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Séminaire
« Géopolitique du monde contemporain »
2005-2006
Sous la direction de Jean-William Dereymez
Séminaire
« Géopolitique du monde contemporain »
2005-2006
Sous la direction de Jean-William DEREYMEZ
Remerciements
Merci à mon directeur de mémoire, Mr Dereymez,
pour avoir dirigé la rédaction de cet ouvrage. Un grand merci
à Claude Levenson, qui a accepté de répondre à mes
questions et qui m'a soutenue dans la rédaction de ce mémoire.
Merci aussi à toutes les associations qui luttent pour défendre
le Tibet, j'espère qu'un jour leur action aboutira.
Un grand merci à mes meilleures amies, ma coloc, mais
aussi à mes parents, ma soeur, et tout ceux qui m'ont supporté
pendant ce travail.
Merci à la Chine pour être si fascinante. Merci
tout particulièrement à Mian Mian et Wei Hu pour leurs romans
autobiographiques. Leurs ouvrages m'ont permis de voir à quel point la
jeunesse chinoise vit dans une cage, dorée certes, mais une cage quand
même. J'espère qu'un jour la démocratie se réalisera
là-bas.
Sommaire
Avant-propos 5
Introduction 6
Partie 1 : Les relations sino-tibétaines,
histoire et controverses 11
Chapitre 1 : Le Tibet, un pays au statut changeant 12
Chapitre 2 : L'invasion du Tibet 32
Chapitre 3 : La politique de la Chine à l'égard des
minorités 44
Partie 2 : Une indépendance de plus en plus
improbable 58
Chapitre 1 : Génocide et colonisation : une
minorité tibétaine dans la masse han 59
Chapitre 2 : Le Tibet, zone stratégique vitale pour la
Chine 72 Chapitre 3 : Le gouvernement tibétain en exil et le
gouvernement chinois : de l'échec des
négociations à la recherche d'un compromis 78
Chapitre 4 : Une communauté internationale inactive et
indifférente 86
Partie 3 : Tibet libre : des éléments
porteurs d'espoirs 105
Chapitre 1 :La communauté en exil et son rôle dans
la sauvegarde de l'identité tibétaine 107
Chapitre 2 : Solidarité de la société civile
internationale 115
Chapitre 3 : Les espoirs de démocratie en Chine 123
Chapitre 4 : Envisager d'autres solutions ' 134
Conclusion 140
Bibliographie 144
Annexes 152
Avant-propos
Il est très délicat d'écrire sur un sujet
qui nous touche personnellement et vis-à-vis duquel l'objectivité
est un critère difficile à appliquer. C'est pourtant ce que j 'ai
essayé de faire dans ce mémoire. Il ne s'agit pas en effet de
tomber dans le pathétique et de s'épancher à outrance sur
le triste sort des Tibétains, mais bien de dresser un bilan des
arguments favorables ou défavorables à l'indépendance du
Tibet, et ce de la façon la plus impartiale possible.
La Chine est, au même titre que le Tibet, une grande
civilisation, amenée dans les années à venir à
connaître son apogée sur la scène internationale. Lorsque
je me réfère aux Chinois pour qualifier leur comportement indigne
envers le Tibet, je ne fais pas de généralisation : il existe des
Chinois démocrates, libéraux, qui aspirent au respect des droits
de l'homme et des libertés individuelles, comme il existe des Chinois
favorables à la peine de mort, violant les droits de l'homme et se
complaisant dans l'autoritarisme et la répression. Je ne fais donc pas
d'amalgame quant je parle des Chinois. Chaque citoyen de l'Empire du milieu
à sa propre opinion, son propre point de vue sur sa
société et son système politique.
Enfin, j'aimerais rappeler ici à quel point il me
semble important de ne pas oublier que 1, 2 millions de Tibétains sont
morts, et que leur culture et leur identité sont menacées de
disparition. Dire cela ne revient pas à tomber dans le
pathétique, mais bien à faire un constat à la vue des
éléments objectifs qui nous sont donnés quant à la
situation actuelle du Tibet. Un peuple se meurt donc, et cette étude
vise à se demander si l'indépendance de ce pays est toujours
envisageable aujourd'hui, ou bien si elle relève d'une utopie. Mais
justement, l'utopie n'est-elle pas « la vérité de demain
» ?1.
1 Victor Hugo
Introduction
Vivre sans espoir, c'est cesser de vivre.
Dostoïevski
En l'espace de 50 ans, le Tibet est devenu « un pays
occupé par des hommes qui ont anéanti des membres de chaque
familles », où il faut « parler chinois pour toute
démarche de base, baisser la tête, avoir parfois honte de sa
langue, de sa race, n'avoir qu'un passé dénaturé contre
lequel il est suicidaire de se dresser, un présent incertain, et un
avenir menaçant »2. Pendant longtemps, avant la date
fatidique du 7 octobre 1950, les Occidentaux ont regardé vers le Tibet
comme on regarde vers le Paradis, curieux et fascinés par cette terre
des divinités bouddhistes. Longtemps aussi, « d'aucuns ont vu le
Pays des neiges comme une terre éthérée où les
songes les plus échevelés se matérialisent
»3. Puis ils ont détourné le regard pour ne plus
jamais le poser sur le Pays des neiges.
Aujourd'hui, le Tibet est devenu le symbole des contradictions
occidentales. En effet, l'Occident a contribué au développement
des droits de l'homme. On peut définir ces droits comme un ensemble de
droits universels, auquel chaque être humain à droit, quel que
soit le droit de son pays ou son appartenance ethnique ou culturelle. Ces
droits sont multiples : économiques, sociaux, civils ou politiques,
voire même culturels. Ils sont définis par des lois et des
conventions internationales comme la Déclaration des droits de l'homme
et du citoyen de 1789, ou encore la Déclaration universelle des droits
de l'homme de 1948. D'autres grands textes ont contribué à la
constitution d'un régime international de protection des droits de
l'homme, et l'ONU, principal artisan de l'internationalisation de ces droits, a
même réussi à créer une juridiction
spécifique afin de juger les responsables des violations de ces droits.
Tout porterait donc à croire que les Etats occidentaux ont
développé une certaine éthique vis- à-vis du
respect des droits de l'homme. Et pourtant il n'en est rien. Bien que des pays
comme la France ou les Etats-Unis se prétendent les ardents
défenseurs des droits et des libertés de l'espèce humaine,
leur manque de réaction face aux violations patentes de ces droits en
Chine, et plus particulièrement au Tibet, reflète l'hypocrisie
dans laquelle se complaisent les Etats dits « développés
».
2 GINET Pierre-Yves, Tibet en exil, entre mythes
et réalités, Villeurbanne, Golias, (Les grands reportages de
Golias), 2000, p.10
3 WANGMO Tenzin, LAZAR Edward (dir.), Tibet, la
solution : l'indépendance, Genève, Olizane, 1995, p.83
En 1950, la Chine envahissait le Tibet, violant
l'intégrité territoriale d'un Etat indépendant. Le Tibet
peut actuellement à bien des égards être
considéré comme un pays colonisé, et les violations des
droits de l'homme par la Chine sur son territoire ont été
prouvées par de nombreux rapports et témoignages. Pourtant, le
vingtième siècle a été pour beaucoup
considéré comme le siècle de la décolonisation.
Malgré tout, le Tibet reste sous le joug chinois. La montée des
nationalismes et des mouvements indépendantistes, la multiplication des
Etats et la balkanisation du monde moderne sont autant d'éléments
qui laissent penser qu'un jour le Tibet pourra accéder au statut d'Etat
indépendant, statut qui lui permettrait de préserver
l'identité et la culture de son peuple. Pourtant, des
éléments de différentes natures : politiques,
géopolitiques, économiques, mais aussi relevant de la puissance,
viennent contredire l'espoir qu'ont les Tibétains de voir un jour leur
pays redevenir indépendant.
Peut-on toutefois envisager l'indépendance du Tibet de
manière sérieuse et réaliste ? Ou n'est-ce qu'une utopie ?
Difficile de peser le pour et le contre, surtout lorsque les enjeux du conflit
sino-tibétain ont une dimension nationale, régionale, mais aussi,
et peut-être surtout, internationale. L'autodétermination du Tibet
constitue donc un enjeu aux dimensions multiples : à l'échelle
nationale, cette solution remettrait en cause la structure même de l'Etat
chinois et son histoire. A l'échelle régionale, elle
bouleverserait l'équilibre et les rapports de force asiatiques et
transformerait les relations transfrontalières de la Chine mais aussi de
toute la zone himalayenne. Au niveau de la communauté internationale,
seule capable peut-être d'imposer des pressions suffisantes à la
Chine pour qu'elle respecte le droit à l'autodétermination d'un
peuple, tout reste cependant à faire.
L'indépendance du Tibet a toujours été
sujette à des controverses historiques. Pour les Chinois, il appartient
à la Chine comme la Corse appartient à la France. Selon les
Tibétains, l'histoire a prouvé maintes fois l'indépendance
de leur pays, et à ce titre il se doit de recouvrer ce statut. Ces deux
interprétations cohabitent aujourd'hui, en Chine mais aussi à
travers le monde, et font même l'objet de débats juridiques. Face
à ces débats, la position du gouvernement chinois reste
inchangée. En effet, accorder l'indépendance au Tibet reviendrait
à amputer le territoire chinois d'une région à la
superficie conséquente, mais aussi à l'emplacement
géographique stratégiquement très important pour la
Chine.
D'autres éléments rendent l'idée d'une
indépendance tibétaine utopique. Ainsi, la colonisation et la
sinisation du Tibet sont telles que les Tibétains sont devenus une
population minoritaire sur leur propre territoire. Pour cette raison, il semble
que Pékin ne va pas s'arrêter en si bon chemin et va continuer
d'appliquer sa solution finale, de manière plus sournoise, qui consiste
à faire progressivement disparaître les Tibétains du Tibet,
non pas par la force mais par la colonisation.
Dans un deuxième temps, il est nécessaire de
voir que la position du gouvernement tibétain en exil n'est pas non plus
favorable à l'indépendance. Les politiques tibétains se
contentent ainsi de demander une autonomie réelle, et les
différents échecs des processus de négociations entrepris
avec les autorités chinoises se sont tous révélés
infructueux, l'administration en exil n'étant évidemment pas en
position de force dans ces négociations.
Le rôle stratégique du Tibet pour la Chine ne
vient bien sur pas faciliter une éventuelle indépendance. En
effet, outre sa position géographique qui lui confère un poids
considérable sur le sous-continent indien, le Tibet est
considéré comme le château d'eau de l'Asie, et ses
ressources diverses, qui vont des plantes médicinales au cuivre ou au
lithium, en font une possession d'autant plus importantes pour la Chine. La
colonisation repose bien souvent sur cet aspect essentiel : l'importance
économique de la colonie. Le potentiel du Tibet dans ce domaine est tel
que son indépendance semble improbable.
Enfin, dernier aspect mais non des moindres :
l'indifférence des Etats envers le Tibet. Au nom du principe de
non-ingérence, les Etats occidentaux, alors les plus à même
d'aider le Tibet, n'ont pas porté secours à celui-ci lors de son
invasion. Et aujourd'hui, malgré l'existence d'un droit
d'ingérence institutionnalisé et légal, les Etats
n'agissent toujours pas, au nom de principes relevant tant de la high
que de la low politics. Les droits de l'homme ne sont aujourd'hui plus
une raison suffisante pour qu'un Etat se mobilise, et seule la poursuite de
l'intérêt national guide leurs actions.
L'indépendance du Tibet semble donc au regard de tous
ces éléments être un but irréalisable. Toutefois,
bien des arguments peuvent laisser penser qu'un jour le Tibet regagnera sa
liberté.
Tout d'abord, le rôle central que joue la
communauté en exil dans la préservation de la culture
tibétaine, mais aussi dans le maintien d'un gouvernement tibétain
souverain sur un peuple, laisse penser que l'indépendance n'est pas
compromise, dans la mesure où ce gouvernement permettrait de restaurer
la souveraineté perdue des tibétains sur le Tibet. En effet,
l'existence même de cette communauté, entité à la
fois culturelle, ethnique et politique, dont le poids est aujourd'hui non
négligeable, assure non seulement la survie de l'identité du
peuple tibétain, mais aussi la visibilité de la
cause sur la scène internationale. Cette visibilité est
principalement le fruit de l'action du Dalaï-lama, à la fois chef
spirituel et temporel des Tibétains en exil, mais aussi
personnalité à la dimension internationale, qui assure une
représentation de la cause tibétaine devant les plus grandes
instances mondiales.
L'action du Dalaï-lama est en outre
complétée par la constitution d'un réseau associatif
pro-tibétain très développé. Ce réseau
assure une grande publicité au Tibet, et ses différentes
typologies d'actions rendent la cause d'autant plus visible. Ces groupes
permettent notamment de sensibiliser les opinions à ce sujet, et
agissent également auprès des dirigeants politiques,
exerçant des pressions pour que les gouvernements occidentaux se
décident enfin à se prononcer, voire à s'engager en faveur
de la cause tibétaine. L'action de la société civile
mondiale est donc aujourd'hui largement favorable au Tibet, et notamment
à son indépendance, puisque les demandes exprimées par ce
tissu associatif vont globalement toutes vers une libération,
c'est-à-dire une indépendance du Tibet.
A côté de ce tissu associatif, on peut constater
l'implication du Parlement européen et du Congrès
américain en faveur du Tibet. Que ce soit en reconnaissant la version
tibétaine de l'histoire de ce pays, c'est-à-dire en admettant
qu'il a été colonisé, ou bien en votant des
résolutions appelant la Chine à respecter le droit des
Tibétains à disposer d'eux-mêmes, ces deux institutions se
positionnent donc favorablement au Tibet, contrairement à la plupart des
hommes politiques de leurs pays.
Deuxième point central dans cette analyse : la
démocratisation de la Chine. Depuis le début du vingtième
siècle, la Chine a été sporadiquement secouée par
de nombreux mouvements pro-démocratiques, portés par des groupes
sociaux différents. En 1989, les soubresauts se sont transformés
en véritable raz de marée, et le mouvement de la place Tienanmen
a montré à quel point la jeunesse chinoise aspirait à des
réformes politiques garantissant les droits et les libertés des
citoyens chinois. De nos jours, ces aspirations démocratiques demeurent,
que ce soit auprès des Chinois en exil ou de ceux restés en
Chine. Ces revendications démocratiques sont simplement plus difficiles
à percevoir, la répression politique chinoise les forçant
à une discrétion des plus poussée. Le mouvement pro-
démocratique continue toujours d'exister, et il est important de voir
que si un jour il parvenait à se transformer en force politique, cela
serait grandement favorable aux Tibétains. En effet, la
démocratie est l'un des rares systèmes politiques qui appellent
à la tolérance envers les minorités, de même qu'elle
respecte le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Bien sur,
toutes les démocraties ne garantissent pas ce droit dans le sens d'une
indépendance, dans la mesure ou cela conduirait à un
éclatement des Etats. Mais globalement les démocraties sont
rarement réticentes lorsqu'il s'agit d'octroyer l'autonomie à des
minorités ethniques ou
nationales qui la réclament. L'Espagne et la
Grande-Bretagne symbolisent d'ailleurs bien cette tolérance envers les
minorités nationales. La démocratie en Chine permettrait de faire
respecter ce droit à l'autodétermination des Tibétains, et
elle pourrait même conduire ce peuple à restaurer sa
souveraineté sur son territoire.
Enfin, il faut toutefois envisager d'autres solutions au
conflit sino-tibétain. L'autonomie véritable, c'est-à-dire
non pas seulement proclamer dans les textes mais appliquée sur le
terrain, est la solution proposée par le Dalaï-lama et les tenants
d'un ligne réaliste et pragmatique concernant le Tibet. D'autres
appellent à la fédéralisation de la Chine, afin que le
Tibet bénéficie du plus haut degré d'autonomie qui puisse
lui être accordé, c'est-à-dire le statut d'Etat
fédéré. En donnant ce statut au Tibet, on lui permettrait
de se doter d'une constitution, mais surtout on donnerait la possibilité
aux Tibétains, et non plus seulement aux Chinois, d'élaborer les
politiques qui s'appliquent sur leur territoire, et donc de décider par
eux-mêmes de leur avenir.
Dire que l'indépendance du Tibet est aujourd'hui
utopique, c'est se voiler la face quant aux divers éléments
étudiés ci-dessus. La décolonisation du Tibet n'est pas
inenvisageable, elle est seulement hypothéquée par rapport
à des éléments négatifs qui laissent croire que la
Chine ne respectera jamais les droits de l'homme et le droit des peuples
à disposer d'eux- mêmes. L'indépendance tibétaine
reste donc possible, bien qu'elle soit actuellement soumise à des
obstacles de taille.
Nous verrons donc dans une première partie l'histoire
des relations sino-tibétaines : ses controverses, ses errements, ses
manipulations, ses vérités. Puis, dans une deuxième
partie, nous verrons quels sont les éléments qui rendent pour
beaucoup l'indépendance du Tibet chimérique : sinisation,
colonisation, rôle stratégique du Tibet pour la Chine, absence
d'engagement de la part de la communauté étatique internationale.
Enfin, nous verrons qu'il existe bel et bien des éléments
porteurs d'espoirs qui, quoiqu'en disent les tenants d'une ligne
réaliste, laissent espérer l'indépendance du Tibet. Ces
éléments vont de l'action de la communauté
tibétaine en exil et du tissu associatif pro-tibétain, au
mouvement pro- démocratique en Chine.
Partie 1 : Les relations sino-tibétaines :
histoire et controverses
Chapitre 1 : Le Tibet, un pays au statut changeant
L'indépendance et l'autodétermination sont deux
notions centrales lorsque l'on évoque la question du Tibet. Mais parler
du Tibet et de ses relations avec la Chine, c'est aussi évoquer le
dilemme de la souveraineté, ou de la suzeraineté chinoise sur le
Tibet : la Chine a- t-elle exercé sa souveraineté ou une forme de
suzeraineté sur le Tibet à un moment donné ? Le Tibet
a-t-il été indépendant ? Ces questions ont le
mérite de soulever le principal problème auquel est
confrontée la communauté tibétaine aujourd'hui : celui de
la reconnaissance de son indépendance historique. Ainsi, pour les
Tibétains, le Tibet a été indépendant avant
l'invasion chinoise, et n'appartenait nullement à la Chine, alors que
pour les Chinois le Tibet a toujours été une partie de leur
territoire. Cette double interprétation du statut du Tibet suscite des
controverses, malgré la communauté internationale qui se
positionne en faveur de la version tibétaine de l'Histoire du Tibet.
1. L'indépendance, enjeu géopolitique
majeur
1.1 Indépendance
Dans le langage courant, l'indépendance désigne
la capacité pour un individu de s'administrer librement, sans
contrainte. Lorsque l'on se réfère à la notion
d'indépendance en droit international, on s'attache plus à
définir le statut d'un Etat.
L'indépendance est une notion centrale du
vingtième siècle, et elle a constitué l'enjeu majeur de la
plupart des conflits qui ont jalonné ce siècle, que ce soit, dans
les années 1950, le conflit algérien ou le conflit
israélo-palestinien, ou plus récemment les luttes basque ou
tchétchène pour la création d'un Etat indépendant.
L'indépendance est une notion proche de l'autonomie politique, de la
souveraineté nationale. C'est tout du moins le sens que lui donne le
Larousse. Plus globalement, l'indépendance est un terme qui
désigne le libre exercice du pouvoir par
l'Etat. En ce sens, l'impérialisme ou le colonialisme sont
perçus comme des violations de l'indépendance des Etats.
Aujourd'hui, indépendance et question nationale sont
deux axiomes qui vont souvent de pair, et les revendications
indépendantistes de plusieurs groupes nationaux comme les Basques en
Espagne, les Ecossais en Grande-Bretagne ou les Corses en France, traduisent le
lien qui existe entre ces deux phénomènes, mais aussi leur
renouveau comme enjeu géopolitique contemporain. En effet, on assiste au
renouveau du critère identitaire, et bien souvent du critère
ethnique, qui sont deux choses liées mais différentes, comme
composante centrale des revendications indépendantistes et
sécessionnistes. L'identité, notion subjective, se
réfère plus à une conscience de l'appartenance à un
groupe qui partage une culture, une histoire, alors que l'ethnie fait
référence aux caractéristiques objectives d'un groupe,
langue, histoire bien sûr, mais aussi caractéristiques physiques,
religion. Cette renaissance de l'ethnicité et de l'identité a
provoqué l'émergence au sein de nombreux groupes de
revendications indépendantistes et sécessionnistes, sur le motif
du droit pour un peuple de créer son Etat. On assiste ainsi à une
ethnicisation des Etats, décrites par Alain Dieckhoff dans son ouvrage
La nation dans tous ses Etats 4, et en quelque sorte
à une « étatisation » des groupes identitaires ou
ethniques dans la mesure où ceux-ci aspirent de plus en plus à
l'indépendance et à la constitution de leur propre Etat.
Pour Claude Levenson, un Etat indépendant a les
caractéristiques suivantes : un territoire, une langue, une culture (ou
civilisation), un gouvernement qui assure l'administration et bat monnaie, des
frontières et des relations avec les pays voisins, une armée, un
drapeau, un service de transport et de communication.
Cette définition d'un Etat indépendant occulte
toutefois un aspect central de l'indépendance, celui de la
reconnaissance internationale. En effet, même si un Etat se proclame
indépendant, ce statut ne lui est accordé que lorsque la
communauté internationale, et surtout les organisations internationales,
notamment l'ONU, décident de reconnaître cet Etat. En outre, la
véritable indépendance d'un Etat est aussi liée à
la perception et à la réaction de l'Etat auquel l'entité
indépendantiste appartient. Par exemple, la Tchétchénie a
proclamé son indépendance en 1992, mais la Russie n'a
accordé aucune importance à cette déclaration, et est
même intervenue militairement pour conserver la Tchétchénie
dans le giron centralisateur de l'Etat russe.
4 DIECKHOFF Alain, La Nation dans tous ses
Etats, Paris, Flammarion (Champs), 2002, 354 p.
Les Tibétains sont aujourd'hui l'un de ces groupes
ethniques qui revendiquent le droit d'être indépendant de la
Chine, où tout du moins de voir leur droit à
l'autodétermination respecter par l'Etat chinois.
1.2 Le droit à l'autodétermination
L'autre point essentiel à aborder lorsque l'on se
réfère à la notion d'indépendance est de mentionner
deux notions connexes, à savoir celle d'autodétermination et de
droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ces deux principes
aujourd'hui primordiaux en droit international ont été
institutionnalisés par trois textes centraux des Nations-Unies, la
Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux
peuples coloniaux datant de 1960, le Pacte des Nations-Unies sur les droits
économiques, sociaux et culturels et le Pacte sur les droits civils et
politiques du 16 décembre 1966 qui énonce : « tous les
peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils
déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur
développement économique, social et culturel
»5.
Ces deux concepts, autodétermination et droit des
peuples à disposer d'eux-mêmes, recoupent la même
signification, celle du droit pour un peuple de déterminer son statut
politique librement. Théorisée par Wilson dans son discours en 14
points prononcé au sortir de la Première guerre mondiale,
l'autodétermination fût intégrée à la Charte
de San Francisco dans son article premier, stipulant que les buts des
Nations-Unies sont notamment de « développer entre les nations des
relations amicales fondées sur le respect du principe de
l'égalité de droits des peuples et de leur droit à
disposer d'eux-mêmes, ». En intégrant ce droit dans le texte
fondateur des Nations-Unies, les rédacteurs de cette charte en ont fait
un principe central du droit international. En outre, dans son allocution faite
à Brazzaville le 30 janvier 1944, de Gaulle rappela le droit des peuples
à disposer d'eux-mêmes.
L'autodétermination pose toutefois débat, car
bien que reconnue comme norme internationale, les interrogations demeurent sur
sa valeur et sa position dans la hiérarchie du droit international, et
notamment sur l'octroi ou non à ce droit du statut le plus haut, celui
de jus cogens, terme qui désigne une norme impérative du
droit international général, à valeur obligatoire et sans
dérogation possible (ce statut est défini par la Convention de
Vienne du 23 mai 1969 dans son article 63).
5Article premier du Pacte des Nations-Unies relatifs
aux droits civils et politiques, décembre 1966
Toutefois, il existe une différence fondamentale entre
autodétermination et indépendance : pour la première,
l'autonomie, c'est-à-dire une forme d'indépendance sans la
souveraineté, est envisageable, pour la seconde c'est justement la
recherche de cette souveraineté qui est centrale.
1.3 Souveraineté, suzeraineté : des notions
liées mais utilisés différemment
La souveraineté et la suzeraineté sont deux
termes couramment utilisés par les Chinois pour décrire la
domination qu'ils ont à un moment exercée sur le Tibet. La
souveraineté est le droit exclusif d'exercer l'autorité politique
(législative, judiciaire et/ou exécutive) sur une région
géographique, ou un groupe de peuples. C'est un terme qui
caractérise un Etat lorsqu'il est indépendant,
c'est-à-dire non soumis à un autre Etat ou à des
institutions internationales, autres que celles qu'il a librement
acceptées.
Quant au terme suzeraineté, il renvoie à une
relation de type féodal entre un vassal et son suzerain, le suzerain
fournissant une propriété à son vassal, et ce dernier
faisant allégeance à son suzerain. C'est à ce type de
relation que le Tibet fait souvent référence pour qualifier la
relation qu'il a entretenu avec la Chine sous les différentes dynasties,
et notamment sous la dynastie Qing : le Tibet était alors
protégé par son suzerain, l'empereur de Chine, mais conservait
son indépendance dans la gestion de ses affaires internes. A l'inverse,
la Chine communiste utilise le terme souveraineté pour désigner
le contrôle qu'elle a exercé sur le Tibet. Ce terme implique que
le Tibet, sous souveraineté chinoise, n'était alors pas
indépendant.
L'indépendance a donc été au coeur des
enjeux géopolitiques du vingtième siècle, les
événements sont là pour le prouver. Et malgré une
prédiction souvent édictée par les chercheurs et
spécialistes de Science politique ou de relations internationales, celle
de la fin de l'Etat-Nation, qui rendrait désuète cette notion
d'indépendance, celle-ci conserve toute sa pertinence au
vingt-et-unième siècle, et reste même un enjeu central dans
le cas du Tibet, puisque ce peuple sans Etat aspire, depuis sa colonisation en
1950 par l'Armée de libération populaire de la République
populaire de Chine (RPC), à accéder à ce statut. Les vues
divergent quant à l'indépendance du Tibet. Pour certains,
notamment le gouvernement et le peuple chinois en général, le
Tibet a toujours appartenu à la Chine, tandis que d'autres
affirment l'indépendance historique du Tibet, et son
indépendance de fait depuis 1911. Il est nécessaire, avant
d'étudier ces controverses, de se pencher dans un premier temps sur
l'histoire du Tibet.
2. L'histoire du Tibet
Le Tibet possède une histoire forgée au fil des
siècles par divers éléments. Des origines mythiques au
vingtième siècle, elle retrace l'avènement d'un peuple
façonné par le bouddhisme, mais aussi au coeur d'influences et de
rivalités diverses.
2.1 Les origines du Tibet : mythes, légendes et
réalités
Les origines du Tibet sont avant tout mythiques. Un premier
mythe fait état de l'origine divine des rois tibétains. Ceux-ci
avaient pour coutume de descendre du ciel sur une corde de lumière, afin
de gouverner les hommes avec sagesse, puis, une fois leur mission accomplie,
ils repartaient sur leur rayon de lumière. Mais un jour, lors d'une
altercation entre le roi et son palefrenier, celui-ci fit tournoyer son
épée au-dessus de sa tête, tranchant ainsi la corde qui le
reliait au ciel. Il en mourut, et à compter de cet
événement, les rois tibétains devinrent de simples
mortels.
Selon l'autre légende sur les origines du peuple
tibétain, Chenresig, le bodhisattva de la compassion, prit la forme d'un
singe et s'incarna sur terre, où il se consacra dès lors à
la méditation. Il épousa, par compassion, une démone lasse
de sa solitude, renonçant ainsi à ses voeux. De leur unions
naquirent six enfants, représentant les six tribus du Tibet, à
savoir les tribus Se, Mu, Dong, Tong, Dru et Ra. Les six traits rouges du ciel
sur le drapeau tibétain6 représentent ces six tribus.
Par ailleurs, le Dalaï-lama est considéré comme la
réincarnation de Chenresig, appelé Avalokiteshvara en
sanskrit.
Dans les faits, la naissance du peuple tibétain est
toute autre que celle décrite par ces deux mythes. D'un point de vue
historique et archéologique, les Tibétains seraient les
descendants d'une série de tribus nomades qui erraient dans les
steppes de l'Asie centrale, et qui se
6 Annexe 8
seraient sédentarisées dans le bassin du
Brahmapoutre, donnant naissance à la civilisation tibétaine.
Cette civilisation a su pendant des millénaires conserver ses
particularismes et son identité. Le peuple tibétain vécut
dans un premier temps dans un royaume, dirigé par des monarques.
2.2 Le royaume tibétain et ses monarques
Songtsen Gampo (609/613-650), considéré comme le
plus grand roi tibétain et l'unificateur du pays, réussit au
septième siècle à unifier les différentes
populations tibétaines. Grand chef militaire, il étendit ainsi
par des guerres de conquête le territoire tibétain jusqu'à
la Mongolie et l'Inde septentrionale. C'est sous son règne
qu'émerge le Tibet en tant qu'entité politique unifiée. En
640, après avoir envahi les provinces chinoises du Sichuan et du Gansu,
les armées tibétaines forcent même l'empereur de Chine
à signer un traité de paix humiliant, comportant la clause du
mariage entre le roi et une princesse chinoise, nommée Wencheng. Selon
Jérôme Edou, Songtsen Gampo fût le « fondateur de
l'identité culturelle tibétaine telle que les Tibétains se
la représentent aujourd'hui encore ».7 En outre, son
mariage avec la princesse Wencheng, qui était bouddhiste, permit
l'introduction de cette religion au Tibet. Son successeur, Trisong Detsen,
souhaitait comme lui répandre le bouddhisme, mais il dû pour se
faire résoudre le conflit existant alors entre les adeptes de la
nouvelle religion et les partisans des divinités autochtones, les
bönpos. La religion originelle du Tibet était en effet la religion
ban, et l'introduction du bouddhisme au septième siècle va
concurrencer cette religion traditionnelle, basée sur des pratiques
animistes et chamanistes. Afin de résoudre le conflit entre les deux
religions, le roi va alors organiser un débat, duquel les partisans de
la nouvelle doctrine vont sortir victorieux. A partir de cette date, le
bouddhisme se diffusa largement à travers le Tibet. Cette philosophie va
donc forger l'identité des Tibétains, tout comme l'influence
chinoise va forger l'histoire du Tibet.
2.3 L'histoire du Tibet, à l'ombre de l'influence
chinoise
7 Jérôme Edou, in MOULIN Olivier,
Tibet, l'envers du décor, Genève, Olizane (Objectif
Terre), 2005, p. 31
Les premières relations sino-tibétaines furent
souvent conflictuelles, rythmées par des conquêtes, des attaques.
En 763, le roi Trisong Detsen parvient ainsi à pénétrer et
à occuper pendant quinze jours la capitale de la dynastie Tang,
Chang'an.
Les deux pays entretiennent aussi des relations amicales et
pacifiques. Le mariage entre un roi tibétain et une princesse chinoise
dénote de la relation d'interdépendance permanenteentre la Chine
et le Tibet2. L'autre preuve de cette relation entre les deux
empires est la signature, en 822, d'un traité d'amitié, sorte de
pacte de non-agression, qui détermine le territoire ainsi que les
obligations des deux voisins. Suite à ce traité, trois piliers
furent érigés en symbole de cette relation amicale. L'un deux se
trouve toujours devant le temple du Jokhang, temple construit sous le
règne de Songtsen Gampo.
Mais les relations sino-tibétaines ne furent pas
toujours pacifiques. Ainsi, en 1644, l'ethnie mandchoue s'imposa en Chine. Les
hordes mandchoues battent les troupes des Ming et le 24 avril 1644, elles
envahissent Pékin et fondent la dynastie Qing. En 1720, des soldats
mandchous marchent sur Lhassa, avec pour but d'expulser les mongols et
d'assurer la protection du septième Dalaï-lama. Au sommet de leur
gloire, les empereurs Qing imposent leur tutelle au Tibet, où ils
parviennent à installer une petite garnison, sous prétexte
d'assurer l'ordre dans la région. Ils placent même deux
représentants chinois auprès du gouvernement tibétain
à Lhassa, sortes d'ambassadeurs appelés les ambans.
2.4 Les hordes mongoles à l'assaut de la Chine
Au treizième siècle, un nouveau péril
menace le royaume tibétain. Sous les ordres de Gengis Khan, les hordes
mongoles déferlent sur l'Asie centrale et en 1210, elles attaquent
Pékin et y établissent la dynastie Yuan, qui gouvernera la Chine
jusqu'en 1368. Les Mongols épargnent le Tibet, leur grand chef
étant, dit la légende, intéressé par le bouddhisme
et l'enseignement des grands maîtres. Un accord est en outre conclu entre
le grand Khan, Empereur de Chine, et les religieux du monastère Sakya.
Les lamas sont alors reconnus comme les guides spirituels du pays, et en
contrepartie, ils acceptent la souveraineté de l'Empereur sur le Tibet.
Le Dalaï-lama se fait alors guide spirituel de l'empereur de Chine en
contrepartie d'une protection temporelle.
Tsong Khapa, un moine bouddhiste, va fonder, durant le
quatorzième siècle l'école
réformée Gelugpa, dont le Dalaï-lama est le chef
spirituel. C'est en 1642 que cette secte, dit des bonnets jaunes, va prendre
le pouvoir, lorsque le cinquième Dalaï-lama, aidé par une
tribu
mongole, va battre l'armée du souverain. A cette date,
le règne des rois prend fin, et la lignée des Dalaï-lamas va
alors disposer du pouvoir spirituel et temporel. Le système
théocratique tel qu'il a perduré jusqu'en 1950 va voir se
succéder les Dalaï-lamas, et lignées ecclésiastiques
et dynasties impériales vont se suivre parallèlement au Tibet et
en Chine.
En 1751, le septième Dalaï-lama crée le
Kashag, sorte de conseil des ministres, et la domination des Dalaï-lama
sur le Tibet devient entière, tant spirituelle que politique. Le pouvoir
est alors partagé entre l'administration et les monastères, par
une méthode qui consistait à associer à chaque officiel de
haut niveau un lama du même rang. Jusqu'au vingtième
siècle, le Tibet connaît le calme relatif que favorise son
isolement géographique.
2.5 Le Tibet à l'aube du vingtième
siècle
Après avoir connu une période de calme relatif,
ponctuée par des attaques népalaises, le Tibet devient, à
la fin du dix-neuvième siècle et au début du
vingtième siècle, l'enjeu des rivalités entre la Chine, la
Grande-Bretagne et la Russie, chacun luttant pour établir sa domination
commerciale sur le Tibet. Au coeur du Great Game, le treizième
Dalaï-lama essaie tant bien que mal de résister à la
pression exercée par les impérialistes étrangers. En 1904,
un conflit éclata dans le sud du Tibet. 3000 soldats entrent dans Lhassa
sous le commandement du colonel Younghusband. Déclenché par la
Grande-Bretagne et organisé par le vice-roi des Indes, lord Curzon, sous
couvert d'une « mission commerciale », ce conflit aboutit à la
signature d'un traité bilatéral, appelé « Convention
de Lhassa », dans laquelle le Tibet s'engageait à demander
l'autorisation à la Grande-Bretagne avant de conclure un accord ou de
signer un traité avec une autre puissance étrangère. Ce
traité assurait ainsi à la Grande- Bretagne le statut de «
nation la plus favorisée ».
Le treizième Dalaï-lama, Thubten Gyatso, conscient
de la menace que font peser les étrangers sur le pouvoir et la
souveraineté ecclésiastique, décide alors d'entreprendre
de grandes réformes afin de moderniser le pays et de l'ouvrir au
progrès technique. Il introduit les premiers billets de banque, les
premiers timbres poste. Dans un effort de militarisation, il crée
même une petite armée. Il cherche à développer la
connaissance du monde extérieure et à rompre avec l'isolement et
le fonctionnement autarcique du Tibet en envoyant quatre Tibétains en
Angleterre afin qu'ils y étudient l'énergie électrique, la
télégraphie et d'autres sujets. Thubten Gyatso,
considéré comme un grand réformateur, décède
en 1933, et
l'administration, percevant les échos des soubresauts
qui agitent l'Occident, décide de renforcer les barrières
isolationnistes. Le Tibet retombe alors dans son enfermement.
La réincarnation du treizième Dalaï-lama
est découverte dans l'Amdo, sous la forme d'un petit garçon de
deux ans, né le 6 juillet 1935. Le 22 février 1940, il est
intronisé de façon précoce pour éviter que les
querelles et les luttes de pouvoir au sein de l'administration tibétaine
ne minent l'unité du pays, et en 1950 il doit faire face à
l'invasion du pays par l'Armée populaire de Libération, outil de
conquête de Mao et du Parti communiste chinois (PCC).
3. Le Tibet : religion et société
La société tibétaine est depuis plusieurs
millénaires profondément marquée par l'empreinte du
bouddhisme. Le fonctionnement théocratique du régime
reflète bien cette imprégnation religieuse. Le peuple
tibétain a ainsi vécu de manière pacifique et calme depuis
l'instauration de la théocratie, et le caractère
semi-féodal du système économique n'a posé des
problèmes que tardivement au gouvernement.
3.1 Le bouddhisme tibétain, entre Grand
véhicule et véhicule de Diamant
Le bouddhisme, considéré comme l'un des grands
systèmes de pensées orientaux, au même titre que le
confucianisme ou le taoïsme, est né en Inde au sixième
siècle avant Jésus- Christ. Cette philosophie repose sur trois
piliers, le Bouddha, le fondateur du bouddhisme, le Dharma, la doctrine
bouddhiste et le Sangha, la communauté monastique. Tantôt
considéré comme philosophie, tantôt comme religion, le
bouddhisme a pour chef spirituel Siddartha Gautama, un Indien né dans
une famille riche, qui aurait vécu au cinquième siècle
avant JC, et qui aurait, en quittant son palais doré, découvert
la misère et les souffrances de la société.
Révolté, il aurait alors cherché un moyen de
libérer les hommes de cette souffrance.
Cette philosophie revendique l'absence de Dieu, et met
plutôt l'accent sur la recherche de la vérité par
l'observation de l'esprit humain, plutôt que par le recours à une
existence divine. Elle repose sur ce que l'on appelle les Quatre nobles
vérités, qui sont successivement : toute
vie implique la souffrance (1), souffrance qui a pour origine
le désir et l'insatisfaction (2), mais cette souffrance peut être
supprimée (3) par le recours à la voie du milieu (4). En
recourant à cette voie, qui est celle de la sagesse et de la
maîtrise de soi, on peut mettre fin au cycle des renaissances, qui fait
que chaque homme renaît dans une vie nouvelle, vie qui est régit
par les actions qu'il a commises dans sa vie antérieure. Les grands
principes du bouddhisme sont donc l'entraînement spirituel, la
réincarnation, le karma ou loi de l'action, l'impermanence, la
compassion et la non-violence.
Le bouddhisme tibétain présente toutefois des
particularités qui le distinguent du bouddhisme indien. Ainsi, les
Tibétains se sont largement inspirés du Mahayana et du Tantryana
pour développer leur religion. Le Mahayana et le Tantrayana sont deux
branches du bouddhisme qui se distinguent par leur vision différente sur
les moyens d'atteindre le nirvana. L'objectif du bouddhisme est en effet de
permettre à tous d'atteindre le nirvana, cet état où toute
souffrance disparaît, et où seul subsiste une grande compassion
pour son prochain. Afin d'atteindre ce nirvana, les disciples du Grand
véhicule, le Mahayana, souhaitent une recherche de l'illumination qui
soit collective au profit de tous les êtres humains. Pour les disciples
du Petit véhicule (Hinayana), la recherche du Nirvana doit se faire de
façon individuelle. Enfin, l'école du bouddhisme tantrique
(Tantrayana) se caractérise par une discipline très rigoureuse et
un grand contrôle de son esprit pour atteindre l'illumination, avec des
méthodes comme la contemplation ou la méditation. Le bouddhisme
tibétain est largement influencé par cette forme de bouddhisme,
dit aussi du Véhicule de Diamant, qui repose sur des exercices mentaux
mais aussi sur le recours à des divinités et à des
pratiques tantriques comme la répétition de mantras, qui sont de
courtes prières tibétaines.
Le bouddhisme est donc plus une philosophie qu'une religion,
qui aujourd'hui connaît un véritable succès en Europe. Au
Tibet, le bouddhisme est à la base de la culture, des traditions,
coutumes et valeurs, et des origines mythiques du Tibet. Mais l'histoire de ce
pays est aussi largement influencée par le système
théocratique et semi-féodal.
3.2 La société tibétaine avant 1950,
entre féodalisme et harmonie sociale
Le Tibet des Dalaï-lamas est jusqu'en 1950 un
système théocratique où coexistent une aristocratie, un
clergé, et une paysannerie. La cohésion sociale est
assurée grâce au système
monastique et notamment grâce à la
réincarnation. Ce pilier essentiel du Dharma, la doctrine bouddhiste,
explique que chaque homme, à sa mort, pénètre le Barda,
sorte d'enfer, où il endure mille souffrance avant de se
réincarner selon le Samsara, le cycle des renaissances. En fonction de
son karma, un individu peut se réincarner dans un être ayant une
position sociale plus élevé ou plus basse. Ainsi, le malheur des
hommes n'est pas dépendant de leurs actions présentes mais des
actions qu'ils ont accomplies dans une vie antérieure. Les grands lamas
tibétains sont ainsi tous des réincarnations de grands
maîtres, et chaque homme peut se révéler être un
grand lama. Le mode de sélection des moines, basé sur la
réincarnation, permet à tout le monde d'accéder aux plus
hautes fonctions spirituelles. Le Dalaï-lama, par exemple, était
né dans une famille d'agriculteurs vivant dans un village du nord-est du
plateau tibétain appelé Takster. Il est devenu dirigeant du Tibet
car reconnu comme la quatorzième réincarnation du bouddha de la
Compassion, Chenresig.
Outre une cohésion sociale forte, il faut noter le
caractère oligarchique du régime politique : les principales
décisions gouvernementales au Tibet étaient prises par le «
Tsongdu », une assemblée constituée de religieux et de
laïcs. En outre, il n'y avait jamais d'élections. Le
quatorzième Dalaï-lama tenta de réformer ce système,
ou le pouvoir était détenu par le clergé et
l'aristocratie, en essayant d'instaurer des réformes
démocratiques. Mais il ne pût pas démocratiser le Tibet,
puisqu'il fût obligé de fuir son pays.
Le système féodal se retrouvait par ailleurs
dans la vie social courante, dans la mesure où les paysans devaient
reverser une partie de leur récolte annuelle aux monastères, afin
de subvenir au besoin des moines. Mais il existait une contrepartie à ce
don, car les monastères se chargeaient de fournir une éducation
aux enfants des paysans. Le quatorzième Dalaï-lama reconnaît
d'ailleurs volontiers le caractère semi-féodal du régime,
mais il insiste sur le fait que la communauté tibétaine
était malgré tout paisible.
Enfin, l'autre caractéristique de la
société tibétaine d'avant 1950 est la distinction entre
les Rongpas et les Drokpas. Ces deux types de groupes se trouvent surtout dans
les provinces du Kham et de l'Amdo, aujourd'hui provinces chinoises du Sichuan
et du Qinghai. Les Drokpas sont des pasteurs nomades qui vivent sous la tente
la plupart de l'année. Ils s'organisent en tribus, chaque tribu
possédant ses chefs et son territoire. Les Rongpas sont quant à
eux des agriculteurs cultivant l'orge. Ces deux groupes entretiennent des
rapports basés sur l'échange commercial.
La société tibétaine d'avant l'invasion
est donc un société certes théocratique et
semi-féodale, mais aussi harmonieuse et pacifiste. L'influence du
bouddhisme sur la société tibétaine explique cette
quiétude, de par le principe de l'ahimsa, la non-violence, principe au
coeur de la doctrine et qui est appliqué fidèlement, pieusement
par tous les Tibétains dans leur vie courante. Toutefois, le Tibet ne
doit pas être vu comme un paradis terrestre, puisque
l'imprégnation religieuse et pacifiste des esprits n'empêche pas
les comportements « malsains ». Ainsi, les Khampas, habitants du
Kham, étaient réputés pour leur barbarie, et le
récit de la traversée du Kham par Alexandra David-Néel,
relatée dans son ouvrage Voyage d'une parisienne à
Lhassa, exprime bien le caractère fier et sauvage, souvent
menaçant, de ces « brigands gentilshommes ». En outre,
Alexandra David-Néel constatait qu'au début du siècle il
existait au Tibet une forme « bénigne », c'est le mot qu'elle
utilise, d'esclavage.
Autre bémol dans la société
tibétaine : les privilèges. On l'a vu, il existait une
aristocratie à l'échelle « nationale », mais aussi une
petite bourgeoisie locale, composée de seigneurs appelés les
Gyalpos, propriétaires terriens charger du prélèvements
des impôts. Les paysans étaient ainsi souvent très
endettés auprès de ces monastères ou des Gyalpos, et le
poids des impôts n'arrangeaient pas leur situation.
La corruption était aussi l'un des maux les plus
présents dans la société tibétaine, notamment dans
les monastères, où certains moines, peu soucieux de
l'enseignement bouddhiste, étaient plus préoccuper par
l'amélioration de leur fortune matérielle. En outre, à la
mort d'un grand lama, lorsque l'on devait trouver sa réincarnation, des
pratiques de corruption faisaient leur apparition. En effet, alors que
théoriquement on pouvait trouver une réincarnation même
dans des familles pauvres, quelques pots-de-vin orientaient souvent la
sélection dans l'aristocratie, afin que les familles riches conservent
leurs privilèges.
Enfin, bien que l'emprise du bouddhisme sur la
société tibétaine favorisait la cohésion sociale,
il faut toutefois noter que sa mise en pratique était parfois proche de
l'obscurantisme. Cette emprise était surtout développée
chez les paysans tibétains, pétris de croyances et de
superstitions, souvent soumis à l'influence de magiciens qu'ils
consultaient pour résoudre leurs maux, physiques ou autres, comme de
mauvaises récoltes. Le syncrétisme entre chamanisme et bouddhisme
tantrique, notamment dans les campagnes, donnait lieu à des rituels
parfois effrayants. Il était courant que les objets sacrés,
utilisées dans les rituels, soient faits d'os humains. En outre, les
morts se voyaient réserver des obsèques tout à fait
particulières, les « funérailles célestes », qui
consistent à dépecer un cadavre afin de le donner en pâture
aux vautours.
La société tibétaine présente donc
de multiples caractéristiques qui la rendent originale, mais elle n'en
restait pas moins une société semi-féodale, avec une
aristocratie, une petite bourgeoisie, des seigneurs locaux, et des
privilèges pour les grands lamas. Mais le bouddhisme assurait la
cohésion, par le biais des principes de la doctrine bouddhiste, comme le
karma ou la non-violence, et chaque Tibétain, respectueux de ces
principes, se satisfaisait ainsi du peu dont il pouvait disposer, convaincu que
sa vie présente, et donc sa situation matérielle,
dépendait de ses actions effectuées dans une vie
antérieure.
L'histoire tibétaine se déroule donc à
l'ombre de diverses influences : influence des mongols sous le règne des
Khan, rôle des empereurs chinois qui tous tentèrent, par la force
ou la diplomatie, d'exercer une souveraineté sur le Tibet, influence du
bouddhisme et de l'école Gelugpa. Aujourd'hui, cette histoire est le
fruit de différentes interprétations, devrait-on dire
manipulations, puisque tant le gouvernement chinois que les Tibétains
utilisent cette histoire à leur guise pour légitimer et justifier
leurs prises de positions et actions passées ou présentes.
4. L'indépendance historique du Tibet en
débat
Il s'agira donc dans cette partie de montrer la double
interprétation dont l'histoire du Tibet fait l'objet, et ce de
façon objective. L'indépendance historique du Tibet n'a jamais
été confirmée ni par un texte, ni même par la
reconnaissance du Tibet comme Etat par d'autres pays. Cette absence de preuve
formelle a contribué à faciliter la légitimation de
l'invasion du Tibet par la Chine. Ainsi, deux versions coexistent concernant la
relation entre le Tibet et la Chine. La version chinoise présente le
Tibet comme un vassal de la Chine, alors que la version tibétaine,
partagée par de nombreux historiens, juristes ou spécialistes de
la Chine, s'attache à montrer le statut foncièrement
indépendant du Tibet, en recourant à des éléments
historiques et à une réflexion juridique mené notamment
par la Commission Internationale des Juristes.
4.1 L'histoire du Tibet revisitée par la Chine
communiste
La souveraineté que revendique Pékin sur le
Tibet est ancienne, elle s'appuie dans un premier temps sur une
vassalité de fait datant de la dynastie Tang (618-907), suite au mariage
entre Songtsen Gampo, et le princesse chinoise Wencheng, datant de 641. Ce
mariage suffit aux communistes pour justifier l'invasion du Tibet en 1950, le
simple acte marital fournissant alors une justification de la
souveraineté de la Chine sur le Tibet et de l'attaque chinoise afin de
retrouver cette souveraineté par une occupation territoriale du Tibet.
Force est alors de rappeler que le roi Songtsen Gampo disposait de cinq
épouses, dont une qui était la princesse du Népal, et que
jamais les pays d'où étaient originaires ces princesses ne
cherchèrent à envahir le Tibet comme le fit la Chine
communiste.
Mais ce mariage n'est pas le seul événement que
les communistes ont réutilisé et remanié pour
légitimer leurs actions au Tibet. D'autres évènements ont
été les preuves historiques, selon eux, de la souveraineté
de la Chine sur le Tibet.
La Chine a toujours eu d'énormes intérêts
au Tibet, appelé couramment la « Maison des trésors de
l'Ouest ». Bien avant le mariage du roi du Tibet avec la princesse
chinoise, et selon le gouvernement chinois, les Hans et les Tibétains
entretenaient des relations d'amitié sous la dynastie Sui (516-618).
Mais c'est à l'invasion de la Chine par les Hordes mongols, au
douzième siècle, que les communistes datent l'intégration
du Tibet dans la Chine. En effet, les Mongols développèrent, on
l'a vu, des liens forts avec le Tibet, et bien qu'il conserva son
indépendance, il était placé sous la protection de
l'empire chinois. Le Tibet, placé sous le contrôle de la cour
mongole de Kubilaï Khan (1259-1294), est ainsi devenu partie
intégrante de la Chine selon l'histoire communiste.
Mais dans les faits, le Tibet regagne sa liberté en
1350, 18 ans avant que la Chine ne se libère de l'emprise mongole et
qu'une révolte marque le début de la dynastie Ming. Le liens
entre le Tibet et la Chine se sont alors relâchés sous cette
dynastie, et ce n'est que sous la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) que
de nouveaux liens vont se développer. D'abord spirituels, l'Empereur
mandchou Shunzi invitant pour la première fois le Dalaï-lama
à visiter la Chine, les rapports entre les deux pays devinrent
diplomatiques et militaires, avec on l'a vu précédemment
l'invasion du Tibet en 1720 et l'installation des ambans,
administrateurs de Pékin au Tibet qui contrôlaient le Kashag, le
gouvernement tibétain. Selon le gouvernement communiste, ce fait est
encore l'une des preuves indéniables que la Chine a exercé,
à travers les siècles, sa souveraineté sur le Tibet.
Enfin, autre événement historique qui, pour les
Chinois, prouve la véracité de leurs dires : en 1792,
l'empereur chinois Qianlong envoya ses troupes chasser les Népalais du
Tibet, et il
réussit à établir une mainmise de la cour
chinoise sur la politique étrangère tibétaine. Le Tibet
manqua même de tomber sous le joug chinois.
Le recours par la Chine communiste a une version
faussée de l'histoire, par une interprétation biaisée,
partiale, et non objective, lui permit donc de justifier l'annexion du Tibet en
1950. Il faut d'ailleurs noter que c'est cette version de l'histoire qui est
enseignée dans les écoles chinoises.
Toutefois, de nombreux historiens et spécialistes du
Tibet s'accordent pour montrer que la Chine et le Tibet étaient deux
grandes puissances qui entretenaient des relations de voisinage, chacun
conservant les prérogatives propres à un Etat indépendant,
à savoir l'existence d'un gouvernement certes théocratique mais
disposant du monopole de la violence légitime et par
là-même de la souveraineté ; d'institutions ; d'un
territoire ; d'une population, de relations diplomatiques avec des Etats
étrangers.
4.2 L'histoire du Tibet par les Tibétains : à
la recherche des preuves de l'indépendance
Alors que la Chine communiste s'attache à rechercher,
dans l'histoire lointaine des relations sino-tibétaines, les preuves de
sa souveraineté sur le Tibet, les Tibétains, à travers la
communauté en exil, mais aussi des spécialistes de la Chine,
revisitent leur Histoire à la recherche de preuves de leur
indépendance. Pour la majorité des Tibétains, le Tibet
était en 1950 un pays indépendant, qui a été envahi
par une puissance étrangère.
Mais avant tout, les partisans de l'indépendance
tibétaine cherchent à montrer que la version chinoise de leur
histoire est erronée. Ainsi, Michael van Walt van Praag, conseiller du
Dalaï- lama en droit international, admet certes que la Chine a
exercé une forme de suprématie sur le Tibet, mais que le pays est
toujours parvenu a conservé les attributs propres à un Etat
indépendant. De même, Melvyn Goldstein, historien et ethnologue
américain, affirme ainsi qu'aucun traité ne formalise la
suzeraineté de la Chine sur le Tibet. En outre, Pierre-Antoine Donnet,
dans son ouvrage Tibet mort ou vif8, rappelle que la mort de
l'empereur Qianlong va marquer la fin de l'hégémonie de la Chine
sur le Tibet.
8 DONNET Pierre-Antoine, Tibet mort ou vif,
Paris, Gallimard (Folio/Actuel), 1992, p. 114
Tous les spécialistes acceptent donc de
reconnaître « une vague suprématie »9 de la
Chine sur le Tibet, mais ils refusent souvent d'admettre que le Tibet a
appartenu à un moment de son histoire à l'empire chinois.
Plusieurs évènements, se déroulant principalement au
début du vingtième siècle, sont selon eux des preuves de
l'indépendance du Tibet, mais la confirmation de cette
indépendance est à chercher beaucoup plus tôt.
En effet, pour de nombreux spécialistes ainsi que pour
les juristes, le traité de 822 signé entre la Chine et le Tibet,
traité d'amitié entre deux pays indépendants tout comme
pacte de non- agression, est la preuve de l'indépendance historique du
Tibet. Ce traité stipule ainsi que « le grand monarque du Tibet et
le grand monarque de Chine, neveu et oncle l'un de l'autre, se sont
rencontrés, ont conclu un accord en vue d'un système de
gouvernement commun et signé une grande paix. [ ...1. Les deux pays,
Tibet et Chine, doivent protéger leur territoire et les
frontières qui leur appartiennent. Tout ce qui se trouve à l'est
de cette frontière appartient à la grande Chine, tout ce qui se
trouve à l'ouest appartient au grand Tibet. Les deux parties ne doivent
pas se combattre comme des ennemis, mener des armées
belligérantes sur leurs territoires mutuels ou envahir ces derniers
».10 Les deux pays étaient donc alors de simples
voisins, l'un veillant comme un oncle sur son neveu, mais ne l'empêchant
en rien d'exercer son droit à l'indépendance.
Il existe des preuves plus récentes de
l'indépendance du Tibet, la première remonterait à la
« Convention de Lhassa », qui on l'a vu est un traité
bilatéral signé entre la Grande-Bretagne et le Tibet. Ce
bilatéralisme serait la preuve que Londres reconnaît de facto
le Tibet comme un pays à part entière. Toutefois, la Chine
refusa de contresigner ce traité, arguant que la Grande-Bretagne
cherchait à voler la suzeraineté de la Chine sur le pays, et des
négociations aboutirent à un compromis entre la Chine et la
Grande-Bretagne, matérialisées dans la signature d'un nouveau
traité en 1906. Selon ce traité, le Tibet n'était pas
obligé de demander l'autorisation de la Grande-Bretagne pour conclure un
accord avec la Chine, et la Grande- Bretagne reconnaissait à la Chine
son droit de protéger l'intégrité territoriale du Tibet.
Ainsi, la Grande-Bretagne acceptait l'ingérence de la Chine dans les
affaires du Tibet au motif de protéger son territoire, ingérence
qui s'était déjà produite par le passé avec
l'invasion par les mandchous en 1720 ou encore l'entrée au Tibet des
troupes de l'empereur Qianlong en 1792 pour chasser les Népalais. De
même, un traité signé en 1907 entre la Grande-Bretagne et
la
9 VAN WALT VAN PRAAG Michael C., The Status of
Tibet, History, Rights, and Prospects in International Law, Boulder,
Westview Press, 1987, p.19
10 SIRONI DIEMBERGER Maria Antonia, Le Tibet,
Paris, Grtind (Reportages), 1999, p. 29
Russie reconnaissait-il une forme de suzeraineté de la
Chine sur le Tibet, puisque pour négocier avec le Tibet, ces deux pays
devaient avant toute chose consulter la Chine.
Le Tibet faillit une deuxième fois tomber sous le joug
de l'empire mandchou lorsqu'en 1909 des soldats de l'empereur entrèrent
dans Lhassa, ce qui provoqua la fuite du Dalaï-lama en Inde. Mais en 1911,
l'empire mandchou s'effondre, sous l'influence de la Ligue jurée de Sun
Yat-Sen, société secrète qui souhaite renverser le pouvoir
mandchou, et qui va provoquer la révolution de 1911, suivie de la
proclamation de la République la même année. La Chine
semble alors bien incapable de résister aux agressions
étrangères, comme l'a montrée son invasion par un
contingent représentant huit nations (Grande-Bretagne, Russie, France,
Allemagne, Japon...) suite à la révolte des Boxers, mouvement
xénophobe hostile à toute manifestation de l'étranger en
Chine.
Malgré l'agitation qui règne en Chine, les
troupes chinoises entrent dans Lhassa en 1910. Le Dalaï-lama choisit alors
de fuir vers les Indes, où il se réfugie à Darjeeling.
Destitué de son pouvoir par les Chinois, il revient toutefois au Tibet
en 1912 où il prend la tête de l'insurrection qui chasse les
Chinois.
Le Tibet va alors profiter de la déroute de la Chine,
au bord de l'éclatement, pour rompre toute relation avec celle-ci, et,
après avoir expulsé les ambans en 1912, le
Dalaï-lama proclame l'indépendance du Tibet le 13 février
191311. C'est d'ailleurs à cette occasion que les premiers
timbre-postes et une monnaie proprement tibétaine, le sang,
sont crées, portant la mention « gouvernement du Tibet ».
En 1913, le Tibet s'est donc déclaré
indépendant, libre de toute ingérence étrangère. Le
pays se coupe du reste du monde, et s'enferme dans un isolement qui va lui
être fatal. En 1914 la signature du traité de Simla confirme ce
statut. Ce traité fait suite à une conférence
organisée en 1913 entre le Tibet, la Chine et la Grande-Bretagne afin de
mettre fin aux tensions frontalières entre la Chine et le Tibet. Le
délégué chinois a signé ce traité, mais son
gouvernement l'ayant rejeté, seul l'accord entre la Grande-Bretagne et
le Tibet subsista, ce qui pour certains peut être considéré
comme une reconnaissance de l'indépendance de facto du Tibet, au
même titre que le fut la Convention de Lhassa en 1904.
L'indépendance du Tibet est donc bel et bien
avérée pour de nombreux spécialistes du Tibet et pour la
communauté tibétaine. Ainsi, le Dalaï-lama rappelle que le
Tibet n'a jamais payé d'impôts à la Chine, comme toute
province chinoise, ce qui prouve que la Chine ne disposait que d'un faible
pouvoir sur le pays. Cette indépendance est prouvée par
différents faits, et elle
se base notamment sur deux traités, signés entre
le Tibet et la Grande-Bretagne. En droit international public, seuls les sujets
du droit international, Etats, organisations internationales ou encore
mouvement de libération nationale, ont le pouvoir de signer des
traités. Or le Tibet n'était à cette époque ni une
organisation internationale, ni un mouvement de libération nationale. On
peut donc se baser sur la version décrite ci-dessus pour affirmer
objectivement que le Tibet était bien indépendant avant
l'invasion de son territoire par l'Armée populaire de Libération,
en reconnaissant toutefois que la Chine a exercé une emprise certaine
sur le Tibet au fil des siècles, emprise qui a parfois culminé
avec des interventions militaires ou bien l'établissement des
ambans.
4.3 Un point de vue international de l'indépendance
du Tibet
L'indépendance historique du Tibet n'est pas un fait
reconnu internationalement, même si certains, organisations,
associations, Parlements, oeuvrent pour qu'elle le soit. De même, rares
sont les Etats ou les grandes organisations internationales à
reconnaître le droit à l'autodétermination du peuple
tibétain. Toutefois, certaines structures, souvent méconnues du
grand public, oeuvrent pour la reconnaissance de l'indépendance
historique du Tibet et le droit des Tibétains à disposer
d'eux-mêmes.
Ainsi, il faut noter l'action de la Commission Internationale
des Juristes, la CIJ. Cette ONG sans allégeance politique a pour but de
faire respecter le droit à travers le monde, et elle se distingue par
son impartialité et son objectivité, étroitement
liée à son approche juridique. La CIJ est impliquée dans
la protection des droits de l'homme en cherchant à imposer la
primauté du droit. Crée en 1952 à Berlin, elle est
composée de 60 juristes, représentant les différents
systèmes juridiques qui peuvent exister à travers le monde.
Depuis 1959, cette Commission a rédigé plusieurs rapports
concernant le Tibet. On peut citer La question du Tibet et la
primauté du droit, et Tibet : droits de l'homme et
primauté du droit ou encore un rapport sur le Tibet et la RPC.
12 Dans ces rapports, qui examinent les violations des droits de
l'homme par la Chine au Tibet et le statut international de ce dernier, la CIJ
conclut que le Tibet était bien un Etat indépendant de
facto, et ce jusqu'à la signature de l'accord en 17
11 Annexe 12
12 International Commission of Jurists, The
Question of Tibet and the Rule of Law, Genève, 1959, 208 p. et
International Commission of Jurists, Tibet: Human Rights and the Rule of
Law, Genève, 1997, 366 p.
points. Cette ONG qui recherche la vérité en
utilisant la justice, montre donc que, objectivement et impartialement, le
Tibet présentait les caractéristiques d'un Etat
indépendant, et pouvait ainsi être considéré comme
tel.
Le Tribunal permanent des peuples (TPP) est une autre
structure qui a elle aussi reconnu le droit à l'autodétermination
du peuple tibétain. Crée en 1976 à Bologne, ce tribunal
avait pour objectif de pallier les défaillances de l'ONU dans le domaine
du droit à l'autodétermination. Il n'existait en effet aucune
cour ou tribunal où les peuples pouvaient revendiquer leur droit
à l'autodétermination, et le TPP visait à compenser ce
vide. Lors d'un jugement, défense et accusations se confrontèrent
en présentant des témoins et des documents, et le verdict rendu
statua sur le droit à l'autodétermination du peuple
tibétain : il existait bel et bien.
Après l'invasion, le Tibet a cherché à
adhérer à l'organisation des Nations-Unies, et il comptait sur le
soutien de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Mais sa candidature fût
refusée, au motif que la Russie et la Chine pourraient user de leur
droit de veto.
L'ONU a eu une chance, en 1950, de se positionner par rapport
à l'invasion du Tibet par la Chine, et la question du Tibet devait ainsi
être débattue à l'assemblée générale.
C'est l'Etat du Salvador qui, un mois après que les troupes chinoises
aient pénétrées la frontière tibétaine en
octobre 1950, va répondre à la demande d'aide du Tibet et va
déposer un projet de résolution intitulé « L'invasion
du Tibet par des forces étrangères ». Le débat sur ce
projet sera cependant suspendu, l'assemblée générale
étant à l'époque convaincue qu'un règlement
à l'amiable serait trouvé à ce conflit. Ce ne fût
pas le cas.
En décembre 1961, l'assemblée génale
adopta cependant la résolution 1723 (XVI), sous l'action conjointe de la
Malaisie, de l'Irlande, rejoints par la Thaïlande et le Salvador. Cette
résolution, adopté par 56 Etats membres, appelait à «
la cessation des pratiques qui privent le peuple tibétain de leurs
droits humains fondamentaux et de leur liberté, incluant leur droit
à l'autodétermination »13.
En 1965, conscient que la situation n'évoluait pas et
sensible à un nouveau rapport de la CIJ publié en décembre
1964 sur les violations des droits de l'homme au Tibet, les Etats sponsors de
la résolution de 1961 introduirent à nouveau le problème
tibétain aux débats, et la résolution 2079 (XX) fût
adopté. Mais ces différentes résolutions, n'étant
pas contraignantes, restèrent sans effet.
13 HEATH John, Tibet and China in the Twenty-first
Century, Londres, Saqi, 2005, p. 239
Concernant la position des Etats quant à
l'indépendance du Tibet, elle est globalement celle de dirigeants
pragmatiques qui ont, lors de la proclamation de la République populaire
de Chine, préféré reconnaître la Chine comme telle
plutôt que contester ses frontières, dans un contexte de tension
internationale lié au commencement de la guerre froide. Ainsi, en 1964,
lors de la reconnaissance du gouvernement de la RPC dans ses frontières
actuelles, la France, tout comme la majorité des Etats entretenant des
relations diplomatiques avec la Chine, a reconnu que le Tibet faisait partie de
la Chine.
On peut aussi parler de la position des Etats-Unis, qui, en
1950, envisagèrent de reconnaître l'indépendance du Tibet.
Mais le gouvernement du Président Truman n'en fit rien, et la position
officielle des Etats-Unis reconnaît le Tibet comme appartenant à
la Chine.
Enfin, certains Chinois et spécialistes de la Chine
s'attachent eux aussi à reconnaître l'indépendance du Tibet
et le droit du peuple tibétain à l'autodétermination.
Ainsi, lors d'une conférence à l'institut d'étude
politiques de Paris le 19 février 2001 sur le thème « Tibet-
Chine : situation, perspective », Wei Jinsheng, opposant chinois
exilé aux Etats-Unis, a exprimé son soutien au droit des
Tibétains à décider librement de leur avenir. Il a
toutefois souligné la difficulté à faire passer ce message
en Chine, que ce soit auprès des masses ou des intellectuels.
Le Tibet a été autrefois un pays
indépendant, dans la mesure où il répondait aux
critères internationaux d'un Etat souverain. Il disposait d'un
territoire, d'une langue, d'une culture, d'un gouvernement, de
frontières et de relations avec d'autres pays, d'une armée, d'un
drapeau, d'un service de transport et de communication, « autant de traits
distinctifs dans lesquels s'inscrivait parfaitement le Tibet avant l'invasion
chinoise »14, et qui légitime l'existence de son
indépendance.
Malgré tout, l'indépendance du Tibet est un fait
qui n'est pas reconnu de manière égale au niveau international.
Certaines OIG ou ONG la reconnaissent volontiers, les Etats sont pour leur part
moins enclin à une telle reconnaissance, pour des raisons de relations
diplomatiques mais aussi économiques.
Chapitre 2 : L'invasion du Tibet
En 1950, l'Armée populaire de libération
envahissait le Tibet en passant par le Kham et l'Amdo, provinces historiques du
Tibet. Au motif de libérer le Tibet du féodalisme et du joug des
impérialistes étrangers, cette intervention s'inscrivait en fait
dans une politique communiste d'expansion territoriale, politique
expansionniste qui fût appliquée dans d'autres régions
d'Asie centrale.
1. L'invasion du Tibet et ses motivations: «
libérer le Tibet du féodalisme » et « de
l'impérialisme étranger »
L'invasion du territoire tibétain a marqué la
fin du Tibet historique, mais aussi l'avènement des communistes au
pouvoir en Chine. Cette invasion a été l'occasion pour Mao
d'utiliser une rhétorique propagandiste, afin de légitimer cette
intervention.
1.1 Géographie du Tibet
Géographiquement, le mot Tibet désigne le
plateau du Tibet, le Toit du Monde, appelé ainsi pour son altitude
moyenne supérieure à 4000 mètres, bordé au sud de
la chaîne de montagne de l'Himalaya ; recoupant l'étendue
désertique du Haut Tibet, appelé Changtang ; le Tibet oriental,
avec le mont sacré Kailash, et le Tibet oriental autour de Lhassa. C'est
le Changtang qui occupe la majeure partie du Tibet. Le Tibet est aussi une zone
de peuplement correspondant à une aire linguistique et culturelle
marquée par le bouddhisme.
On distingue d'une part le grand Tibet, ou Tibet historique,
composé des provinces de l'UTsang, du Kham et de l'Amdo, mais aussi du
Ladakh et du Zanzkar, deux régions qui n'ont jamais appartenu au Tibet
mais y sont très liés culturellement puisque l'influence du
bouddhisme tibétain sur le mode de vie ladakhi est très forte,
avec par exemple une langue proche du dialecte tibétain. Le Ladakh est
d'ailleurs parfois appelé Petit Tibet.
14 Annexe 16
Ce Tibet historique existait jusqu'en 1950, date de l'invasion
communiste. D'autre part, le mot Tibet se réfère à la
région autonome du Tibet, crée en 1965 par le gouvernement
chinois, qui est une région administrative de la Chine disposant d'un
statut particulier, au même titre que la Mongolie intérieur ou le
Xinjiang. Cette région autonome correspond uniquement à la
province de l'U-Tsang, le Kham et l'Amdo ayant été
intégré dans le système administratif chinois et formant
la majeure partie des provinces du Qinghai et du Sichuan.
La superficie du Tibet varie de 1 221 600 km2 pour
la région administrative à 2 500 000 km2 pour le Tibet
historique. On compte 6 millions de Tibétains auxquels viennent
s'ajouter 7,5 millions de Chinois, majoritairement Han, qui se sont
installés au Tibet récemment.
Le Tibet avait réussi, jusqu'en 1950, à
préserver son indépendance et son intégrité
territoriale, c'est-à-dire à protéger ses
frontières de toute agression extérieure, mais, en octobre 1950,
les troupes chinoises violèrent cette intégrité. La
colonisation du Tibet commençait.
1.2 La conquête du pouvoir par les communistes en
Chine
Le 1er octobre 1949, Mao proclame la République
populaire de Chine. Cette proclamation fait suite à une histoire
plutôt mouvementée, celle du chaos qui régna en Chine a
partir de 1912 et de l'irrésistible montée en puissance des
communistes chinois.
La Chine, marquée par l'invasion japonaise de la
Mandchourie en 1918, mais aussi par les conflits entre les seigneurs de guerre
(warlordisme en anglais), est dans les années 1920-1930 au bord
de l'éclatement. L'unité de la Chine est gravement
menacée, d'autant plus que vont se développer une très
forte opposition entre le parti nationaliste, le Kuomintang, crée en
1913 et qui dominera le Parlement jusqu'en 1949, et le parti communiste en
formation.
La naissance du PC chinois fût l'un des
évènements majeurs de la période de l'entre-deux- guerres,
et sa création est du pour une large parti à un jeune professeur,
Mao Zedong. Intéressé au début par le socialisme, il va se
tourner vers le marxisme et le bolchevisme, convaincu qu'ils sont la clé
aux problèmes de la Chine. Le PC chinois est ainsi crée en 1921
à Shanghai, et dès lors son nombre d'adhérents ne va
cesser d'augmenter. Différentes actions sont menées, comme des
mouvements de grèves dans la province du Hunan en 1923. Ce nouveau parti
va toutefois rencontrer très tôt la répression du
gouvernement. En effet, Chiang
Kai-Shek, qui succède à Sun Yat-Sen à la
tête du Kuomintang en 1925 et devient en 1928 le leader de la
République de Chine, est très anti-communiste, militariste et
autoritaire. Outre sa lutte contre les seigneurs de guerre, il va entreprendre
la chasse aux communistes, et en 1927 le massacre de communistes à
Shanghai marque l'institutionnalisation de cette lutte, qui se poursuivra
jusqu'en 1937, date du début de la guerre sino-japonaise. D'octobre 1934
à octobre 1935, les communistes vont fuir le Kuomintang et ses troupes
armées, se réfugiant dans les montagnes et occupant les villes.
Cet événement, appelé la Longue marche, va forger la
détermination des leaders communistes dans la conquête du pouvoir
et développer leurs aptitudes stratégiques et militaires.
En 1937, les Japonais, qui occupaient déjà 20%
du territoire, lancent une grande offensive et resteront en Chine jusqu'en
1945. Dès leur départ, les combats entre nationalistes et
communistes reprennent, et les communistes, qui gagnent du terrain, pousse
Chiang Kai-Shek à la démission puis à la fuite vers Taiwan
où il s'y réfugie avec la marine, l'armée de l'air et
toutes les réserves financières.
Le PC prend donc le pouvoir, et suite à la proclamation
de la RPC, la Chine est pour la première fois unifiée depuis le
début du vingtième siècle, ce qui rend les communistes
très populaires.
1.3 L'invasion du Tibet
Très tôt, le PC nouvellement au pouvoir va
exprimer son intérêt pour le Tibet. Ainsi, à peine mis en
place en 1949, il affirme sur les ondes radio sa volonté de
libérer le Tibet de l'impérialisme étranger. Les rumeurs
d'une attaque des Chinois s'amplifient au Tibet, mais l'espoir subsiste
d'être épargné grâce aux montagnes qui constituent
une protection extérieure naturelle. En outre, tous les Chinois avaient
été expulsés en 1949 par le gouvernement tibétain,
par peur de l'infiltration d'espions du PCC.
Malgré tout, la menace d'une invasion plane toujours,
et en 1950, des escarmouches entre Tibétains et officiers chinois ont
lieu aux marches du Tibet. En janvier 1950, le général Chou Teh,
chef de l'Armée populaire de libération (APL), affirme que sa
prochaine mission sera de libérer le Tibet.
Le 7 octobre 1950, 40 000 soldats des 16e et
18e armées chinoises franchissent la
frontière sino-tibétaine, réalisant ainsi la
prophétie laissée par le treizième Dalaï-lama dans
son
testament. Le treizième avait en effet cerné la
menace communiste, affirmant que « sous peu, les communistes seront
à nos portes. Ce n'est qu'une question de temps avant que nous soyons
forcé de les affronter »15. Conscient de ce «
désastre imminent », le treizième appelait à une
modernisation du Tibet afin de faire face à toute attaque.
Malheureusement, en 1950, le Tibet n'était toujours pas prêt
à contenir la masse communiste, et une résistance bien faible,
due à une armée en sous-effectif (8 500 hommes) et
équipées de manière archaïque, mais courageuse avec
par exemple l'action des Khampas, ces cavaliers du Kham qui cherchèrent
à protéger Lhassa et le Tibet au péril de leur vie, ne
pût empêcher les Chinois de prendre le contrôle du pays.
Face à cette invasion, le Dalaï-lama fait appel au
soutien de la communauté internationale, et lance même un appel au
secours aux Nations-Unies. Mais ces appels restent sans effet, alors que la
guerre de Corée, débutée le 25 juin 1950, fait rage et
détourne l'attention du monde vers le 38e
parallèle.
Le gouvernement tibétain, livré à
lui-même, décide alors d'une ultime tentative de conciliation. Le
7 janvier 1951, quatre hauts fonctionnaires sont envoyés à
Pékin. Au lieu des négociations, les
délégués vont se voir obligés d'apposer les sceaux
tibétains, contrefaçons des sceaux détenus par le
Dalaï-lama seul, au bas de « l'Accord concernant la libération
pacifique du Tibet », appelé plus couramment Accord en 17
points16. Selon cet accord, le Tibet devient une province autonome
rattachée à la chine, où le Dalaï-lama conserve son
pouvoir spirituel et temporel. La Chine, par cet accord, s'engage à ne
pas s'immiscer dans les affaires intérieures du Tibet, et seul la
politique étrangère et la défense du Tibet sont
contrôlées par Pékin.
Malgré cet accord, les tensions augmentent et les
frictions apparaissent, et ce pour plusieurs raison. D'une part, l'armée
chinoise, entrée à Lhassa en septembre 1951, pille les
réserves de nourriture du Tibet, et réquisitionne une partie des
récoltes. Menacée de famine, la population développe un
sentiment anti-chinois de plus en plus fort. Ensuite, bien que les structures
de l'administration tibétaine soient préservées, les
fonctionnaires tibétains sont assistés de fonctionnaires chinois
qui sont les véritables décideurs. Enfin, les persécutions
religieuses débutent. Tous ces évènements avivent les
tensions entre la population tibétaine et les soldats chinois.
En outre, la population craint pour la vie du Dalaï-lama,
et cette crainte va culminer en 1954, lorsque le Dalaï-lama et le
Panchen-lama, deuxième autorité religieuse du Tibet, se rendent
à
15 Annexe 13
16 Annexe 14
Pékin afin d'y visiter l'Assemblée nationale. Au
cours de cette visite, ils rencontrent Mao, qui confiera au Dalaï-lama, au
cours d'un entretien privé, que « la religion est un poison ».
Pendant la durée de la visite des deux plus hautes autorités du
Tibet, « les cadres du gouvernement chinois entamèrent sans tarder
une entreprise de longue haleine visant à éroder peu à peu
les immenses pouvoirs politiques et l'influence spirituelle extrême du
dalaï-lama dans la société tibétaine
»17. Les deux chefs spirituels ne reviendront qu'en juin 1955,
alors que le chaos se développe en province. En effet, les Khampas ont
pris le maquis, et en représailles de cette résistance des
monastères sont bombardés. En 1957, Mao repousse de 6 ans
l'application des réformes communistes au Tibet, pour éviter
d'accroître le chaos qui se développe dans le pays.
Dans le cadre de la guerre froide et de la politique
d'endiguement menée par le président Carter, la CIA va jouer un
rôle important dans la résistance tibétaine, dans la mesure
où, en 1955-1956, l'agence américaine va entraîner des
Tibétains en Arizona avant de les parachuter au Tibet. C'est ainsi que,
dans le cadre de l'opération « Garden », la CIA va former des
guerriers Khampas aux techniques de guérilla. D'autres groupes de
résistants, comme les tribus Goloks (Tibet septentrional), les Lolos
(dans le Sud-est), ou encore des groupes clandestins comme l'organisation
secrète de résistants Khampas tibétains Chushi Gangdruk
(Quatre rivière et Six Montagnes), ou encore le Mimang Tsongdu
(Assemblée populaire) vont mener des actions contre les troupes
chinoises. Ce harcèlement prend la forme d'embuscades, d'attaques
nocturnes, et malgré leur sous-équipement, les résistants
tibétains mènent alors une guérilla solide contre les
troupes chinoises.
Les relations entre les Tibétains et les Chinois sont
de plus en plus tendues, et lorsque, en mars 1959, le Dalaï-lama est
invité à ce rendre à une représentation
théâtrale par le commandant en chef de la garnison locale, la
révolte gronde. Elle gronde d'autant plus fort qu'en février
1959, un seigneur et ses 1000 soldats, fuyant la province du Kham, arrivent
à Lhassa, rapportant des récits de pillages et de destruction
commis par les soldats chinois.
La date de la représentation théâtrale est
fixée au 10 mars, et le Dalaï-lama reçoit l'ordre de s'y
rendre seul. Le 9 mars, la foule se masse autour du Norbulingka, le palais
d'été du Dalaï- lama, afin d'empêcher le
quatorzième de se rendre au rendez-vous convenu avec les Chinois.
Cédant à la pression populaire, le Dalaï-lama renonce au
spectacle. Malgré tout, la foule reste devant le palais, et le 16 mars
sa Sainteté reçoit une missive de la garnison chinoise : «
Si votre Sainteté, en compagnie de quelques fidèles de la garde,
peut tenir une position dans
17 DONNET Pierre-Antoine, p. 51, op. cit. p.
26
l'enceinte intérieure et le faire savoir avec
précision au général, les Chinois feront tout, sans aucun
doute, pour que ce bâtiment ne soit pas endommagée
»18.
Dans la nuit du 16, les attaques contre la foule
débutent, et le Dalaï-lama décide de s'enfuir dans la nuit
du 16 au 17 mars. Escorté par les Khampas, il arrive en Inde le 5 avril.
Dans ses mémoires, le Dalaï-lama se rappelle sa séparation
d'avec les cavaliers à la frontière indotibétaine : «
le dur moment était venu de dire adieu aux soldats et combattants de la
liberté qui m'avaient escorté depuis Lhassa, et qui, maintenant,
allaient s'en retourner affronter les Chinois »19. La
répression chinoise du soulèvement populaire de mars 1959 fit
selon le Dalaï- lama 30 000 victimes, 2000 selon le gouvernement
chinois.
Le chef spirituel et temporel du Tibet ayant fui son pays, le
Tibet tomba dès 1959 entièrement sous le joug chinois, alors que
dès le 28 mars 1958 le gouvernement tibétain était dissolu
par une ordonnance signée par Zhou Enlai et promulguée par le
Conseil d'Etat. L'annexion du Tibet était déjà effective
à cette date, mais la fuite du Dalaï-lama a permis de la
réaliser pleinement.
Lors d'une visite de Mao à Moscou celui-ci se vanta
auprès de Khrouchtchev d'avoir maté la rébellion, mais
selon ce dernier, comme le Dalaï-lama s'était enfui, la guerre
était perdue. Dans une certaine mesure Khrouchtchev n'avait pas tort,
puisque la communauté en exil est aujourd'hui plus forte et plus
structurée que jamais, toujours en lutte pour la survie du peuple
tibétain.
1.3 Les motifs de l'intervention : « libérer le
Tibet du féodalisme » et de « l'impérialisme
étranger »
Outre la prétendue souveraineté de la Chine
exercée sur le Tibet depuis le mariage entre la princesse Wencheng et le
roi Songtsen, deux autres arguments ont été utilisés dans
la rhétorique communiste pour légitimer l'invasion du Tibet,
arguments qui ont été largement diffusés par une
propagande active.
Les prétextes avancés par le régime
communiste pour envahir le Tibet sont de deux natures qui se
réfèrent toutes deux à l'idéologie maoïste :
libérer le peuple d'un asservissement féodal ; et le
libérer d'un asservissement à l'impérialisme
étranger.
18LEVENSON Claude, La Chine envahit le Tibet :
1949-1959, Bruxelles, Complexe (Les mémoires du siècle),
1995, p. 22
19GYATSO Tenzin, Au loin la liberté,
Paris, Fayard, 1993, p. 206
Les Chinois diffusèrent dans un premier temps un
argumentaire antiféodal assez rudimentaire. Ainsi, dans une publication
du gouvernement chinois, on peut lire que « avant la réforme
démocratique, le Tibet était un pays féodal où
régnait le servage. La totalité des moyens de production
étaient aux mains de moins de 5% de la population, [...]. La
majorité des Tibétains étaient des esclaves ou des serfs.
Considérés comme des biens privés par leurs
propriétaires, ils étaient réduits à travailler
jour et nuit, à être vendus, échangés ou
placés en hypothèque. »20 Globalement, la plupart
des publications chinoises sur le Tibet le décrive comme un pays
féodal, arriéré, où les paysans étaient
traités en esclaves par leurs maîtres tortionnaires, où la
plupart des individus ne disposaient d'aucune forme de liberté
individuelle. Les dirigeants, les nobles et les monastères
étaient les trois détenteurs de tous les moyens de production, et
ils exploitaient la paysannerie. On retrouve ici la rhétorique marxiste,
qui distingue trois rapports de production dont le servage et le rapport
capitaliste. Dans la description que font les communistes du système
tibétain, on retrouve un mélange de ces deux rapports de
production, avec à la fois le servage et l'exploitation des travailleurs
par une classe dirigeante qui détient tous les moyens de production.
Outre cette rhétorique diffusée par des publications papiers, les
officiels chinois se chargent eux-aussi de répandre cette vision de la
société tibétaine avant 1950. Ainsi, l'ancien ambassadeur
de la RPC en France, Wu Jianmin, sur le site Internet21 du consulat
de Chine en France, explique que « sous le régime du servage
pratiqué par le Dalaï-lama au Tibet, les serfs, qui
représentaient 95% de la population tibétaine, n'étaient
pas considérés comme des êtres humains, mais plutôt
comme des bêtes de somme ayant tout simplement la faculté de la
parole. Il suffit de lire des écrits historiques que les auteurs
européens ont faits sur le Tibet sous le servage pour s'en convaincre.
Les propriétaires de serfs dont le chef de file était bel et bien
le Dalaï-lama, pouvaient disposer des serfs de la façon qu'ils
voulaient. »
Sur ce motif donc, les troupes chinoises sont entrées
au Tibet en 1950, et n'en sont jamais reparti, bien qu'aujourd'hui le
féodalisme ait disparu du territoire tibétain.
Cet argument peut être considéré comme
fallacieux, puisque bien que le système ait bien été
semi-féodal avant 1950, il n'était question au Tibet ni
d'esclavage ni de servage. Alexandra David-Néel le rapporte
elle-même dans ses ouvrages, l'esclavage était bénin. En
outre, les Tibétains étaient loin d'être un peuple
opprimé par un pouvoir tyrannique, et ce grâce à
l'influence du bouddhisme sur les mentalités et la société
tibétaine dans son ensemble.
20 JIN Wei, 100 questions about Tibet,
Beijing Review Publications, Beijing, 1989, p .38
www.consulatchine-strasbourg.org
21
Le deuxième argument utilisé par les communistes
pour justifier l'intervention de l'Armée populaire de Libération,
et qui a guidé sa politique de propagande dès 1949, est celui
d'un Tibet aux mains des étrangers, et notamment des Britanniques.
Depuis la fin du dix-neuvième siècle, le Tibet
était soumis aux influences croisées de la Grande Bretagne et de
la Russie. Tous deux voulaient s'attribuer les faveurs commerciales de Lhassa,
et la Grande-Bretagne y parvint en 1904. Elle établit d'ailleurs une
mission à Lhassa, et participa à la création de Radio
Lhassa.
Les étrangers ont été cependant toujours
rares au Tibet, celui-ci contrôlant ses frontières et interdisant
à tout étranger de pénétrer sur le sol
tibétain. Alexandra David-Néel y parvint cependant,
déguisée en mendiante tibétaine. Les autres personnes
ayant réussi à mettre les pieds au Tibet au début du
vingtième siècle sont peu nombreuses. On peut citer Sven Hedin,
un Suédois, qui s'aventura dans les steppes de l'Asie centrale, ou
encore Giuseppe Tucci, maître de la tibétologie italienne, qui
entre au Tibet dans les années 1930. Le plus célèbre des
étrangers présents au Tibet au début du vingtième
siècle est Heinrich Harrer. Dans son ouvrage Sept ans d'aventures au
Tibet 22, l'alpiniste autrichien relate sa fuite du camp dans
lequel il est détenu en Inde, et ses sept années passées
sur le Toit du monde, au contact du Dalaï-lama et de la haute
société.
La présence d'étrangers au Tibet est donc
souvent insolite, mais les Chinois vont prétendre que le Tibet est
contrôlé par les forces impérialistes occidentales, et que
de nombreux espions britanniques sont présents au Tibet et complotent
pour envahir le Tibet par la Chine.
Cet autre argument est lui aussi erroné puisque les
étrangers présent au Tibet en 1950 se comptent sur les doigts de
la main. En outre, les velléités britanniques sur le Tibet
peuvent être remises en cause, puisque ceux-ci se sont retirés en
1908 et entreprennent dès 1947 la décolonisation avec
l'indépendance de l'Inde britannique. Le Tibet est ainsi loin
d'être sous le joug des « impérialistes ».
Le 1er octobre 1949, les communistes, après
des années de lutte, et une guerre civile contre les nationalistes du
Kuomintang, accèdent au pouvoir. Dès 1949, l'invasion du Tibet
est fortement envisagé dans les nouvelles sphères dirigeantes, et
en 1950 les faits confirment les idées : le Tibet est envahi. Pour des
motifs souvent erronés et qui masquent, comme on va le voir, une simple
volonté d'expansion territoriale, les communistes vont violer
l'intégrité du
22 HARRER Heinrich, Sept ans d'aventures au
Tibet, Paris, Arthaud (Montagnes récits), 1998, 288 p.
territoire tibétain, arguant qu'il a toujours appartenu
à la Chine et qu'il faut le libérer du féodalisme et de
l'impérialisme étranger. Mais cette invasion est avant tout
motivée par une volonté d'étendre le territoire de la
Chine et surtout, de sécuriser les frontières.
2. Le mythe de la grande Chine : politique colonialiste et
expansionniste
Dès 1949, Mao entreprend une politique d'expansion
territoriale qui va le conduire, au nom de la sécurisation des
frontières, a annexé des territoires et des régions au
poids stratégique considérable. Pékin entend ainsi ramener
les régions périphériques à son territoire sous son
autorité. Cette politique expansionniste n'est cependant pas une
invention de Mao, puisque la Chine n'a eu de cesse, depuis sa création,
de rechercher à étendre son influence sur des territoires
situés aux frontières de l'empire.
2.1 La notion de frontière et les frontières
de la Chine avant l'ère maoïste
La notion de frontière est définie par Youlun
Peng comme « une limite établie en vertu d'un traité, d'une
négociation, d'un règlement unilatéral ou
bilatéral, et qui sépare des espaces territoriaux voisins
où s'exercent des souverainetés différentes
»23. La Chine contemporaine dispose d'un système
frontalier parmi les plus complexes. Avec ses 15 000 km de frontières
terrestres avec 15 Etats limitrophes, dont la Russie, la Corée du Nord,
le Vietnam, le Laos, le Bhoutan, le Népal, le Pakistan, l'Afghanistan ou
encore le Kirghizistan et le Kazakhstan, et sa façade maritime de 14 500
km, la Chine, d'une superficie de 9 700 000 km2 (17 à 18 fois
la France), est l'un des rares pays qui dispose d'une situation
géographie aussi stratégique. A la fois au contact du
Moyen-Orient, de l'Asie centrale et de l'Asie pacifique, la Chine est riche de
ses frontières, qui se sont formés au fil des conquêtes et
des dynasties.
23 PENG Youlun, « Frontières et
minorités chinoises », Monde Chinois, hiver 2004-2005,
n°3, p.89
La Chine unifiée a été fondée en
221 avant notre ère par Qin Shi Huangdi. L'empereur Qin a ainsi
crée la dynastie Qin, qui succéda à la dynastie Zhou et
précédait la dynastie Han. Cette dynastie allait alors unifier
politiquement et linguistiquement le pays, en instaurant un système
politique centralisé et autoritaire. C'est sous le règne du
premier empereur de cette dynastie, Qin Shi, que fut construite la Grande
muraille, afin de protéger l'empire du milieu, alors situé au sud
du fleuve jaune, des invasions des barbares venus du Nord. Jusqu'à la
dynastie des Qing, le territoire chinois s'est tantôt étendu
tantôt rétréci. En 1644, lorsque les Qing succède
aux Ming, le territoire chinois s'étend jusqu'en Mandchourie, et la
Grande muraille perd son rôle de frontière. En 1683, Taïwan
devient parti de l'empire, de même que l'archipel des Pescadores.
Plusieurs dynasties, et notamment celle des Qing, ont eu des
volontés expansionnistes, envahissant la Mongolie intérieure, le
Xinjiang, le Tibet. Les Qing, puis la République de Chine et la RPC,
vont tenter d'intégrer ces territoires au territoire chinois.
Les frontières de la Chine avant l'ère
communiste sont donc des frontières changeantes, floues, fruits de
conquêtes ou au contraire d'attaques ennemies.
La notion chinoise de frontière bianjiang
(zones frontalières), reflète le caractère flou de la
conception chinoise d'une frontière. Ce concept est l'alliance de deux
termes, bian désignant la frontière, la borne, et
jiang une frontière, une zone. Les Chinois conçoivent
donc les frontières comme des zones, non pas comme des limites que l'on
peut tracer d'un trait sur une carte. Cette notion de bianjiang
s'avère être un véritable atout pour le régime
communiste, notamment parce qu'elle peut désigner plusieurs choses :
politiquement, elle désigne des zones rebelles, non soumises à
l'autorité centrale, alors que culturellement cette notion se
réfère à des zones non sinisées.
Les Chinois ont toujours eu une conception vague et large de
ce qu'est une frontière, ceci en conformité avec la vision de
l'Empire qui ignore toute frontière extérieure. Ainsi, l'Empire
chinois rejette toute idée de délimitation de son territoire,
l'étendue de celui-ci variant selon les rapports de force entre les
Chinois et les « Barbares », ces nomades qui menacent sporadiquement
l'Empire du milieu.
Mais l'on ne peut parler de la conception chinoise de la
frontière sans se référer à sa conception de la
vassalité. Pendant plusieurs siècles, des pays comme le Vietnam
ou la Corée ont été les vassaux de la Chine. Bien
qu'indépendants, la Chine exerçait sur ces pays une
suzeraineté, ce que Youlun Peng qualifie de « diplomatie de tribut
»24. La suzeraineté de la
Chine, telle qu'elle a pu l'exercer sur le Tibet a un moment
donné, était en fait purement symbolique, le vassal cherchant par
sa soumission virtuelle à l'Empire, à «
bénéficier d'une part du mandat du ciel pour légitimer les
pouvoirs royaux du monarque »25.
Cette conception vague de la frontière, doublée
d'une conception faussée de la vassalité de l'Empire sur les pays
frontaliers, a permis à Mao, en 1949, d'entreprendre une
véritable politique de colonisation, d'expansion territoriale, qui a
conduit à l'annexion du Tibet mais aussi d'autres territoires.
2.2 Le maoïsme colonialiste et expansionniste
La notion d' « espace vital » a été
définie pour la première fois par Ratzel dans son ouvrage du
même nom paru en 1901. Mao, bien qu'il n'utilisa jamais ce terme d'espace
vital, sembla recourir à cette idéologie lorsque, en 1949, il
entreprit de reconquérir des territoires sur lesquels, à un
moment ou à un autre, la Chine avait exercé une forme de
contrôle.
L'invasion du Tibet, en 1950, s'inscrivait ainsi dans une
logique plus large de conquête d'un territoire national, visant à
reconquérir l'île d'Hainan, l'archipel des Pescadores, Taiwan et
le Xinjiang.
Ainsi, Taïwan, qui avait été
cédé par la Chine au Japon en 1895, après la
première guerre sino-japonaise (1894-1895), a été
restitué à la Chine en 1945 après la défaite du
Japon et des forces de l'Axe lors de la Seconde guerre mondiale. Mais
l'île s'est retrouvée, en 1949, placé sous le
contrôle des nationalistes du Kuomintang, qui proclament la
République de Chine, indépendante de la RPC, et Mao chercha,
dès lors, à rétablir la souveraineté de la Chine
continentale sur l'île en arguant de l'illégitimité du
gouvernement taïwanais. En 1958, la RPC tenta même de rependre
possession du territoire taïwanais en lançant une offensive contre
les îles de Quemoy et de Matsu, deux îlots placés sous la
juridiction de Taïwan, déclenchant la crise du détroit de
Formose, au cours de laquelle les Etats-Unis intervinrent pour empêcher
l'invasion. Taiwan constitue toujours l'un des problèmes territoriaux
majeurs de la Chine, la RPC essayant de rattacher l'île à la
« mère patrie ». Taïwan est un territoire sacré de
la République populaire de Chine. On y retrouve ainsi une
référence dans la Constitution de
1982 : « l'accomplissement de l'oeuvre grandiose de la
réunification de la patrie est le devoir sacré du peuple chinois
tout entier, y compris nos compatriotes de Taiwan ».26
Autre lieu, autre histoire : le Xinjiang, autrefois
appelé Turkestan oriental. Zone de passage située en Asie
centrale, fruit de luttes entre les dynasties chinoises et différents
peuples colonisateurs, notamment les ethnies turques qui introduisirent l'Islam
au vingtième siècle, cette région fût longtemps
dirigée par les Ouïgours, ethnie turcophone et musulmane. En 1876,
l'empire des Qing envahit cette région et la renomme Xinjiang. Le
Turkestan oriental va rester sous domination chinoise jusqu'en 1944, date
à laquelle les Ouïgours, las de l'emprise des nationalistes
chinois, vont proclamer la République indépendante du Turkestan
oriental. Cette république va rester indépendante jusqu'en 1949,
date à laquelle les dirigeants de celle-ci disparaissent dans un
mystérieux accident d'avion, ce qui permet à la RPC de restaurer
sa souveraineté sur la région.
Le Xinjiang est aujourd'hui, au même titre que le Tibet,
une région autonome où les velléités
indépendantistes sont de plus en plus fortes, les Ouïgours
souhaitant comme les Tibétains restaurer leur souveraineté sur
leur territoire.
Mao va donc, dès 1949, mener une politique d'expansion
et de conquête territoriale qui dépassera le cadre de l'invasion
du Tibet. Profitant de la conception floue de frontière, les communistes
chinois vont étendre leur domination aux zones transfrontalières
qui ont été autrefois sous l'influence de l'Empire. Cette
politique répondait alors à différentes motivations,
d'ordre idéologique certes, mais surtout géostratégique et
économique. Les minorités nationales présentaient pour Mao
des attraits bien supérieurs au coût d'une intervention militaire,
et récupérer ces marches continentales lui permis alors de
sécuriser les frontières chinoises.
26 Constitution de la RPC du 4 décembre
1982.
Chapitre 3 : La politique de la Chine à
l'égard des minorités
1. La Chine multinationale : les différentes
minorités chinoises et les Hans
1.1 Les minorités chinoises
La Chine est un pays uni politiquement, avec un système
administratif centralisé et une organisation spéciale de
l'autonomie régionale. Toutefois, ethniquement et culturellement
parlant, elle est loin d'être homogène. Aujourd'hui, le
gouvernement recense officiellement 56 ethnies, dont les Hans, et 55
minorités, avec, parmi d'autres, les Mandchous, les Miao, les
Ouïgours, les Tibétains, les Mongols, les Coréens, ...
Ces minorités sont réparties sur tout le
territoire, comme les Miaos, qui représentent 7,3 millions d'individus
dispersés dans les provinces du Hunan, du Hubei, du Sichuan. La
moitié de cette minorité se concentre surtout dans la province du
Guizhou. Le caractère multiethnique de l'Etat chinois est toutefois
souvent occulté face à la domination de l'ethnie han.
1.2 La domination des Hans en Chine, entre chauvinisme et
impérialisme culturel
Les Hans forment l'ethnie majoritaire de Chine,
représentant 91% de la population chinoise. L'usage du mot han s'est
développé au dix-neuvième siècle pour distinguer la
majorité du peuple chinois des Mandchous. Ce mot fait bien sûr
référence à la dynastie Han qui régna de 202 avant
JC à 220 après JC. La langue Han est la langue nationale de la
RPC, et aussi l'une des langues officielles des Nations-Unies. Aujourd'hui,
lorsque l'on parle des Chinois, on fait référence à cette
ethnie, en oubliant que la Chine compte de nombreuses minorités.
La domination de l'ethnie Han sur les autres ethnies vivant en
Chine se fait depuis plusieurs millénaires, et depuis 1949 cette
domination n'a fait que s'accroître. Ainsi, les Hans sont aujourd'hui
majoritaires dans 18 des 22 provinces chinoises, et dans trois des cinq
régions autonomes. Ils sont majorit |