|


Tour d'horizon des caractéristiques de cette
nouvelle technique de communication et analyse des variables influençant
son efficacité
LE PLACEMENT DE PRODUITS DANS LES FILMS
Philippe LASSALE Maître de mémoire : Angela
MATHIEU Promotion 2001-2006
MEMOIRE DE RECHERCHE
ECOLE SUPERIEURE DES SCIENCES COMMERCIALES D'ANGERS
Remerciements
Je tiens à remercier mes collègues chez
Universal Pictures Video pour les agréables mois passés en leur
compagnie ainsi que les conseils judicieux et quelques informations qu'ils ont
pu me procurer afin de m'éclairer dans l'élaboration de la trame
de ce document.
En outre, je remercie bien évidemment les
étudiants de l'Essca et d'autres horizons qui ont eu la gentillesse de
prendre un peu de leur temps libre pour répondre à mon
questionnaire, et sans qui mon mémoire n'aurait pas pu être
complet.
Enfin, un grand merci à une pléiade de chanteurs
et musiciens qui ont offert un long brin de motivation à mon esprit
pendant ces quelques mois de rédaction, et qui m'ont permis d'aller
jusqu'au bout.
(L'Ecole Supérieure des Sciences
Commerciales d'Angers n'entend donner aucune approbation ni improbation aux
opinions émises dans ce mémoire. Ces opinions doivent être
considérées comme propres à leur auteur ».
Ce mémoire, soutenu le , a obtenu la note de sur
20.
Noms et signatures des membres du jury:
Résumé
L'objectif de ce mémoire est de présenter la
technique de communication appelée «placement de produits » de
la manière la plus exhaustive possible, ainsi que d'étudier les
variables influençant son efficacité en termes de
mémorisation de la marque placée et de changement d'attitude. Une
étude qualitative sur l'opinion d'un groupe de consommateurs
français sera menée afin d'étoffer les connaissances sur
son comportement face à la pratique, une des variables
déterminant l'efficacité d'un placement de produits.
Mots-clés : placement de produits,
cinéma, mémorisation, rappel, attitude.
Summary
The aim of this paper is to present the communication
technique called «product placement» as fully as possible, as well as
study the variables influencing its efficiency in terms of memorization of the
placed brand and attitude change. A qualitative study on the opinions of a
group of French consumers will be conducted in order to fill out the knowledge
on its behaviour when confronted to this practice, one of the variables
responsible for the efficiency of a product placement.
Key-words: product placement, movies, memorization,
recall, attitude.
INTRODUCTION 7
I. LE PLACEMENT DE PRODUITS 10
I.1. Définition du placement de produits ou de marques
dans les films 10
I.1.1. Un message hybride... 11
I.1.2. ... qui s'apparente à du sponsoring 11
I.2. Les différents types de placement de produits 13
I.2.1. Placement furtif 13
I.2.2. Placement évocateur 13
I.2.3. Placement classique 13
I.2.4. Placement institutionnel 14
I.2.5. Proposition d'une nouvelle grille de classification des
placements de produits 15
I.3. Une pratique qui s'inscrit dans une vision globale du
marketing 17
I.3.1. La théorie du chaos, ou comment la
publicité traditionnelle arrive à son déclin 17
I.3.2. Le cinéma comme nouveau média pour une
communication intégrée 18
I.4. Historique de la pratique 20
I.4.1. Des débuts à une professionnalisation vers
la fin des années 80 20
I.4.2. Un bouleversement des rapports entre annonceur et
producteur 20
I.4.3. Une technique en plein essor 22
I.5. Cadre juridique du placement de produit 23
I.5.1. Une pratique actuellement peu encadrée en
France... 23
I.5.2. ... mais en cours de réglementation au niveau
européen 23
I.6. Tour d'horizon des avantages et inconvénients du
placement de produits 26
I.6.1. Pour l'annonceur 26
I.6.1.1 Compléter sa campagne en sortant de sentiers
trop battus 26
I.6.1.2. Cibler le consommateur avec plus de
précision 26
I.6.1.3. Bénéficier d 'un consommateur plus
réceptif 27
I.6.1.4. Prolonger la durée de vie de la
communication 28
I.6.1.5. Mais un investissement difficile à
contrôler et à mesurer 29
I.6.2. Pour le producteur 30
I.6.2.1. Un moyen de financement conséquent
30
I.6.2.2. Une attitude de plus en plus opportuniste
31
II. FACTEURS INFLUENÇANT L'EFFICACITE DES PLACEMENTS DE
PRODUITS 32
II.1. Effets des différents types de placements 33
II.1.1. Placements évidents et rappel de la marque 33
II.1.1.1. L'effet Von Restorf 33
II. 1.1.2. Le rappel est favorisé par un placement
proéminent... 34
II. 1.1.3. ... ainsi que par un placement central 34
II.1.2. Placements discrets et attitude face à la marque
35
II. 1.2.1. Un placement implicite modifie l 'attitude
à l 'égard de la marque 35
II. 1.2.2. Le cas de la congruence du placement avec l
'intrigue du film 37
II. 1.2.3. Un changement d 'attitude plus marqué si l
'individu a déjà été exposé à un
message
silmilaire 39
II.1.3. Utilisation du produit par le personnage 40
II.2. Effets des différentes expositions 41
II.2.1. La répétition d'un message simple
entraîne une réponse affective 41
II.2.2. La seconde exposition à un message entraîne
le rappel de l'exposition initiale 42
II.2.3. Limites de l'effet de répétition 43
II.3. Effets de l'interaction film entre le film et le
spectateur 44
II.3.1. Interaction entre l'image dégagée par le
film et l'image de la marque placée 44
II.3.2. Stimulation affective d'un film et assimilation du
placement 45
II.3.3. Une adaptation nécessaire en fonction de la
stimulation engendrée par le film 46
II.4. Effets du marché 47
II.4.1. Les valeurs de la marque et du film interagissent 47
II.4.2. Il est plus judicieux de placer des marques connues
47
II.4.3. La surexposition des marques dans un même film
nuit à la mémorisation... 48
II.4.4. ... de même que la surexposition d'une même
marque sur plusieurs évènements 48
II.5. L'assimilation du message d'un placement de produit 49
III. OPINIONS GENERALES FACE AU PLACEMENT DE PRODUITS 51
III.1. Opinions face à la pratique du placement de
produits 52
III.1.1. La publicité traditionnelle face au placement de
produits 52
III.1.2. Le placement est préféré face aux
encarts publicitaires 52
III.1.3. Une méfiance accrue face aux spots traditionnels
52 III.2. Présentation de l'étude qualitative sur l'opinion
des français vis-à-vis du placement de produits54
III.2.1. Echantillon de l'étude menée 54
III.2.2. Cadre méthodologique du questionnaire et
hypothèses de recherche 54
III.2.2.1. Publicité classique et placement de
produits 54
III.2.2.2. Notoriété spontanée de la
pratique du placement de produits 55
III.2.2.3. Rappel et influence de l 'appréciation de
la marque 55
III.2.2.4. Idées reçues sur la pratique
57
III.2.2.5. Catégories de produits placés et
opinion face au film 57 III.2.2.7. Convictions quand à la
contribution du placement de produits dans la réalisation des
objectifs marketing 61 III.2.2.8. Sentiments face
à la potentielle ingérence des annonceurs dans les travaux
des
réalisateurs 61
III.2.2.9. Informations sur le participant et sa
consommation vidéo 62
III.3. Résultats de l'étude 66
III.3.1. Un échantillon équilibré 66
III.3 .2. Une technique globalement connue et bien
mémorisée par le public 66
III.3 .3. Une idée reçue réaliste du
développement de la technique 67
III.3.4. Une attitude générale contrastée
face aux publicités classiques 68
III.3.5. Une opinion favorable influencée par les
caractéristiques du consommateur 68
III.3.5.1. Une pratique qui ne rencontre que peu
d'opposition 68
III.3.5.2. Les femmes semblent plus sévè res
face au placement de produits 69
III.3.5.3. ... une sévérité
paradoxalement plus marquée chez les cinéphiles 70
III.3 .6. La proéminence des placements mise en cause
chez les individus rejetant la pratique 71
III.3 .7. Une position nuancée en fonction du type de
produit placé 71
III.3.7.1. Le placement de produits controversés
à surveiller, voire bannir 72 III.3.7.2. Une moitié
de population désirant une action contre les produits
considérés comme
mauvais pour la santé 72
III.3.7.3. Des produ its neutres globalement
tolérés 73
III.3.8. Résultats annexes 73
III.3.8.1. Une forte confiance en la technique comme vecteur
de mémorisation de la marque 73
III.3.8.2. ... mais une confiance plus timide quand à
la modification d'attitude 74
III.3.8.3. Les marques familières sont
préférées 74
III.3 .9. Principales tendances dégagées par
l'étude 74
III.3.10. Limites de l'étude 74
III.3.11. Recherches futures 75
CONCLUSION 76
ANNEXES 78
Annexe 1. Questionnaire tel que distribué 78
Annexe 2. Résumés de publications ayant servi de
référence pour l'élaboration du questionnaire 83
Annexe 3. Résumés de publications annexes ayant
servi à l'élaboration du corps du mémoire 98
BIBLIOGRAPHIE 108
INTRODUCTION
La saturation actuelle de l'environnement publicitaire
provoque une prolifération de techniques publicitaires innovantes, qui
tendent à brouiller les frontières existant traditionnellement
entre les messages commerciaux à proprement parler, et le contenu
éditorial des supports dans lesquels ils apparaissent. Il peut s'agir de
publicités conçues de manière à ressembler aux
environnement éditoriaux dans lesquels elles sont placées, comme
les publi-reportages, ou « infomercials » (Fontaine 2002), ou de
programmes intégrant étroitement les marques à leur
contenu, que ce soit dans les jeux vidéo, les programmes
télévisés, films, chansons ou même oeuvres d'arts.
Cette association entre produits griffés et création
audiovisuelle ou musicale a été baptisée placement de
produits, de l'anglais « product placement ».
De part ses caractéristiques originales, une telle
technique, qu'un oeil avisé peut aisément détecter dans la
plupart des oeuvres cinématographiques, constitue un pas vers un nouveau
paysage de la communication publicitaire. En effet, longtemps
considéré comme une technique de communication alternative
plutôt marginale, le placement de produits est en train, petit à
petit, de se banaliser, tirant pleinement profit de la saturation des canaux de
communication traditionnels.
Aujourd'hui, chaque individu sur la planète
ingurgiterait en moyenne plus de 3000 messages commerciaux chaque jour (Lehu
2005), tous médias confondus. Un déferlement qui frise bien
souvent l'overdose aux yeux du consommateur, et le rend de moins en moins
perméable à ce flot de stimuli publicitaires. Pour éviter
de voir leurs campagnes, au demeurant fort coûteuses, se noyer dans le
flot des écrans publicitaires, les annonceurs privilégient donc
désormais les chemins de traverse, ou bien l'association de ces derniers
à des chemins plus classiques, afin de s'assurer une multiplication des
audiences tout en étant présent sur tous les fronts.
Si le placement de produits commence à se
développer un peu partout en Europe, et notamment en France, ce sont les
Etats-Unis qui ont montré la voie depuis de nombreuses années et
en ont fait aujourd'hui un véritable marché parallèle,
voire superposé, à celui du cinéma. Le
phénomène est si prononcé qu'on peut se demander parfois
si ce ne sont pas les marques qui dictent le
scénario, comme dans un des derniers épisodes de
James Bond, Die Another Day (2002), où ce sont pas moins d'une
trentaine de produits griffés qui défilent ostensiblement
à l'écran. Rares sont les films américains aujourd'hui qui
n'inscrivent dans leur générique la liste des partenaires faisant
leur apparition dans une scène du film.
L'engouement des fabricants pour le placement de produits dans
des oeuvres cinématographiques n'est évidemment pas dû au
hasard. La technique a tout pour plaire aux annonceurs. En premier lieu, elle
leur permet de sortir des artères embouteillées de la
publicité classique. Ensuite, cela leur offre l'opportunité de
communiquer dans un environnement nettement plus propice, le grand écran
mettant la marque en valeur sous les yeux d'un consommateur captif. C'est ce
que l'on appellera un message hybride, soit une publicité qui n'a pas
l'air d'en être et qui bénéficie du capital sympathie des
acteurs.
Comment les marques en sont venues à utiliser ce
procédé, et pour quelles raisons ? Sait-on si la technique est
véritablement efficace en termes de mémorisation de la marque
placée et de changement d'attitude? Quels peuvent être les
facteurs influençant les effets du placement de produits?
Dans une première partie, que l'on pourrait qualifier
de panorama du placement de produits, nous chercherons à proposer une
définition la plus exhaustive possible, en présentant
l'historique et les raisons de l'apparition de la technique, les
différents types de placements possibles, et comment ces derniers
s'inscrivent dans les campagnes de marketing actuelles. Ce tour d'horizon nous
amènera, dans une seconde partie, à chercher à comprendre,
à travers les travaux existant, comment le placement d'un produit dans
un film peut amener le consommateur à se souvenir de la marque, mais
surtout à changer d'attitude face à cette dernière,
puisque c'est évidemment l'objectif premier de l'annonceur. Pour ce
faire, nous essaierons d'aborder avec le plus de clarté possible les
notions relativement complexes de messages évident et discret, en
s'attachant à montrer comment les différentes expositions
à ces stimuli affectent le rappel et l'attitude du spectateur. La
dernière partie, moins exploratoire, sera axée sur la variable
individu qui peut influencer l'efficacité d'un placement,
c'est-à-dire sur l'opinion du public français sur la pratique.
Après avoir repris les différentes conclusions des principaux
auteurs travaillant
sur ce sujet, et en prenant en compte leurs remarques, nous
présenterons la mise en place de notre étude qualitative dont le
but sera de corroborer -ou d'infirmer- les propos de ces derniers. Cette
étude, constituée d'un questionnaire, ciblera principalement les
jeunes de niveau d'études élevé, et abordera les points
centraux vus précédemment, à savoir leur opinion et leurs
croyances sur la pratique, en essayant d'analyser les freins à
l'acceptation de cette dernière, ainsi que l'effet de la
répétition ou des conditions de visualisation des supports de
communication.
Enfin, de ces résultats, on s'attachera à
remettre en lumière les différents facteurs de réussite
d'un placement en France, en les liant aux tendances ressorties de notre
étude, si modeste fut-elle.
I. LE PLACEMENT DE PRODUITS
I.1. Définition du placement de produits ou de
marques dans les films
1968, sortie du film Bullit sur les écrans
américains. Si le film fut si apprécié du public, il est
aisé d'affirmer qu'à côté du charisme d'un acteur
adulé tel que Steve Mac Queen, les scènes de courses-poursuites
dans les rues abruptes de San Francisco y sont pour quelque chose. Le second
rôle, dans l'histoire, est donc tenu par un acteur racé, facile
à diriger, malgré sa fougue et son arrogance: la Ford Mustang GT,
dont le personnage principal ne se sépare jamais, et qui, du fait de
l'importance des poursuites dans le scénario, est aujourd'hui
instinctivement associée à l'acteur. S'il est difficile,
étant donné l'ancienneté du film, d'obtenir des chiffres
précis en termes d'augmentation des ventes, il va sans dire que l'image
du modèle emblématique du fabriquant de voitures a sans aucun
doute été améliorée par cette association.
La pratique a un nom: le placement de produit, ou
«product placement» en anglais. L'expression désigne le fait
de placer ou d'intégrer un produit ou une marque dans une oeuvre
cinématographique, dans une ou plusieurs scènes, sous une forme
ou une autre, à des fins promotionnelles et contre
rémunération (Gould et al. 2000). C'est donc un message
de communication payé, dont l'objectif principal est d'influencer le
spectateur par l'intégration planifiée et discrète d'un
produit ou d'un service identifiable par sa marque au sein même d'un film
(Balasubramanian 1994).
La présence de tels produits de marque, si elle
relève parfois uniquement du réalisateur, comme c'est
peut-être le cas pour Bullit, est en réalité
souvent associée à un choix délibéré de la
part des entreprises concernées. Ces dernières sont prêtes
à payer un auteur pour qu'il intègre un de leurs produits au sein
de son oeuvre. Et si la pratique était relativement implicite
jusqu'à la fin des années 1970, aujourd'hui, afin
d'intégrer son produit avec un maximum d'efficacité, l'annonceur
passe de plus en plus par les services d'une entreprise
spécialisée, en relation avec les studios et producteurs, et dont
le rôle est de réserver des emplacements dans les scripts en amont
de la production du film.
I.1.1. Un message hybride...
Balasubramanian définit un message hybride comme toute
tentative d'influer le spectateur à des fins commerciales, en utilisant
des canaux de communication à caractère initialement non
commercial. Ce sont des tentatives payantes, dans les circonstances desquelles
l'audience n'est pas consciente de la présence de telles
stratégies et analyse les messages d'une façon différente
que s'ils étaient diffusés sous la forme de publicités
dites « classiques ». C'est donc parce qu'ils dissimulent leurs
intentions commerciales que les messages hybrides peuvent sem bler
crédibles.
Or on vient de le dire, placer un produit implique de la
discrétion. Si le but premier est que le spectateur se souvienne de la
marque placée, l'intention de l'annonceur n'est pas
nécessairement et/ou immédiatement perceptible par le public
auquel elle s'adresse. De ce fait, la méthode peut être
qualifiée de communication hybride, puisqu'elle n'est pas toujours
évidente (Fontaine 2002).
I.1.2. ... qui s'apparente à du sponsoring
Le message véhiculé par la technique de
placement de produit est dans la plupart des cas discret, mais certains films,
tel par exemple Seul au monde (Cast Away, 2000) ou les
derniers épisodes des James Bond, affichent ostensiblement le
placement d'une marque, ici respectivement Fedex ou Wilson, ainsi qu'Aston
Martin. En outre, les campagnes croisées entre la marque et le film sont
de plus en plus fréquentes, profitant de la réussite commerciale
de l'oeuvre et impliquant une stratégie marketing planifiée avant
même la sortie du film en salle, comme on peut le voir ci-dessous, avec
la campagne d'affichage des marques partenaires lors de la sortie en salles de
Meurs un autre jour (Die Another Day, 2002).

Figure 1. Les campagnes d'affichages Aston Martin et Bollinger
lors de la sortie de Meurs un autre jour.
http://jamesbond007.net (2006).
(c) 2006 Club James Bond France.
Dès lors, et puisque l'intégration du service ou
produit est évidente, cette méthode de communication s'apparente
en beaucoup de points à du sponsoring. En effet, Cornwell et al.
(2005) ont défini le sponsoring comme étant une contrepartie
financière et/ou matérielle versée à une
organisation, afin de profiter du potentiel commercial associé à
cette organisation.
Gardant cela en tête, nous partirons du postulat selon
lequel le placement de produit s'apparente à un message hybride tout
conservant certaines caractéristiques du sponsoring.
I.2. Les différents types de placement de
produits
Si la conceptualisation exacte du placement de produits
évolue encore aujourd'hui, il est toutefois possible de distinguer
quatre cas principaux, que Jean Marc Lehu (2005) classifie comme suit:
I.2.1. Placement furtif
Dans un tel cas de figure, le nom de la marque n'est pas
clairement cité ou vu, et bien qu'apparaissant à l'écran,
le produit demeure anonyme et son identification n'est pas aisée,
contrairement au placement évocateur. C'est souvent le cas pour les
marques de vêtements haut de gamme telles que Jean Paul Gaultier dans
Le cinquième élément (1996) ou Armani dans
Old Boy (2003). La marque est donc énoncée uniquement
dans le générique de fin. Si l'on peut douter de
l'efficacité de telles techniques, les acteurs du marché
expliquent qu'elles sont bien souvent associées à des campagnes
de publicités classiques dans lesquelles est associée l'image du
film à celle de la marque (campagnes de tie-in par exemple).
I.2.2. Placement évocateur
Ici seul le produit est montré, sans aucune indication
de sa marque ou de son logo. Dans le film Matrix (1999),
Laurence Fishburne manipule ainsi une pile dont seul le code de couleur permet
de savoir que c'est une pile de la marque Duracell. Ce type de placement est
naturellement réservé aux produits dont le design ainsi que la
charte graphique est suffisamment unique et évocateur pour que la marque
en elle-même n'ait pas à être montrée et que
l'identification soit sans équivoque.
I.2.3. Placement classique
Dans la plupart des cas, la technique suit un processus qui
s'apparente à celui d'une publicité : un contrat est signé
lors de la pré-production, et le produit ou la marque sont placés
lors de la réalisation après intégration au
scénario. Le produit est alors utilisé d'une manière
naturelle, et ne fait que remplacer l'utilisation d'un produit «
générique » ou d'un produit pour lequel on
dissimulerait la provenance. Les marques automobiles sont
coutumières de ce type de placement depuis longtemps déjà,
et d'après des experts, peuvent représenter jusqu'à 40%
des contrats en valeur chaque année. A titre d'exemples, on peu citer
BMW pour les trois épisodes de James Bond entre 1995 et 1997,
suivit par Aston Martin, Honda pour The Fast and the Furious (2001),
Mercedes pour Men in Black II (2002), Jaguar pour Catwoman en
2004, etc. Les contrats s'étendent également aux séries
(avec GMC pour 24), voire même aux jeux vidéos, avec les
innombrables jeux de course, dont la saga Grand Tourismo par
exemple.
Selon le classement de Shapiro (1993), qui a également
distingué les placements en quatre techniques distinctes, ce type de
placement est un placement implicite. En effet, l'information n'est que
partiellement assimilée puisqu'une telle présence parait «
naturelle » aux yeux du consommateur. Dans le cas du placement d'une
bouteille de Coca-Cola par exemple, la scène montrerait un des acteurs
buvant une bouteille de Coca-Cola, à la place d'un simple verre
d'eau.
I.2.4. Placement institutionnel
Ici le placement se fait le plus souvent dans le décor,
à l'aide d'un panneau publicitaire ou d'un balayage de la caméra
sur une représentation visuelle du nom du logo. Il peut cependant
prendre une forme proéminente et être cité par un des
acteurs, sans pour autant que le produit ou service afférent ne soit
utilisé ou mis en avant. Dans le film In the Mood for Love
(2000), on verra ainsi, tout au long du générique de fin, le
logo de la marque LG en arrière plan, en tant que panneau publicitaire
installé en haut d'un building.
Ce type de placement semble être relativement large,
puisqu'il inclut deux techniques que l'on pourrait aisément
préciser de part la différence dans leur impact sur la
mémorisation. C'est pourquoi il est intéressant de remarquer que
les travaux de Shapiro l'ont amené à distinguer dans un tel cas
de figure le placement implicite, où la marque n'est qu'apparente (on
voit une bouteille de Coca-Cola sur la table), de la citation orale de la
marque, qu'il considère comme un placement explicite. De fait, il a
été prouvé qu'un stimulus oral, comme on le verra plus
tard, entraîne un processus de réflexion plus approfondi
de la part du spectateur qu'un simple stimulus visuel. En
outre, l'auteur distingue un troisième type de placement, bien plus
évocateur et dont le message n'en est que plus explicite, le placement
associé à la mention orale de la marque. L'acteur dira ici qu'il
adore le Coca-Cola, tout en se décapsulant une canette du même
nom. On pourrait également ajouter la citation orale associée au
placement visuel du produit, sans utilisation (l'acteur passe devant un
distributeur Coca-Cola et annonce qu'il rêve de boire un Coca-Cola bien
frais).
I.2.5. Proposition d'une nouvelle grille de classification
des placements de produits
Au final, et dans le but de clarifier davantage cette
méthode de communication, on pourra donc reprendre cette classification
en détail, et retrouver ainsi sept catégories, dont
l'explicité du message va en croissant:
|
Type de placement
|
Caractéristiques du placemen
|
Qualité du message
|
|
Placement furtif
|
Placement visuel.
Le code graphique de la marque est difficilement
repérable.
|
Implicite - -
|
|
Placement évocateur
|
Placement visuel.
Le code graphique, sans la représenter formellement,
identifie clairement la marque.
|
Implicite -
|
|
Placement institutionnel visuel
|
Placement visuel en arrière plan.
Le produit est identifié par un panneau publicitaire ou un
logo
|
Implicite
|
|
Placement classique
|
Placement visuel avec utilisation.
Le produit est clairement identifié, et utilisé
d'une manière naturelle à l'écran.
|
Implicite +
|
|
Placement institutionnel oral
|
Placement oral.
Le produit est cité par un des acteurs mais n'est pas
présent à l'écran.
|
Implicite ++
|
|
Placement institutionnel oral et visuel
|
Placement oral et visuel.
Le produit est cité par un des acteurs et est visible
à l'écran.
|
Explicite
|
|
Placement classique et institutionnel oral
|
Placement oral et visuel
Le produit est cité et manipulé par un des
acteurs.
|
Explicite +
|
Tableau 1. Proposition de classification des placements de
produits. Lehu 2005; Shapiro 1993.
En outre, dans ses récents travaux, Isabelle Fontaine a
mis en évidence deux dimensions objectives supplémentaires qui
permettent d'affiner la classification: il s'agit de la proéminence de
la marque à l'écran et de son caractère central ou
périphérique pour le déroulement de l'intrigue. Pour
être presque exhaustif, ces deux critères pourraient donc
être intégrés au tableau présenté ci-dessus,
en déclinant chaque type: on aurait donc un classement furtif central
proéminent, furtif central non proéminent, furtif
périphérique proéminent, etc. On verra plus tard l'effet
de ces différents types de placement sur la mémorisation et
l'attitude du consommateur.
I.3. Une pratique qui s'inscrit dans une vision globale
du marketing
I.3.1. La théorie du chaos, ou comment la
publicité traditionnelle arrive à son déclin
Bob Garfield, dans son livre The Chaos Scenario
(2005), présente ce qu'on pourrait appeler en français la
théorie du chaos, qui met en exergue les difficultés croissantes
de l'industrie de la publicité « classique », celle qui
consiste à intégrer des spots télévisés,
payés à la durée, dans les encarts publicitaires des
chaînes de télévision. Selon lui, tous les
éléments sont présents pour la chute prochaine de cette
méthode de communication. En effet, alors que l'audience
télévisuelle de la télévision câblée
aux Etats-Unis a diminué de plus de 2% dans les dix dernières
années, le coût pour atteindre 1 000 foyers en prime time est
passé de 7,6 dollars en 1994 à 19,9 dollars en 2004, soit une
augmentation de plus de 250%. En outre, sur les 5% de foyers
équipés d'un magnétoscope numérique, 70% d'entre
eux en profitent pour « zapper » les plages de publicité.
Le marché de tels équipements étant en
plein essor, il semble indispensable pour les départements marketing de
repenser leurs campagnes de communication afin de s'adapter au bouleversement
en cours. Shawn Burns, Directeur Général de l'agence de conseil
en marketing Wunderman à Paris, explique que des recherches ont permit
de montrer que le coût réel pour obtenir 30 secondes d'attention
de la part du consommateur est aujourd'hui aussi élevé qu'avant
même l'invention de la télévision. Dans ces récents
travaux, Giovanni Lunghi (2003) appuie ces faits, énonçant que
« le coût pour atteindre le même impact lors du lancement
d'une marque de chocolat a été multiplié par dix dans les
vingt dernières années ». Il préconise donc
l'utilisation de moyens détournés pour s'assurer de
l'efficacité d'une campagne marketing.
Ainsi, alors que les tarifs d'achat d'espace sont en forte
augmentation, les annonceurs cherchent de nouvelles opportunités pour
que leurs investissements en communication soient rentables, même si
David Poltrack, Vice Président de la recherche chez CBS, campe sur ses
positions en expliquant que « à moins que quelqu'un trouve un moyen
plus efficace pour
communiquer sur un produit, le marché de la
publicité télévisée se maintiendra» (Garfield
2005).
I.3.2. Le cinéma comme nouveau média pour une
communication intégrée
Garfield explique que le consommateur d'aujourd'hui cherche
à fuir la publicité traditionnelle, surtout chez les 18-34 ans.
Or c'est justement cette tranche d'âge qui constitue la principale
audience du cinéma. En effet, si le cinéma est un média de
masse, on sait que c'est aussi un média ciblé: il touche surtout
une population jeune, aisée, instruite et urbaine, constitué
essentiellement de jeunes de moins de 30 ans (Médiamétrie 2002).
En réponse à la réflexion de Poltrack, on peut donc dire
que l'intégration de ce média dans les campagnes de communication
intégrées constitue une des réponses à la crise de
la communication audiovisuelle.
Barbara Baerns (2003) définit la communication
intégrée, ou «Integrated Marketing Communications »,
comme étant le concept marketing prônant l'harmonisation de toutes
les activités de communication au sein d'une entreprise, dans l'objectif
principal de créer des effets de synergies supplémentaires. En ce
sens, la pratique du placement de produits est considérée comme
étant un outil innovant. Manfred Bruhn, l'ancien directeur de l'institut
marketing de l'European Business School, explique:
« Le développement (...) du placement de
produits montre très clairement une perméabilité
croissante entre les processus économique et sociétal,
particulièrement dans le monde du divertissement. La distinction
marquée entre la publicité et le divertissement (ou «
entertainment ») est en train de disparaître pro gressivement
».
Le placement de produits est donc passé de pratique
exceptionnelle à une présence de plus en plus fréquente
dans les campagnes de communication, et la notion de frontière entre le
message du contenu est le programme devient de plus en plus contestable, pas
seulement en radio ou en télévision, mais également pour
d'autres supports tels que la presse, les films ou jeux vidéo.
En termes de coûts, Lang (1990) a estimé
qu'à la fin des années 1980, une proposition de placement de
produits à Hollywood pouvait atteindre près de 500
000 dollars. Ainsi à cette date on estimait que les
professionnels du marketing dépensaient en moyenne 50 millions de
dollars par an dans cette méthode de communication (Elliott 1992).
Preuve de l'engouement pour la pratique, cette dernière
représentait un marché annuel estimé à 1,5
milliards de dollars en 2004 (Galician 2004). Entre temps, l'essor du placement
de produits s'est fortement intensifié en Europe, notamment dans les
productions françaises et allemandes (Stewart-Allen 1999).
I.4. Historique de la pratique
I.4.1. Des débuts à une professionnalisation
vers la fin des années 80
A l'origine, le placement d'un produit dans un film
n'entraînait pas de compensation commerciale et était
considéré comme une technique opportuniste basée sur une
relation gagnant-gagnant, où l'industriel se contentait de prêter
son matériel au producteur en l'échange d'une visibilité
dans l'oeuvre finale (Balasubramanian, 1994).
Jusqu'à la fin des années 1970, la pratique
n'est que très peu organisée et connaît une croissance
quasi-nulle. Elle est alors considérée comme un simple
dérivé d'initiatives de relations publiques isolées
où l'annonceur, bien souvent un industriel de l'automobile, fait marcher
ses relations afin de profiter du potentiel commercial d'un film (Marketing
Communications, 1981). Lehu (2001) explique que «les experts
présentent tous l'industrie automobile, pourtant encore naissante, comme
celle qui la première perçu l'intérêt de la
démarche dès le début du 20ème
siècle, alors que le cinéma était encore muet
». L'agent 007 passera ainsi du volant d'une Aston Martin pour
Goldfinger en 1964 à celui d'une Citroën, puis d'une
Bentley, d'une Audi, et d'une BMW pour retrouver enfin la marque de ses
débuts avec l' Aston Martin de Die Another Day en 2002.
I.4.2. Un bouleversement des rapports entre annonceur et
producteur
La méthode s'est peu à peu
développée et constitue de nos jours un véritable
marché organisé, dans lequel la concurrence se fait sentir. Pour
exemple, dans le film Wall Street (1987), avant que l'acteur Charlie
Sheen n'explique au cours d'une discussion que le magazine Fortune est
la bible de Wall Street, les producteurs avaient organisé un appel
d'offre entre les deux magazines concurrents Fortune et Forbes,
le plus généreux remportant le droit d'être
cité (Balasubramanian). En effet, dès le début des
années 1980, le placement de produits évolue rapidement pour
revêtir ses caractéristiques actuelles. Aujourd'hui les annonceurs
paient donc régulièrement les producteurs de films afin que leurs
marques soient intégrées, car l'investissement est
considéré comme un canal d'accès intéressant en
termes d'impact sur l'image, face à la saturation des méthodes de
communications plus conventionnelles.
Par conséquent, cette évolution dans les
rapports annonceur/producteur, et donc le fait que la présence d'une
contribution financière soit presque devenue systématique, a
permis aux industriels d'exercer davantage de contrôle sur le message mis
en place. On est donc de moins en moins surpris de constater que pour des films
de grande ampleur, le script soit modifié par l'annonceur pour s'assurer
de la mise en avant du produit. Ainsi le scénario de Rocky III
s'est-il vu modifié afin d'inclure une scène ou Sylvester
Stalone, personnage principal de la saga, déguste des
céréales de la marque Wheaties en expliquant que c'est le «
petit-déjeuner des champions » (Maslin 1982). Suite
à la requête de l'industriel, une scène de
petit-déjeuner du film Cocoon : The Return (1988) a
également du être reprise afin que les céréales
Quaker Instant Oatmeal soient davantage mises en évidence. (Reed
1989).
A l'inverse, si une fois le contrat signé, le
producteur a la mainmise sur le contenu des scènes dans lesquelles ses
produits apparaissent, tant que le dit contrat n'est pas signé, c'est la
maison de production qui dirige les évènements. En 2005, lors de
l'ajout de trois ou quatre opportunités de placements
supplémentaires pour la série à succès
Desperate Housewives, vinrent se présenter quelques 250
annonceurs potentiels, ce malgré des prix très
élevés.
En définitive, ce qui relevait d'un accord très
simple, voire d'une ordinaire poignée de mains hier encore, s'est
progressivement étoffé. Ainsi le placement de produits
s'apparente à présent de plus en plus à un processus de
communication complexe à mettre en place si l'on souhaite s'assurer
d'atteindre un objectif précis (DeLorme 2005).
Conséquence de ces incertitudes, on a vu
l'émergence de nouveaux intermédiaires spécialisés,
les agences de placement de produits, qui jouent à la fois le rôle
de démarcheurs et celui de conseil. Ce sont donc de plus en plus eux qui
vont intervenir lors de litiges, soit en amont en s'assurant que les contrats
sont complets et prévoient de telles éventualités, soit en
aval en jouant le rôle de négociateurs entre l'annonceur et la
société de production (Brée J. 1996).
I.4.3. Une technique en plein essor
Les industries et entreprises de services ont vite saisi le
potentiel de cette méthode de communication, peu coûteuse et
discrète. De ce fait, la technique s'est peu à peu étendue
à diverses formes de productions audiovisuelles et comprend aujourd'hui
aussi bien les films que les téléfilms, les séries
télévisées, les romans, les chansons, et plus
récemment les jeux vidéos. Pour les entreprises désireuses
de communiquer par ce biais, le spectre d'action est donc large, chaque support
ayant ses propres caractéristiques.
Les jeux vidéos par exemple, sont de plus en plus
prisés du fait de la forte interactivité des contenus: il est
normal de voir des panneaux de sponsors ciblés (le quotidien gratuit 20
minutes, l'éditeur du jeu Konami, la chaîne câblée
GameOne, etc.) dans les simulations de football (Ici Pro Evolution Soccer 5 par
exemple). On verra même certains éditeurs pousser la pratique
jusqu'à intégrer un système de commande de produits au
sein même du jeu: dans un jeu en cours de développement, une
société de production est en train d'étudier, en
collaboration avec l'entreprise de livraison de pizzas à domicile Pizza
Hut, un concept qui pourrait bien faire entrer la pratique dans une nouvelle
dimension. L'idée est de permettre au joueur, qui se promène dans
la ville du jeu, d'entrer dans un magasin Pizza Hut et de réellement
commander sa pizza. Le principe d'un jeu de rôle étant d'essayer
d'être le plus réaliste possible dans la liberté d'action,
le concept ne peut que séduire les deux parties: d'un côté
l'éditeur du jeu développe l'interactivité et le
réalisme de son produit, de l'autre l'annonceur, en plus de communiquer
par la présence de sa marque, démultiplie « virtuellement
» ses points de ventes (
jeuxvideo.com 2006).
I.5. Cadre juridique du placement de produit
I.5.1. Une pratique actuellement peu encadrée en
France...
La Commission européenne (2005) considère que le
placement de produit est « une pratique courante dans les productions
indépendantes et les films cinématographiques, et ne fait l'objet
ni de règles de protection du consommateur, ni de règles
garantissant une certaine sécurité juridique pour les annonceurs
intéressés ». Malgré un certain nombre de
directives en France, telles l'interdiction pour les partis politiques,
syndicats ou groupements professionnels, ou le fait que le placement de produit
doive respecter la réglementation interdisant la publicité de
certaines catégories de produits (tabac, médicaments sous
ordonnance, alcool...), il existe un quasi vide juridique concernant cette
pratique de communication, qui n'est considérée ni comme du
parrainage, ni comme de la publicité (Badeau 2005).
I.5.2. ... mais en cours de réglementation au niveau
européen
En 1997, certaines règles concernant la
publicité télévisuelle ont été mises en
place dans ce que l'on a appelé la directive Télévision
Sans Frontière (TSF), afin d'harmoniser les lois au sein de l'Europe.
Suite aux propositions du Ministère français de la Culture et de
la communication, la Commission européenne a proposé, fin 2005,
de nouvelles directives qui prennent en compte et précisent la
réglementation spécifique à la pratique du placement de
produits. Elle annonce que le placement de produits est une
réalité dans les oeuvres cinématographiques et dans les
oeuvres audiovisuelles destinées à la télévision,
et insiste sur le fait que la réglementation de cette pratique
diffère selon les États membres. Selon la Commission, «
il est [donc] nécessaire, pour garantir un traitement homo
gène et ren forcer ainsi la compétitivité du secteur des
médias européen, d'adopter des règles en matière de
placement de produits ».
Dans sa proposition de modification de la directive TSF, le
Ministère de la culture et de la communication (2005) précise
donc avec clarté les obligations des annonceurs dans un tel cas:
Garantir l'indépendance du fournisseur du
média:
« Le contenu et, le cas échéant, la
programmation de tels services de média audiovisuel ne doivent en aucun
cas être influencés de manière à porter atteinte
à la responsabilité et à l'indépendance
éditoriale du fournisseur de service de média>
Ne pas inciter directement à l'achat:
« [Les placements de produits] ne doivent pas inciter
dire ctement à l'achat ou à la location de biens ou de services,
notamment en faisant des références promotionnelles
spécifiques à ces produits ou services>
Identifier l'annonceur:
« Les utilisateurs doivent être clairement
informés de l'existence d'un accord de parrainage et/ou de l'existence
d'un placement de produit (..). Les émissions comportant du placement de
produit doivent être identifiées de manière
appropriée au début de leur diffusion, afin d'éviter toute
confusion de la part de l'utilisateur.>
Interdire certains types de produits et canaux de diffusion
spécifiques :
Les placements de tabac et de médicaments sous
ordonnance sont interdits:
« Les services de média audiovisuel ne peuvent
être parrainés par des entreprises qui ont pour activité
principale la fabrication ou la vente de cigarettes et d'autres produits du
tabac. Le parrainage de services de média audiovisuels (..) ne doit pas
promouvoir des médicaments ou des traitements médicaux
spécifiques disponibles uniquement sur ordonnance >.
Il est par ailleurs interdit de placer des produits dans des
émissions d'information, dans les documentaires ou dans les programmes
pour enfants:
« Les journaux télévisés et les
émissions d'in formation politique ne doivent pas (..) comporter de
placement de produit. Les services de
média audiovisuel pour enfants et les documentaires ne
doivent pas comporter de placement de produit. »

I.6. Tour d'horizon des avantages et
inconvénients du placement de produits
I.6.1. Pour l'annonceur
I.6.1.1 Compléter sa campagne en sortant de sentiers
trop battus
On l'a déjà dit et redit, le paysage
publicitaire contemporain est saturé, et aujourd'hui tous les moyens
sont bons pour se démarquer afin de capter l'attention du consommateur.
En ce sens, la technique de placement de produit permet justement de contourner
cette saturation en utilisant des supports devant lesquels le consommateur est
plus réceptif et ne peut pas s'adonner à la pratique du
«zapping» (Courbet 2001, Meenaghan 1991). En outre, puisqu'en
comparaison avec l'achat d'espace télévisé, c'est une voie
de communication encore peu empruntée, cela permet d'éviter les
interférences des communications des concurrents, qui
détériorent souvent l'efficacité du message lorsqu'il est
placé dans les canaux de communication traditionnels.
C'est également une opportunité
intéressante pour lutter contre la fragmentation de l'audience de
certains médias (Morton & Friedman 2002).
Finalement, parce que cela permet de sortir des écrans
publicitaires traditionnels, placer son produit ou sa marque au sein d'un film
représente une opportunité de communication nouvelle et originale
que Berlung et Spets (2003) ne considèrent «pas (comme) un
substitut, mais davantage comme un complément potentiel
intéressant ». Comme on le verra plus tard, il est
effectivement très intéressant d'un point de vue de la
mémorisation et de l'attitude du consommateur d'intégrer cette
technique dans une campagne de communication.
I.6.1.2. Cibler le consommateur avec plus de
précision
Comme le dit Balasubramanian, le placement de produit est un
message hybride. Il est hybride dans le sens où il n'est ni une
publicité traditionnelle, ni une communication éditoriale, mais
profite des avantages des deux techniques. Ainsi, contrairement aux relations
publiques, où ce sont les médias qui décident

du contenu et du contenant du message, le placement d'un
produit permet, comme dans le cas d'un spot classique, d'avoir le
contrôle sur le contenu et le format de la publicité
diffusée (Cohen 1988). En revanche il n'aura pas ce caractère
« envahissant » du spot, car, à l'instar cette fois ci de la
publicité éditoriale, il garde une forme de discrétion
à l'écran. En ce sens le placement de produit permet à
l'annonceur de sélectionner l'audience visée tout en s'assurant
une cible relativement peu hermétique au message.
I.6.1.3. Bénéficier d'un consommateur plus
réceptif
Puisqu'il regarde un film, donc une histoire, le spectateur ne
s'attend pas à se retrouver en face d'une publicité classique
telle qu'il peut la concevoir, et telle qu'il la rencontre quotidiennement. Et
justement, comme la technique de placement de produit est encore loin
d'être saturée, l'annonceur peut encore bénéficier
d'un contexte de réception favorable, car lorsqu'il regarde un programme
qui lui plaît, les défenses cognitives du spectateur sont
diminuées, il a donc l'esprit plus « ouvert» et est plus
facilement influençable.
Un exemple concret de cette réceptivité plus
accrue pourrait résider dans les travaux de Schwarz, Kumpf et Bussman,
qui ont montré en 1986 qu'un message de communication hybride est plus
efficace qu'un message « traditionnel ». Ils ont
présenté à des étudiants deux versions de la
même publicité dans un manuel de classe, l'une contenant une
publicité sous le format classique, l'autre une publicité de type
éditoriale, apparaissant comme un article de journal. En analysant leurs
résultats, les chercheurs ont observé que le dernier format
entraînait des intentions d'achat beaucoup plus marquées que la
page de publicité « traditionnelle ».
Courbet reprendra cette idée en l'appliquant au film,
et annonce que « dans un état affectif positif, l'impact de la
marque est bien plus fort ». Là aussi, les études semblent
confirmer cette théorie: dans son étude sur le film Minority
Report (2002), Lehu (2005) a remarqué que le taux de rappel
était intrinsèquement lié à l'état affectif
des participants: les amateurs de science-fiction sont 47% à se souvenir
d'au moins une marque le lendemain de la projection du film, contre 40% pour
ceux qui ne sont pas amateurs du genre. Et le taux monte à 93% pour ceux
qui avaient choisi ce film pour son réalisateur.
En outre, comme on le verra plus tard, de nombreuses
études montrent que le placement peut avoir des effets positifs sur la
reconnaissance et le souvenir de la marque, ainsi que sur l'attitude à
son égard.
I.6.1.4. Prolonger la durée de vie de la
communication
Même si elle connaît un certain ralentissement ces
deux dernières années, l'industrie de la vidéo est un
marché qui a connu une croissance fulgurante depuis l'apparition du DVD
(Digital Versatile Disc) en 1997. Depuis 1998, les dépenses des
ménages dans les achats de programmes sur support vidéo ont
doublé, atteignant 12,5 milliards d'euros en 2003 (International Video
Federation 2004). Dans le même temps, le chiffre d'affaires des
éditeurs de vidéo a presque quadruplé, passant ainsi de
433 millions d'euros en 1994 à 1,3 milliards d'euros en 2004. Sachant
que les films cinématographiques représentent les trois quarts
des ventes en France (Centre National de la Cinématographie 2006), le
consommateur français possède aujourd'hui une
vidéothèque conséquente.
De plus en plus donc, ces chiffres sont à prendre en
considération lorsque l'on se penche sur le placement de marques. En
effet, avec une moyenne de 4,8 DVD regardés chaque mois, et lorsque l'on
prend en compte la revente des droits télévisés aux
nombreuses chaînes du réseau télévisé
français, on est en présence d'un vivier de visionnages et
re-visionnages de films, et une multiplication de l'exposition aux produits
placés. Au niveau du studio ou du producteur, cette formidable
capacité à multiplier la portée et la durée de vie
du message est devenue un facteur déterminant le choix du placement de
produit comme méthode de communication privilégiée. Ainsi,
non seulement la probabilité que le placement touche plusieurs fois un
consommateur est élevée, mais la portée d'une telle
pratique est également démultipliée par les pratiques de
plus en plus courantes de la location ou du prêt. En effet en 2005, 30%
des DVD visionnés sont issus d'un prêt, et 24% de la location (CNC
2006). Déjà en 1994, Balasubramanian confirmait cette remarque en
affirmant que « le message [d'un placement de produits dans un film] a
une durée de vie bien plus conséquente que celui d'un
écran publicitaire [...] et permet la répétition et le
renforcement de l'association d'images dans un environnement naturel
».
I.6.1.5. Mais un investissement difficile à
contrôler et à mesurer
Lorsqu'il décide de placer un de ses produits ou de ses
marques dans un film, l'annonceur signe un contrat avec le responsable de la
production. Si en règle générale, l'annonceur a le dernier
mot sur les scènes de placement crées, en imposant des
contraintes strictes et en évitant les associations potentiellement
négatives (Lang 1990), le contrôle des modalités
d'apparition du produit ou de la marque comporte parfois des incertitudes (Lehu
2006). En effet, si le risque semble moindre aujourd'hui qu'au début des
années 1990 lorsque la pratique se professionnalisait, les annonceurs
doivent être conscients que les envies du réalisateur peuvent
primer au dernier moment, bien souvent lors du montage final, entraînant
la modification voire la suppression du placement (Solomon et Englis 1994).
Un exemple tiré d'un article de Balasubramanian: en
1989, alors que le tournage de 58 minutes pour vivre (Die Hard
2, 1990) va débuter, Black & Decker et 20th Century Fox
Corporation se mettent d'accord afin que des produits de la marque de
l'outilleur soient intégrés au sein du film. L'accord est
régit par un contrat stipulant comme principale condition du placement
que l'entreprise d'outillage s'engage à lancer une campagne de
communication reprenant le thème du film l'été suivant,
c'est-à-dire au moment de sa sortie en salles. Mais au montage,
l'équipe de réalisation supprime les scènes comportant les
dits produits pour des raisons d'esthétique. La société
Black & Decker se retrouve donc à lancer une campagne marketing
entièrement axée sur le film, avec pour slogan principal un jeu
de mots reprenant le titre, alors qu'aucun de ses produits ne sont visible par
le spectateur dans le film. Après avoir engagé des poursuites
contre le studio car elle estimait que sa campagne, au lieu d'améliorer
l'image de l'entreprise, l'avait décrédibilisé, la
société se jura dorénavant de ne plus jamais employer
cette technique.
Hormis cette mésaventure, qui peut sembler anodine mais
que les professionnels du marketing se doivent de prendre en compte, un des
principaux problèmes du placement de produit est la difficulté
à en évaluer le bénéfice en termes
d'investissement. Ce dernier reste assez incertain, car il dépend
évidemment du succès du support, et il est de
notoriété commune que
les prévisions d'entrées en salle sont
approximatives, voir peu fiables (Rosen 1990).
En outre, le marché dépendant du rythme de
production et de la qualité des oeuvres cinématographiques, il
est impossible d'effectuer des prévisions détaillées, et
par conséquent d'ajuster les budgets marketing des entreprises
désireuses de communiquer par ce biais. Malgré tout, si les
indices explicatifs tel que le CPM (Cost per Thousand, ou Coût Pour Mille
en français1) ne sont apparus qu'assez tard, Rosenthal (1989)
estime qu'en termes de coûts, le placement de produits représente
un investissement moindre face à l'emploi de spots publicitaires
classiques.
I.6.2. Pour le producteur
La technique a donc séduit les annonceurs, mais si elle
est de plus en plus utilisée, c'est également parce qu'elle est
avantageuse pour le producteur, puisqu'elle est issue d'un accord
nécessairement bilatéral.
I.6.2.1. Un moyen de financement conséquent
D'un avis général, le principal
intérêt à laisser des entreprises placer leurs produits
dans ses films est l'apport financier que cela leur procure. La technique
permet ainsi d'alléger les coûts de production, et voit son envol
coïncider avec l'envolée des budgets de production, de plus en plus
faramineux. Record en date: le 14 juin 2006 sortait en France le film
américain au plus gros budget de l'histoire du cinéma:
Poseidon, de Wolfgang Peterson, qui cumule à 180 millions de
dollars (
Allocine.com 2006). Il devient donc
indispensable de trouver des moyens d'alléger ces coûts de
productions. Dans une publication en 1994, Des Roberts annonce
déjà que l'annonceur peut couvrir jusqu'à 25% des frais de
cette manière. Plus récemment, Groover (2001) estime de sa part
que les contrats peuvent se chiffrer en millions de dollars, notamment pour les
grosses productions prédestinées à une exploitation
internationale.
Tom Hanks explique ainsi que sans l'apport de la
société FedEx, la réalisation du film Seul au monde
aurait été plus que compromise. En outre, l'équipe
du
1 Indice permettant d'évaluer le coût d'un
investissement publicitaire pour atteindre mille individus.
film explique que l'utilisation d'un tel sponsor s'accordait
parfaitement dans le script du film, puisque le héro devait être
un homme d'action, organisateur et légèrement maniaque, afin que
l'on puisse se pencher sur l'évolution de sa personnalité lors de
son séjour sur l'île (
Allocine.com 2006). En ce sens ils
sont d'accord avec l'argument d'Olson (2004), qui pense que le placement de
produits peut contribuer à rendre l'univers du film plus proche de la
réalité.
I.6.2.2. Une attitude de plus en plus opportuniste
Au début des années 1990, la
société Walt Disney a envoyé une lettre aux responsables
marketing d'un certain nombre de sociétés, annonçant ses
tarifs pour le placement éventuel d'un de leurs produits ou services: 20
000 dollars pour un placement visuel, 40 000 dollars pour un lacement visuel et
oral, et 60 000 dollars pour l'utilisation du produit par un acteur (Magiera
1990). De son côté, Apple reçoit plusieurs centaines de
demandes par an et en refuse de nombreuses (Lugrin 2002). Le producteur prend
ainsi de plus en plus l'initiative pour la mise en place d'une telle
méthode, puisqu'elle s'inscrit maintenant dans ses prévisions
budgétaires. Et son attitude tend à devenir opportuniste devant
le vivier de marques potentiellement intéressées. Alors que le
marché se développe et s'organise, le producteur prend donc le
pas sur l'annonceur et cherche même à optimiser son profit. Ainsi,
lors de la sortie du film Demolition Man, un placement pour la
société de restauration Taco Bell fut remplacé par un
même placement pour Pizza Hut dans la version internationale, car la
société de livraison de pizzas à domicile cherchait
davantage à communiquer à l'étranger d'une manière
globale (King 1993).
Le producteur peut également négocier avec son
annonceur pour que soit mise en place une campagne de promotion croisée,
pratique qui prend également de l'importance dans la communication des
studios lors de la sortie de leurs films (Kouli et Saad 2000). Cela ne
réduira pas ses coûts de communication, mais lui offrira la forte
capacité de communication des entreprises associées, et
facilitera donc la promotion de l'oeuvre. On l'a vu dans les exemples
précédents, que ce soit Aston Martin, Oméga, Bollinger
pour James Bond, ou la tentative de Black et Decker avec 58 minutes pour
vivre, on peut également remarquer le «tie-in» avec
Burger King aux Etats-Unis lors de la sortie du premier volet de la trilogie du
Seigneur des Anneaux, La communauté de l'anneau (2001).
II. FACTEURS INFLUENÇANT L'EFFICACITE DES
PLACEMENTS DE PRODUITS
Même les acteurs du marché de la publicité
admettent que les connaissances du comportement du consommateur sont toujours
assez limitées (Baerns 2003). Il n'existe en effet à ce jour que
peu de travaux traitant des effets du placement de produits et des
critères affectant ces derniers. La plupart des textes publiés
sur ce sujet se basent sur les théories de psychologie du consommateur
et de neuropsychologie axée sur la mémoire et les facteurs de
mémorisation. Au niveau professionnel, les acteurs du placement de
produits utilisent principalement les statistiques de rappel pour
déterminer la valeur du placement pour l'annonceur (Sharkey 1988), mais
la communauté scientifique s'est progressivement penchée sur les
nombreux facteurs influant la reconnaissance et le rappel, ainsi que le
changement d'attitude, qui semble ne pas être nécessairement
directement lié au rappel.
Deux courants opposés peuvent ainsi être
identifiés. En premier lieu, le plus évident est celui de la
mémorisation explicite, qui correspond aux cas dans lesquels le
spectateur identifie clairement la marque placée et qui entraîne
une modification des taux de rappel et de reconnaissance. Ici l'individu se
souvient de la marque ou du produit intégré au film. En second
lieu, les chercheurs se sont penchés sur la mémorisation
implicite, qui semble favoriser non pas le rappel, car bien souvent l'individu
ne se souvient pas du placement, mais davantage le changement d'attitude. On
pourrait d'ailleurs associer cet effet à l'aspect <subliminal»
d'une telle technique, où le spectateur ne se rend pas compte de
l'apparition de la marque mais la mémorise inconsciemment et change donc
d'attitude sans vraiment s'en rendre compte.
Fontaine, dans ses récentes publications, reprend la
définition de ces deux types de mémoires, que Graf et Schacter
ont présenté en 1985. Ils ont ainsi expliqué que la
mémoire implicite est révélée <lorsque la
performance à une tâche est facilitée en l'absence de
récupération consciente », c'est-à-dire, dans le
cadre d'un placement, sans que l'individu réalise consciemment qu'il a
été confronté à l'apparition de la marque. A
l'inverse, ils définissent la mémoire explicite comme
étant observée <lorsque la performance à une
tâche requiert
la récupération consciente
d'expériences passées », c'est-à-d ire lorsque
l'individu à été consciemment confronté à
l'apparition de la marque. L'auteur indique en outre que si la recherche en
psychologie sur les concepts de mémoire implicite et explicite a
réellement commencé à se développer à partir
des années 1980, elle n'a fait l'objet d'applications en marketing que
depuis le début des années 1990.
Puisque nous avons d'un côté, les professionnels
de la publicité et des placements de produits qui se basent sur des
tests de mémorisation explicite, et d'un autre des chercheurs qui
estiment que la mémorisation implicite est davantage
révélatrice de l'impact du placement sur le consommateur, nous
allons chercher à faire une synthèse de ces différents
courants, en étudiant les effets que l'on peut observer sur l'individu
dans chacune des situations.
On retiendra donc principalement la distinction entre les
placements discrets et évidents, l'effet de la répétition
des expositions aux placements, les effets de l'interaction entre le film et
l'audience, puis enfin les effets du marché spécifique du
parrainage et du placement de produits.
II.1. Effets des différents types de
placements
II.1.1. Placements évidents et rappel de la
marque
II.1.1.1. L'effet Von Restorf
Un des principaux effets mesuré par la
communauté scientifique en termes de mémorisation s'appelle
l'effet Von Restorf, du nom du chercheur ayant proposé la
théorie, en 1933. Selon ce dernier, toute information nouvelle ou
inattendue attire l'attention, est analysée plus profondément, et
a par conséquent davantage de chances d'entraîner un taux de
rappel plus important que pour une information redondante ou
prévisible.
Puisqu'un spectateur ne s'attend pas à un message
lié à un produit ou une marque lorsqu'il regarde un film, ce
facteur « surprise » semble valider l'effet Von Restorff dans une
situation de placement de produits. Ainsi, dans le film The Formula,
Marlon Brando dit à son compagnon: « Prend-toi des Milk
Duds, ça te fera du bien... ». Si le placement est bien
intégré au scénario et rentre
naturellement dans le contexte de la scène, cela reste
une information nouvelle, à laquelle le spectateur ne s'attend pas. Tout
réside justement dans le juste équilibre entre
l'adéquation et la surprise. Il ne faut pas s'attacher à cacher
le placement, mais à cacher ses intentions commerciales en
l'introduisant de la manière la plus naturelle possible.
Par ailleurs, Steortz (1987) a montré que le taux de
rappel du placement évident de produits dépend également
d'autres facteurs: si le produit est placé en arrière-plan ou en
avant de la scène, le type de mention (orale ou visuelle), si le produit
est utilisé et par qui, etc. Un certain nombre d'auteurs se pencheront
sur ces critères, telle par exemple Isabelle Fontaine.
II. 1.1.2. Le rappel est favorisé par un placement
proéminent...
La proéminence peut être définie comme la
capacité de la marque à attirer l'attention du spectateur
(Fontaine 2002). C'est une dimension objective du placement,
caractérisée par l'ensemble des facteurs objectifs, liés
à l'apparition de la marque à l'écran et susceptibles
d'attirer l'attention du spectateur: caractéristiques de la marque
(taille, couleur...), mise en scène (type de plan...). Lehu (2001)
traduit la proéminence comme l'espace et le temps occupé par le
produit ou la marque placée ainsi que le nombre d'occurrences de cette
dernière.
Fontaine nous explique que le placement proéminent d'un
produit dans un film devrait favoriser le développement d'une
mémoire explicite pour la marque, contrairement à un placement
faiblement proéminent qui devrait bénéficier d'une
mémoire implicite. En d'autres termes, une marque mise en avant
entraînera une élaboration consciente du stimulus, alors que le
stimulus d'un placement discret sera élaboré sans que l'individu
ne s'en rende compte. Les mesures devraient donc présenter des taux de
rappels significatifs lorsque le produit est placé d'une manière
proéminente.
II. 1.1.3. ... ainsi que par un placement central
Le caractère central du produit représente une
seconde dimension objective d'un placement de produits dans un film et se
réfère à l'importance du rôle joué par le
produit pour le déroulement de l'intrigue ou de l'histoire. Par exemple,
le
fait d'associer le produit à un personnage, et de
préférence au personnage principal, permet de l'intégrer
plus fortement au film.
Dans le cadre du placement de marques, la nature du traitement
devrait dépendre de la force de l'association entre le produit et
l'intrigue. En effet, si le produit joue un rôle dans le
déroulement du film, c'est-à-dire s'il est fortement
intégré à l'action, il devrait bénéficier
d'un traitement sémantique dans la mesure où il est porteur de
sens pour le spectateur. En revanche, si sa présence n'est pas
liée à l'intrigue, s'il représente simplement un
élément du décor, par exemple, il provoquera plus
vraisemblablement un traitement de type structural ou perceptif. En
conséquence, Fontaine annonce qu'un produit placé de
manière centrale dans un film devrait favoriser le développement
d'une mémoire explicite pour la marque, alors qu'un placement
périphérique ne devrait bénéficier que d'une
mémoire implicite. On peut donc dire qu'une marque ayant un rôle
central dans un film entraînera un taux de rappel important.
II.1.2. Placements discrets et attitude face à la
marque
On vient de voir que des produits pouvaient être
délibérément placés de façon à ce que
la marque soit consciemment vue par le spectateur, permettant ainsi des taux de
rappels intéressants. Toutefois, Solomon et Englis (1994) indiquent
qu'au contraire, bien souvent l'objectif principal de ce type de communication
est de parvenir à rendre le message promotionnel indistinct du support
auquel il est associé. Ainsi, un placement de produits
considéré comme réussi mettra en scène le produit
comme un accessoire naturel et indispensable pour l'histoire du film ou le
personnage. C'est ce que l'on nommera ici un placement « discret ».
Balasubramanian note que dans de telles circonstances, « les publics
sont susceptibles de ne pas être conscients de la tentative d'influence
commerciale, et/ou de traiter le contenu de telles communications
différemment de la manière dont ils traitent les messages
commerciaux ».
II. 1.2.1. Un placement implicite modifie l'attitude
à l'égard de la marque
Une des principales théories dans le domaine de la
mémoire implicite est la théorie de simple exposition, ou
«mere exposure theory ». Dans leurs études sur les effets du
placement de produits sur les enfants, Auty et Lewis (2004) se
basent sur cette même théorie afin de montrer
comment les enfants peuvent être plus facilement influencés par
des messages publicitaires discrets. Selon ces derniers, un placement de
produits peut être assimilé à un message subliminal, car il
peut ne pas être traité consciemment, et ce même pour un
spectateur en ayant les capacités. Les effets du placement de produits
peuvent donc être développés à travers l'effet de
répétition (« mere exposure »), sans dépendre de
l'âge ou des capacités d'intégration du message.
Le traitement limité qu'induit l'exposition à un
placement de produit discret est suffisant pour créer un sentiment de
familiarité, sentiment qui plus tard sera assimilé à une
préférence lors de l'acte d'achat (Janiszewski 1993).
La théorie est renforcée par les travaux de
Nordhielm en 2002 qui confirment l'importance de la mémoire implicite
sur l'affect et le choix. Selon ses conclusions, un message qui n'est que
fortuitement traité (c'est-à-dire vu mais non
mémorisé, donc non rappelé) et que l'on
répète plus de 25 fois obtient de meilleurs résultats en
terme de choix dans l'achat qu'un message traité sémantiquement
(vu, mémorisé et rappelé).
Fontaine explique qu'un certain nombre de recherches sur la
publicité corroborent ces résultats, et affirme que le placement
d'un produit peut avoir un impact positif sur l'évaluation de la marque
placée, même lorsque le message n'est pas consciemment
élaboré. Elle explique également, s'appuyant sur les
travaux traitant de l'effet de fausse familiarité (false familiarity
effect) de Shapiro et al. (1999) et de Courbet (2000) que la
technique peut conduire à un sentiment de familiarité accru
à l'égard de la marque, même si l'exposition à cette
dernière n'est pas mémorisée. En outre, certains auteurs
ont observé qu'une exposition non mémorisée à des
noms de marque entraîne un accroissement de l'intention d'achat du
spectateur à l'égard de la marque placée (Chung &
Szymanski 1997; Law & Braun 2000).
Un placement implicite pourrait donc entraîner une
amélioration de la familiarité et de l'appréciation de la
marque, voire même une intention d'achat plus marquée.
II. 1.2.2. Le cas de la congruence du placement avec
l'intrigue du film
En 2002, Russell s'est attachée à étudier
l'influence que détient le degré de congruence des placements de
produits avec l'intrigue des films sur la mémorisation et sur l'attitude
du consommateur. Elle remarque que l'absence de corrélation entre les
mesures de la mémoire et de l'attitude met en doute le postulat selon
lequel un taux de rappel élevé entraîne une attitude
favorable, et suggère que cette relation n'est pas nécessairement
linéaire.
Aussi, l'auteur met en avant deux facteurs importants pour la
mémorisation et le changement d'attitude: la modalité des
placements (auditif ou visuel) et le degré d'intégration de ces
derniers avec l'intrigue du film. Elle note que les modalités de
diffusion des messages sont importantes à prendre en compte car ce sont
elles qui vont déterminer l'impact du stimulus et donc
l'intégration cognitive de l'information chez le spectateur. En outre,
elle précise que le degré de rapport avec l'intrigue, donc de
congruence, a un rôle essentiel dans l'efficacité du placement.
Ses travaux montrent que la relation entre la mémoire et l'attitude
n'est pas linéaire: ce n'est pas parce qu'une personne se souvient
d'avoir vu ou entendu une marque que son attitude face à cette marque va
pour autant changer.
A partir des résultats de son étude, elle
propose un schéma afin de mettre en évidence le changement
d'attitude en fonction de l'interaction entre modalité de diffusion et
degré de congruence.

Changement d'attitude fort
Changement d'attitude faible
Placement visuel
Placement auditif
Placement peu congruent
Placement congruent
Figure 2. L'influence de la modalité et de la congruence
d'un placement de produits sur le changement d'attitude du
consommateur. Russell Cristel Antonia (2002)
Placements peu congruents :
Lorsqu'ils sont cités par un des personnages, les
placements qui ne sont pas en concordance avec l'intrigue obtiennent des scores
de changement d'attitude faibles, mais le changement est important lorsque l'on
place le produit ou la marque d'une manière visuelle.
Placements congruents:
Le phénomène observé est inverse.
Lorsqu'ils sont cités par un des personnages, les placements qui sont en
accord avec l'intrigue du film provoquent un changement d'attitude chez le
consommateur, mais ils ne semblent pas efficaces lorsqu'ils ne sont que
montrés visuellement.
Les résultats supportent les théories
précédemment existantes. En effet, Friedstad et Wright avaient
démontré en 1995 que lorsque la modalité de
présentation d'une marque n'est pas en accord avec le degré de
congruence, le spectateur tend à réfléchir aux raisons de
cette présence et se protège. De leur côté, Campbell
et Kirmani ont montré en 2000 qu'en revanche, lorsque la modalité
et le degré de congruence concordent, le placement apparaît comme
naturel. De ce fait, le spectateur fait moins d'effort pour analyser la raison
de la présence de la marque, et change donc plus facilement
d'attitude.
Le fait que les placements visuels peu congruents sont moins
mémorisés mais amènent à des changements d'attitude
plus conséquents sont en accord avec le modèle de
probabilité d'élaboration (« Elaboration Likelihood Model
») de Petty, Cacioppo et Schumann (1983) ainsi qu'avec l'effet de simple
exposition (« Mere Exposure Effect ») de Zajonc (1968).
Des résultats de cette étude on pourrait
recommander deux stratégies de placement de produits tout autant
efficaces en termes de persuasion mais radicalement différentes: un
placement audio en relation directe avec l'intrigue, ou un placement visuel qui
n'a pas de lien avec l'intrigue, dans le décors ou en tant
qu'accessoire. La première stratégie est évidemment la
plus onéreuse et demande le plus de travail dans les relations entre
l'annonceur et l'équipe du film. En outre il est possible qu'elle soit
moins bien acceptée, et le risque de rejet est important si le placement
est « déplacé », ou mal intégré dans
l'intrigue.
Un placement visuel discret semble donc être l'option la
plus réaliste, représentant un investissement et un risque
moindres.
II. 1.2.3. Un changement d'attitude plus marqué si
l'individu a déjà été exposé à un
message silmilaire
En 2003, Olson et Thjømde se sont penchés sur
les phénomènes de mémorisation implicite pour des messages
de communication discrets. Il ont ainsi introduit le concept de traitement
central et périphérique d'un message (« central and
peripheral processing »).
Le «central route processing », ou traitement par
voie centrale, correspond aux situations d'engagement fort qui demandent une
analyse de l'information en profondeur. On retrouve ce type de traitement dans
les placements évidents. A l'inverse, le « peripheral route
processing », traitement par voie périphérique, se
réfère aux situations dans lesquelles l'individu change ou forge
sa propre attitude sans aucune délibération ou
considération active, donc sans qu'il s'en rende compte (Petty et
al. 1983).
S'il est donc admit qu'un individu peut adopter une attitude
positive même lorsqu'il ne se rend pas compte d'avoir été
exposé, Olson et Thjømde ont repris ces deux hypothèses et
ont montré qu'un individu exposé à un message publicitaire
simple ne demandant pas de traitement central (ici un placement discret)
changera davantage d'attitude face à la marque si il a
déjà traité des informations sur cette dernière
auparavant. Dans le cas de la technique du placement de produits, c'est donc
sûrement l'association d'un message discret à une
réactivation des associations à la marque préexistantes
qui permettrait une communication la plus efficace au sein d'une campagne de
communication globale.
Ce que l'on vient de voir est intéressant, car on sait
que la plupart des entreprises n'utilisent le placement de produits, non pour
créer de la notoriété dans le cas de l'introduction d'une
nouvelle marque, mais davantage afin d'asseoir la notoriété
préexistante de leur marque, en se servant de cette méthode en
tant que rappel de la marque ou du produit déjà bien
établie sur le marché.
II.1.3. Utilisation du produit par le personnage
Le paradigme du modèle (« modelling paradigm
») est une notion qui a été introduite par Bandura en 1977
lors de ses travaux sur les réactions du consommateur face à
l'utilisation de célébrités dans les publicités.
Appliqué au placement de produit, la théorie avance que le
placement de produits par l'utilisation de personnages permet le renforcement
de l'utilisation des produits et aide ainsi les individus à
acquérir une préférence de marque et/ou un comportement de
consommation favorable.
Ainsi, le consommateur peut être amené à
utiliser les produits qu'ils voient être utilisés par des
personnages de fiction car il s'identifie ou veut ressembler à eux
(Kelman 1958). Il adopte alors ce comportement car il traduit la relation
voulue. Si les placements ne sont évidemment pas tous impactants, de
nombreux exemples montrent des résultats probants: les ventes de Reese's
Pieces après E.T. ou celles des Ray Ban Wayfarer après
Top Gun se sont envolées après leur sortie en salle
(Leinster 1987). Le placement d'un peigne de la marque Ace qui se retrouva dans
les mains de James Dean pour le film Rebel Without a Cause (1955)
conduisit également à une rupture de stock pour l'entreprise dans
les semaines qui suivirent la sortie du film en salle (Lehu 2005). Si ces
réussites dépendent évidemment du charisme des oeuvres ou
des acteurs ayant utilisé les produits, elles n'en restent pas moins en
accord avec l'hypothèse du paradigme du modèle.
II.2. Effets des différentes expositions
On l'a vu dans la première partie, depuis
l'arrivée du DVD, le marché de la vidéo s'est
envolé. Etant donné le climat actuel de forte consommation de
contenus vidéos, que ce soit par le biais d'Internet, à la
télévision hertzienne ou câblée, au cinéma ou
sur support vidéo, et avec près de 5 DVD visionnés par
personne et par mois (CNC 2006), on partira du postulat selon lequel un film
est amené à être visionné plus d'une seule fois au
cours de son exploitation. Dans ces conditions, il semble important de se
pencher sur les effets de la répétition des placements au sein
d'un film.
II.2.1. La répétition d'un message simple
entraîne une réponse affective
Une des principales théories traitant de l'effet de
l'exposition répétée à un message est la
théorie de simple exposition, ou «mere exposure theory ». La
théorie a été introduite par Zajonc (1968). Elle
suggère que l'exposition répétée à un
stimulus simple entraîne une réponse affective, dans laquelle
l'appréciation et la préférence s'accomplissent sans que
l'individu se rende compte du processus. Cette théorie s'applique
à un large champ de stimuli allant des mots aux dessins, en passant par
des images ou codes graphiques (Bornstein 1989), et par conséquent au
placement d'un produit ou d'une marque dans un film. La théorie permet
d'approfondir les propositions d'Olson et Thjømde et de Janiszewski
(1993) : si un message discret entraîne un changement d'attitude à
l'insu du spectateur, ce changement est d'autant plus important que
l'exposition est répétée.
Lehu a effectué une étude sur le taux de rappel
des nombreuses marques placées dans le film Minority Report
(2002). L'étude empirique, ayant eu lieu en 2003, a
été réalisée lors de la seconde exposition
potentielle. Les résultats confirment l'intérêt d'une
exposition répétée, en révélant un meilleur
souvenir des placements de la part des répondants ayant
déjà vu le film. Ainsi, 100% des répondants ayant vu le
film au cinéma l'année précédente furent en mesure
de citer au moins une marque, contre uniquement 35% des individus qui voyaient
le film pour la première fois. En outre, les individus étant
exposés pour la seconde fois citèrent en moyenne 3,19 marques,
contre 0,78 marques pour
le reste des participants. Même si cela ne conforte pas
l'hypothèse de changement d'attitude, la forte différence dans
les résultats de rappel pose les bases pour une éventuelle
modification dans l'appréciation des marques et donc un changement dans
l'attitude des spectateurs.
II.2.2. La seconde exposition à un message
entraîne le rappel de l'exposition initiale
En 2003, Janiszewski, Noel et Sawyer ont proposé deux
théories intéressantes à propos des effets d'une
exposition répétée, en travaillant sur la relation entre
le stimulus initial et le stimulus de rappel: les hypothèses de
récupération (« retrieval hypothesis ») et de
reconstruction (« reconstruction hypothesis »). Ces deux propositions
se basent sur le postulat selon lequel il est plus aisé de
récupérer une première représentation d'un stimulus
que d'en contracter une nouvelle.
Selon l'hypothèse de récupération,
lorsqu'il est confronté à un événement
précis, un individu se souvient systématiquement
d'événements précédents qui lui semblent
similaires. Le second événement va donc servir d'indice pour
favoriser le rappel involontaire de l'événement initial et du
contexte auquel il était associé.
L'hypothèse de reconstruction traite de l'effet
d'espacement, ou « spacing effect ». Elle énonce que le
délai entre la première exposition et la seconde renforce le
rappel du stimulus initial, à condition que ce dernier soit reconstruit
à la seconde exposition (Jacoby 1978).
Partant de ces deux propositions, on pourrait suggérer
que dans le cas de l'intégration d'un produit ou d'une marque dans un
film, la commercialisation de l'oeuvre en format mobile (VHS, DVD) ou
numérique (téléchargement légal sur internet, etc)
permettra, à travers le visionnage des dits placements, de servir de
rappel de la campagne de communication initiale ayant pris place lors de la
sortie du film en salles. En outre, il est à noter qu'une des plus
anciennes théories sur la mémoire révèle qu'il est
plus aisé de réapprendre lorsque l'objet est
présenté dans un contexte identique à l'original (Fontaine
2001). Pour garantir l'efficacité de sa campagne de communication, le
professionnel du marketing devrait donc s'assurer de garder un thème
commun entre sa campagne de publicité classique et ses placements. Il
s'agirait par exemple de
s'associer avec un film dont l'univers correspond à celui
créé lors de la cam pagne.
II.2.3. Limites de l'effet de répétition
Il est à noter cependant que les expériences
montrent une relation convexe entre la mémorisation et la longueur de
l'espacement (Bjork 1988) : jusqu'à une certaine durée, la
récupération du message initial devient de plus en plus
difficile, et cette difficulté entraîne un renforcement de la
mémoire du stimulus. Mais lorsque la durée devient trop
élevée, il devient impossible de récupérer le
message initial, et la mémoire du stimulus décline. En outre,
certaines recherches mettent en évidence un effet contraire. Aussi Appel
(1971) et Blair (2000) ont prouvé par des enquêtes terrain que la
mémoire de la seconde exposition à une publicité diminue
avec l'augmentation de l'espace entre les diffusions.
II.3. Effets de l'interaction film entre le film et le
spectateur
Indépendamment des différents types de
placements, un des principaux effets de la technique de placement de marques ou
de produits dans un film est le transfert de sensations et de sentiments du
support à la marque, puis au spectateur. Ce phénomène
d'interaction entre évènement et consommateur a été
étudié dans le cadre de différentes situations, notamment
pour la pratique du sponsoring, à laquelle on attribuera des
caractéristiques similaires au placement de produits dans un film, et
dont on va tenter de présenter les principaux points à travers
les principales théories recensées dans les publications
académiques.
II.3.1. Interaction entre l'image dégagée par
le film et l'image de la marque placée
La théorie de l'équilibre (ou «balance
theory » en anglais) est utilisée pour expliquer les changements
d'attitude face à l'image d'une marque lorsque celleci est
intégrée à une ouvre ou un évènement
télévisuel (Cornwell et al. 2005). Elle se base sur le
fait qu'en toutes circonstances, les individus cherchent la cohérence,
et évitent à tout prix l'incohérence dans leur
comportement et leur attitude. Par exemple, il y a déséquilibre
lorsqu'une attitude positive face à un événement (ou un
film, réalisateur, ou acteur principal) est associée à une
entreprise ou marque peu appréciée. Dans un tel cas de figure, le
spectateur va chercher à harmoniser ses sentiments soit en adoptant une
attitude plus positive face à l'entreprise, soit au contraire en
réajustant négativement son attitude face à
l'évènement ou au film. Dean (2002) a repris cette théorie
dans ses travaux afin d'expliquer les changements d'attitude dus à la
pratique du placement de sponsor, corroborant ces résultats. En termes
pratiques, il faudrait donc faire attention à ne pas intégrer des
marques qui ne soient pas en concordance avec le potentiel
d'appréciation du film (on ne placera pas le sigle d'une entreprise
d'exploitation pétrolière dans La marche de l'empereur
(2005) par exem ple).
Cornwell et al. présentent la théorie
du transfert de sens. Cette seconde approche, qui cherche à expliquer
les effets de l'image dans le sponsoring, reprend le modèle du processus
d'assimilation de l'utilisation de célébrités
proposé par McCracken (1989). La théorie
énonce que le <sens » est transféré de
l'évènement au produit placé, puis du produit au
spectateur. Cette hypothèse est soutenue par les travaux de Gwinner et
Eaton (1999), et par le processus de mémoire associative proposé
par Kellet (1993), dans lequel des associations d'images se forment lors
d'activités de sponsoring.
II.3.2. Stimulation affective d'un film et assimilation du
placement
Deux théories opposées présentées
dans les travaux de Cronwell et al. tentent d'expliquer les effets de
la stimulation affective engendrée par le visionnage d'un film sur
l'efficacité d'un placement sur le consommateur. Un spectateur
exposé à un placement de produit est avant tout exposé
à une oeuvre cinématographique: lorsque le spectateur voit la
marque ou le produit, il est en pleine expérience de consommation du
film, et est donc émotionnellement impliqué: triste durant une
scène de deuil, stressé en face d'une scène de course
poursuite, heureux lorsqu'il assiste à un mariage, etc. Comment ces
états affectifs interviennent-ils lorsqu'il est confronté
à un placement de marque?
Le principe d'efficacité de l'assimilation, ou
<processing efficiency principle » énonce que la stimulation ou
l'excitation affective favorise l'assimilation du message. Selon cette
proposition, la façon dont le spectateur analyse l'information d'un
évènement ou d'une marque associée est conditionnée
par l'appréciation ou la stimulation affective qu'ils provoquent. De ce
fait, plus cette stimulation est grande, plus le stimulus va être
enregistré, et donc plus l'information va être assimilée et
stockée. Une scène d'action intense, par exemple, dans lequel
serait placé un produit de marque, entraînerait une forte
stimulation et permettrait donc au spectateur de mieux se souvenir de la
marque, car son esprit sera totalement accaparé par le film.
A l'inverse, le principe d'intensité (< intensity
principle ») énonce que plus la stimulation affective est
élevée, plus le spectateur est concentré sur le stimulus
responsable de cette excitation, entraînant une faible assimilation des
messages périphériques. Pour exemple, Newell, Henderson et Wu ont
montré en 2001 que le taux de rappel des marques placées
était bien plus important lors de la première mi-temps de la
finale du Superbowl XXXIV que lors de la seconde. Or cette dernière
était beaucoup plus intense, car le match était très
serré et l'attention était focalisée sur le
stimulus principal, le jeu en lui-même et l'issue du match.
II.3.3. Une adaptation nécessaire en fonction de la
stimulation engendrée par le film
Faisant suite à ces deux théories, Park et
McClung ont proposé, à l'issue de leurs travaux en 1986, un
modèle de relation non plus linéaire mais convexe, où une
faible intensité d'excitation s'avère suffisante pour
entraîner une réponse positive du spectateur, alors qu'en accord
avec le principe d'intensité, une forte excitation entraînait une
attention focalisée uniquement sur la raison de l'excitation, et non sur
les messages périphériques.
Cette dernière proposition serait donc en faveur de
l'utilisation d'évènements où le niveau d'excitation est
modéré, afin d'optimiser la réponse du consommateur face
aux placements. L'hypothèse a été confirmée par les
travaux de Tavassoli, Schultz et Fitzsimmons en 1995. Aussi, Heuer et Reisberg
(1992) ainsi que Christianson et Loftus (1991) nous expliquent dans leurs
publications que « l'émotion [d'un individu] favorise la
mémorisation des éléments centraux de l'image, et
réduit celle des caractéristiques périphériques
».
Ainsi, dans le cas d'un film entraînant des
émotions fortes, l'annonceur devrait éviter les placements
périphériques, qui risqueraient de ne pas être
élaborés, les capacités cognitives du spectateur
étant limitées. Pour s'assurer d'une bonne assimilation, il
devrait davantage cibler les films potentiellement « peu
émotionnels », afin d'être sûr que l'attention du
spectateur soit disponible lors de son exposition au placement.
II.4. Effets du marché
L'apparition de la technique du placement de produits au sein
des campagnes de communication, comme beaucoup de pratiques transversales (buzz
marketing, street marketing, etc.), constitue une réponse à la
saturation du marché en termes de messages publicitaires. La
télévision, la presse et l'affichage, qui représentent
à ce jour les supports et les canaux de communication traditionnels,
sont envahis de messages, et les entreprises, si elles continuent
évidemment à communiquer par ces biais, cherchent à tout
prix des échappatoires. Nous allons chercher ici à comprendre
comment le marché peut intervenir dans l'efficacité d'un
placement vis-à-vis du consommateur.
II.4.1. Les valeurs de la marque et du film
interagissent
Dans le cadre du sponsoring, Cornwell, Weeks et Roy (2005)
décrivent l'impact que détient l'expérience
antérieure du consommateur sur son attitude face au sponsor. Ils
reprennent les travaux d'Alba et Hutchinson (1987) et de Söderlund (2002)
selon lesquels la familiarité à une marque facilite la
mémorisation et entraîne une réaction positive de la part
des consommateurs. Les auteurs énoncent également qu'il y a
transfert d'attitude entre l'évènement et le sponsor lors de
l'exposition. Ainsi, une attitude affective préalablement positive face
à un évènement peut être transférée au
produit ou à la marque placée. Appliquées au placement de
produits, ces hypothèses indiquent que l'attitude initiale face au film
peut influer sur l'appréciation de la marque, et vice-versa.
II.4.2. Il est plus judicieux de placer des marques
connues
Johar et Pham (1999) ont montré que le sponsoring
développe la valeur de la marque dans l'esprit du consommateur. En
outre, lorsqu'elle est placée, une marque bien installée sur le
marché entraînera de meilleures réponses qu'une marque peu
connue, ou dont le positionnement est moins marqué. Ceci corrobore les
hypothèses selon lesquelles le placement de produits n'est pas une
pratique adaptée aux marques peu connues, et qu'il est donc plus
judicieux de ne placer que des marques jouissant déjà d'une
certaine notoriété, en les associant à une campagne de
publicité traditionnelle par exemple.
II.4.3. La surexposition des marques dans un même
film nuit à la mémorisation...
Cornwell (2000) a montré que la présence d'un
grand nombre de marques dans un évènement influençait
négativement les scores de rappel et de reconnaissance du consommateur.
En outre, Ruth et Simonin ont montré en 2003 que la présence de
marques controversés (tabac, alcool) entraînait une impression
négative de l'évènement, et donc des autres marques
présentes. Il s'agit donc pour l'annonceur de faire en sorte de ne pas
être entouré de trop de marques, ni de marques « sensibles
».
II.4.4. ... de même que la surexposition d'une
même marque sur plusieurs évènements
Ruth et Simonin ont également montré que le
placement d'une marque sur plusieurs évènements différents
peut créer un sentiment de confusion chez le consommateur, une faible
mémorisation, voire même une réaction négative face
à la pratique.
Pour l'annonceur, il s'agit donc être attentif à
la situation du marché, et de bien cibler les oeuvres dans lesquelles on
désire intégrer ses marques, en fonction du capital
d'appréciation de ces dernières et surtout de la concurrence. Un
film qui ne serait pas apprécié risquerait de nuire à la
marque, mais placer un produit dans un film réalisé par un
réalisateur de renom, ou apprécié du public, pourrait
s'avérer une bonne option du fait de l'a priori positif dont l'oeuvre
bénéficierait avant même sa sortie. En outre, la pratique
étant en plein essor, il faut être vigilant à ne pas se
retrouver « noyé » au milieu de nombreux placements, comme ce
fut le cas par exemple pour le film Minority Report, dans lequel un
grand nombre de marques ont obtenu des scores de mémorisation
très faibles (Lehu 2005).
II.5. L'assimilation du message d'un placement de
produit
Les théories, résultats de travaux et remarques
que l'on vient de voir nous semblant assez complexes à assimiler, nous
allons essayer de proposer un schéma synthétisant l'ensemble des
informations qui sont à notre disposition, afin de mieux cerner comment
le stimulus provoqué par le placement d'un produit peut être
assimilé.

Mémorisation implicite
Précédente exposition au placement de
produit
Mémorisation explicite
Placement évident
Mémorisation implicite
Placement discret
Reconnaissance de la marque
Choix de la marque
Exposition actuelle au placement de produit
Intérêt pour le film
Intérêt pour le produit
Typologie du spectateur
Placements concurrents
Figure 3. Proposition de schématisation de
l'assimilation du message d'un placement de produit.
L'individu est donc confronté au placement d'un
produit, qui peut être de nature évidente ou bien discrète.
On l'a vu plus haut, il semblerait que ces deux principaux types de placements
entraînent des mécanismes de mémorisation
différents. L'exposition à un placement évident devrait
entraîner une mémorisation explicite, donc consciente, qui
amènerait l'individu à se souvenir de la marque. En revanche, un
placement discret entraînerait une mémorisation implicite du
message, qui modifierait davantage l'attitude de l'individu dans son choix de
marque. Les deux liaisons représentées par des pointillés
correspondent à l'inconnue actuelle quant aux possibles autres
mémorisations (implicite pour le placement discret et explicite pour le
placement évident) qui pourraient également avoir lieu, mais pour
lesquelles on manque encore à ce jour de don nées fiables.
A ces deux principaux types d'exposition doit être
associée la potentielle exposition antérieure au même
placement, qui entraînerait également, à travers une
mémorisation implicite, une amélioration de l'attitude du
consommateur.
Comme on l'a vu plus haut, l'effet de ces deux expositions
(actuelle et antérieure) est influencé par la variable du
marché, qui correspond ici aux placements concurrents au sein de la
même oeuvre.
Ces phénomènes de mémorisation doivent
évidemment être nuancés par les caractéristiques
inhérentes à l'appréciation du support du message (le
film), à celle de l'objet du message en lui-même (le produit),
ainsi qu'à la typologie du consommateur (l'âge, le degré de
fréquentation du cinéma et la catégorie socioprofessionnel
le principalement).
On aurait également pu ajouter l'influence des
différentes catégories de placements telles qu'on a pu les voir
en première partie, mais on considèrera ici qu'elles participent
à la qualification de « placement discret » ou de «
placement évident ».
III. OPINIONS GENERALES FACE AU PLACEMENT DE
PRODUITS
Nous venons de voir ce qu'était la technique de
communication originale du placement de produits dans les films, ainsi que les
différents critères qui caractérisent l'efficacité
de cette méthode. On sait donc pourquoi et comment le placement de
produit est mis en place, et comment il peut influer sur le comportement du
consommateur, en termes de mémorisation et de changement d'attitude face
à la marque intégrée. Afin d'avoir une vue d'ensemble la
plus exhaustive possible, il reste maintenant à se pencher sur la
dernière inconnue, à savoir comment le spectateur se comporte
face à cette pratique, tant par opposition avec les techniques de
communications plus traditionnelles que sont les spots publicitaires
télévisuels par exemple, qu'en fonction du type de produits
insérés.
Ces informations, si elles peuvent n'apporter qu'une
idée générale de l'opinion de la population et de ce fait
sembler superflues, sont au contraire très importantes. En effet il a
été remarqué que la perception que détient un
consommateur face à une marque conditionne son attitude. C'est justement
sur ces modèles d'attitude face à la marque qu'un certain nombre
d'auteurs se sont basé afin d'offrir une explication la plus
complète possible de l'efficacité (ou de l'inefficacité)
du placement de produits dans un film. Ils partent donc du postulat selon
lequel les attitudes et perceptions vis-à-vis de la pratique de
placement de marques auront un impact sur l'attitude générale
face aux marques placées, et par conséquent sur les
éventuelles intentions d'achat des spectateurs.
Etant donné mes capacités limitées en
temps et moyens techniques pour effectuer une étude spécifique
des facteurs influant sur la performance d'un placement de produits, je me
contenterai d'une simple étude cherchant à évaluer
l'opinion de jeunes cinéphiles face à la pratique, en France.
Par ailleurs, à travers les travaux de recherches que
nous avons pu effectuer, il semblerait que très peu d'études ont
été faites sur le consommateur français, aussi il n'a
été possible de recenser que deux études portant sur les
opinions générales du spectateur face à la pratique du
placement de produits, qui
s'attachent à comparer les différences
d'attitudes entre les consommateurs français et américains ou
allemands.
On sait donc que la connaissance de la pratique et de
l'attitude face à cette dernière constitue une variable
conditionnant l'efficacité d'une telle méthode de communication,
on va donc se limiter à l'analyse des comportements face à la
pratique, du mode de consommation des films et d'une évaluation des taux
de rappels.
III.1. Opinions face à la pratique du placement
de produits
III.1.1. La publicité traditionnelle face au
placement de produits
DeLorme, Mennicken et Hans-Joerg (2000) ont montré dans
leur étude crossculturelle que l'opinion globale des participants
allemands et américains face à la pratique du placement de
produits est assez positive, mais les américains acceptent davantage la
pratique, qu'ils considèrent comme peu différente de la
publicité traditionnelle.
De leur côté, Nebenzahl et Secunda (1993) ont
trouvé que 70% des cinéphiles ont une attitude positive face au
placement de produits, pré |