seul la politique étrangère et la défense du Tibet sont contrôlées par Pékin.

Malgré cet accord, les tensions augmentent et les frictions apparaissent, et ce pour plusieurs raison. D'une part, l'armée chinoise, entrée à Lhassa en septembre 1951, pille les réserves de nourriture du Tibet, et réquisitionne une partie des récoltes. Menacée de famine, la population développe un sentiment anti-chinois de plus en plus fort. Ensuite, bien que les structures de l'administration tibétaine soient préservées, les fonctionnaires tibétains sont assistés de fonctionnaires chinois qui sont les véritables décideurs. Enfin, les persécutions religieuses débutent. Tous ces évènements avivent les tensions entre la population tibétaine et les soldats chinois.

En outre, la population craint pour la vie du Dalaï-lama, et cette crainte va culminer en 1954,
lorsque le Dalaï-lama et le Panchen-lama, deuxième autorité religieuse du Tibet, se rendent à

15 Annexe 13

16 Annexe 14

Pékin afin d'y visiter l'Assemblée nationale. Au cours de cette visite, ils rencontrent Mao, qui confiera au Dalaï-lama, au cours d'un entretien privé, que « la religion est un poison ». Pendant la durée de la visite des deux plus hautes autorités du Tibet, « les cadres du gouvernement chinois entamèrent sans tarder une entreprise de longue haleine visant à éroder peu à peu les immenses pouvoirs politiques et l'influence spirituelle extrême du dalaï-lama dans la société tibétaine »17. Les deux chefs spirituels ne reviendront qu'en juin 1955, alors que le chaos se développe en province. En effet, les Khampas ont pris le maquis, et en représailles de cette résistance des monastères sont bombardés. En 1957, Mao repousse de 6 ans l'application des réformes communistes au Tibet, pour éviter d'accroître le chaos qui se développe dans le pays.

Dans le cadre de la guerre froide et de la politique d'endiguement menée par le président Carter, la CIA va jouer un rôle important dans la résistance tibétaine, dans la mesure où, en 1955-1956, l'agence américaine va entraîner des Tibétains en Arizona avant de les parachuter au Tibet. C'est ainsi que, dans le cadre de l'opération « Garden », la CIA va former des guerriers Khampas aux techniques de guérilla. D'autres groupes de résistants, comme les tribus Goloks (Tibet septentrional), les Lolos (dans le Sud-est), ou encore des groupes clandestins comme l'organisation secrète de résistants Khampas tibétains Chushi Gangdruk (Quatre rivière et Six Montagnes), ou encore le Mimang Tsongdu (Assemblée populaire) vont mener des actions contre les troupes chinoises. Ce harcèlement prend la forme d'embuscades, d'attaques nocturnes, et malgré leur sous-équipement, les résistants tibétains mènent alors une guérilla solide contre les troupes chinoises.

Les relations entre les Tibétains et les Chinois sont de plus en plus tendues, et lorsque, en mars 1959, le Dalaï-lama est invité à ce rendre à une représentation théâtrale par le commandant en chef de la garnison locale, la révolte gronde. Elle gronde d'autant plus fort qu'en février 1959, un seigneur et ses 1000 soldats, fuyant la province du Kham, arrivent à Lhassa, rapportant des récits de pillages et de destruction commis par les soldats chinois.

La date de la représentation théâtrale est fixée au 10 mars, et le Dalaï-lama reçoit l'ordre de s'y rendre seul. Le 9 mars, la foule se masse autour du Norbulingka, le palais d'été du Dalaï- lama, afin d'empêcher le quatorzième de se rendre au rendez-vous convenu avec les Chinois. Cédant à la pression populaire, le Dalaï-lama renonce au spectacle. Malgré tout, la foule reste devant le palais, et le 16 mars sa Sainteté reçoit une missive de la garnison chinoise : « Si votre Sainteté, en compagnie de quelques fidèles de la garde, peut tenir une position dans

17 DONNET Pierre-Antoine, p. 51, op. cit. p. 26

l'enceinte intérieure et le faire savoir avec précision au général, les Chinois feront tout, sans aucun doute, pour que ce bâtiment ne soit pas endommagée »18.

Dans la nuit du 16, les attaques contre la foule débutent, et le Dalaï-lama décide de s'enfuir dans la nuit du 16 au 17 mars. Escorté par les Khampas, il arrive en Inde le 5 avril. Dans ses mémoires, le Dalaï-lama se rappelle sa séparation d'avec les cavaliers à la frontière indotibétaine : « le dur moment était venu de dire adieu aux soldats et combattants de la liberté qui m'avaient escorté depuis Lhassa, et qui, maintenant, allaient s'en retourner affronter les Chinois »19. La répression chinoise du soulèvement populaire de mars 1959 fit selon le Dalaï- lama 30 000 victimes, 2000 selon le gouvernement chinois.

Le chef spirituel et temporel du Tibet ayant fui son pays, le Tibet tomba dès 1959 entièrement sous le joug chinois, alors que dès le 28 mars 1958 le gouvernement tibétain était dissolu par une ordonnance signée par Zhou Enlai et promulguée par le Conseil d'Etat. L'annexion du Tibet était déjà effective à cette date, mais la fuite du Dalaï-lama a permis de la réaliser pleinement.

Lors d'une visite de Mao à Moscou celui-ci se vanta auprès de Khrouchtchev d'avoir maté la rébellion, mais selon ce dernier, comme le Dalaï-lama s'était enfui, la guerre était perdue. Dans une certaine mesure Khrouchtchev n'avait pas tort, puisque la communauté en exil est aujourd'hui plus forte et plus structurée que jamais, toujours en lutte pour la survie du peuple tibétain.

1.3 Les motifs de l'intervention : « libérer le Tibet du féodalisme » et de « l'impérialisme étranger »

Outre la prétendue souveraineté de la Chine exercée sur le Tibet depuis le mariage entre la princesse Wencheng et le roi Songtsen, deux autres arguments ont été utilisés dans la rhétorique communiste pour légitimer l'invasion du Tibet, arguments qui ont été largement diffusés par une propagande active.

Les prétextes avancés par le régime communiste pour envahir le Tibet sont de deux natures qui se réfèrent toutes deux à l'idéologie maoïste : libérer le peuple d'un asservissement féodal ; et le libérer d'un asservissement à l'impérialisme étranger.

18LEVENSON Claude, La Chine envahit le Tibet : 1949-1959, Bruxelles, Complexe (Les mémoires du siècle), 1995, p. 22

19GYATSO Tenzin, Au loin la liberté, Paris, Fayard, 1993, p. 206

Les Chinois diffusèrent dans un premier temps un argumentaire antiféodal assez rudimentaire. Ainsi, dans une publication du gouvernement chinois, on peut lire que « avant la réforme démocratique, le Tibet était un pays féodal où régnait le servage. La totalité des moyens de production étaient aux mains de moins de 5% de la population, [...]. La majorité des Tibétains étaient des esclaves ou des serfs. Considérés comme des biens privés par leurs propriétaires, ils étaient réduits à travailler jour et nuit, à être vendus, échangés ou placés en hypothèque. »20 Globalement, la plupart des publications chinoises sur le Tibet le décrive comme un pays féodal, arriéré, où les paysans étaient traités en esclaves par leurs maîtres tortionnaires, où la plupart des individus ne disposaient d'aucune forme de liberté individuelle. Les dirigeants, les nobles et les monastères étaient les trois détenteurs de tous les moyens de production, et ils exploitaient la paysannerie. On retrouve ici la rhétorique marxiste, qui distingue trois rapports de production dont le servage et le rapport capitaliste. Dans la description que font les communistes du système tibétain, on retrouve un mélange de ces deux rapports de production, avec à la fois le servage et l'exploitation des travailleurs par une classe dirigeante qui détient tous les moyens de production. Outre cette rhétorique diffusée par des publications papiers, les officiels chinois se chargent eux-aussi de répandre cette vision de la société tibétaine avant 1950. Ainsi, l'ancien ambassadeur de la RPC en France, Wu Jianmin, sur le site Internet21 du consulat de Chine en France, explique que « sous le régime du servage pratiqué par le Dalaï-lama au Tibet, les serfs, qui représentaient 95% de la population tibétaine, n'étaient pas considérés comme des êtres humains, mais plutôt comme des bêtes de somme ayant tout simplement la faculté de la parole. Il suffit de lire des écrits historiques que les auteurs européens ont faits sur le Tibet sous le servage pour s'en convaincre. Les propriétaires de serfs dont le chef de file était bel et bien le Dalaï-lama, pouvaient disposer des serfs de la façon qu'ils voulaient. »

Sur ce motif donc, les troupes chinoises sont entrées au Tibet en 1950, et n'en sont jamais reparti, bien qu'aujourd'hui le féodalisme ait disparu du territoire tibétain.

Cet argument peut être considéré comme fallacieux, puisque bien que le système ait bien été semi-féodal avant 1950, il n'était question au Tibet ni d'esclavage ni de servage. Alexandra David-Néel le rapporte elle-même dans ses ouvrages, l'esclavage était bénin. En outre, les Tibétains étaient loin d'être un peuple opprimé par un pouvoir tyrannique, et ce grâce à l'influence du bouddhisme sur les mentalités et la société tibétaine dans son ensemble.

20 JIN Wei, 100 questions about Tibet, Beijing Review Publications, Beijing, 1989, p .38

www.consulatchine-strasbourg.org

21

Le deuxième argument utilisé par les communistes pour justifier l'intervention de l'Armée populaire de Libération, et qui a guidé sa politique de propagande dès 1949, est celui d'un Tibet aux mains des étrangers, et notamment des Britanniques.

Depuis la fin du dix-neuvième siècle, le Tibet était soumis aux influences croisées de la Grande Bretagne et de la Russie. Tous deux voulaient s'attribuer les faveurs commerciales de Lhassa, et la Grande-Bretagne y parvint en 1904. Elle établit d'ailleurs une mission à Lhassa, et participa à la création de Radio Lhassa.

Les étrangers ont été cependant toujours rares au Tibet, celui-ci contrôlant ses frontières et interdisant à tout étranger de pénétrer sur le sol tibétain. Alexandra David-Néel y parvint cependant, déguisée en mendiante tibétaine. Les autres personnes ayant réussi à mettre les pieds au Tibet au début du vingtième siècle sont peu nombreuses. On peut citer Sven Hedin, un Suédois, qui s'aventura dans les steppes de l'Asie centrale, ou encore Giuseppe Tucci, maître de la tibétologie italienne, qui entre au Tibet dans les années 1930. Le plus célèbre des étrangers présents au Tibet au début du vingtième siècle est Heinrich Harrer. Dans son ouvrage Sept ans d'aventures au Tibet 22, l'alpiniste autrichien relate sa fuite du camp dans lequel il est détenu en Inde, et ses sept années passées sur le Toit du monde, au contact du Dalaï-lama et de la haute société.

La présence d'étrangers au Tibet est donc souvent insolite, mais les Chinois vont prétendre que le Tibet est contrôlé par les forces impérialistes occidentales, et que de nombreux espions britanniques sont présents au Tibet et complotent pour envahir le Tibet par la Chine.

Cet autre argument est lui aussi erroné puisque les étrangers présent au Tibet en 1950 se comptent sur les doigts de la main. En outre, les velléités britanniques sur le Tibet peuvent être remises en cause, puisque ceux-ci se sont retirés en 1908 et entreprennent dès 1947 la décolonisation avec l'indépendance de l'Inde britannique. Le Tibet est ainsi loin d'être sous le joug des « impérialistes ».

Le 1er octobre 1949, les communistes, après des années de lutte, et une guerre civile contre les nationalistes du Kuomintang, accèdent au pouvoir. Dès 1949, l'invasion du Tibet est fortement envisagé dans les nouvelles sphères dirigeantes, et en 1950 les faits confirment les idées : le Tibet est envahi. Pour des motifs souvent erronés et qui masquent, comme on va le voir, une simple volonté d'expansion territoriale, les communistes vont violer l'intégrité du

22 HARRER Heinrich, Sept ans d'aventures au Tibet, Paris, Arthaud (Montagnes récits), 1998, 288 p.

territoire tibétain, arguant qu'il a toujours appartenu à la Chine et qu'il faut le libérer du féodalisme et de l'impérialisme étranger. Mais cette invasion est avant tout motivée par une volonté d'étendre le territoire de la Chine et surtout, de sécuriser les frontières.

2. Le mythe de la grande Chine : politique colonialiste et expansionniste

Dès 1949, Mao entreprend une politique d'expansion territoriale qui va le conduire, au nom de la sécurisation des frontières, a annexé des territoires et des régions au poids stratégique considérable. Pékin entend ainsi ramener les régions périphériques à son territoire sous son autorité. Cette politique expansionniste n'est cependant pas une invention de Mao, puisque la Chine n'a eu de cesse, depuis sa création, de rechercher à étendre son influence sur des territoires situés aux frontières de l'empire.

2.1 La notion de frontière et les frontières de la Chine avant l'ère maoïste

La notion de frontière est définie par Youlun Peng comme « une limite établie en vertu d'un traité, d'une négociation, d'un règlement unilatéral ou bilatéral, et qui sépare des espaces territoriaux voisins où s'exercent des souverainetés différentes »23. La Chine contemporaine dispose d'un système frontalier parmi les plus complexes. Avec ses 15 000 km de frontières terrestres avec 15 Etats limitrophes, dont la Russie, la Corée du Nord, le Vietnam, le Laos, le Bhoutan, le Népal, le Pakistan, l'Afghanistan ou encore le Kirghizistan et le Kazakhstan, et sa façade maritime de 14 500 km, la Chine, d'une superficie de 9 700 000 km2 (17 à 18 fois la France), est l'un des rares pays qui dispose d'une situation géographie aussi stratégique. A la fois au contact du Moyen-Orient, de l'Asie centrale et de l'Asie pacifique, la Chine est riche de ses frontières, qui se sont formés au fil des conquêtes et des dynasties.

23 PENG Youlun, « Frontières et minorités chinoises », Monde Chinois, hiver 2004-2005, n°3, p.89

La Chine unifiée a été fondée en 221 avant notre ère par Qin Shi Huangdi. L'empereur Qin a ainsi crée la dynastie Qin, qui succéda à la dynastie Zhou et précédait la dynastie Han. Cette dynastie allait alors unifier politiquement et linguistiquement le pays, en instaurant un système politique centralisé et autoritaire. C'est sous le règne du premier empereur de cette dynastie, Qin Shi, que fut construite la Grande muraille, afin de protéger l'empire du milieu, alors situé au sud du fleuve jaune, des invasions des barbares venus du Nord. Jusqu'à la dynastie des Qing, le territoire chinois s'est tantôt étendu tantôt rétréci. En 1644, lorsque les Qing succède aux Ming, le territoire chinois s'étend jusqu'en Mandchourie, et la Grande muraille perd son rôle de frontière. En 1683, Taïwan devient parti de l'empire, de même que l'archipel des Pescadores.

Plusieurs dynasties, et notamment celle des Qing, ont eu des volontés expansionnistes, envahissant la Mongolie intérieure, le Xinjiang, le Tibet. Les Qing, puis la République de Chine et la RPC, vont tenter d'intégrer ces territoires au territoire chinois.

Les frontières de la Chine avant l'ère communiste sont donc des frontières changeantes, floues, fruits de conquêtes ou au contraire d'attaques ennemies.

La notion chinoise de frontière bianjiang (zones frontalières), reflète le caractère flou de la conception chinoise d'une frontière. Ce concept est l'alliance de deux termes, bian désignant la frontière, la borne, et jiang une frontière, une zone. Les Chinois conçoivent donc les frontières comme des zones, non pas comme des limites que l'on peut tracer d'un trait sur une carte. Cette notion de bianjiang s'avère être un véritable atout pour le régime communiste, notamment parce qu'elle peut désigner plusieurs choses : politiquement, elle désigne des zones rebelles, non soumises à l'autorité centrale, alors que culturellement cette notion se réfère à des zones non sinisées.

Les Chinois ont toujours eu une conception vague et large de ce qu'est une frontière, ceci en conformité avec la vision de l'Empire qui ignore toute frontière extérieure. Ainsi, l'Empire chinois rejette toute idée de délimitation de son territoire, l'étendue de celui-ci variant selon les rapports de force entre les Chinois et les « Barbares », ces nomades qui menacent sporadiquement l'Empire du milieu.

Mais l'on ne peut parler de la conception chinoise de la frontière sans se référer à sa conception de la vassalité. Pendant plusieurs siècles, des pays comme le Vietnam ou la Corée ont été les vassaux de la Chine. Bien qu'indépendants, la Chine exerçait sur ces pays une suzeraineté, ce que Youlun Peng qualifie de « diplomatie de tribut »24. La suzeraineté de la

Chine, telle qu'elle a pu l'exercer sur le Tibet a un moment donné, était en fait purement symbolique, le vassal cherchant par sa soumission virtuelle à l'Empire, à « bénéficier d'une part du mandat du ciel pour légitimer les pouvoirs royaux du monarque »25.

Cette conception vague de la frontière, doublée d'une conception faussée de la vassalité de l'Empire sur les pays frontaliers, a permis à Mao, en 1949, d'entreprendre une véritable politique de colonisation, d'expansion territoriale, qui a conduit à l'annexion du Tibet mais aussi d'autres territoires.

2.2 Le maoïsme colonialiste et expansionniste

La notion d' « espace vital » a été définie pour la première fois par Ratzel dans son ouvrage du même nom paru en 1901. Mao, bien qu'il n'utilisa jamais ce terme d'espace vital, sembla recourir à cette idéologie lorsque, en 1949, il entreprit de reconquérir des territoires sur lesquels, à un moment ou à un autre, la Chine avait exercé une forme de contrôle.

L'invasion du Tibet, en 1950, s'inscrivait ainsi dans une logique plus large de conquête d'un territoire national, visant à reconquérir l'île d'Hainan, l'archipel des Pescadores, Taiwan et le Xinjiang.

Ainsi, Taïwan, qui avait été cédé par la Chine au Japon en 1895, après la première guerre sino-japonaise (1894-1895), a été restitué à la Chine en 1945 après la défaite du Japon et des forces de l'Axe lors de la Seconde guerre mondiale. Mais l'île s'est retrouvée, en 1949, placé sous le contrôle des nationalistes du Kuomintang, qui proclament la République de Chine, indépendante de la RPC, et Mao chercha, dès lors, à rétablir la souveraineté de la Chine continentale sur l'île en arguant de l'illégitimité du gouvernement taïwanais. En 1958, la RPC tenta même de rependre possession du territoire taïwanais en lançant une offensive contre les îles de Quemoy et de Matsu, deux îlots placés sous la juridiction de Taïwan, déclenchant la crise du détroit de Formose, au cours de laquelle les Etats-Unis intervinrent pour empêcher l'invasion. Taiwan constitue toujours l'un des problèmes territoriaux majeurs de la Chine, la RPC essayant de rattacher l'île à la « mère patrie ». Taïwan est un territoire sacré de la République populaire de Chine. On y retrouve ainsi une référence dans la Constitution de

1982 : « l'accomplissement de l'oeuvre grandiose de la réunification de la patrie est le devoir sacré du peuple chinois tout entier, y compris nos compatriotes de Taiwan ».26

Autre lieu, autre histoire : le Xinjiang, autrefois appelé Turkestan oriental. Zone de passage située en Asie centrale, fruit de luttes entre les dynasties chinoises et différents peuples colonisateurs, notamment les ethnies turques qui introduisirent l'Islam au vingtième siècle, cette région fût longtemps dirigée par les Ouïgours, ethnie turcophone et musulmane. En 1876, l'empire des Qing envahit cette région et la renomme Xinjiang. Le Turkestan oriental va rester sous domination chinoise jusqu'en 1944, date à laquelle les Ouïgours, las de l'emprise des nationalistes chinois, vont proclamer la République indépendante du Turkestan oriental. Cette république va rester indépendante jusqu'en 1949, date à laquelle les dirigeants de celle-ci disparaissent dans un mystérieux accident d'avion, ce qui permet à la RPC de restaurer sa souveraineté sur la région.

Le Xinjiang est aujourd'hui, au même titre que le Tibet, une région autonome où les velléités indépendantistes sont de plus en plus fortes, les Ouïgours souhaitant comme les Tibétains restaurer leur souveraineté sur leur territoire.

Mao va donc, dès 1949, mener une politique d'expansion et de conquête territoriale qui dépassera le cadre de l'invasion du Tibet. Profitant de la conception floue de frontière, les communistes chinois vont étendre leur domination aux zones transfrontalières qui ont été autrefois sous l'influence de l'Empire. Cette politique répondait alors à différentes motivations, d'ordre idéologique certes, mais surtout géostratégique et économique. Les minorités nationales présentaient pour Mao des attraits bien supérieurs au coût d'une intervention militaire, et récupérer ces marches continentales lui permis alors de sécuriser les frontières chinoises.

26 Constitution de la RPC du 4 décembre 1982.

Chapitre 3 : La politique de la Chine à l'égard des minorités

1. La Chine multinationale : les différentes minorités chinoises et les Hans

1.1 Les minorités chinoises

La Chine est un pays uni politiquement, avec un système administratif centralisé et une organisation spéciale de l'autonomie régionale. Toutefois, ethniquement et culturellement parlant, elle est loin d'être homogène. Aujourd'hui, le gouvernement recense officiellement 56 ethnies, dont les Hans, et 55 minorités, avec, parmi d'autres, les Mandchous, les Miao, les Ouïgours, les Tibétains, les Mongols, les Coréens, ...

Ces minorités sont réparties sur tout le territoire, comme les Miaos, qui représentent 7,3 millions d'individus dispersés dans les provinces du Hunan, du Hubei, du Sichuan. La moitié de cette minorité se concentre surtout dans la province du Guizhou. Le caractère multiethnique de l'Etat chinois est toutefois souvent occulté face à la domination de l'ethnie han.

1.2 La domination des Hans en Chine, entre chauvinisme et impérialisme culturel

Les Hans forment l'ethnie majoritaire de Chine, représentant 91% de la population chinoise. L'usage du mot han s'est développé au dix-neuvième siècle pour distinguer la majorité du peuple chinois des Mandchous. Ce mot fait bien sûr référence à la dynastie Han qui régna de 202 avant JC à 220 après JC. La langue Han est la langue nationale de la RPC, et aussi l'une des langues officielles des Nations-Unies. Aujourd'hui, lorsque l'on parle des Chinois, on fait référence à cette ethnie, en oubliant que la Chine compte de nombreuses minorités.

La domination de l'ethnie Han sur les autres ethnies vivant en Chine se fait depuis plusieurs millénaires, et depuis 1949 cette domination n'a fait que s'accroître. Ainsi, les Hans sont aujourd'hui majoritaires dans 18 des 22 provinces chinoises, et dans trois des cinq régions autonomes. Ils sont majorit