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Jeux d'argent et changement social a Yaounde

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par Badel ESSALA
Université de Yaoundé I - Master en sociologie 2018
  

Disponible en mode multipage

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Mars 2018

UNIVERSITÉ DE YAOUNDÉ I

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

UNIVERSITY OF YAOUNDÉ I

CENTRE DE RECHERCHE ET DE
FORMATION DOCTORALE EN SCIENCES
HUMAINES
SOCIALES ET EDUCATIVES

POST GRADUATE SCHOOL FOR
SOCIAL

AND EDUCATIONAL SCIENCES

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

UNITÉ DE RECHERCHE ET DE FORMATION
DOCTORALE DE SCIENCES HUMAINES ET
SOCIALES

DOCTORAL RESEARCH UNIT FOR
SOCIAL SCIENCES

DEPARTMENT OF SOCIOLOGY

DÉPARTEMENT DE SOCIOLOGIE

 
 
 
 
 
 
 
 
 

JEUX D'ARGENT ET CHANGEMENT SOCIAL À YAOUNDÉ

Mémoire rédigé et présenté en vue de l'obtention du Master en Sociologie,
Spécialisation : Urbanité et Ruralité

Par

Badel ESSALA

Licencié en Sociologie

Sous la direction de

Pierre MBOUOMBOUO, Ph.D

Maître de Recherche

II

SOMMAIRE

SOMMAIRE i

REMERCIEMENTS iv

LISTE DES ILLUSTRATIONS v

LISTES DES SIGLES ET DES ACRONYMES vi

RÉSUMÉ vii

ABSTRACT viii

INTRODUCTION 1

CHAPITRE I : PANORAMA DES JEUX À YAOUNDÉ ET DESCRIPTION DU

PHÉNOMÈNE 24

CHAPITRE II : MÉCANISMES D'ENRÔLEMENT ET DE PARTICIPATION DES

ACTEURS AUX JEUX D'ARGENT 63

I. LES MASS-MÉDIAS ET LEUR RÔLE DANS L'INCITATION DES INDIVIDUS

AUX JEUX D'ARGENT 65

II. MOBILITÉ SOCIALE ET QUÊTE D'ANCRAGE ET D'AUTONOMIE DES

ACTEURS À TRAVERS LES JEUX D'ARGENT 73

CHAPITRE III : AMPLIFICATION DES PRATIQUES DE JEUX D'ARGENT ET

CHANGEMENT SOCIAL 89

I. LES TRANSFORMATIONS SOCIALES ENGENDRÉES PAR LA PRATIQUE DES

JEUX D'ARGENT SUR LA SOCIÉTÉ URBAINE À YAOUNDÉ 89

II. LES NON-DITS DE LA PROLIFÉRATION DES JEUX D'ARGENT À YAOUNDÉ 105

CONCLUSION 109

BIBLIOGRAPHIE 117

ANNEXES 123

TABLE DES MATIÈRES 134

III

DÉDICACE

À monsieur Louis ESSA'ALA AMOUGOU, de regretté mémoire.

iv

REMERCIEMENTS

C'est dans l'esprit d'Albert JACQUARD, ce célèbre scientifique français qui écrit : « le savoir pour moi est une longue promenade. Qu'importe le temps, l'essentiel pour moi est de marcher ». Que j'ai marché durant ces longues années, parfois égaré ou retardé pour plusieurs raisons, j'ai persisté et, aujourd'hui que mon travail arrive à sa fin, qu'il me soit permis de remercier toutes les personnes qui m'ont apporté leur soutien durant cette aventure humaine et scientifique.

Ma gratitude s'exprime d'abord envers le professeur P. MBOUOMBOUO, qui a su encadrer mes premiers pas dans la Sociologie urbaine. Sa rigueur scientifique, ses conseils judicieux et ses suggestions ont contribué non seulement à la réalisation de ce travail, mais aussi à la formation de ma personnalité.

Mes remerciements s'adressent ensuite au professeur J. NZHIE ENGONO, Chef du département de Sociologie de l'Université de Yaoundé 1, au professeur A. LEKA ESSOMBA, au professeur S. ELLA ELLA et à tous les autres enseignants du même département pour l'intérêt qu'ils portent à la formation. Ils ont tous contribué au façonnement de ma culture scientifique.

Ma reconnaissance va également à l'endroit de monsieur A. MBA MBA et monsieur J. ELLA ELLA, respectivement chef de service des jeux au Ministère de l'Administration Territoriale et de la Décentralisation et chef de service des aménagements des parcs à la direction du développement des loisirs du Ministère du tourisme et des loisirs, pour leur facilitation de la recherche documentaire en matière de jeux au Cameroun.

Un hommage appuyé et empreint d'une profonde gratitude à mes parents J. MBIDA OBAMA et J. MAÏNAWE qui en plus de m'encourager sans cesse, n'ont ménagé aucun effort financier jusqu'ici pour soutenir mon parcours académique.

J'ai beaucoup de déférence pour mes frères et soeurs E. NDIKWA, M. ATANGANA, H. BELINGA, F. ABENG, I. KOLFAYE, R. FOE et W. NSENG. Pour mon oncle J.P WOUMO, mes tantes C. DAÏAWE et E. ABOGDA. Plus particulièrement, pour ma cousine M. FAÏDA HOBDI et pour mes amis O. MBANG, L. GUEHOADA, Y. ABOUBAKAR, C. DEUGOUÉ, à qui je dis sincèrement merci pour leur soutien moral et logistique, sans lequel ce travail n'aurait pu être réalisé.

Enfin, je remercie tous les joueurs, les parieurs et croupiers des quartiers Mvog-Ada, Ékounou, Ngoa-Ekelle et du marché Mokolo qui ont accepté de m'accorder une entrevue afin de fournir des informations essentielles à la réalisation de ce travail.

V

LISTE DES ILLUSTRATIONS

I- TABLEAUX

Tableau 1 : Échantillonnage de la population des joueurs d'argent interviewés 16

Tableau 2 : Classification des jeux d'argent présents à Yaoundé 25

Tableau 3 : Les facteurs d'appréciation des jeux d'argent 69

Tableau 4 : Répartition des joueurs selon ce qui les motive à jouer 76

Tableau 5 : Origine des sommes d'argent consacrées aux jeux 81

Tableau 6 : Répartition des joueurs selon la justification de leur addiction aux jeux d'argent et

aux difficultés d'arrêter de jouer 91

Tableau 7 : Budgétisation des jeux et rapport aux gains des joueurs 101

Tableau 8 : Les enquêtés se prononcent sur l'existence de solidarité dans les lieux de jeux

d'argent 104

II- FIGURES

Figure 1 : Les différentes perceptions du jeu selon les enquêtés 57

Figure 2 : Les facteurs ayant influencé l'adhésion des individus aux jeux d'argent 64

Figure 3 : Distribution des enquêtés selon leurs revenus moyens mensuels 84

Figure 4 : Corrélations entre la fréquence aux jeux d'argent et le niveau de dépendance 90

III- PHOTOGRAPHIES

Photographie 1 : Écran affichant des numéros gagnants à la loterie numérique 28

Photographie 2 : Bâtiment abritant la Direction Générale du PMUC à Yaoundé 30

Photographie 3 : Un édifice abritant une salle de jeux à Mvog-Mbi 31

Photographie 4 : Local faisant office de Visio club à Mokolo 32

Photographie 5 : Une partie de « ndjambo-baby-foot » au marché Mokolo 34

Photographie 6 : Des pratiquants du « bonus Win » à la devanture d'une boutique à Ékounou

36

Photographie 7 : L'environnement et l'attitude des parieurs en salle 45

Photographie 8 : Kiosques à PMU à proximité d'un établissement scolaire 47

Photographie 9 : Une partie de « ndjambo-Ludo » Photographie 10 : Une partie de

« ndjambo- 49

Photographie 11 : Affiche publicitaire promouvant la loterie 67

Photographie 12 : Une attitude des fonctionnaires de police joueurs d'argent 87

vi

LISTES DES SIGLES ET DES ACRONYMES

ARJEL Autorité de Régulation des Jeux en Ligne

CFA Communauté Financière Africaine

CNPS Caisse Nationale de Prévoyance Sociale

CRTV Cameroon Radio Télévision

DDL H.S

Direction du Développement des Loisirs Hypothèses Secondaires

INSERM Institut National de Santé et de Recherche Médicale

INTERNET International Network

LONACAM Loterie Nationale du Cameroun

LOTELEC Loterie Electronique du Cameroun

MINATD Ministère de l'Administration Territoriale et de la

Décentralisation

MINFI Ministère des Finances

MINTOUL Ministère du Tourisme et des Loisirs

PMU Pari Mutuel Urbain

PMUC Q.S

Pari Mutuel Urbain Camerounais Questions Secondaires

SMIG Salaire Minimum Inter Garanti

VII

RÉSUMÉ

Les jeux d'argent sont des pratiques anciennes dans les sociétés humaines, dont l'expansion peut être située à partir de la révolution industrielle qu'a connue l'Europe à la fin du XVIIIe siècle. Bien qu'elle soit relativement récente en Afrique, cette industrie est aujourd'hui en pleine essor dans les métropoles camerounaises. La présente étude qui porte sur les jeux d'argent et le changement social a été motivée par le constat de l'ampleur que prend chaque jour ce phénomène dans nos villes à travers ses multiples manifestations. Cette recherche pose en réalité, la question sur le devenir des pays qui exposent leurs habitants à la déchéance, aux mécanismes de la pauvreté et à différentes formes de déviances. Ainsi, le problème qui émerge est celui du sens attribué aux jeux d'argent par les acteurs sociaux de la ville de Yaoundé, en tenant compte du fait que leur participation à ces jeux peut être par plusieurs variables sociales qui s'interprètent : il s'agit notamment de celles qui leurs attribuent l'éclosion à une certaine chance, à une distraction. Ou encore, de celles qui font appel à des motivations plus profondes comme celles qui animent les naïfs, les désespérés ou les paresseux en quête de gain providentiel. La question principale de la recherche est celle de savoir : quels sont les nouveaux comportements induis par la prolifération des jeux d'argent à Yaoundé ? Quant à l'hypothèse principale, elle stipule que : la prolifération des pratiques de jeux d'argent dans la ville de Yaoundé, génère dans l'imaginaire collectif, l'esprit de lucre, l'appât du gain facile, et l'illusion de l'enrichissement rapide. Deux grilles d'analyses théoriques ont guidé la recherche : il s'agit de la matrice constructiviste et de la sociologie dynamiste et critique, qui ont permis de comprendre les modalités à partir desquelles les individus élaborent leurs mécanismes et schèmes pour se construire une perspective dans la vie sociale. Cette étude s'est servie d'un échantillonnage non probabiliste pour mener l'enquête de terrain, où le choix des enquêtés s'est fait in situ ; à travers différents quartiers de la ville. La collecte des données a donc mobilisé les techniques suivantes : l'observation directe, la recherche documentaire, l'entretien semi directif et le questionnaire. Les résultats de cette étude mettent en relief, les représentations dans différentes pratiques ludiques des individus, tout en évaluant de façon assez critique leurs impact sur la société camerounaise en général, et la jeunesse en particulier, qui a tendance à se lancer sur les pistes de la facilité et du gain rapide. Avec pour conséquences, le risque pour ces joueurs de s'immerger dans la dépendance aux jeux, la délinquance, le défaitisme, l'incertitude etc.

Mots clés : Jeu d'argent, Changement social.

VIII

ABSTRACT

Gambling are old practices in human societies, and their expansion has been lasting since the industrial revolution that Europe experienced in the late XVIIIe century. Although, relatively new in Africa, this industry is now booming in Cameroonian cities. the study of gambling and social change has been motivated by the observations of the greatness that take this phenomenon in are cities thought its multiples manifestations. This research shows, the question of the becoming of the countries which expose their citizens to failure, to mechanisms of poverty and different forms of deviations. Therefore, the problem who emerge is that attributed to gambling by the social actors of the town of Yaoundé, taking fact of their participation to these games by many social variables which can be interpreted: it means those which attributes them the eclosion of a certain chance, or certain distraction. or furthermore, that which calls motivations which calls motivations which are deeper like that which animes the ignorant, desperate or lazy persons targeting a providential gain. The principal question of the research is knowing: which are the new behavior induct by the proliferation of gambling in Yaoundé? for the principal hypothesis, it says that: the proliferation of practices of gambling in the city of Yaoundé generated in the society, spirit of lucratively, search of easy money, and illusion of rapid enrichment. Two, analytical theories led to guide research which the matrix constructivist and the sociological dynamist and critic approach, we permitted to understand the modalities of which the individuals labored their mechanisms and scheme to construct a perspective in their social lives. these sturdies served as unprovability tester to guide the research on the field, or the choice of town. The collection of data then mobilized different techniques: direct observation, documentary research, semi directive discussion and the questionnaire. The results of these study put in relief, the representations in different stage practices at individuals while evaluating their impact on the Cameroonian society in general, and the youth, which has the tendency to research on ways to rapid gain. with consequence, the risk for these players to immerge in dependency, to germs delinquency? failure unsureness etc.

Keys words: Gambling, Social change.

INTRODUCTION

1 La capacité de chaque société à produire ses propres orientations sociales et culturelles à partir de son activité et de donner un sens à ses pratiques. TOURAINE, A. 1974, Pour la Sociologie, Paris, Seuil, p.59.

2

1. Contexte justificatif du choix du thème

À partir de l'historicité1 ; caractéristique des sociétés humaines, les hommes ont toujours su modifier les matériaux ou les règles, donnant prétexte à leurs jeux ou paris. Ces réaménagements permanents dans leurs activités s'arriment aux « dynamiques sociales » G. BALANDIER (1986), qui se révèlent dans notre société engagée dans un élan de transformation de la vie publique, par un processus d'adaptation de nouvelles manières d'être, d'agir et de sentir à l'ère du temps. C'est ainsi que chaque jour qui passe, des mécanismes plus perfectionnés apparaissent et de façon graduelle, l'automatisation s'installe. Il en résulte des mutations profondes dans tous les domaines d'activités. Dans le rayon culturel par exemple, les pratiques ludiques ont subi une nette progression, les jeux de divertissement traditionnels tendent à la disparition ; seuls les jeux d'enfants semblent avoir gardé leur caractère désintéressé, tandis que les jeux d'adultes se sont scindés en deux catégories majeures : le sport dont « l'agôn » ou compétition est la qualité principale et les jeux d'argent rythmés par « 1'aléa », connaissent depuis quelques années un succès croissant R. CAILLOIS (1958).

Au Cameroun, depuis la libéralisation de l'économie et la publication du décret no 92/050/PM du 17 février 1992 portant régime des jeux, les métropoles ont vu sortir de terre une multitude d'opérateurs de jeux d'argent. Ceux-ci, dont l'offre est variée, semblent au fil du temps se mettre à hauteur de la demande dans un marché jusqu'alors officiellement couvert par la fameuse LONACAM, et ce, malgré les pratiques clandestines de jeux résumées sous le vocable de « ndjambo », même si la notion désigne aussi une forme officielle de jeux d'argent prônée par les sociétés de jeux. De la publication de ce décret à nos jours, il est largement constaté que les occasions de proposer le jeu sont légion. Dans une ville comme Yaoundé, l'on serait même tenté avec A. COTTA (1993), de parler d'un envahissement de la société par le jeu. C'est-à-dire une société où les individus de tout âge confondu participent à différents types de jeux, une société où la propension aux activités ludiques est perçue sous l'angle de la conséquence directe de la banalisation des jeux d'argent et de leur acceptation comme des formes de divertissement. Mieux encore, en s'accordant avec J-P. MARTIGNONI (2000 :195), « les jeux sont devenus un passe-temps populaire parmi les fonctionnaires, les jeunes ou les chômeurs ». C'est de cette manière que, ce qui semblait jusque-là être une

3

réalité relativement stable, s'est progressivement transformé en questionnements, voire en un phénomène social.

« Jeux d'argent et changement social à Yaoundé » est le thème du présent travail. Élaborée autour du diptyque jeux d'argent et changement social, cette thématique renvoie à une nouvelle approche sociologique enrichissante, qui émerge de la quête d'une culture de gain d'argent sujet à plusieurs facteurs sociaux. Il s'agit d'une sorte de rénovation dans laquelle les jeux d'argent occupent une place de choix dans une société qui devient de plus en plus basée sur le plaisir, l'intérêt et l'immédiateté. Parce qu'en réalité, les thématiques du ludique au Cameroun d'une façon générale sont abordées sous l'angle de l'impact socioculturel des structures de loisir modernes dans les grandes métropoles. Rarement, les préoccupations de l'invention du quotidien sont abordées en relation avec les lieux ludiques, reléguant ainsi au second plan les phénomènes qui relèvent du « banal » et qui suscitent l'adhésion massive des individus aux modèles de « pratique de la ville » M. BERTRAND (1978).

Il est donc question dans ce travail, de parler des logiques de socialisation des jeux d'argent par les acteurs sociaux de la ville de Yaoundé, suivant 1'idée qu'il serait possible de prospérer voire de s'enrichir non pas en travaillant, mais en jouant. Et cela se produit lorsque les voies habituelles de promotion financière sont plus ou moins bloquées ou ne sont pas du tout aisées. Les jeux d'argent deviennent pour ainsi dire un phénomène social à partir duquel se construit une nouvelle forme d'urbanité au sein des populations de cette ville, d'autant qu'elles leur accordent une place importante dans sa dynamique quotidienne.

Cette étude a une ambition limitée. Elle ne cherche pas à faire la sociologie de « tout ce qui se passe dans la ville » Y. GRAFMEYER (1994 :5) ; au contraire, elle entend se focaliser sur le phénomène des jeux d'argent en tant que produit socioculturel, donnant l'illusion de combler un « manque à gagner ». Et dans le même temps, il est catalyseur du changement social qui, depuis l'école de Chicago, a toujours été un centre d'intérêt de la Sociologie urbaine.

4

2. Problème de recherche

Les deux décennies qui ont suivi l'indépendance du Cameroun ont été marquées par la prospérité économique. À cette époque, le pays, « avec ses énormes potentialités naturelles (...), se situait au 5e rang mondial des producteurs de cacao et au 2e rang des exportateurs de café » C. MALLIAT (1996 :165). Plus encore, au milieu des années 1970, il accède au club des pays exportateurs de pétrole. C'est l'avènement de la crise économique au cours des années 1980 qui vient rompre cet équilibre. En effet, selon ABUI MAMA (1996 :168), « en 1985, le Cameroun subit une importante perte de recettes à cause de la chute brutale des coûts des produits de base » sur le marché international. Les dirigeants camerounais pourtant optimistes au début de la crise, sont par la suite contraints d'adhérer au programme d'ajustement structurel proposé par le Fond Monétaire International. Cependant, les conditionnalités imposées par cette institution vont entraîner des conséquences néfastes pour les populations. Entre autres, le désengagement de l'État dans plusieurs secteurs d'activités, la baisse des salaires dans la fonction publique, la privatisation de plusieurs sociétés avec pour corolaire la compression de bon nombre de travailleurs. La dévaluation du franc CFA et la flambée des prix des produits, même ceux dits de première nécessité sont venues accentuer la pauvreté au sein des ménages.

C'est dans ce contexte de récession économique que les jeux d'argent qui n'existaient que de façon timide vont proliférer dans les villes camerounaises et plus particulièrement à Yaoundé. Nous pouvons citer entre autres, la société Foot pool, qui exerçait dans les paris sportifs avant l'arrivée en 1994 du PMUC. Cette entreprise qui précède l'arrivée en 1998 de LOTELEC, va aussitôt s'imposer comme le principal opérateur des jeux d'argent en raison de sa puissance financière et managériale2. Si bien que dans la même période, on assiste à une multiplication des salles de jeux à l'instar de la chaîne « campéro » et des bars qui totalisent à la fin de l'année 1994 plus de 1900 machines à sous MOTAZE AKAM (1998 :7). Et à grand renfort de publicité, les promoteurs de ces différents jeux vont faire miroiter aux populations les opportunités de gagner beaucoup d'argent en misant des sommes minables. Faisant face à des conditions de vie de plus en plus difficiles, de nombreux yaoundéens vont succomber à ces opérations de charme pour devenir des adeptes des jeux d'argent.

2 Jeune Afrique., 2015, Les nouveaux maîtres du jeu, 56e année, no 2862 du 15 au 21 novembre, p.p. 24-33.

5

Partant, le problème qui émerge de la présente étude relève du sens attribué à ces jeux par les acteurs sociaux de la ville de Yaoundé, en tenant compte du fait que leurs pratiques ludiques peuvent être influencées par plusieurs variables sociales qui s'interprètent. Il s'agit notamment de celles qui leur attribuent l'éclosion à une certaine chance, à une distraction, ou encore, de celles qui font appel à des motivations plus profondes comme celles qui animent les naïfs, les désespérés et les paresseux en quête d'argent. Tout au moins, il est question d'interroger l'émergence d'une nouvelle civilisation, d'un nouvel itinéraire qui, de plus en plus, semble être significatif de promotion financière chez les populations urbaines à travers un phénomène qui fait l'objet d'une étrange actualité dans la ville de Yaoundé.

3. Problématique

Le 11 novembre 1993, l'État du Cameroun a signé un protocole d'accord avec la société Pari Mutuel Urbain Camerounais. Ce texte était relatif au projet d'installation d'un réseau de collecte des paris sur les courses de chevaux sur l'ensemble du territoire national. Suite à ce contrat, le PMUC est arrivé au pays le 27 janvier 1994, quinze jours seulement après la dévaluation du franc CFA. Les responsables de cette entreprise étaient alors conscients du climat économique camerounais. Décrivant ce contexte de morosité, le Directeur Général du PMUC de l'époque déclarait lors de la réunion du 18 Mai 1996 avec les délégués du personnel que « le PMUC s'est installé au Cameroun dans un contexte de crise économique aigue ». Face à une population éprouvant de plus en plus des difficultés à gagner la vie par les créneaux ordinaires du travail, ces jeux vont donc apparaître comme un moyen de spéculations boursières et partant, d'amélioration des conditions de vie des individus en faisant miroiter le gain facile.

Outre les paris licites proposés par le PMUC et d'autres opérateurs, on observe paradoxalement un détournement de toutes sortes de jeux dans les quartiers populaires : le bonneteau ou « three cards », les dés, le damier, le Ludo etc., sont à leur tour érigés en des activités lucratives auxquelles les uns et les autres participent au point de ne plus se contrôler. Ils y consacrent temps et argent. Et pour mieux les accrocher, les promoteurs de ces jeux entretiennent l'illusion qui fait qu'avec la médiatisation des gains de quelques millions décrochés par certains, chaque joueur garde l'espoir que son tour arrivera un jour. Cette espérance de gain les incite alors à participer régulièrement à ces jeux et par là, à augmenter les sommes misées. Un phénomène qui n'est pas passé inaperçu à certains arbitres des faits sociaux.

6

P. NDEDI PENDA, dans « L'ami du peuple », livraison no 001 du 8 octobre 1991, titrait dans sa une : interdits en 1978 par Ahidjo, la mafia revient au galop ! L'auteur écrit : « Selon les informations publiées par des confrères de « la lettre du continent », no 146 du 27 août 1991, les jeux de hasard interdits par Ahidjo en 1978 sont de retour ! Aujourd'hui, le milieu des gangsters est à nos portes et notre jeunesse sacrifiée à l'autel des sous ». D'après ce quotidien, cette interdiction visait entre autres à protéger la jeunesse de la drogue et de la perversion qui accompagnent souvent la pratique de ces jeux. En revanche, si les jeux d'argent se bâtissent une image d'attraction des acteurs qui partiraient de l'extrême pauvreté à la plus grande richesse ostentatoire, « on sait désormais que cette forme de jeux ne vise qu'à plumer davantage les camerounais » selon J.P. ONANA (2003 :3).

Cette observation est reprise par l'hebdomadaire « Aurore Plus » dans un article paru le 31 mars 2004, où en une de ce journal, on peut lire : Jeux de hasard, les escrocs ont envahi le Cameroun. Le journal poursuit en affirmant que « Lorsque les camerounais jouent pour perdre, les autorités ne contrôlent plus rien. Les escrocs notoires ont envahi la scène pour dépouiller davantage les camerounais ». Autant dire que, si ces jeux sont des lieux où l'on s'appauvrit parce que ça brasse beaucoup d'argent, ils apparaissent à V. NGA NDONGO, dans un entretien accordé au journal « Cameroon Tribune » paru le 27 août 2003, comme :

Des déviances, des pratiques marginales, occultes qui sont le fait d'initiation d'individus aux comportements douteux dans la société ; certains sont des lieux de blanchiment de l'argent sale, d'autres participent de l'exploitation de cette mentalité primitive résiduelle. V. NGA NDONGO (2003 : 18).

En réalité, nul ne saurait aujourd'hui douter du fait que la frénésie du jeu s'est emparée des camerounais. Ces derniers seraient prêts à miser tout à la vue de menus gains toujours incertains qu'on leur fait miroiter. C'est ainsi que les retombées de ces mises englouties au jeu, vont d'abord se ressentir au sein de leurs familles respectives : on assiste çà et là, à quelques ruptures dans les ménages, on a droit à quelques procès pour dettes impayées, on s'endette un peu plus, mais on garde l'espoir qu'au prochain tour, on aura bien sa chance. J.P. ONANA (idem), ajoute qu'à travers les jeux d'argent :

3 Lire ; V. NGA NDONGO, Violence, délinquance et insécurité à Yaoundé, (information générale), rapport d'étude, Yaoundé, 2000, p.7.

7

Des fortunes ont fondu et des chefs de famille méchamment mordus par le virus du jeu, ont tout sacrifié pour l'illusion de la fortune. Des ménages se sont brisés et des familles disloquées du fait des paris qui font oublier jusqu'à la responsabilité du chef de famille.

Abondant dans le même sens, J.L. NDJOU'OU AKONO (1999 :134), va plus loin dans ses analyses. Pour ce chercheur, depuis que les jeux d'argent prolifèrent dans nos villes, « certains camerounais ont baissé les bras, se sont exclus du chantier de la construction nationale ». Une réalité qui laisse percevoir à quel point ces formes de pratiques ludiques traduisent l'émergence d'un relent de crédulité, de défaitisme et de paresse à l'endroit de ceux qui s'y adonnent.

Toutes ces constatations alarmistes qui présentent les jeux d'argent comme une pratique « dangereuse », loin de les discréditer, émettent des réserves quant aux dérives qu'ils pourraient engendrer sur le plan social. Cette appréhension a d'ailleurs fait l'objet de controverses entre les députés camerounais lors de l'amendement de l'article 44 du projet de loi de 2015 intitulé : « De la contribution du secteur des jeux à la solidarité et à l'action sanitaire et sociale ». L'hebdomadaire « La Nouvelle Expression » du 1er juillet 2015 rapporte que la loi en question fut qualifiée de « loi immorale » par une partie des députés. Celle-ci leur a paru imprécise, notamment en ce qui concerne la protection des mineurs, mais elle a été également vue comme un moyen de promotion de la feymania3. Ces observations nous situent donc au coeur de ce qui fonde la préoccupation de ce travail à savoir ; les conséquences qu'auraient le temps et l'argent que les uns et les autres consacrent à ces jeux.

Si l'analyse des discours sur les jeux d'argent atteste qu'au Cameroun, cette question reste un sujet épineux qui mérite d'être étudié sous ses formes les plus variées, elle ouvre ainsi la voie à plusieurs interrogations. En effet, le laxisme dont font preuve les pouvoirs publics en matière d'encadrement des pratiques de jeux d'argent ne rend-t-il pas l'État complice des coûts sociaux conséquents de la prolifération de ces formes de « loisirs » ? La société camerounaise, minée par les problèmes de sous-emploi ne contribue-t-elle pas au

8

renforcement de la vulnérabilité des individus au « ndjambo » ? Quelle facture sociale la pratique de ces jeux impute-t-elle à la société urbaine à Yaoundé ?

Après avoir construit la problématique, il revient de poser un certain nombre de questions qui orienteront la recherche. Il s'agit de la question principale et des questions de recherche.

4. Questions de recherche

La construction d'un objet d'étude passe nécessairement par la conception d'un ensemble de questionnements. Point de départ de l'enquête, ces questions sont corrélées à des hypothèses qui participent à la délimitation du champ d'analyse.

4.1. Question principale

Pour M. BEAUD (1996), une question principale est une question qui sert de fil conducteur pour le chercheur. Elle doit être précise, cruciale et centrale par rapport au thème choisi. Cette question vise non seulement à décrire le phénomène à étudier, mais aussi à le faire comprendre. Dans le cadre de la présente étude, la question principale est la suivante :

Quels sont les nouveaux comportements induis par la prolifération des jeux d'argent à Yaoundé ?

De cette question principale, découlent trois questions de recherche.

4.2. Questions de recherche

Q.S.1 Quels sont les facteurs explicatifs de l'enrôlement des citadins dans les jeux d'argent ?

Q.S..2 Quel est le rapport entre la mobilité sociale des individus et leur participation à différents types de jeux d'argent ?

Q.S.3 Quelle est l'étendue des transformations sociales engendrées par la pratique des jeux d'argent sur la société urbaine yaoundéenne ?

Ces questions de recherche permettent de dégager les hypothèses.

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5. Hypothèses de recherche

D'après M. GRAWITZ (1993 :322), l'hypothèse se définit comme « une proposition de réponse à la question posée. Elle tend à formuler une relation entre des faits significatifs (...) elle doit être vérifiable de façon empirique ou logique ». Pour conduire la présente étude, il est dégagé ici deux catégories d'hypothèses, dont l'une est principale et trois autres sont secondaires.

5.1. Hypothèse principale

L'hypothèse principale se formule comme suit : la prolifération des pratiques de jeux d'argent dans la ville de Yaoundé, génère dans l'imaginaire collectif, l'esprit de lucre, l'appât du gain facile, et l'illusion de l'enrichissement rapide.

Cette hypothèse principale, comme son nom l'indique, est assez globalisante. À ce titre, elle demande à être spécifiée à travers des hypothèses sous-jacentes.

5.2. Hypothèses de recherche

H.S.1 Les publicités de jeux et les médias de masse agissent de façon diligente dans la persuasion du sens commun. En brandissant l'illusion d'un bonheur rêvé par un simple coup de chance, ces facteurs contribuent à rallier plusieurs « incertains » aux pratiques de jeux d'argent.

H.S.2 Les difficultés d'insertions socioprofessionnelles, la proximité des lieux de jeux aux individus et l'insatisfaction des salariés quant à leurs revenus, développent un instinct de vulnérabilité à l'argent chez les yaoundéens pour qui, le jeu apparaît comme une solution rapide et efficiente à leurs gênes.

H.S.3 La prolifération des jeux d'argent en cours à Yaoundé, engendre d'une dégénérescence sociale à travers la dépendance aux jeux, délinquance, le défaitisme, la déchéance sociale du joueur etc.

6. Objectifs visés par la recherche

Selon J. DEWEY (1983 :133), « avoir un objectif, c'est avoir l'intention de faire quelque chose à la lumière de cette intention ». En souscrivant à la pensée de cet auteur, le présent travail vise deux objectifs spécifiques à savoir : un objectif heuristique, qui apporte une contribution théorique et conceptuelle à la connaissance de ce sujet, et un objectif pragmatique, dont la finalité est d'aider à l'éclairage des interventions des politiques et des

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acteurs sociaux dans la prise des décisions. Celles-ci devant protéger les joueurs en minorant les risques d'addiction avec ses conséquences sur leur vie physique, sociale et financière.

Sur le plan scientifique, ce travail suggère l'invention d'une approche de décryptage d'un phénomène dont les usages donnent naissance à des problèmes concrets au sein de la société urbaine, notamment par rapport au travail et dans la gestion de ressources financières familiales. Le dessein pragmatique quant à lui est d'inspirer et d'amener les politiques à se pencher sur les priorités, c'est-à-dire les modalités de participation des individus aux jeux d'argent. Celles-ci affectent le système de valeur, la conscience collective, les aspirations et les normes à différents niveaux de la vie des acteurs sociaux.

Les objectifs susmentionnés donnent un aperçu de l'intérêt multidimensionnel de la recherche.

7. Intérêts de la recherche

Le présent travail présente un double intérêt : un intérêt social et un intérêt sociologique. Sur le plan social, cette recherche se rapporte aux joueurs. Elle consiste à les interpeler sur les risques de leurs pratiques ludiques, pouvant déboucher sur des addictions et conduire à leur totale aliénation, surtout lorsque ces jeux tendent à s'ériger en idéaux de promotion financière. Pour ce qui est de l'intérêt sociologique, ce travail suggère une implication plus accentuée des pouvoirs publics, des opérateurs de jeux, des politiques et de la société civile en matière de sensibilisation, de prévention et d'encadrement des pratiques excessives de jeux d'argent ; lesquelles pratiques mènent parfois aux drames, dans le cas des conduites addictives.

Après avoir élucidé l'intérêt de la recherche, la définition d'une méthodologie s'avère nécessaire.

8. Méthodologie de la recherche

La méthodologie désigne « l'activité critique qui s'applique aux divers produits de la recherche (...) la méthodologie s'applique à tous les types de recherches qu'il s'agisse des études quantitatives ou qualitatives, des travaux à orientation théoriques ou des études sociographiques » R. BOUDON et F. BOURRICAUD (1982 :369). Son opérationnalisation dans une recherche ne se fait pas de façon inopinée ; elle tient compte au préalable d'un cadre théorique qui occupe une place de choix.

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8.1. Cadre théorique

La recherche en sciences sociales se construit dans un cadre conceptuel qui repose sur une ou plusieurs théories. Pour analyser et interpréter les faits, deux théories sont convoquées dans ce travail : il s'agit de la matrice constructiviste et de la sociologie dynamiste et critique.

8.1.1. La matrice constructiviste

La matrice constructiviste est une approche théorique né du constructivisme développé par J. PIAGET (1964), qui suppose que, les connaissances de chaque sujet ne sont pas une simple « copie » de la réalité, mais une « construction » de celle-ci. C'est-à-dire que, les réalités sociales doivent s'appréhender comme des construits historiques et quotidiens des individus en interaction. Ici, le réel existant et connaissant n'est pas une donnée spontanée, mais relève des constructions cognitivement construites auxquelles participent des groupes sociaux. Comme le précise G. BACHELARD (1984 :14), « rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit ». Ce qui signifie de façon prosaïque, que ce sont les individus qui construisent le réel en le confrontant.

Mis à contribution dans cette étude, la matrice constructiviste permet d'appréhender la prolifération des jeux d'argent à Yaoundé, non pas comme un accident de l'histoire, ni d'une nécessité fonctionnelle, mais plutôt, comme une production consciente ou inconsciente, socialement instrumentalisée des acteurs sociaux en quête d'argent. Cette approche théorique caractérise bien la propension au « gain facile » qui anime bon nombre d'individus à Yaoundé, tant-ils en viennent à transformer leurs pratiques ludiques en des activités mercantiles en rapport avec un environnement social jugé défavorable. Davantage, cette théorie permettra à ce travail d'analyser les pratiques de jeux d'argent quotidiennes, en tant « qu'ensemble de pratiques socialement produites, matériellement codifiées et symboliquement objectivées » A. MBEMBE cité par D.A.F. LEKA ESSOMBA (2001). Ce modèle théorique, proche des préoccupations des habitants de Yaoundé à partir duquel ils construisent leur urbanité est mis à contribution dans l'argumentaire développé sur les schèmes opératoires mis en place par ces populations urbaines de Yaoundé, pour s'enrichir à partir de leurs jeux.

Cette exigence fait donc intervenir l'approche dynamiste et critique de la sociologie.

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8.1.2. L'approche dynamiste et critique

La sociologie dynamiste et critique est issue de l'école générative, née pendant la période des années soixante. Les promoteurs de cette théorie sont : G. GURVITCH, A. TOURAINE, C. RIVIERE, G. BALANDIER etc. L'école dynamiste et critique optait pour objectif selon lequel ; tout chercheur est investi d'une attitude critique en rupture avec les catégories de l'ordre social. Cette théorie met au centre de sa réflexion, l'étude des changements, des mutations, du devenir des sociétés. Toutefois, la thèse développée par G. BALANDIER, est celle qui nous intéresse dans le cadre de cette étude.

Selon G. BALANDIER (1971), la réalité sociale n'est jamais donnée à l'observation première ou superficielle. Les sociétés étant caractérisées par une certaine « hypocrisie », toute analyse sociologique mérite d'être réalisée à deux niveaux au moins : le niveau patent et le niveau latent. Bien plus, le sociologue doit considérer que le sens profond et réel de son objet d'étude ne peut être conquis qu'à travers un dépassement, voire une remise en cause de l'aspect officiel. Celui-ci ne constitue qu'un voile d'occultation de l'aspect caché et plus révélateur de la dynamique sociale. Les courants dynamistes et critiques qui s'enracinent dans la sociologie des profondeurs mettent au centre de leur réflexion l'étude des changements, des mutations, des mouvements sociaux et du devenir des sociétés influencées par des dynamiques multiformes.

Dans cette étude l'approche dynamiste aidera à appréhender la pratique des jeux d'argent beaucoup plus sous l'angle des transformations qui ont cours au sein de la société. Elle permettra de voir de quelle manière différents mécanismes influent sur l'enrôlement des acteurs dans ces jeux et aussi, comment face à la libéralisation de ces pratiques et aux difficultés d'ordre économique, les individus développent des rationalités de gains à partir de leurs jeux.

L'approche critique quant à elle, se justifie par son principe de lire la réalité à deux niveaux. De ce fait, elle recommande au chercheur de se méfier du discours des acteurs ou tout au plus, de partir de ce discours pour déceler après critique et déconstruction, le sens profond de leurs agirs. À travers cette seconde approche, il sera démontré comme l'a souligné G. BALANDIER (1971 :9), « à quel degré les configurations sont mouvantes ; constamment en voie de se refaire et de déterminer leur sens ». En d'autres termes, cette approche aidera à révéler les « écrans déformateurs » J. ZIEGLER (1981 :13), des représentations que les pratiques de jeux d'argent imposent officiellement.

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La sollicitation de ces grilles d'analyse théorique se fera à titre complémentaire, de telle manière que chaque modèle complète les insuffisances de l'autre. Le cadre théorique conceptuel de la recherche étant ainsi présenté, il incombe de présenter dans le point suivant, les techniques et outils de collecte des données.

8.2. Techniques et outils de collecte des données

La collecte des données constitue une étape majeure du processus de la recherche. Elle lui donne une valeur empirique, caractérisée par sa double dimension : théorique et pratique. Dans le cadre de ce travail, les techniques de collectes convoquées sont classiques en sciences sociales. Il s'agit de celles qui font appel à l'observation directe, à la recherche documentaire, à l'entretien et au questionnaire. Ces techniques de collecte mises en oeuvre correspondent à un dessein de réquisition systématique des faits correspondants à l'objet d'étude à savoir : le recueil des informations sur la pratique des jeux d'argent, les motivations des joueurs et les changements sociaux observés à différents niveaux de participation des acteurs. Davantage, elles permettent à ce travail d'avoir une orientation qualitative, laquelle se sert aussi des éléments quantitatifs pour étayer les arguments.

Avant de solliciter ces techniques de collecte, il serait judicieux de définir le cadre géographique de l'étude et l'échantillon de la population étudiée.

8.2.1. Délimitation du champ d'investigation

Sur le plan géographique, Yaoundé est l'espace urbain retenu pour mener la présente étude. Le choix de ce site n'est pas fortuit. De prime à bord, il tient du fait que pour les sociologues contemporains, cette ville peut être considérée comme un laboratoire social du Cameroun, comme l'a été la ville de Chicago aux États Unis à la fin du XIXe siècle. À ce titre, on peut souhaiter que le terrain yaoundéen contribue à renouveler les questions que les sciences sociales se posent aujourd'hui en Afrique, d'où cet appel lancé par A. FRANQUEVILLE (1984), qui soulignait déjà l'urgence de « construire une capitale » qui servirait de vitrine en Afrique centrale.

Sur le plan sociologique, Yaoundé se caractérise par la multi culturalité de sa population qui revêt les traits d'une configuration hétérogène, où les individus s'accommodent à des pratiques communes. Pour ainsi dire, cette ville constitue « un véritable foyer de production de nouvelles mentalités, de nouveaux imaginaires, et surtout un laboratoire de nouvelles formes de pratiques sociales » S.P AWONDO (2006 :15), et à

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l'ordre de ces nouvelles pratiques, les jeux d'argent occupent une place de choix. C'est donc dire qu'à Yaoundé, la pratique des jeux d'argent est intense. Les machines à sous, les salles de jeux et les tripots de rues abondent dans tous les quartiers de la ville. On les rencontre principalement dans les quartiers comme Biyem-Assi, Madagascar, Mimboman, Melen, Mvog-Mbi, au lieu dit : « campéro », etc. Dans ces quartiers, les salles de jeux renferment plusieurs types d'appareils modernes : écrans plasma, terminaux, ordinateurs, machines à sous etc.

Ces jeux ne se pratiquent pas seulement dans les salles. On les rencontre aussi dans les rues, les pleins airs et les marchés, où ils constituent la préoccupation de plusieurs individus. Mais dans le cadre de cette recherche, la collecte des données s'est centrée sur des points privilégiés et préalablement circonscrits. Le champ d'action s'est surtout ordonné dans les localités suivantes : Ékounou, Mvog-Ada, Mokolo et Ngoa-Ekelle. Ces quatre localités où l'on a prélevé l'échantillon ont été privilégiées pour plusieurs raisons. D'une part, en sollicitant les appuis d'A. ARBORIO et de P. FOURNIER (1999 :12), il apparaît qu'« une activité particulière, des pratiques ou un mode de vie commun permettent de délimiter un groupe à prendre pour objet d'étude ». Ce qui signifie que dans les quartiers populaires sus-cités, on observe une relative prépondérance des pratiques de jeux d'argent et des structures abritant ces jeux, en comparaison à ceux dits résidentiels. Ce sont des « quartiers difficiles » où vivent de nombreux « incertains », c'est-à-dire des personnes désespérées, fragilisées par la pauvreté matérielle et financière, cherchant par tous les moyens à s'extirper de celle-ci. Ce qui les rend particulièrement vulnérables aux jeux d'argent.

D'autre part, ces sites donnent au chercheur la latitude de rencontrer tous les types de jeux qui font l'objet de la présente étude à savoir : le PMUC, le pari foot, le poker, les machines à sous, les « ndjambo Ludo, Songo, Carte, dés, flipper, baby-foot etc. ». On y trouve également toutes les tranches d'âge et les différents sous-groupes de la population tels que les commerçants, les élèves et étudiants, les fonctionnaires et les personnes oisives.

La délimitation du cadre géographique de l'étude fait place au choix des personnes enquêtées.

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8.2.2. Échantillonnage

D'après R. GHUIGLIONE et B. MATALON (2001 :29), « il est très rare qu'on puisse étudier de façon exhaustive une population ». Autrement dit, d'interroger tous les membres d'une société dans le cadre d'une recherche. Ce serait si long et si couteux, que c'est pratiquement impossible. Vu cette grande difficulté, le chercheur est amené à procéder à un échantillonnage. Échantillonner c'est « choisir un nombre limité d'individus, d'objets ou d'évènements dont l'observation permet de tirer des conclusions applicables à la population entière à l'intérieur de laquelle le choix a été fait » G. De LANDSHEERE (1982 :382). Pour aboutir à des résultats au terme de la recherche, c'est la technique d'échantillonnage non-probabiliste qui a émergé du processus de sélection des individus devant participer à l'enquête.

Ce choix s'est imposé autant par contrainte du fait de l'inexistence d'une base de sondage sur la population des joueurs d'argent à Yaoundé, que par le fait que le présent travail s'intéresse à une partie peu visible de la population des pratiquants de ces jeux dans cette même ville. Ces raisons nous ont donné la possibilité d'aller à la rencontre des joueurs de façon aléatoire en les interceptant dans les salles de jeux, les bars, les tripots de rues et autres lieux de rassemblement où leur sélection s'est faite in situ. Cette technique est apparue comme le moyen le plus efficace pour atteindre les objectifs du travail de terrain à savoir, contacter un maximum de joueurs sur la base d'une participation libre et volontaire.

Les caractéristiques de l'échantillon sont présentées dans le tableau qui va suivre.

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Tableau 1 : Échantillonnage de la population des joueurs d'argent interviewés

Variables

Joueurs

Effectifs

Proportions (%)

Sexe

Hommes

105

80.76

 

Femmes

25

19.23

 

Moins de 20 ans

14

10.76

Tranches d'âge

21 - 29 ans

55

42.30

 

30 - 39 ans

38

29.23

 

40 - 49 ans

15

11.53

 

50 ans et plus

8

6.15

 

Célibataires

74

56.92

Statut matrimonial

Mariés

32

24.62

 

Divorcés

24

18.46

 

Commerçants

30

23.07

Occupation

Désoeuvrés

55

42.30

principale

Elèves/étudiants

25

19.23

 

Fonctionnaires/salariés

20

15.38

Total

 

130

100

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain)

Du tableau précédent, il ressort que les hommes sont les plus nombreux à s'adonner aux jeux d'argent que les femmes. Parmi les sujets enquêtés, on dénombre cent cinq hommes contre seulement vingt-cinq femmes. Cette prévalence masculine amène à poser la question de savoir pourquoi le nombre de femmes est-il si réduit ? Alors qu'on sait que celles-ci, tout comme les hommes, aiment bien jouer.

L'une des réponses à ce questionnement se dégage de l'environnement dans lequel se pratiquent les jeux d'argent. Le fait que ces jeux se trouvent dans les casinos, les bars, les Visio club et les rues, amène souvent de nombreuses femmes à s'abstenir de jouer parce qu'elles sont victimes de pressions sociales. C'est du moins ce que pense une enquêtée, J. ATEBA, gérante d'une salle de jeux au quartier Ékounou, lorsqu'elle affirme que :

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Nos clients sont en majorité des hommes. Les salles de jeux sont en effet des lieux de débauches et de dépravations telles que : bagarres, injures, vols etc. il y a certaines personnes qui, malgré les interdictions de consommer de l'alcool et de fumer à l'intérieur de la salle, ne font qu'à leur guise, d'autant plus qu'on n'a pas d'agent de sécurité ici. Donc pour qu'une femme supporte cet environnement, il faut qu'elle soit vraiment rusée !

C'est dire autrement, que la société qualifie de « vulgaire » toute fille qui fréquente pareils milieux. Une autre raison qui explique la rareté des sujets féminins est relative à la qualité même du jeu. En effet, les jeux d'argent contrairement aux autres jeux, nécessitent des sommes importantes : il faut mettre de l'argent en jeu, alors que les chances de gagner sont très réduites, ce que semblent redouter les filles. Un argument qui converge avec O. NEWMAN (1973) pour qui, les femmes sont moins enclines à s'adonner à un jeu pour gagner de l'argent en introduisant par exemple une pièce de monnaie dans une machine à sous, ou encore en pariant sur les évènements.

S'agissant des tranches d'âges des sujets enquêtés, la classe la plus dominante est celle qui se situe entre vingt et un et vingt-neuf ans, avec un effectif de cinquante-cinq personnes. Elle est suivie de celle qui se situe entre trente et trente-neuf ans, qui compte trente-huit individus. La classe d'âge comprise entre quarante et quarante-neuf ans en compte quinze. Les enquêtés sont donc relativement jeunes. Bien que bon nombre d'entre eux n'aient pas encore de situation financière stable, ils sont déjà en mesure de s'insérer dans les circuits de production et peuvent d'ores et déjà s'autonomiser. Les jeunes de moins de vingt ans, d'un nombre de quatorze, sont minoritaires. Cela tient du fait qu'il leur manque souvent des moyens financiers, alors que les jeux d'argent nécessitent un certain budget. Par contre, les gens âgés de plus de cinquante ans, trouvent peu d'intérêts aux jeux d'argent. Ce sont des adultes qui, à défaut de s'y être impliqué plus tôt, ont une considération péjorative de ces jeux, car pour eux, cette activité peut s'arrimer à un passe-temps.

Pour ce qui est du statut matrimonial des enquêtés, 75.38 % de célibataires et de divorcés s'intéressent aux jeux d'argent. Ce qui signifie que le fait d'être « irresponsable », ou exempt de charges familiales amène les individus en quête de gain providentiel à s'adonner plus facilement aux jeux d'argent. Chez les hommes mariés, d'une proportion de 24.62 % possédant un revenu faible ou moyen, leur participation au jeu dans la recherche du gain

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marque dans une certaine mesure, une confirmation des rôles sociaux qui veulent que ce soit l'homme en tant que chef du ménage, qui apporte des ressources financières au foyer, même s'il existe des femmes qui soutiennent des familles.

Une autre tendance qui se dégage des participants aux jeux d'argent dans la ville de Yaoundé est que cette pratique concerne la quasi-totalité des couches sociales de la population. En effet, les points de jeux abondent d'adolescents, d'élèves et étudiants. Ceux-ci, en général, fréquentent ces lieux pour des raisons de crises identitaires liées à la proximité de ces points de jeux à leur environnement scolaire. À ceux-là, viennent s'ajouter les chômeurs, les désoeuvrés, les commerçants ambulants et autres « débrouillards », donc des personnes sans emploi fixe, exerçant un petit métier occultant quelque fois la misère. C'est ce qui fait dire à J.P ONANA (ibid.), qu'« au Cameroun, les statistiques montrent que ce sont les couches les plus défavorisées (pauvres), qui comptent le plus d'adeptes ». Ces jeux deviennent pour ces derniers, des refuges sociaux qui permettent non seulement à celui qui les pratique de fuir les dures réalités de la vie en ville, mais aussi de se créer un monde imaginaire, lui donnant une illusion de satisfaction financière et de bonheur. Parmi ces joueurs, on rencontre aussi des fonctionnaires, des salariés du secteur public et privé, certes en nombre réduit, mais à prendre avec beaucoup de considérations.

Pour réaliser la collecte des données, les techniques suivantes ont été mobilisées :

8.2.3. L'observation directe

À l'origine, l'observation directe était une technique d'investigation utilisée en Anthropologie. Elle participait à la « mise en évidence des cultures et des « routines sociales » V. NGA NDONGO (1999 :300). C'est une technique de collecte qui permet au chercheur d'être en contact direct avec la réalité qu'il veut étudier. Selon G. MACE et F. PETRY (2000 :92), « L'observation directe consiste pour un chercheur à observer directement son objet d'étude ou le milieu dans lequel le phénomène se produit afin d'en extraire les renseignements pertinents à sa recherche ». À travers cette technique de collecte, le chercheur est présent sur le lieu des faits qui ont éveillé sa curiosité au moment de leur manifestation, et sans s'adresser aux sujets concernés, il procède directement au recueil des informations.

Dans ce travail, l'observation directe a favorisé le recueil d'un ensemble d'informations dont les individus n'avaient pas assez conscience. Il s'est agi de scruter la localisation des points de jeux sur l'espace public, les heures d'affluences dans ces lieux, le

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contenu des discussions entre les joueurs et tout autre phénomène en relation avec la pratique de ces jeux.

8.2.4. La recherche documentaire

La recherche documentaire est par définition conçue comme « une observation médiatisée par les documents » V. NGA NDONGO (1999 :283). Le document étant perçu ici comme « tout élément matériel ou immatériel qui a un rapport avec l'activité des hommes vivants en société et qui, de ce fait, constitue une source d'information sur les phénomènes sociaux » P. BOURDIEU (1968 :35). Dans ce travail, la recherche documentaire a permis de tirer des documents de diverses natures, l'attention a beaucoup plus été portée sur l'exploitation des ouvrages, des thèses, des mémoires, des articles scientifiques et des journaux ayant un rapport avec le sujet. Davantage, il était question de porter un regard sur les messages diffusés par voie formelle à travers les publicités et les émissions radiodiffusées et télédiffusées qui parlent des jeux d'argent.

8.2.5. L'entretien semi-directif

En Sociologie, l'entretien est utilisé comme le moyen privilégié pour recueillir les aspects qualitatifs et subjectifs de la vie sociale. D'après M. GRAWITZ (1990 :744), l'entretien semi-directif est « une communication orale ayant pour but de transmettre des informations de l'enquêté à l'enquêteur ». Cette technique de collecte distingue l'entretien directif de l'entretien non directif, et selon que le contenu est ou non structuré par l'enquêteur, la participation de l'enquêté est active. Le choix motivé de ce type d'entretien est qu'il peut admettre des questions formulées ou non formulées à l'avance, des questions ouvertes et des questions fermées, ce qui garantit une certaine marge de liberté aux enquêtés.

Dans cette étude, les entretiens ont été effectués avec des personnes dites ressources résidant à Yaoundé, lesquelles se déclinent d'une part en douze gérants de structures de jeux et trois responsables exerçant dans les administrations publiques impliquées chacun à leur manière dans la gestion des jeux d'argent. Il s'agit entre autres, du Chef de service des jeux du MINATD, du Chef de service de l'aménagement des parcs à la direction du développement des loisirs du MINTOUL et du Chef de bureau des émissions fiscales à la commune d'arrondissement de Yaoundé IVe. Ces entretiens nous ont permis d'avoir une idée plus construite du sens attribué aux jeux par ces différents acteurs sociaux. Ils ont été conduits et enregistrés par des notes manuscrites, suivant la préférence des personnes interviewées, plutôt

J. HUIZINGA, historien néerlandais et spécialiste de l'histoire culturelle a notamment travaillé sur l'histoire des émotions. Il considère le jeu comme :

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qu'un enregistrement magnétophonique. Pour faciliter l'analyse des données lors du dépouillement, nous avons exploité des grandes lignes extraites de leurs discours.

8.2.6. Le questionnaire

Le questionnaire est présenté par VERKEVISSEUR et al. (1993 :146), comme « un outil de collecte des données par lequel des questions écrites sont présentées aux répondants qui y répondent également par écrit ». C'est un outil de quantification qui a permis non seulement de mesurer autant que faire se peut, les informations sur la connaissance des jeux et leur pratique ; mais d'appréhender le changement social à différents niveaux de participation des acteurs impliqués. L'enquête en elle-même s'est déroulée de la période allant du 8 novembre au 17 décembre 2016. Au cours de cette période, cent trente questionnaires valides sur les cent cinquante distribués ont pu être collectés (voir annexe 2). C'est sur eux que repose le corpus principal du présent travail.

9. Mise au point conceptuelle

E. DURKHEIM (1958 :21) pense que « les mots de la langue usuelle comme concepts qu'ils expriment sont toujours ambiguës et le savant qui les emploierait tel qu'il les reçoit de l'usage sans leur faire subir d'autres élaborations s'exposerait aux plus graves confusions ». Vu cette précision, le chercheur a intérêt à définir ses concepts pour être sûr de les utiliser dans le même sens que ses lecteurs. Pour donc souscrire à cette exigence, il est nécessaire de clarifier les concepts de « jeu d'argent » et de « changement social ».

9.1. Jeu d'argent

La littérature scientifique n'apporte presque pas de définition au concept de « jeu d'argent ». La raison est que la plupart des travaux effectués dans ce champ font référence au concept de « jeu de hasard », concept qui connote non seulement des contingences de rationalités abstraites pour constituer un objet d'étude, mais surtout, parce que le présent travail se centre sur des jeux où les individus misent et perdent avec l'espoir de gagner plus d'argent dans l'avenir. Toutefois, il est nécessaire ici de faire le point sur les différentes approches définitionnelles du concept de « jeu de hasard » proposées par les auteurs, afin d'appréhender le concept de « jeu d'argent » dans cette étude.

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Une action libre, sentie comme fictive et située en dehors de la vie courante, capable néanmoins d'absorber totalement le joueur ; une action dénuée de tout intérêt matériel et de toute utilité qui s'accomplit en un temps et dans un espace expressément circonscrit. J. HUIZINGA (1951 :34-35).

Dans cette définition, l'auteur sépare le jeu de l'activité réelle, du « monde habituel » et le valorise en le considérant comme moteur de l'évolution des civilisations. Contrairement à J. HUIZINGA, R. CAILLOIS parle entre autres de l'aléa, au sujet des jeux où l'argent est présent. Selon lui, dans ce type de jeux :

Le rôle de l'argent est d'autant plus considérable que la part du hasard est plus grande et par conséquent la défense du joueur plus faible. Car, l'aléa n'a pas pour fonction de faire gagner de l'argent aux plus intelligents, mais tout au contraire d'abolir les supériorités naturelles ou acquises des individus, afin de mettre chacun sur un pied d'égalité absolue devant le verdict aveugle de la chance. R. CAILLOIS (1969 :58).

Par la suite, il établit une classification qu'il considérait manquante dans les travaux de J. HUIZINGA. Dans cette répartition, il propose une division en quatre rubriques principales, selon que dans les jeux considérés prédomine le rôle de la compétition, du hasard, du simulacre ou du vertige. Il les appelle respectivement : Agôn, Aléa, Mimicry, et Ilinx. Bien que ces catégories ne soient pas exclusives, les jeux basés sur l'aléa laissent entrevoir les jeux de hasard comme des évènements aléatoires, qui se définissent en opposition avec les activités de loisir. Cela revient à dire que, gagner ou perdre à un jeu de hasard ne dépend pas de l'habileté du joueur ou de certaines stratégies de jeu, mais dépend volontiers de la chance. Dans ce type de jeu, écrit C. BEART (1960 :18), « on ne cherche pas à éliminer l'injustice du hasard mais c'est l'arbitraire même de celui-ci qui constitue le ressort unique du jeu ».

C'est pourquoi G. FERRÉOL (2002 :150), définit le jeu de hasard comme « une action de loisir soumise à des règles conventionnelles, comportant gagnants et perdants et dans laquelle n'intervient ni calcul, ni habileté du joueur ». Par jeu de hasard, G. FERRÉOL sous-entend donc toute activité organisée par un système de règles définissant un succès et un échec, un gain et une perte. Suivant cette approche, le législateur camerounais par le truchement de la loi no 89/26/89 délibérée et adoptée en plénière le 29 novembre 1989, dans

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son article 2 statue que « sont considérés comme jeux de hasard, ceux qui procurent un gain en argent ou en nature et dans lesquels la chance prédomine sur l'adresse ». En analysant ces définitions, on voit émerger trois éléments qui permettent de caractériser un jeu d'argent : il doit être investi d'un enjeu, d'une possibilité de gain ou de perte et de la présence même accessoire du hasard.

Le « jeu d'argent » s'appréhende donc dans ce travail, comme la pratique d'une activité ludique associée à un intéressement financier à l'issue de la partie. Ici, chaque joueur engage un certain montant financier dans le jeu qui sera tout ou partie perdue, ou qui sera augmenté en cas de gain.

9.2. Changement social

Le changement social est un phénomène collectif qui affecte une collectivité ou un secteur important de la collectivité. C'est un phénomène qui touche à la fois l'univers mental et les conditions de vies de plusieurs individus ou encore la structure ; c'est-à-dire les composantes de l'organisation sociale. Le changement social est indissociable du temps, dans la mesure où on l'apprécie et on le mesure par rapport à un point de référence situé dans le passé. Il est permanant, tant il est vrai que les transformations qu'il engendre durent. Pour certains auteurs comme G. BALANDIER, la Sociologie s'intéresse plus aux changements exogènes, « du dehors », qui apparaissent sous l'angle de l'acculturation et de la dépendance à travers le développement d'une contre acculturation qu'il appelle « le travail de la société sur elle-même » G. BALANDIER (1977 :233) : c'est-à-dire des sociétés en voie de se faire, portant constamment en elles le débat et l'incertitude.

En s'inspirant de cette approche, nous adhérons à la pensée de G. ROCHER (1968 :22), selon laquelle le changement social désigne « toute transformation observable et vérifiable dans le temps qui affecte d'une manière qui ne soit pas provisoire ou éphémère la structure ou le fonctionnement d'une collectivité et qui modifie le cours de son histoire ». Dans le cadre des jeux d'argent étudiés dans ce travail, ce qui change n'est pas comme on le pense un peu hâtivement les règles, mais c'est la nature même du jeu. En effet, d'une façon générale, la mercantilisassions des pratiques ludiques à Yaoundé a entrainé une transformation dans le quotidien des populations qui, à partir de cette activité, ont fondé une idéologie de promotion financière. Cette réinvention n'est pas sans conséquences : elle affecte non seulement l'organisation des entités sociales comme la famille, mais aussi la société à

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travers l'émergence d'épiphénomènes parallèles ainsi que l'abandon du travail et du sens de l'effort.

10. Organisation du mémoire

Pour comprendre ce que signifie « jeux d'argent et changement social à Yaoundé », la présente étude s'articule autour de trois chapitres. Ces chapitres ne sont ni chronologiques, ni thématiques mais suivent les trajectoires de mobilisation des différents acteurs sociaux du jeu impliqués. Le premier chapitre intitulé : panorama des jeux à Yaoundé et description du phénomène, présente dans ses différentes sections ; une typologie des jeux, la localisation de ces pratiques dans les secteurs urbains de la ville de Yaoundé, ainsi que les logiques attribuées à ces jeux par les différents protagonistes. Le second chapitre intitulé : mécanismes d'enrôlement et de participation des acteurs aux jeux d'argent, s'intéresse à une approche des médias et de la mobilité sociale pour comprendre le recours au jeu d'argent chez les personnes désoeuvrées, les commerçants et les salariés des secteurs public et privé.

Quant au troisième chapitre formulé sous le thème : amplification des pratiques de jeux d'argent et changement social, il est au coeur de l'analyse du changement social dont le jeu en est un facteur. Ce chapitre met en lumière l'impact du jeu sur la vie familiale et sociale du joueur, mais davantage sur la société urbaine. Un examen critique et global de l'engouement manifesté autour de ce phénomène dresse un aperçu d'une société camerounaise en proie à la déliquescence de ses citoyens. Le mémoire s'achève par une conclusion générale. Celle-ci rappelle les différentes étapes parcourues au cours de la recherche, les difficultés rencontrées, les résultats obtenus et les perspectives qui s'ouvrent dans ce champ de réflexion.

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CHAPITRE I : PANORAMA DES JEUX À YAOUNDÉ ET
DESCRIPTION DU PHÉNOMÈNE

I. ESQUISSE D'UNE TYPOLOGIE DES JEUX

À première vue, la variété de jeux rencontrés en parcourant la ville de Yaoundé fait désespérer face à l'idée de découvrir un principe de classification qui permettrait de les repartir dans des catégories distinctes. Étant donné que chaque jeu a un but précis et des caractéristiques propres, il convient d'en dresser une typologie. Cette typologie de jeux s'inspire de celle présentée pour la première fois par R. CAILLOIS (1958), qui distingue deux catégories à savoir : les jeux de hasard et les jeux d'adresse. D'après cet auteur, les jeux de hasard regroupent l'ensemble des jeux qui ne font pas appel aux habiletés des joueurs. Autrement dit, les personnes qui y participent ont les mêmes probabilités de gagner ou de perdre, l'unique variable qui détermine leur performance étant le hasard. C'est par exemple le cas du Lotto, des paris sportifs et hippiques, du bingo, ou encore de la roulette Y. CHANTAL et J. VALLERAND (1996). Quant aux jeux d'adresse, ils regroupent l'ensemble des jeux qui reposent à la fois sur le hasard et sur les habiletés des participants. Dans ce type de jeux, les protagonistes n'ont pas les mêmes probabilités de gagner ou de perdre, puisque leurs habiletés ont un impact sur leurs gains ou sur leurs pertes. C'est notamment le cas du black jack, du flipper, des jeux vidéo et dans une certaine mesure, du poker Y. CHANTAL et J. VALLERAND (idem). Le dénominateur commun aux différents jeux dans chacune de ces deux catégories demeure le fait que ce sont des jeux où l'argent est présent.

Les observations faites dans les secteurs urbains de la ville de Yaoundé, ont donc révélé l'existence de deux catégories de jeux d'argent que sont : les jeux d'argent légalisés, qui sont autorisés et promus par des entreprises ou des maisons de jeux. Leur exploitation se fait par l'obtention d'un contrat de concession délivré par le MINATD, après avis du MINFI. Ce sont entre autres les casinos, les PMU, les loteries et les tombolas, les machines à sous, etc. On distingue comme deuxième catégorie, les jeux d'argent clandestins, qui ne sont pas officiellement autorisés et règlementés. Cette catégorie intègre certains appareils électroniques, électromagnétiques et bien d'autres matériels non déclarés, mais destinés à la pratique de ces jeux. Il en est de même, de certains jeux de société comme les billes, la carte, les dés, le Ludo, le Songo etc., où les individus misent discrètement des sommes d'argent dans l'espoir de gagner davantage. Dans cette deuxième catégorie, les promoteurs de ces différents jeux évoluent dans l'informel ou le souterrain urbain et échappent de ce fait au fisc.

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Dans chacune des catégories mentionnées supra, les différents jeux pratiqués font plus ou moins appel aux habiletés des joueurs, nécessitent un investissement en argent et sont plus ou moins productifs. Le tableau ci-dessous présente ces différentes catégories de jeux d'argent.

Tableau 2 : Classification des jeux d'argent présents à Yaoundé

Catégories de
jeux d'argent

Types de jeux pratiqués

Organisation matérielle
des jeux

Lieux de pratique
des jeux

Les Jeux d'argent
légalisés

- Roulette, black jack,

craps, baccara,

- Billard,

- PMU,

- Loteries, tombolas,

- Poker,

- Baby-foot, Flipper,

Jeux vidéo.

- Jetons, pièces de

monnaie,

- Appareils

électromagnétiques

- Boules,

- Catalogue

d'informations,

- Terminaux, etc.

- Casinos,

- Salles de

jeux,

- Tripots de
rues,

- Sites de jeux
sur internet.

Les jeux d'argent
clandestins

- Bonus Win,

- Playstation,

- Bonneteau ou three

cards,

- Billes, Carte, dés,
Ludo, Songo, etc.

- Cartes, dés, pions,

- Tableaux, pièces de

monnaie,

- Appareils
électroniques et électromagnétiques

- Manettes, etc.

- Bars,

- Boutiques,

- Marchés,

- Maisons

abandonnées

- Pleins airs,
etc.

Source : Badel ESSALA, (en enquête de terrain).

Il convient de préciser que ces catégories de jeux ne sont pas exclusives. Par exemple, certains jeux comme le poker ou le baby-foot, peuvent appartenir à la fois à la catégorie des jeux d'argent légalisés et à celle des jeux d'argent clandestins, selon que leur promoteur soit en conformité ou pas avec la fiscalité en la matière. Essayons tout de même de présenter les particularités de certains de ces jeux.

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1. Les jeux d'argent légalisés

Des addictions aux enjeux multiformes que suscitent les jeux d'argent, L'État camerounais depuis l'année 1970 a légiféré afin que l'exploitation de ces jeux soit encadrée et garantisse une certaine cohérence. Ainsi, trois lois dont : la loi no 70/LF/12 du 9 novembre 1970, abrogée par la loi no 79/9 du 30 juin 1979 et son décret d'application no 81/497 du 23 novembre 1981, la loi no 89/026 du 29 décembre 1989 et son décret d'application no 92/050/PM du 17 février 1992 sont intervenues pour règlementer la pratique des jeux où l'argent est présent. Deux catégories sont ainsi définies : les jeux de divertissement et les « jeux de hasard », donc les jeux d'argent. Jusqu'à la loi de 1989, seuls les jeux de divertissement étaient licites, tandis que la pratique des « jeux de hasard » restait prohibée, exception faite des casinos, des loteries et des tombolas restés exclus du champ d'application de cette loi. Cependant, conformément à la prise en compte des intérêts touristiques et économiques, le décret de 1992 va aboutir à la libéralisation des « jeux de hasard ». C'est dans cette veine que l'on retrouve :

1.1. Les casinos et les types de jeux autorisés

Les casinos sont compris comme des cercles ludiques et touristiques où se pratiquent un certain type de jeux d'argent. Au Cameroun, l'article 27 de la loi no 92/050/PM du 17 février 1992 définit le casino comme un établissement pouvant comporter trois activités distinctes à savoir : le spectacle, la restauration et le jeu. La plupart des métropoles camerounaises abritent un grand nombre de casinos y compris la ville de Yaoundé ; capitale politique. Pourtant, seuls sept bénéficient d'un contrat de concession et sont officiellement reconnus. Parmi ceux-ci, on compte deux dans la ville : il s'agit du casino « El Blanco » situé au Hilton Hôtel et du casino « Golden city » au Mérina Hôtel, selon les informations obtenues au service des jeux du MINATD. Dans ces établissements possédant plus de quinze machines à sous, la pratique des jeux n'est possible qu'en argent comptant, plus précisément à l'aide de jetons ou de plaques fournis par le casino qui dispose d'un bureau de change acceptant toutes les devises. Au casino, sont pratiqués les jeux suivants :

a) Les « machines à sous ». Ce sont des appareils électroniques qui procurent un gain numéraire ; le poker en constitue le principal jeu. Ces appareils sont composés d'éléments indispensables tels qu'une entrée de pièces, un système d'affichage du jeu, un moteur aléatoire et d'un bac à pièces (sortie d'argent).

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b) Les jeux de « contrepartie ». Ce sont des jeux de cartes numéraires où les joueurs sont disposés sur deux tableaux et peuvent miser indifféremment sur l'un ou sur l'autre tableau. Dans le même temps, le banquier joue contre les deux tableaux et prend une troisième carte en fonction d'un tableau de tirage. Parmi ces jeux, on distingue : la boule vingt-trois, la roulette américaine, la roulette anglaise, le trente et quarante, le black jack, le craps et le Punto banco.

c) Les jeux de « cercle ». Ce sont aussi des jeux de cartes qui donnent la possibilité au joueur de pouvoir doubler systématiquement sa mise. Parmi ces jeux, on a : le baccara, le chemin de fer, la banque ouverte et l'écarté.

Dans ces jeux, les joueurs ont une certaine marge de liberté en ce sens qu'ils peuvent s'associer dans une main (mise minimum demandée à deux associés), racheter une main (passer quand le banquier décide d'arrêter de miser et d'encaisser ses gains) ou jouer debout sans participer directement à la partie. Loin d'être exhaustive, la liste des jeux sus-énumérés ne constitue qu'une partie de tout ce que l'on peut rencontrer dans un casino. Certains types de jeux rentrant dans la catégorie des jeux en ligne sont aussi présents.

1.2. Les jeux en ligne

Les jeux en ligne s'appréhendent comme l'ensemble des pratiques ludiques à but lucratif où la mise et la lecture des résultats se font en ligne à travers l'outil internet, la télévision ou la radio. Le plus souvent, il s'agit des jeux de pronostics où les gagnants peuvent émerger d'un tirage au sort ou de la validité de leurs prédictions. Ces jeux sont dictés par « l'aléa », c'est à-dire qu'ils ne font aucunement appel aux qualités physiques et intellectuelles du joueur, mais reposent en grande partie sur le hasard. Parmi ces jeux, figurent :

1.2.1. La loterie

La loterie est un jeu d'argent qui consiste à tirer au sort des numéros désignant des gagnants parmi les joueurs ayant payé une mise de départ, ce qui leur donne droit à des lots en nature (objets de valeur) ou en espèces (argent). On distingue deux types de loteries à savoir : les jeux de tirage et les jeux de grattage. Les jeux de tirage sont des loteries sous forme électronique encore appelés « kendo » où quatre-vingts boules sont introduites dans une machine paramétrée sur la base d'algorithmes complexes. Cette machine offre des tirages à des intervalles de temps réguliers, de telle sorte qu'elle peut accorder régulièrement de

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nombreux petits gains ou encore peut procurer de gros gains, mais à des intervalles de temps plus espacés ; ce qui rend alors difficile d'évaluer le moment de l'octroi d'un gain. L'image ci-dessous présente ce type de loterie.

Photographie 1 : Écran affichant des numéros gagnants à la loterie numérique

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

Cet écran présente un tableau numérique de vingt numéros gagnants. Il est commandé par un logiciel informatique et offre un nombre illimité de tirages une fois qu'il est mis en marche. Ce jeu où la mise minimale est de deux cents francs et a la particularité de ruiner rapidement les joueurs, qui font fi du principe d'indépendance des tours inhérent à ce jeu, au profit de leurs illusions de contrôle du jeu R. CAILLOIS (1958).

Les jeux de grattage, quant à eux, sont des loteries qui s'apparentent aux tombolas. Ce sont des loteries nationales où le principe consiste à se procurer un ticket auprès d'une institution agréée. Une fois en possession du ticket, le joueur n'a plus qu'à gratter le verso où il découvre d'imminents lots. Les jeux de grattage, depuis la faillite des entreprises LONACAM, LOTELEC et de CASCH TV, ont presque tous disparu du paysage des jeux d'argent dans la ville de Yaoundé au profit des loteries numériques instantanées précédemment citées.

À côté des loteries, les PMU se comptent aussi parmi les jeux d'argent légaux.

4 Entendu comme preneur de paris licites, est une personne morale permettant de miser de l'argent sur des évènements le plus souvent sportifs. Au Cameroun, les plus actifs sont : 1XBET, Bwin, goal.com, Betclic.

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1.2.2. Les paris sur les évènements

Les paris sur les évènements sont des jeux où les individus misent sur un résultat opposant des athlètes en concurrence au cours d'une compétition. Ils incluent toutes les rencontres opposants deux équipes (match de football, rugby, basketball, handball, hockey, etc.). Ou deux individus (match de tennis, boxe, escrime etc.) ou plus de deux individus (une épreuve de cyclisme, d'athlétisme, de biathlon etc.). En général, ces paris font principalement référence aux pronostics sur les résultats des courses de chevaux et des rencontres sportives connus respectivement sous les termes de « paris mutuels » et de « paris sportifs ». Dans ce jeu, le parieur joue contre le « bookmaker4» qui attribue une « cote » ou un coefficient à la probabilité qu'un évènement survienne ou non. Parier consiste alors à miser une somme d'argent sur un des résultats possibles d'un évènement sportif avec la possibilité de remporter des gains en cas de validité des pronostics.

Il y a quelques années encore au Cameroun et dans la ville de Yaoundé en particulier, le PMUC était le seul organisateur de ces jeux de probabilité, du fait de la forte présence de ses kiosques sur les trottoirs urbains. Cette prédiction monnayée sur les résultats de courses de chevaux était alors considérée comme un jeu de personnes âgées. Mais aujourd'hui, il n'épargne aucune strate de la population. Le football étant un appât pour plusieurs personnes, au PMUC, on parie désormais sur le football : c'est le phénomène « pari foot ». Ainsi, les paris sportifs sont fortement représentés à Yaoundé, étant donné qu'on dénombre une demi-douzaine d'opérateurs exerçant dans ce domaine. Ce sont entre autres le PMUC, PREMIER BET, ROISBET, SUPER GOAL, SPORT FOR AFRICA et MOBIGAME.

Dans ce jeu, les règles sont contenues dans une charte distribuée gratuitement dans les kiosques. Il est requis de se procurer une nouvelle fiche chaque fois que les matchs de différents championnats ont lieu. Tout est dans la somme d'argent que l'on mise en fonction des moyens dont on dispose et la « cote » des équipes sur lesquelles on parie. Les joueurs peuvent miser sur autant d'équipes que leurs moyens permettent ; le seul risque étant de perdre la totalité de son gain probable lorsque ne serait-ce qu'un seul résultat des matchs pronostiqués s'avère erroné. Ces jeux qui combinent à la fois l'obsession pour les matchs de football et la possibilité de remporter de l'argent sont particulièrement appréciés par les populations de la ville de Yaoundé.

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L'image ci-dessous présente l'édifice abritant un établissement de jeux d'argent homologué dans la ville de Yaoundé.

Photographie 2 : Bâtiment abritant la Direction Générale du PMUC à Yaoundé

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

La présence de cet établissement de jeux d'argent au lieu dit « Avenue des banques », n'est pas fortuite. À plusieurs niveaux, cette présence est significative. D'une part, cela doit au fait que l'occupation de l'espace constitue la base de l'économie urbaine. En cela, le PMUC, à l'image d'une institution à capitaux publics, dispose d'une direction en plein centre urbain où il récompense ses « millionnaires ». Il s'affirme par là comme un acteur économique crédible et indigne de toute suspicion de ruine ou de déstabilisation financière, morale et sociale d'un nombre important de personnes. D'autre part, cette proximité serait beaucoup plus perçue comme une stratégie visant à attirer des personnes au sortir des banques environnantes, à venir tenter la chance au jeu sous le prétexte de multiplier la somme dont-telles disposent.

Ce dispositif n'est pas l'apanage du seul PMUC. On le retrouve aussi chez d'autres opérateurs de jeux tel que présenté sur l'image suivante :

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Photographie 3 : Un édifice abritant une salle de jeux à Mvog-Mbi

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

Cette photographie présente l'une des nombreuses salles de jeux appartenant à l'entreprise de paris sportifs PREMIER BET à Mvog-Mbi, dont le siège social se trouve au quartier Mvog-Ada. Le choix de ce quartier dit « populaire » par les promoteurs de cette maison de jeu n'est pas aussi un fait du hasard. Il tient compte de son environnement structurel et social. En réalité, on retrouve dans ce périmètre un poste de police, des agences bancaires, des micros-finances, des magasins, des stationnements, des marchés et supermarchés où s'opère une intense activité financière par des populations aux diverses trajectoires urbaines (fonctionnaires, commerçants, travailleurs du secteur informel, désoeuvrés, etc.). La salle de jeu se présente à cet effet comme un espace de séduction des sensibilités où les adeptes du gain facile, peuvent aisément participer à leur manière à la vie urbaine. Il en est de même pour les usagers qui, en se rendant à leur lieu de service ou activité, seraient tentés d'y faire un tour afin de valider quelques tickets pour essayer d'accroître leur capital.

Cette configuration se rapproche de celle que l'on attribue à l'image présentée dans les lignes qui suivent.

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Photographie 4 : Local faisant office de Visio club à Mokolo

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

À la différence des images précédentes, ce Visio club estampillé ROISBET se situe à Mokolo, un quartier fortement peuplé et réputé non seulement pour l'intense activité économique pratiquée par les populations, mais surtout comme étant un site privilégié des délinquances sociales comme la consommation de la drogue et de stupéfiants, vols etc. À côté de ces épiphénomènes, les pratiques de jeux d'argent prolifèrent aussi. C'est ainsi qu'au cours de notre enquête, l'on a pu observer que les fréquentations dans cette salle qui sous peu s'apparente à un marché, sont dans une proportion large le fait de personnes désoeuvrées, des commerçants ambulants, des transporteurs à moto, et bien d'autres. Ils y viennent pour passer un moment de détente, et bien évidement pour gagner de l'argent. Ce lieu attire aussi les mineurs qui sont curieux de savoir ce qui se passe à l'intérieur.

C'est dire en somme, que les images présentées sont celles des entreprises qui proposent des jeux de pronostics et de paris que nous avons appelé jeux en ligne. Une autre catégorie de jeux d'argent autorisés émerge à présent, il s'agit des machines à sous.

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1.3. Les machines à sous

Les machines à sous sont des appareils électromagnétiques de jeux d'argent qui ne demandent aucune habileté ou stratégie particulière pour s'en servir. C'est l'introduction d'une pièce d'argent dans l'orifice de l'appareil qui donne droit à un jeu. Les machines à sous offrent des jeux qui se pratiquent en groupe ou de façon solitaire. Dans ce type de jeu, la finalité n'est pas toujours d'escompter un gain quelconque en argent, mais aussi le divertissement. C'est la raison pour laquelle dans certains de ces jeux, on observe un détournement par les pratiquants, qui les transforment volontiers en de jeux d'argent en initiant des mises. Celles-ci se soldent soit par des gains chez certains, soit par des pertes chez d'autres. Parmi ces jeux, on distingue : le baby-foot, le flipper et les jeux vidéo.

1.3.1. Le baby-foot

Le baby-foot est un jeu qui est en principe destiné aux enfants, bien qu'il ne soit pas rare de rencontrer des adultes qui s'y intéressent. Ce jeu s'apparente beaucoup au football et cela s'explique par le fait qu'ils possèdent presque le même « système de jeu ». Plusieurs personnes peuvent le pratiquer à la fois, il suffit d'introduire une pièce de cent francs dans l'orifice de l'appareil pour obtenir sept boules qui constituent une partie de jeu. À l'image du football, le gagnant est celui qui aura marqué plus de buts dans le camp de son adversaire. Cependant, les parties de baby-foot sont assez passionnantes, c'est pourquoi elles s'érigent en de véritables défis entre joueurs ; ils n'hésitent plus à y mettre de l'argent sous forme de mises, dans le but de stimuler l'enjeu. Cet argent est rendu à un tiers qui fait office d'arbitre et est tenu de prélever un pourcentage sur ces mises et de restituer le reliquat au joueur ou à l'équipe qui aura remporté la partie.

L'image suivante présente ce type de jeu :

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Photographie 5 : Une partie de « ndjambo-baby-foot » au marché Mokolo

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

En observant cette image, on peut se rendre compte de toute l'attention portée au jeu aussi bien par les joueurs eux-mêmes que par les spectateurs agglutinés tout autour. Une manière de reconnaitre avec M. MAFFESSOLI (1979 :53), que l'activité ludique se manifeste dans « le spectacle et la communion ». Car, même les jeux « les plus solitaires ont besoin, au plus haut point, de spectateurs pour se réaliser pleinement ». Mais comme il est de notoriété que « les camerounais ne font rien pour rien » selon une expression communément utilisée à Yaoundé, il va de soi que cet attroupement de personnes n'est motivé que par des intérêts financiers autour de ces tables de jeux. Dans ce type de jeu, l'argent se branle sous anonymat et de façon si discrète qu'il faut faire preuve d'un sens élevé d'observation, pour s'en rendre compte. En dehors du baby-foot, les yaoundéens s'adonnent aussi au flipper et aux jeux vidéo.

1.3.2. Le flipper et les jeux vidéo

Pareillement au baby-foot, le flipper ou billard électrique est un jeu d'arcade à monnayeur, dont le principe est de marquer des points en dirigeant une ou plusieurs billes métalliques sur un plateau de jeu séparé par une vitre. Pour participer à ce jeu, il faut préalablement introduire une pièce de cent francs dans l'orifice de l'appareil. L'argent ainsi mis en jeu accorde au joueur des jeux dont le nombre varie en fonction des tableaux. Ce jeu se pratique seul et recommande beaucoup d'attention et de concentration. Dans ce jeu, aucun geste maladroit ne peut être rattrapé. S. TURKE (1986 :61), disait à ce propos qu'« il suffit d'être inattentif pendant une fraction de seconde pour être mis hors-jeu ». C'est pourquoi le joueur de flipper reste toujours debout, il contrôle les mouvements de la boule engagée en

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agissant sur les manettes ; les points s'accumulent sur le tableau placé en face de lui. Chaque tableau a un quota de points qu'il faut atteindre pour remporter la partie. Le flipper est notamment présent dans les bars, où certains individus en consommant de l'alcool sont en quête de sensations et aiment se livrer à ce jeu d'adresse.

Aussi, faut-il le rappeler, le flipper fonctionne dans la même configuration que les jeux vidéo autrefois appelés « taper-tapé ». Ces appareils géants, bien qu'étant moins visibles aujourd'hui dans les boutiques et les salles de jeux des quartiers populaires, nécessitent une pièce de cinquante francs pour débuter une partie. Ayant la particularité de se distinguer par leur dynamique compétitive, ces jeux illustrent les schèmes de combats, d'aventures, de guerres ou d'arts martiaux. Ils constituent un défi pour le joueur, qui doit faire usage de ses divers talents pour surpasser un ou plusieurs adversaires. Pratiqués en groupe, les jeux vidéo sont appréhendés comme des jeux d'argent parce que non seulement le joueur paye son jeu auprès du croupier, mais aussi, peut perdre lorsqu'il mise avec ses pairs dans le but d'évaluer ses habiletés ou de stimuler l'enjeu.

En somme, il est important de rappeler que l'exploitation d'un établissement de jeux dans le contexte camerounais, est subordonnée à l'obtention d'un contrat de concession. Celui-ci définit la nature des jeux autorisés et le fonctionnement dudit établissement. Par ailleurs, l'importation des machines et tous les autres matériels destinés à ces jeux doit être au préalable soumis à l'approbation du Ministre du commerce sur présentation du contrat de concession. Ainsi, le requérant, ses principaux partenaires commerciaux et leurs ayants droits économiques doivent disposer de moyens financiers suffisants, jouir d'une bonne réputation et offrir la garantie d'une activité économique irréprochable. En exploitant les jeux de façon licite, les promoteurs doivent entre autres, veiller au respect des prescriptions du cahier de charges attaché à leur contrat de concession, veiller à l'application des standards et normes de sécurité, de confort et de salubrité dans les établissements, s'astreindre de tout blanchiment d'argent et de toute publicité outrageuse en matière de jeux et loteries5.

Au détour de ces jeux d'argent légalisés qui disposent de locaux, d'une image de marque de l'entreprise promotrice, d'un règlement intérieur et des appareils de jeux homologués, on observe paradoxalement un détournement de certains jeux de société et de jeux traditionnels par les acteurs de la ville de Yaoundé dans les secteurs urbains où ils se pratiquent, d'où l'émergence des formes clandestines de jeux d'argent.

5 Cf. article 249 alinéas 1 de la loi no 2016/007 du 12 juillet 2016 portant code pénal.

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2. Les jeux d'argent clandestins

Les jeux d'argent clandestins sont compris comme l'ensemble de pratiques ludiques qui incluent tous les jeux non règlementés officiellement, ainsi que ceux qui échappent au contrôle et à la fiscalité de l'État. Dans cette catégorie, se range le « bonus Win », la Playstation, le bonneteau ou Three cards, le Ludo, le Damier et le Songo pour ne citer que ceux-là.

2.1. Le « bonus Win »

Symboles des développements technologiques récents, les « Bonus Win » sont des machines à sous ou appareils électromagnétiques munis d'un orifice à pièces d'argent, d'un cerveau purement électronique et d'un tableau sur lequel apparaissent des images. En référence à un champ essentiellement virtuel, ces jeux conçus sur le modèle des loteries numériques s'apparentent beaucoup au poker. Ils n'impliquent ni habiletés, ni capacités techniques et stratégiques du joueur. Dans leur principe, le joueur introduit une pièce de cent franc dans l'orifice de l'appareil, puis actionne les manettes pour faire le choix d'un logo qu'il présume être tiré au sort et valide son jeu. Le résultat apparaît du même coup. Quand on gagne, la machine paye directement. Et en cas d'échec, un voyant lumineux placé sur le tableau vous invite à tenter de nouveau la chance. On peut observer ces jeux sur l'image suivante :

Photographie 6 : Des pratiquants du « bonus Win » à la devanture d'une boutique à Ékounou

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

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Cette image mette en scène des joueurs qui introduisent des pièces d'argent dans des machines à sous pour en multiplier. Par le biais du conseil d'un pair, ils tentent la chance de remporter un gain de douze mille francs, la somme maximale que cet appareil peut payer pour un jeu.

Ces appareils rentrent dans la catégorie des jeux d'argent clandestins, du fait que leurs modalités d'usages font preuve d'une anomie et se confrontent aux résistances dans la fiscalité de la part de leurs détenteurs. Les propos de l'enquêté F. BILOKO, propriétaire d'une dizaine de ces appareils électromagnétiques répartis dans les quartiers de la ville, en disent davantage. Selon lui :

Avec ces appareils tu gagnes à 100 % ! Non seulement ça ne prend pas de carburant, mais aussi, quand tu sais jongler avec la mairie, même les taxes là tu ne payes pas (...) c'est l'argent qui entre seulement.

En réalité, le fait que ces jeux soient récents dans notre société pose le problème de leur statut. La loi règlementant les jeux au Cameroun ne précise pas la nature et les conditions d'exploitation pour cette catégorie d'appareils, et même le code général des impôts n'évoque aucune taxe imputable à ces jeux ; ce qui laisse libre cours aux promoteurs d'en faire leur usage, et à certains agents véreux des recettes et des finances d'en initier un « marché noir ».

En outre, le fait que ce type de jeu ne se pratique qu'en monnaie réelle pose un sérieux problème dans l'économie urbaine. Parce que dans la ville de Yaoundé, les pièces de monnaie en circulation se font de plus en plus rares. Puis qu'elles servent d'instruments de jeu, les promoteurs de ces machines les captent et les monopolisent pour en avoir suffisamment. Ce qui n'exclue donc pas l'hypothèse selon laquelle ces pièces de monnaie sont certainement stocker dans ces appareils, au moment où leur besoin se fait ressentir par la population.

2.2. La Playstation

La « PlayStation » est une console de jeux vidéo de cinquième génération. Elle se présente sous la forme d'une machine miniaturisée, munie de deux manettes et couplée à un écran téléviseur qui met en scène des parties de football, d'aventures, de combats, etc. À la base, ce jeu importé d'Europe a été conçu pour le divertissement à domicile. C'est pour cette

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raison qu'il n'est ni assujetti à une quelconque taxe, ni soumis à une règlementation formelle. Cependant, certains individus dans leur inventivité quotidienne, l'ont transformé en jeu d'argent en le transportant dans des salles et autres lieux de rassemblement pour en faire un marché. Pour y participer, il faut s'acquitter d'une somme de cinquante francs auprès du gérant appelé dans ces milieux « katika » et obtenir un temps de jeu de cinq minutes. En réalité, les détenteurs de Playstations ont compris que ces jeux étaient beaucoup appréciés par les adolescents, en particulier les élèves. Ainsi, hall, chambres à coucher et même domiciles privés se trouvant aux alentours des établissements scolaires sont transformés en salles de jeux. Ces jeux évoluent dans la clandestinité, sous couvert d'un divertissement non lucratif.

Les élèves se rendent à ces endroits, où ils passent des journées entières à miser entre eux sur l'issue des parties. Boycottant les cours, ils investissent leur argent de poche et de transport dans ces jeux, quand ils n'ont pas misé celui destiné à la scolarité. Quelques fois, ils se voient contraints de soutirer l'argent des parents pour s'investir dans ces jeux, de vendre aux enchères leurs fournitures scolaires, d'hypothéquer leurs chaussures, leur cartable ou tout autre objet de valeur quand ils sont déjà ruinés. De ce fait, ils rentrent à la maison à des heures tardives. C'est dire qu'au-delà du simple divertissement, la Playstation est devenue instrument qui fait brasser beaucoup d'argent et constitue un manque à gagner pour le fisc. Dans le même temps, ce jeu s'affirme comme un facteur de la délinquance juvénile à Yaoundé, au même titre que les jeux d'argent les plus en vue comme le poker et les paris sportifs.

2.3. Le bonneteau ou « Three cards »

Bien qu'étant peu visible sur les trottoirs urbains à Yaoundé, le bonneteau ou « three cards » est un jeu d'argent, un véritable jeu de dupe de l'ordre de l'escroquerie proposé à la sauvette dans les marchés et autres lieux publics. Pour être pratiqué, ce jeu nécessite plusieurs acteurs : un manipulateur ou maître du jeu, plusieurs larrons ou complices, des badauds naïfs et joueurs. C'est un jeu qui évolue sur l'éphémère ; rien ne semble l'inscrire dans la durabilité au regard de l'organisation matérielle qu'il nécessite : trois cartes (deux de couleurs noirs et une de couleur rouge), ou encore trois boites d'allumette, dont l'une pleine et deux autres vides, un banc ou un gros carton pouvant servir de table. Pour rythmer la partie, le manipulateur répète à plusieurs reprises : « Faites vos jeux ! Faites vos jeux ! Où est la reine ? », et dans le même temps, il procède à plusieurs tours où la carte recherchée est facilement suivie. Au cours ces simulations, les complices misent et gagnent afin de mettre les badauds en confiance ; mais dès lors que ces derniers payent leur mise, le maître du jeu modifie la manipulation des cartes. Il ne laisse plus la carte de couleur rouge s'échapper en

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premier, mais celle de couleur noire ; ce qui semble alors impossible à la victime. Cependant, il peut offrir quelques gains faciles à la victime afin de la mettre en confiance pour qu'il parie gros.

Formellement interdits à travers l'article 249 alinéas 1 du code pénal, les Three cards continuent de se pratiquer clandestinement. On les voit nuitamment, lors des foires promotionnelles comme « Promote » et « Ya-FE », ou encore aux alentours du stade omnisport de Yaoundé et à l'intérieur dans les gradins, pendant le déroulement des rencontres sportives de football. Cette localisation périodique ne vise qu'à échapper à vigilance des autorités policières qui, en ces occasions-là, sont beaucoup plus préoccupées par des questions de maintien de l'ordre public.

2.4. Les jeux de la société d'en bas

Les jeux de la société d'en bas, réinventés sous le vocable « ndjambo », sont à la base des jeux traditionnels qui ne sont généralement pas régis par une réglementation formelle. Autrement dit, leur pratique n'obéit qu'aux seuls principes préétablis par les acteurs eux-mêmes. Ces jeux véhiculent une certaine dimension culturelle en référence à un champ essentiellement ludique. Dans la plupart des cas, ce sont des jeux intellectuels qui font appel à la réflexion, à l'adresse et à l'observation selon qu'ils nécessitent un support de cartes, de dés, de billes, etc. En milieu urbain, ces jeux transcendent leur dimension de gratuité pour s'ériger en des pratiques lucratives. En réalité, la monétarisation de ces jeux par les adeptes eux-mêmes, leur donne l'impression d'une certaine mobilité dans la mesure où au terme d'une partie, le temps consacré au jeu devrait être récompensé par d'éventuels gains. Ceci est d'autant plus pertinent que l'on entend souvent dire à Yaoundé, que « le temps c'est de l'argent ! ». Dans cette configuration, on s'imagine moins participer à un jeu sans qu'il y ait un véritable enjeu financier, l'argent apparaissant comme la principale motivation sans laquelle jouer serait une perte de temps.

C'est ainsi qu'au Ludo, au Damier, aux Billes ou à la Carte, le montant des mises est préalablement fixé par les joueurs eux-mêmes. Selon qu'il s'agisse du plus chanceux, du plus malin ou du plus habile, le vainqueur bénéficie d'une rançon qui correspond à l'ensemble des mises des autres participants. Chaque joueur est alors tenu de déclarer la somme d'argent dont il dispose avant de s'engager, d'autant plus qu'il n'y a ni temps imparti au jeu, ni désertion : c'est la loi « du tout ou rien ! », c'est-à-dire la ruine totale du joueur. Le jeu ne prend fin que lorsque la totalité des participants a entièrement été dépossédée au profit d'un gagnant.

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En somme, il faut reconnaître que la typologie des jeux d'argent présentée ici est loin d'épuiser la question à ce niveau, car de nombreuses activités ludiques que nous n'avons pas citées peuvent apparaître ubiquitaires, et peuvent avoir en partage bon nombre de caractéristiques figurants dans une catégorie distinguée. Il en existe même qui sont difficiles à classifier de façon rigoureuse. Dans l'ensemble, qu'il s'agisse des jeux d'argent légalisés ou des jeux clandestins, leur pratique comporte d'importants risques sociaux, de santé, de délinquance y compris de blanchiment d'argent. L'État camerounais ayant pris conscience de cela, a légiféré afin que leur pratique soit encadrée et garantisse une certaine cohérence (voir annexe 6).

À présent, il est important d'infiltrer les secteurs urbains dans lesquels se pratiquent les jeux d'argent afin d'en extraire les informations sur ce qui est produit dans ces lieux.

II. LOCALISATION DES PRATIQUES DE JEUX D'ARGENT À YAOUNDÉ : UNE VISIBILITÉ MANIFESTE ET STRATÉGIQUE CONSTRUITE PAR LES

PROMOTEURS

Les jeux d'argent sont de plus en plus présents dans notre société, où ils bénéficient d'une large visibilité. Les invitations à y participer parviennent par toute une série de canaux, entre autres les panneaux d'affichages, les journaux, la radio, la télévision, internet, et parfois même de façon non-sollicitée à travers les messages des opérateurs de téléphonie mobile. Ainsi, deux types de cadres intéressent la présente étude : un cadre clos, c'est-à-dire un lieu aménagé pour l'activité qui inclut les casinos, les Visio club et autres salles de jeux, et un cadre ouvert, notamment la rue et les tripots que l'on appréhende sur les espaces publics. Il convient donc de faire une description des usages dans ces milieux, tant il est vrai que B. VALETTE (2011), soutient que la description ne sert pas seulement à montrer le réel, mais aussi à décrire le monde visible en livrant des informations sur l'espace extérieur ou intérieur d'un lieu.

En observant la disposition des points de jeux dans la ville, il va de soi qu'elle obéit d'abord à une logique mercantiliste construite par leurs promoteurs (Voir images 2, 3 et 4). Cette disposition outrepasse quelques fois la sensibilité de certains milieux environnants ainsi que les risques d'attraction que peuvent exercer ces lieux à l'endroit des populations. Parallèlement, le fait que certains types de jeux comme la Carte et les dés soient pratiqués dans les chantiers et maisons abandonnées, trahit une volonté des acteurs d'entretenir un

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certain mystère autour de la pratique de ces jeux dans ces milieux. Car, en s'accordant avec P. SANSOT (1998 :38), « pour distinguer sérieusement des lieux réels, ne faut-il pas d'abord chercher ce qui les distinguent, se demander de quels prolongements oniriques ils sont capables ? ». C'est dire en substance que les deux cadres symboliques de la manifestation des pratiques ludiques identifiés, inclinent à la recherche de quels « prolongements oniriques » ils sont frappés.

1. Essai de description de la pratique des jeux d'argent dans les espaces clos

Loin d'être neutre, le décor d'un lieu destiné à la pratique des jeux d'argent est porteur de sens tant au niveau individuel qu'au niveau social. Il se manifeste à travers le comportement du joueur qui varie selon qu'il entre dans une salle de jeu ou qu'il en ressorte. Les espaces clos sont en effet de véritables champs de valeurs qui fondent une communion, un sentiment d'attachement essentiel qui lient les individus autour de leur jeu, leur machine ou appareil. Ces espaces sont en effet conçus de manière à susciter chez le joueur l'envie de jouer et un état d'esprit de dépendance selon les types de jeux pratiqués. Tel est le cas aux casinos que l'on retrouve dans la plupart des grands hôtels de la ville de Yaoundé.

1.1. Le casino : propension à la dépendance et stigmatisation du lieu

Si les casinos présents dans les hôtels de la place sont réputés être des lieux réservés à une certaine élite, c'est d'abord parce que leur localisation est significative à plusieurs niveaux. Dans un sens, elle conforte le citoyen ordinaire à l'idée que ce lieu est destiné aux touristes, aux couches les plus nanties en quête de sensation et de gains. D'autre part, en tant que structure incorporée dans un Hôtel, le casino encouragerait la consommation dans un établissement à vocation commerciale ; et donc forcément, un tel lieu ne saurait être attractif pour les couches moyennes de la population dans le contexte des villes africaines.

Ainsi, pour avoir travaillé comme croupier et donneur de cartes au « Black Jack » dans les casinos du Nevada aux Etats Unis, pour développer sa connaissance du monde du jeu, E. GOFFMAN (1984), définit le casino comme un lieu de 1'action où chacun peut tenter sa chance. Pour cet auteur, le terme « action » sous-entend la prise d'un risque. Le jeu est donc une action, puisque le joueur mise un enjeu et peut soit gagner soit tout perdre ; la perte correspond au risque. En effet, le casino est un cadre construit pour faire rêver l'individu et le transporter vers un monde coupé de la réalité à partir du principe « d'isolement » et de « conditionnement » qui le contraignent à une action que le monde extérieur de la routine quotidienne lui interdit. Les portes sont verrouillées, l'absence d'horloge et d'éclairage par la

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lumière du jour. Bref, tout est mis en place pour supprimer le moindre repère qui ramènerait le joueur vers la réalité extérieure. Ce conditionnement lui fait perdre conscience de toute réalité en dehors du jeu, pour l'enfoncer dans une sorte de brouillard où le seul repère qu'il conserve est le jeu.

Plus encore, du fait que l'argent soit remplacé par les jetons au casino, le joueur accorde moins de valeur vénale à cette monnaie ludique qu'il a propension à dilapider plus rapidement, car il a moins tendance à voir qu'il perd. Dans une ambiance rythmée par le caractère lumineux des machines sur lesquelles s'affichent les jackpots, les mélodies triomphantes, assorties du bruit des pièces qui tombent, le casino concrétise pour le joueur perdant, la sensation d'être un gagnant. Si ce lieu offre au joueur la possibilité de vivre et d'exprimer des réactions vives telles que : joie et exultation face à un gain, tristesse après une perte, impatience, anticipation, croyance que tout est possible et ambivalence des joueurs qui passent toujours tout près de gagner, il est évident qu'à tort, certains individus à Yaoundé, pensent que les jeux au casino sont chers.

Les classes populaires stigmatisent en fait, les dépenses dans un casino. Ceux-ci sont étiquetés de « jeux VIP », donc réservés aux plus nantis, comme l'affirme l'enquêté T. KEMTA, un agent d'entretien qui préfère plutôt fréquenter les Visio club :

Je ne suis jamais entré dans les casinos luxueux qui se trouvent dans les grands hôtels là, encore moins dans ceux qui sont au carrefour intendance et à l'avenue Kennedy ! La raison est que d'une part, il faut y aller avec beaucoup d'argent (vingt-cinq mille francs) au minimum. Mais je n'aime pas surtout ces lieux parce que ce sont des cercles de Feymens et d'escrocs. Il semble que tu peux jouer là-bas et perdre même cinq cent mille, la seule motivation qu'on te donne c'est une pauvre bouteille de whisky, qui coûte à peine dix mille francs (...)

Il y a donc de la part des joueurs, un véritable processus de labellisation et de stigmatisation qui singularise un certain type de jeux de par les lieux où ils se pratiquent. Pourtant au casino, la mise à la roulette commence à partir de cinq cents francs. Les machines

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à sous ont des mises de cent francs, nous confiait un croupier rencontré au casino « Golden City ».

Par ailleurs, on peut aussi lire dans les propos de cet enquêté, à l'image de bon nombre de joueurs, une certaine naïveté dans le choix des milieux de fréquentations et de pratiques de jeux d'argent. En effet, nul ne peut douter du fait qu'aujourd'hui, les « bandits manchots »6 prolifèrent même dans les quartiers les plus populaires. On retrouve parfois aux commandes de ces « structures du pauvre », les mêmes promoteurs qui opèrent dans les casinos pour les touristes fortunés. À titre d'exemple, Michel Tomi, cet homme d'affaires Français qui exploite les grands casinos et Fortune's club à Douala, est aussi présent dans les PMU, qui sont vus comme des jeux pour les couches modestes de la population. Dans le même ordre d'idées, le groupe « Feutheu » fait le chemin inverse. Il s'est enrichi à travers les salles de jeux populaires, et se lance maintenant dans l'hôtellerie et les casinos de luxe, dans les villes de Yaoundé et Douala.

Excepté les casinos, les jeux d'argent se pratiquent aussi dans les bars.

1.2. Les jeux d'argent dans les bars

À Yaoundé, les bars, les cafés et les bistrots ne sont pas des lieux réservés à la seule consommation de boissons. La consommation des jeux est aussi légion. Le plus souvent, ces lieux disposent d'antichambres abritant des appareils de jeux et machines à sous de tout genre. Pour ceux qui se retrouvent dans ces endroits, les pratiques de poker, de billard, de flipper, de bonus Win, de la roulette, etc., sont monnaie courante. À l'intérieur de ces salles, on rencontre des croupiers communément appelés « katikas », reconnaissables par leur sac de pièces en bandoulière. Ils ont pour mission d'échanger les billets en pièces de monnaie appelées « kobo ». Ce sont de véritables « arbitres », toujours disponibles à conseiller le meilleur tableau au joueur. S'ils sont eux-mêmes les premiers joueurs, leurs gains et leurs pertes ne sont orientés que vers l'attrait d'autres joueurs.

Seulement, pour ces individus qui pensent avoir trouvé un créneau lucratif au bar, on gagne rarement et même presque jamais ; ce qui n'empêche pour autant pas, les accrocs de l'argent facilement gagné de jouer de plus bel au point parfois de perdre l'intégralité d'un salaire durement gagné. Et même, lorsque par occasion, il arrive à un joueur de gagner une

6 Expression employée au sens figuré dans les milieux de jeux d'argent comme les casinos et salles de jeux pour désigner soit les machines, soit les promoteurs, parce que face à ces jeux, on a plus de chance d'être dépouillé que de faire fortune.

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« Royal flush » à quatre cent mille francs au poker, celui-ci à la demande du croupier, devra passer ultérieurement pour rentrer en possession de son dû. C'est une stratégie malicieuse qui vise à amener le joueur à reconvertir cette dette dans le jeu, étant donné que les bars réunissent d'importants facteurs gagnants pour la dépendance tels que : l'environnement festif, l'accessibilité des machines et la consommation d'alcool qui favorisent en quelque sorte une plus grande régularité au jeu chez les pratiquants.

1.3. Les jeux d'argent dans les salles

Au moment où l'on assiste à une décrue du cinéma dans la ville de Yaoundé, on observe paradoxalement un essor relatif des salles de jeux et des Visio club dans les quartiers populaires S.P AWONDO (2006 :51). À travers le « cinéma » qu'elles projettent, ces structures deviennent pour ainsi dire, un outil au service du besoin de satisfaction des imaginaires dans la société. Dans ces lieux, la recherche du gain et l'idée de se refaire financièrement suite aux pertes justifient en quelques sortes la présence des joueurs. En réalité, les Visio club sont à la fois des salles de visualisation d'évènements sportifs et des salles de jeux de pronostics (paris sportifs, loteries numériques etc.). Dans ces enceintes, les paris sont pratiqués de façon différée et de façon directe. Les paris en différé sont des jeux où les parieurs pronostiquent avant le début d'un évènement. Une fois commencé, les paris en différé en ligne d'un même évènement disparaissent instantanément des sites des « bookmakers », pour laisser place aux paris en direct.

Dans ce jeu, les « cotes » présentées ont la particularité d'évoluer de manière incessante, en réaction aux évènements qui se produisent pendant la rencontre. Ce sont des jeux « short odd » qui ne nécessitent qu'un lapse de temps entre le dépôt de la mise et l'obtention du résultat. C'est ainsi qu'au Visio club, les parieurs se montrent souvent très attentifs à l'évolution des évènements qui s'affichent continuellement sur les écrans. Ces évènements qui s'altèrent toutes les trois minutes, ont la particularité de faire varier le comportement du joueur d'un pari à un autre. Celui-ci commence par développer « une intention » de jouer, puis élabore une « stratégie » de jeu avant de passer à « l'action » : la validation des pronostics proprement dite. Ce cheminement permet d'observer qu'au cours d'un jeu le parieur expérimente plusieurs sensations dans un intervalle de temps court, qui le tiennent en haleine. Ce sont généralement les émotions, le suspense, l'incertitude, la peur et l'espérance. Ce comportement des joueurs en salle peut être perçu sur l'image suivante :

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Photographie 7 : L'environnement et l'attitude des parieurs en salle

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

Sur cette image, on peut voir des jeunes figés sur des écrans de téléviseurs placés en face d'eux. Ils sont imperturbables, hors de tout contact avec l'extérieur. Une concentration qui est perçue comme la censure d'un investissement consenti, et dont on attend un retour sur investissement.

Par ailleurs, l'appréhension des salles de jeux diffère selon qu'on est pratiquant du jeu ou croupier. Les joueurs s'y rendent généralement pour se distraire et bien sûr pour gagner de l'argent : ils sont dans leur monde du divertissement, hors de la réalité quotidienne. Tandis que les croupiers y sont pour faire gagner l'entreprise, ils sont dans leur monde du travail, dans leur réalité quotidienne. Leurs visions du lieu semblent donc opposées, voire incompatibles ; d'où l'acharnement mêlé à quelques violences souvent observés entre parieurs et croupiers au prétexte d'un « mauvais remboursement », d'une erreur de saisie lors de la validation d'un pronostic, ou lorsque le système de retransmission des évènements connait des perturbations sur le réseau. Ce dernier aspect s'illustre à travers l'écran placé à gauche de l'image ; qui est momentanément crypté.

En général, les Visio club sont habilités à établir des connexions entre les jeux à l'intérieur de l'établissement et les tripots de rues.

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2. Présentation du phénomène des jeux d'argent sur l'espace public

La dimension urbaine et sociale d'une ville prend lieu dans les espaces publics qui, dans leur diversité s'expriment au nom de l'urbanité. Du fait de sa proximité avec les acteurs sociaux, la rue à travers les kiosques à jeux qui longent les artères, les carrefours et les marchés, à travers les regroupements populaires de joueurs dans les cases abandonnées, les salons de coiffures et autres lieux publics se déclinent dans une certaine mesure, comme le cadre par excellence d'expression et de production de la vie quotidienne. Elle peut être un objet essentiel et digne d'intérêt à l'étude des pratiques du quotidien dans le sens où elle favorise une lecture de la société ; notamment de l'univers des jeux d'argent qui la compose dans sa sphère urbaine. Selon H. BLOCH et ALT (2002 :62), la rue est un « large espace de vie et d'activités caractérisée par la débrouille, la misère, la violence, le danger et l'anonymat ».

Mettre en évidence cet univers singulier de l'existence sociale, c'est donc explorer avec P. MBOUOMBOUO (2005), ce « trottoir social » qui tient lieu de cadre par excellence de la manifestation des pratiques ludiques, à partir d'une observation qui vise à « faire venir au grand jour ce qui existe déjà, ce que nos habitudes de penser nous empêchent de voir, et qui pourtant est largement vécu dans la vie courante » M. MAFFESOLT (1998 :16). Dans ce sens, les kiosques à PMU, les pleins airs, les cases abandonnées où se retrouvent souvent les adeptes du « ndjambo » représentent un support de recherche pertinent à la conquête des faits sociaux tels que les pratiques ludiques étudiées dans ce travail.

2.1. Les jeux d'argent dans les tripots de rues.

À Yaoundé, les secteurs urbains où se retrouvent les joueurs d'argent sont à priori des lieux de convivialité et de socialité où s'expriment et s'expérimentent des liens de solidarité interpersonnelles et collectives partagées entre acteurs sociaux autour d'un idéal commun : « tenter sa chance ». Dans ces lieux, on se côtoie plus facilement et sans vice de civilités, on s'adresse la parole, on engage des causeries où les échanges sont essentiellement centrés sur l'actualité des matchs de football, des derniers numéros tirés à la loterie, sur les probabilités de réussite d'un évènement ou sur le montant des mises dans certains jeux. C'est ainsi qu'on a pu relever que ces acteurs essayent de s'approprier autant que faire se peut, des moyens d'expressions accessibles et propres à ces milieux. De leurs échanges, émergent des thermes comme « ndjambo », « katikas », « tatami », « mises », « tocards », « favoris », « cotes », « bookmaker », etc.

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Ces codes linguistiques s'accompagnent souvent d'une langue de jeu dans la communication, où sont poncées des phrases comme celles-ci : « Gars tu vois la malchance, je viens de lost 150 kolos à cause de United ! » ; « C'est show sur moi ! Le libanais doit me donner quelque chose aujourd'hui, parce que le nguémé veut ma mort... » ; « Les gars je suis là pour vous ! Celui qui est chaud came take les hights combinaisons... ». Voilà en quelques sortes le genre de discours qui est donné partout où se retrouvent les individus autour des kiosques à jeux dans la ville de Yaoundé. En devenant un outil de communication dans les milieux de jeux, le camfranglais tend donc à être considéré comme une illustration de plus en plus évidente de la culture des jeunes dans ces milieux. Pourrait-on dire avec J.M ELA (1994 :27), qu' « ils se donnent leur vocabulaire et leur grammaire pour produire du sens » à leurs pratiques ludiques.

Au-delà de ces discours, il apparaît que les lieux où se pratiquent ces jeux constituent aussi de véritables enjeux dans la quête de promotion financière pour toutes les catégories d'acteurs qui sont présents. Les images qui vont suivre présentent une esquisse de localisation des jeux d'argent dans les espaces ouverts de la ville de Yaoundé :

Photographie 8 : Kiosques à PMU à proximité d'un établissement scolaire

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

La présence de ces kiosques à jeux d'argent longeant la clôture d'un établissement d'enseignement secondaire n'est pas fortuite. Cette zone est très fréquentée par les élèves, les étudiants, les agents des forces de l'ordre et commerçants de tout genre. Les promoteurs de ces jeux voient en cela une aubaine économique aux dépens des conséquences sociales qu'elle pourrait engendrer.

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I. NANA, âgé de 17 ans est élève en classe de quatrième année d'électricité d'équipement au collège d'enseignement technique industriel et commercial de Ngoa-Ekelle. Cet élève que nous avons appréhendé aux alentours de ce kiosque a accepté de participer à l'enquête. Il disait s'intéresser aux PMU parce que :

Le plus important dans la vie n'est pas toujours d'avoir fait trop d'études. Tu peux avoir de gros diplômes mais sans argent, tu n'es rien. La preuve est là ! On voit les étudiants de l'université, ceux de l'école normale et même certains hommes en tenue qu'on admire pourtant en train de jouer ici tous les jours.

La proximité d'une structure de jeu à un établissement scolaire présente donc le risque d'influencer les jeunes à se lancer dans cette activité, avec toutes les déviances qu'elle comporte. Illustration en date du 24 février 2017, où une vague d'arrestations a été opérée dans ce même établissement scolaire par les éléments du commissariat du cinquième arrondissement. D'après les médias nationaux et les témoignages de certains élèves approchés par nous, il s'avère qu'une quinzaine d'élèves interpelés, ont été surpris en train de jouer des dés au sein de l'établissement. L'un d'entre eux, en possession de vingt-trois paquets de drogue, a été transféré au tribunal de première instance, puis déféré à la prison centrale de Yaoundé le lendemain.

Les images qui vont suivre présentent une autre facette de la manifestation de ces jeux dans certains secteurs urbains de la ville de Yaoundé.

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Photographie 9 : Une partie de « ndjambo-Ludo » Photographie 10 : Une partie de « ndjambo-

à la devanture d'un dépôt de boissons à Melen Songo » dans un dépôt de bois à Ékié

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain). Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

Les images précédentes mettent en scène des adultes qui misent des sommes d'argent en pratiquant de part et d'autre, le Ludo et le Songo, déguisés en de simples jeux de société dans différents lieux public. Ici, les joueurs se recrutent parmi les commerçants eux-mêmes, les clients des bars environnants et d'autres curieux adeptes de ces jeux. Certains personnages debout font office de « katikas », donc tiennent les mises des participants et récompensent les gagnants. Dans ces jeux se mêlent entre autres la ruse, la malice, la tricherie, la raillerie et bien évidemment la dépossession du joueur. Parce que n'étant pas limités dans le temps, le Ludo, le Songo ou même la Carte, ont la particularité de captiver toute l'attention de ceux qui s'y adonnent, au point parfois d'oublier l'essentiel à savoir leur travail, quand ils n'ont pas misé l'argent impartit à leur fonds de commerce.

En somme, il faut noter que le secteur des jeux d'argent à Yaoundé, est gangrené par de nombreux maux ; dont le choix de la clandestinité de quelques opérateurs ainsi que la mercantilisation observée dans les pratiques ludiques les plus banales dans les secteurs urbains. À ceux-là viennent s'ajouter l'implantation inappropriée des points de jeux sur les espaces publics, ou encore le non-respect de l'interdiction des jeux aux mineurs et aux agents des forces de maintien de l'ordre en uniforme. Comment comprendre en effet le mutisme des pouvoirs publics face à la présence de certains points de jeux longeant les clôtures des

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établissements secondaires et universitaires au quartier Ngoa-Ekelle ? Des kiosques à PMU implantés à proximité des bâtiments abritant les administrations publiques et militaires dans la ville, ou encore des lieux de culte et le centre de détention à Yaoundé ?

En réalité au Cameroun, nombreux sont les textes règlementant l'ouverture et la fréquentation des salles de jeux qui sont passés inaperçus. À titre d'exemple, l'article 50 de la loi no 92/050/PM du 17 février 1992 qui fixe les modalités de fréquentation des salles de jeux est passé sous silence. Il en est de même de la décision no 58/CAB/DPAV/SCC du 18 octobre 1995 portant interdiction d'exploitation cinématographique en Visio club, restée inappliquée. Disons plutôt que l'implantation quasi anarchique des tripots de rues et salles de jeux, ainsi que leur fréquentation populaire dans les quartiers échappe même aux autorités publiques. Celles-ci ne semblent s'occuper que de la « récolte » des droits de fiscalités imputables à ses structures. C'est ainsi qu'il faut peut-être interpréter cette « liberté buissonnière des pratiques » chère à M. De CERTEAU (1990 :14), dans la prolifération des jeux d'argent à Yaoundé.

Des cas similaires sont observés dans ce qu'on qualifie ici d'officialisation de la clandestinité de certains jeux par les autorités communales et policières. Le fait que certaines taxes soient prélevées de façon informelle par des agents véreux des impôts et des mairies auprès de certaines structures de jeux entraine un manque à gagner dans le trésor public, nous confiait le responsable en la matière à la commune d'arrondissement de Yaoundé quatrième. De même, l'on observe que de plus en plus, les agents des forces de maintien de l'ordre sensés réguler ce secteur d'activité, côtoient au même titre que la population, ces milieux de jeux à la recherche du bonheur. Ils y vivent les mêmes émotions et du coup, se font complices et acteurs d'épiphénomènes tels que : alcoolisme, trafic de drogue, violence et agression qui accompagnent souvent de la pratique de ces jeux.

À présent, il est question de s'intéresser aux différents acteurs sociaux des jeux d'argent dans la ville de Yaoundé et au sens qu'ils attribuent à cette pratique. En effet, le rapport des yaoundéens aux jeux d'argent montre que ce phénomène n'est pas figé, mais plutôt, qu'il est socialement marqué et largement tributaire de représentations et de perceptions que les citadins développent sur ce fait. Pour se faire, deux questionnements émergent : qui sont les protagonistes des jeux d'argent dans la ville de Yaoundé ? Quels sens attribuent-ils à cette activité ? La réponse à ces questions appelle à une analyse sociologique

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des faits explicatifs et à la signification sociale que chacun de ces acteurs attribuent aux jeux d'argent.

III. PERCEPTIONS ET STRATÉGIES D'ACTIONS MERCANTILISTES DES ACTEURS À TRAVERS L'ARÈNE DU JEU

À l'entame de cette partie, il est judicieux de présenter les différents acteurs sociaux du jeu avant de définir par la suite, les logiques qu'ils attribuent à ces pratiques. De ce fait, les protagonistes des jeux d'argent dans la ville de Yaoundé, se déclinent sous trois registres parmi lesquels on distingue : l'acteur institutionnel qu'est l'État, donc les pouvoirs publics. Celui-ci, dans son principe, a la responsabilité de définir la politique du jeu et les mesures d'encadrement de ces activités. Il agit alors en infléchissant sur les décisions prises en fonction de ses propres avantages, des intérêts des promoteurs et ceux des bénéficiaires (les joueurs). Le deuxième registre est celui des détenteurs de structures. Pour ceux-ci, les jeux d'argent constituent une entreprise comme toute autre, elle doit être rentable c'est la raison pour laquelle les promoteurs de jeux mettent en oeuvre des stratégies managériales pour attirer la clientèle et maximiser leur profit. Enfin, le troisième registre implique les joueurs, pour qui le jeu d'argent est d'abord une activité ludique qui passionne, mieux encore un loisir, facteur d'enjeux économiques importants.

Quant au concept de logique, il renvoie aux formes de rationalités, de représentations ou de perceptions que les acteurs se font des pratiques ludiques qui sont légion dans notre société. La logique du jeu s'apparente ici à une réalité mouvante, effervescente et dynamique. Il s'agit par-là, de comprendre une pensée sociale en mouvement, produisant un contenu cognitif et menant à des comportements et à des actions de la part des acteurs vis-à-vis de ces jeux. La logique entre donc en droite ligne avec les manières d'interpréter et de penser la réalité quotidienne à partir du jeu, dans un contexte où prédominent certains aspects économiques sur les aspects culturels.

1. L'acteur institutionnel : les pouvoirs publics et la politique du jeu

Si les pouvoirs publics constituent l'outil de contrôle et de promotion du jeu, c'est d'abord parce qu'ils sont l'un des garants de la moralité publique et ils doivent parallèlement jouer un rôle déterminant de par leurs qualités de législateur et de percepteur dans l'épanouissement économique des industriels du jeu. À ce titre, au Cameroun, les jeux d'argent sont régulés au niveau central par le MINATD, le MINFI et le MINTOUL. À

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l'échelle des collectivités, ce sont respectivement les services du gouverneur, du préfet et des communes d'arrondissements qui sont assujettis à ce rôle. Dans ce contexte, de nombreux acteurs s'interrogent sur la responsabilité de l'État dont l'implication dans ces jeux laisse entrevoir des zones d'ombres au regard de l'ambigüité du rôle qu'il est tenu de jouer dans ce système. En effet, d'après les informations collectées auprès du chef de service de l'aménagement des parcs du MINTOUL :

Le ministère est chargé d'organiser et de coordonner les jeux de diversement à but non lucratifs (...) À l'instar du championnat national de Damme et de scrabble organisé chaque année, nous sommes disposés à soutenir toutes autres initiatives allant dans le sens de la promotion des activités ludiques culturelles et traditionnelles sur toute l'étendue du territoire national. Car, ces jeux sont aussi destinés à promouvoir l'activité touristique dans notre pays.

À en croire ces propos, un contraste émerge quand on sait combien même ces jeux dit de divertissement ont depuis longtemps transcendé leur dimension de gratuité pour s'ériger en des jeux d'argent pour les citadins des quartiers populaires. En réalité, nul ne peut douter du fait que le secteur des jeux constitue aujourd'hui une industrie bien organisée. Elle est tellement florissante qu'il serait maladroit de continuer à la classer dans la catégorie des loisirs improductifs. Le rôle du loisir, avec ce que certains nomment « les industries culturelles » J.P WARNIER (1999 :88), est devenu déterminant dans la question économique ; la preuve en est que nos trottoirs, nos rues et marchés sont inondés de gadgets, d'effigies et d'autres appareils électroniques de jeux d'argent. De même, les reformes en cours dans la législation en matière de jeux et loteries viennent confirmer s'il en était encore besoin, la dimension économique considérable à ces jeux.

C'est dire qu'économiquement parlant, la politique du jeu mis en place par les pouvoirs publics a toujours progressé au fur et à mesure que les institutions ont voulu en tirer profit. T. JEFFERSON disait des jeux d'argent qu'ils étaient « a wonderful thing », c'est-à-dire une chose merveilleuse ou « un impôt indolore » qu'il comparait à une taxe payée

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selon l'envie de chacun et sans aucune obligation, parce qu'ils rapportent de l'argent à l'État. Un argent que les citoyens sont contents de dépenser, puis qu'ils le font en s'amusant T. CLOTFELTER (1989). Ces formes de jeux seraient alors un moyen déguisé pour le gouvernement de gagner de l'argent même quand il serait impossible de créer un nouvel impôt. Cela présage que ces jeux représentent une source potentielle de revenus financiers importants pour les pouvoirs publics.

Dans cette veine, le code général des impôts camerounais définit les modalités de contribution du secteur des jeux d'argent et de divertissement à l'économie. Dans son article 207, cette loi assujettie à la taxe toute personne physique ou morale qui exploite sur le territoire national à titre principal ou accessoire les jeux qui, sous quelque dénomination que ce soit, sont fondés sur l'espérance d'un gain en nature ou en argent, susceptibles d'être acquis par la voie du sort ou d'une autre façon. Il en est de même pour ceux qui sont destinés à procurer un simple divertissement. Ceci étant, chaque opérateur devra verser au compte du trésor public le montant inscrit dans son cahier de charge. Quant aux dispositions spécifiques relatives aux jeux de divertissement et aux machines à sous placés sous le contrôle des communes d'arrondissement, l'article 217 de la même loi fixe la liquidation de la taxe, quel que soit le régime d'imposition de la manière suivante :

a) Première catégorie : baby-foot, vingt mille francs par appareil et par an.

b) Deuxième catégorie : flipper et jeux vidéo, quarante mille francs par appareil et par an.

c) Troisième catégorie : machines à sous, cent mille francs par machine et par an.

Tous ces montants sont majorés de 10 % au titre des centimes perçus au profit de la commune du lieu d'exploitation. De toute évidence, il est établi que le secteur des jeux d'argent est « porteur » et que les revenus générés, au lieu d'être laissés à la portée de n'importe quel individu ou groupe dans une économie, sont captés par les pouvoirs publics pour servir à certains droits de la population à travers la politique de l'action sociale inscrite dans le cahier de charge des détenteurs de structures de jeux.

Outre les bénéfices économiques prélevés sous forme de taxe, la stratégie de l'État vise aussi à appréhender les retombées sociales du jeu sous forme de sponsoring saupoudré dans des opérations très diverses : manifestations culturelles, sportives et humanitaires ainsi que le soutien économique de certains secteurs d'activités comme l'imprimerie, la presse, l'audiovisuel etc. Aussi, les nombreuses personnes employées dans ce secteur représentent déjà un groupe d'intérêt pour le gouvernement dans sa politique de lutte contre le chômage en

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milieu urbain. C'est du moins ce que nous enseignent les propos de monsieur A. MBA MBA, chef de service des jeux au MINATD, lors de l'entretien réalisé en novembre 2016 qui affirme que :

La politique d'emploi est inscrite dans le cahier de charge des opérateurs de jeux à travers ce qu'on appelle l'action sociale. À cet effet, le gouvernement s'attèle à ce que ces emplois ne soient pas que de simples tremplins. Les inspecteurs du travail sont là pour s'assurer que tous les employés dans ce secteur bénéficient de garanties sociales en les affiliant à la CNPS.

Des éclaircis qui semblent aller en harmonie avec ceux de madame S. NOUADE, agent commerciale au PMUC qui en toute sérénité déclare :

Je travaille dans cette société (PMUC) depuis bientôt 9 ans ! Voyez-vous, je sors chaque matin et j'ai un salaire chaque fin de mois hormis mes petits avantages de service (...) Je ne me plains pas en tout cas, d'autant plus que mon activité me permet d'épauler financièrement mon mari dans certaines charges ménagères.

Eu égard à cette affirmation, on peut dire que le secteur des jeux d'argent à travers certaines entreprises est pourvoyeur d'emplois au Cameroun.

Sur le plan politique, depuis la défunte LONACAM, une société de jeux d'argent prônée par l'État camerounais dans les années 1970, l'État a cédé son monopole d'organisateur du jeu aux sociétés privées en vue de tenir son rôle de régulateur dans ce secteur. Les sociétés privées ont eu dès lors la latitude d'organiser ou d'exploiter les activités relatives aux jeux d'argent. Ces entreprises ne sont autres que des partenaires de l'État et souvent autonomes dans leur fonctionnement, bien qu'étant toujours au service des citoyens. Comme conditions essentielles pour le fonctionnement harmonieux de cette activité sur le

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territoire national, le MINATD, autorité de tutelle, est alors chargé sur le plan politique de traiter chaque année le nombre de demandes d'agrément d'établissements de jeux, le nombre d'établissements de jeux agréés et le nombre d'établissements de jeux contrôlés. Ces mesures impliquent les normes pour la transparence dans le traitement des jeux, le paiement rapide des gains, la recherche permanente et le maintien de la confiance entre les joueurs7.

2. Les promoteurs de structures de jeux et la stratégie de l'action sociale

Dans un jeu qui mobilise plus d'un participant, il y a forcément un ou plusieurs gagnants et des perdants. Pour ce qui est des jeux d'argent promus par les structures normatives, l'organisateur du jeu peut être considéré comme un participant à part entière ; le joueur joue contre lui : c'est le principe du jeu commercial opposé au jeu social. Voués à produire des bénéfices à l'entreprise, les jeux d'argent sont élaborés de façon qu'à long terme, les pertes des joueurs surpassent leurs gains. Ce qui revient à dire de façon rationnelle que les joueurs devraient être amenés à éviter ce type de jeux, puisqu'en moyenne, ils perdront de l'argent R. LADOUCEUR et al (2000).

D'un regard avisé, les sociétés de jeux d'argent au Cameroun sont peu perçues comme des entreprises soumises aux mêmes règles de gestion que les entreprises ordinaires pour être performantes. Au contraire, on les appréhende comme des entreprises mécènes et non assujetties à des principes orthodoxes de gestion dont le but premier est la recherche des bénéfices et des performances toujours plus croissantes. Cette logique capitaliste tient compte de la nécessité d'introduire l'action sociale, une « politique d'entraide » ou d'assistance par les sociétés de jeux dans leurs activités. L'action sociale en relation avec les entreprises de jeux d'argent a trait à une politique de solidarité menée à l'externe. Elle est à distinguer des actions sociales collectives menées dans le cadre d'un mouvement social, de celles mises en oeuvre par certaines personnes ou organisations dont ce n'est pas le rôle premier. Cette stratégie d'action sociale qui se décline en la redistribution de gains fortement médiatisés, en du sponsoring d'évènements, des parrainages, des dons et oeuvres sociales n'est pas souvent désintéressée ; elle vise à accroitre la performance et l'image de marque des sociétés de jeux.

À titre illustratif, « Cameroon Tribune » dans sa parution no 11009/7208-41e année du 11 janvier 2016, dans les pages 24 et 25, consacre un publireportage intitulé « la carte citoyenne du PMUC en 2015 ». Le journal évoque entre autres, le sponsoring du grand prix

7 Cf. Schéma directeur des services centraux du MINATD, cadre de référence statistique (2013-2017), p.10.

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cycliste Chantal Biya, la remise d'une somme de quarante-cinq millions de francs au MINATD, en guise de l'effort de guerre le 22 Mai à Yaoundé. Le 14 juillet de la même année, l'entreprise a offert des denrées alimentaires à hauteur d'un million cinq cent mille francs à l'Institut camerounais de l'enfance à Maroua. À partir de cette présentation, on peut se demander quel est le rôle des entreprises de jeux d'argent dans la lutte contre la pauvreté. L'entreprise cherchant en permanence la rentabilité et le profit, peut-elle développer des actions économiques sans réel gain de rentabilité ?

Il s'agit en effet, d'appuyer les bonnes causes pour influencer les décisions d'achat. Autrement dit, d'asseoir un rôle social pour s'attirer la sympathie de la population, entretenir la clientèle et d'attirer de nouveaux clients afin de mieux vendre ses produits. Bref, de mener une communication sociale qui permet de rassurer les clients, les pouvoirs publics, les partenaires, le personnel et d'avoir un retour sur investissement. Cette vitrine du jeu renvoyant une image positive à l'opinion publique est d'autant plus nécessaire que le PMUC est au coeur du juteux marché des jeux d'argent quand même il fait l'objet de multiples dénonciations, notamment de l'adaptation du régime fiscal, de l'opacité des règles juridiques réglementant ces jeux à l'ambiguïté des relations avec les représentants du pouvoir. Ainsi, le régime fiscal « sur-mesure » des industriels du jeu est pour le juriste M. KAMTO, cité par X DURANG (2003 :392), « des veines ouvertes d'une économie exsangue qui giclent loin outre-mer ce qui reste de nos CFA ». Une observation qui met en lumière une autre réalité plus souterraine des enjeux financiers autour des jeux d'argent promues par les entreprises privées dans notre société (voir appendice).

3. Les joueurs et la logique d'un « loisir lucratif »

La pratique des jeux d'argent par les acteurs sociaux de la ville de Yaoundé serait sous-tendue par le fait que ces jeux véhiculent un sentiment de passion pour les PMU, et que par ailleurs, ils représentent un espoir de gagner de l'argent. Y. CHANTAL et al. (1994), sont les premiers chercheurs à avoir élaboré une structure théorique pour représenter l'ensemble des motivations qui poussent les êtres humains à s'adonner à un jeu d'argent. De leurs analyses, il ressort que les émotions fortes, l'argent, les rencontres sociales et la fuite devant des conditions de vie difficiles figurent parmi les mobiles les plus fréquemment évoqués. Ainsi que l'affirme S.P. AWONDO (2006 :66),

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Les paris sur les courses de chevaux tout comme le Loto constitue un semi loisir porteur de sens, dans la mesure où les acteurs s'y appliquent avec une charge symbolique considérable, qui se lit dans la volonté de faire des profits et ainsi sortir de la précarité.

Cet aspect de la chose peut être vu dans une répartition des personnes enquêtées, qui pour des prétextes bien que divers, misent dans les jeux avec en fond de toile la quête de rentabilité de gain.

Figure 1 : Les différentes perceptions du jeu selon les enquêtés

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

Les données consignées dans cette figure mettent en évidence les faits suivants : 47.69 % de joueurs avouent participer à différents jeux pour un intérêt pécuniaire grandissant. Le jeu représente pour eux un moyen de lutte contre la pauvreté économique, tel qu'un argent gagné leur permettra de se sentir reconnu, d'améliorer l'estime d'eux-mêmes ou encore de s'offrir un luxe. À côté de ceux-ci, 11.53 % d'enquêtés associent leurs pratiques ludiques à un loisir, un divertissement sans objectif de gain. Mieux encore, les jeux d'argent représentent pour eux un passe-temps qui s'exprime et s'expérimente dans les lieux où ils se pratiquent. En effet, si certains considèrent le jeu comme un mécanisme financier, il ne faut pas non plus

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sous-estimer son caractère culturel, qui se transmet entre les membres d'une même famille ou d'une société à travers ces jeux.

En revanche, une proportion de 40.76 % de joueurs attribue leurs pratiques ludiques à une obsession qu'ils associent dans leur majorité, aux paris mutuels et sportifs. Cette supposée obsession en elle-même trahit une certaine hypocrisie des enquêtés qui se manifeste par une volonté de cacher leurs motivations vénales à ces jeux. Ce fait est d'autant plus compréhensible, quand on connait les conséquences malheureuses occasionnées par ces jeux dans la vie de certains joueurs, du fait d'avoir hypothéqué tout ou une bonne partie de leurs économies. À cela, vient s'ajouter leur obstination à se refaire dans un jeu ou les gains sont rares.

C'est dire ici que, l'association entre la fonction ludique du jeu et sa dimension économique voit émerger la place qu'occupe l'argent bien au-delà du jeu, mais davantage dans la vie quotidienne. En réalité, en plus de sa fonction monétaire, il est possible de lui attribuer une fonction symbolique, car, autant il permet aux individus de réaliser leurs désirs, que sa possession passe pour un signe de prestige. L'argent est aussi un facteur de libération du fait qu'en sa possession, l'homme peut s'acheter ce qu'il souhaite, satisfaire ses besoins et peut se sentir épanoui au sens d'A. DE LA HOUGUE (2002). Il permet donc aux individus de mettre en avant un écran constitué de signes extérieurs de richesses pour entretenir de l'aisance et de la réussite. Mais une fois investi dans un jeu, l'argent apparaît comme un « renouveau urbain » même si le concept se réfère d'abord à la notion d'urbanisme, il ne saurait cependant ignorer la réinvention de la vie sociale dans les pratiques ludiques quotidiennes des acteurs sociaux chez qui, il se dégage deux principales tendances : il y a certains qui jouent pour remporter de modestes sommes afin d'améliorer un peu leur quotidien, tandis que d'autres visent plutôt le « gros lot » et aspirent à un statut social plus élevé.

Dans l'un comme l'autre cas, l'argent anime distinctement l'échange et le contrat ludique, il est le but du jeu et son pouvoir mérite d'être pris en considération chez l'acteur pour qui la participation à une activité ludique devient essentiellement guidée par des contraintes et récompenses matérielles. Cette posture capitaliste qui dicte l'affiliation de l'acteur social à un jeu peut s'entendre ici comme la logique d'un « loisir lucratif » : c'est-à-dire un comportement, une manière de penser, de sentir et d'agir qui fait prévaloir le gain à toute adhésion à une activité ludique. Pour être plus précis, il est question pour l'acteur

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social de ne participer à un jeu qu'avec la seule intention de gagner plus d'argent. Comme pour dire que, la récompense monétaire est le motif principal pour lequel plusieurs personnes s'adonnent aux jeux d'argent dans la ville de Yaoundé.

Ainsi, le joueur dont le comportement est motivé dans un jeu va se sentir en quelque sorte forcé de jouer parce que cela lui permet de satisfaire à certaines pulsions. Il ne tient pas compte de l'imprévisibilité dans les résultats inhérents à ces jeux. Bien au contraire, il surévalue ses « compétences » à les prédire parce que son comportement n'a pour tête de file que l'argent. Dans ce sillage, on observe le cas de certains joueurs qui, pour une mise de deux ou trois cents francs au pari-foot, imaginent des combinaisons où ils aspirent à gagner des centaines, voire des millions de francs dans une stratégie qui consiste à parier sur les « tocards », c'est-à-dire des concurrents jugés perdants à l'avance par les « bookmakers », mais ayant des « cotes » plus élevées. Un dessein qui s'illustre à travers l'influence des essais mathématiques sur le jeu théorisé par L. BACHELIER (1993 :38), qui pense qu'à la loterie où sont souvent présentées de très fortes sommes, mais avec de faibles probabilités de gains, certains joueurs misent sur « l'espérance » et la « cupidité ». C'est dans ce sens que jouer strictement dans le but de faire fortune est une illusion.

Toutefois, si les jeux d'argent offrent effectivement la possibilité d'obtenir en quelques minutes un montant considérable qui autrement demanderait du temps et beaucoup d'efforts, il ne faut cependant pas condamner ces activités uniquement parce qu'elles permettent de s'enrichir rapidement I. PARADIS et J.P COURTEAU (2003), car le rêve et le fantasme ne sont pas nécessairement nocifs. Ils donnent surtout la chance aux individus de quitter la routine et les contraintes habituelles. Mis à part les joueurs, il se trouve une autre catégorie d'acteurs de ces jeux, ce sont entre autres les « katikas » et les intermédiaires.

4. Les « katikas » et leur concours dans les pratiques de jeux d'argent Habituellement, en se rendant dans les milieux de jeux clandestins, on s'aperçoit de la présence de certains individus aux allures de non joueurs postés à ces endroits à longueur de journée. Bien qu'étant dissimulés dans la masse, ils sont au coeur du jeu. Les « katikas » sont des personnes qui jouissent d'abord d'une certaine notoriété, à défaut d'être craints dans les secteurs urbains où sont pratiqués certains jeux illégaux comme la carte et les dés. Ils jouent à la fois plusieurs rôles : ils sont arbitres du jeu du fait qu'ils détiennent les mises des différents participants, et sont chargés de récompenser les gagnants après prélèvement de leur côte part.

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Dans le même temps, ce sont de véritables maquettistes qui quelques fois, font varier le montant des mises après avoir sonder la capacité financière des joueurs présents.

Dans les lieux de pratique du « ndjambo » comme les chantiers, les cases abandonnées ou dans les hangars vulgairement appelés « tatamis », les « katikas » jouent aussi un rôle de sentinelle contre les autorités répressives en vue de favoriser l'évasion des joueurs. En cas de patrouille ou de présence suspecte, des codes langagiers sont ainsi définis et assimilés par chacun des joueurs. On peut entendre çà et là des phrases comme celles-ci : « sauve qui peux ! » ; « le niais ! » etc., données comme un signal pour échapper aux forces de maintien de l'ordre.

Pour tout dire, le concept de « katika » est pluriel et le rôle de cette catégorie d'acteur dans la pratique des jeux d'argent varie en fonction de la nature de jeu, car, faut-il le rappeler, ce terme est aussi employé pour désigner tout gérant d'un jeu d'argent, fut-t-il légalisé, auprès duquel s'effectuent toutes transactions de participation aux jeux et de récompenses des gagnants.

5. Les intermédiaires et leur rôle dans la facilitation des casinos et des PMU

En approchant un casino ou un kiosque à pari mutuel ou sportif à Yaoundé, il n'est pas rare qu'on se face interpeller par certains individus postés aux alentours. Ce sont des intermédiaires du jeu ou « appacheurs », pour emprunter une expression communément utilisée à Yaoundé, c'est-à-dire des personnes qui se passent pour des consultants ou experts, dont le but est d'aider ceux qui ont les moyens financiers nécessaires de mises à gagner davantage. Ces individus consacrent beaucoup de temps à la lecture des journaux et catalogues qui livrent des informations sur l'actualité dans différents jeux ou encore dans les sites des « bookmakers », à étudier les probabilités de réussite des évènements. Ils proposent alors, disent-ils, des combinaisons gagnantes contre récompense à ceux qui viennent jouer. C'est du moins, ce qu'attestent les propos de l'enquêté D. ZANGA, un intermédiaire de paris sportifs appréhendé à proximité d'un kiosque à Ngoa-Ekelle, quand il affirme que :

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Je suis un professionnel du pari foot, que je pratique depuis 2010. À travers mes recherches et mes expériences, j'ai acquis une parfaite maîtrise du système dans ce jeu. Mon objectif est d'aider les gens à gagner ou à minimiser leurs pertes. Je suis par ailleurs, fondateur et administrateur d'un groupe « whatsApp » dénommé « pronosûres », entendu comme « Pronostics sûres ». Dans ce groupe, quand je suis sollicité pour proposer des paris gagnants aux joueurs, le contrat est qu'il faut me faire un transfert de crédit ou d'argent en fonction du montant gagné !

Il en est de même pour cet informateur, monsieur S. OKALA, un sergent-chef de l'armée à la retraite, adepte du PMUC et constamment présent à la poste centrale, pour qui :

Les gens pensent qu'on gagne au PMUC par hasard, pourtant, c'est toute une école ! Moi j'ai une bonne lecture de ce jeu et on me connait ici pour ça. Je me souviens que l'an dernier, j'ai aidé un monsieur à jouer et il a gagné un tiercé de près de six cent mille francs. Mais comme les gens sont ingrats, je n'ai eu que vingt mille francs là-dedans.

Ces propos témoignent à suffisance toute l'importance attachée à ces pratiques de jeux, aussi bien par les joueurs que les intermédiaires, où chacun semble trouver plus ou moins satisfaction. Mais pour ce qui est des intermédiaires dans les casinos et notamment au casino « El Blanco » où nous avons enquêtés, il s'est avéré que certains parmi les « appacheurs » trouvés sur place, seraient des mercenaires dudit casino. Leur rôle serait en fait d'amener ceux qui les consultent à perdre en les faisant miser beaucoup d'argent dans un jeu à travers de fausses combinaisons ou pronostics qu'ils leur proposent, ainsi, de faire gagner l'entreprise. Une impression justifiée par le fait que ces gens, en plus de côtoyer les dirigeants et le personnel, ont une totale liberté d'accès au casino et aux machines à sous.

Ces observations viennent en quelques sortes, apporter une vision plus éclairée du rôle joué par une catégorie d'acteurs tapis dans l'ombre autour des pratiques de jeux d'argent dans la ville de Yaoundé, où ces intermédiaires des jeux se comptent par centaine. Toujours

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disponibles à proposer leurs services, on les identifie au moyen de la paperasse de journaux et anciens catalogues qu'ils tiennent à la main. Leurs sites privilégiés sont le centre urbain (avenue Kennedy, marché central, poste centrale, avenue des banques etc.). On les retrouve également à Mokolo, au lieu dit « ancienne gare routière » et dans certains lieux périphériques où les kiosques à jeux sont implantés, ce qui laisse donc percevoir que, le métier d'intermédiaire ou « d'appacheur » à Yaoundé n'est plus l'apanage des seuls services administratifs. Il s'est désormais transporté dans divers autres secteurs d'activités, en l'occurrence les jeux d'argent.

De ce qui précède, on constate que ce sont les acteurs sociaux qui produisent le sens qu'ils donnent à leurs pratiques ludiques. Les pouvoirs publics considèrent les jeux d'argent comme des vecteurs d'une économie aussi fondamentale que n'importe quel autre secteur. Les promoteurs de structures quant à eux leurs assignent le sens d'une entreprise, tandis que les joueurs les voient comme une aubaine d'accumulation financière ou d'enrichissement. Toutefois, ce qu'il faudrait beaucoup plus noter ici est que, ces individus qui hypothèquent leur argent dans des jeux ne sont pas que de simples consommateurs passifs d'un marché. Tout au contraire, ils apparaissent comme des sujets sociaux actifs d'une activité ludico-culturelle qui repose en grande partie sur des fantasmes et illusions autour du gain.

Le chapitre qui s'achève a permis d'articuler plusieurs arguments qui donnent un aperçu du panorama des jeux d'argent pratiqués dans la ville de Yaoundé. Il était question de montrer la diversité des activités ludiques en insistant sur le caractère instrumentaliste, productif ou mercantiliste de ces jeux par les acteurs sociaux. Il ressort donc que ces jeux entre autres les casinos, le poker, les paris sportifs et hippiques, les dés, la Carte ou le Ludo, sont des activités représentatives à plusieurs niveaux de certaines dichotomies culturelles et d'enjeux économiques chez les pratiquants.

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CHAPITRE II

MÉCANISMES D'ENRÔLEMENT ET DE PARTICIPATION DES
ACTEURS AUX JEUX D'ARGENT

Le but visé dans ce chapitre est de comprendre davantage dans le contexte actuel, marqué par la multiplication des offres de jeux, la diversité des canaux d'atteinte des populations cible et la montée de nouvelles stratégies d'accumulation de ressources financières, comment de nombreuses personnes s'invitent aux pratiques de jeux d'argent. D'une part, il s'agit d'une approche des médias ; dont l'objectif est d'analyser l'interaction entre les éléments exogènes comme les publicités de jeux diffusées dans les canaux tels que les affiches, la télévision, la radio et internet. Ces médias ne sont pas sans incidence sur les manières d'être, de sentir et d'agir des auditeurs. Aux dires de T. ANATRELLA (1998 :95), les médias ne sont que « les révélateurs des courants d'idées et des représentations dans une société. Ils ne sont cependant pas neutres car ils peuvent les amplifier ou en valoriser certaines au détriment d'autres ». C'est pourquoi un décryptage même partiel du contenu médiatique diffusé dans les émissions consacrées aux jeux d'argent, permettra de comprendre comment les médias favorisent la maturation des habitudes de jeux chez certains individus, par l'influence et la manière dont ils se servent.

D'autre part, l'analyse se penche sur la mobilité sociale des acteurs comme facteur contraignant du recours au jeu, dans une ville marquée par la rareté d'emplois, l'insatisfaction des salariés quant à leurs revenus et le goût poussé de certains individus pour le gain facile. Mettre en évidence ces facteurs consiste en prime, à dresser un modèle théorique conceptuel, qui permettra de repartir les enquêtés suivant les différents canaux à travers lesquels ils se sont invités aux pratiques de jeux d'argent, en rapport à leurs différentes trajectoires urbaines.

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Figure 2 : Les facteurs ayant influencé l'adhésion des individus aux jeux d'argent

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

Ce graphique montre que 7.69 % de personnes se sont initiés à la pratique des jeux d'argent à la suite d'une exposition publicitaire sur les affiches publiques que l'on retrouve dans les artères de la ville de Yaoundé. Celles-ci présentent souvent la simplicité des règles de jeux et l'illusion d'un gain à travers lequel la vie du joueur serait améliorée. Ces panneaux publicitaires du jeu sont visibles aussi bien au centre urbain que dans les périphéries et quartiers populaires, où les individus de diverses couches sociales de la population à leurs vu, seraient tentés de s'initier au jeu et d'aspirer à un gain important.

Par la suite, une compilation de 36.91 % de joueurs affirme que les expositions publicitaires de jeux diffusées dans les médias de masse comme la télévision et la radio ont été le médium de leur premier contact avec les jeux d'argent. En réalité, ces émissions ne sont autres que des opérations de charme où il est souvent présenté l'actualité dans différents jeux, quand il ne s'agit pas de récompenser des gagnants. Ces derniers, à travers leurs témoignages, invitent d'autres individus à tenter à leur tour la chance de décrocher un gain considérable. Les médias véhiculent donc un discours très positif sur le jeu et renforcent dans le même temps, les espérances des joueurs en gain d'argent. À cette proportion d'enrôlés, viennent s'ajouter 11.53 % de personnes qui se sont invités au jeu par le canal d'internet, où des sites et

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formules de jeux virtuels sont proposés à ceux qui sont connectés. Ce facteur s'arrime avec les développements technologiques en plein essor dans notre société et impacte beaucoup plus les jeunes, en proie à la modernité.

Par contre, un total de 43.83 % de personnes enquêtées affirment avoir été enrôlé dans les jeux d'argent du fait de l'influence de la mobilité sociale ; dont la proximité physique des lieux de jeux à leur environnement social et par leurs habitudes de fréquentation des cercles de jeux. S'il est établi que l'implantation des salles de jeux et tripots de rues à Yaoundé relève d'une construction cognitivement construite des promoteurs de ces jeux en quête de clientèle, il va de soi qu'elle impacte sur les populations voisines à ces structures, en s'imposant comme un nouvel itinéraire ou un besoin moral à satisfaire. Nous analyserons ces facteurs en deuxième ressort. Quel est donc l'impact des médias sur la contrainte de jeu des acteurs ?

I. LES MASS-MÉDIAS ET LEUR RÔLE DANS L'INCITATION DES INDIVIDUS AUX JEUX D'ARGENT

Depuis l'adoption par l'assemblée nationale du projet de loi no 90/052 du 19 décembre 1990 relatif à la liberté de la communication sociale, le paysage camerounais en général et la ville de Yaoundé en particulier, a été investi tour à tour par les magazines et les journaux privés de tous bords. À ceux-là, viennent s'ajouter les fréquences de radio et les chaines de télévision indépendantes. En dehors des médias susmentionnés, il y a aussi internet, qui est un réseau de communication couplé aux ordinateurs à travers des connexions spécifiques. Ce nouvel outil de communication a l'avantage de ne connaître aucune barrière régionale ni linguistique, l'accès aux informations de toutes sortes est donné à tous ceux qui peuvent s'y connecter.

C'est ainsi que dans certaines fréquences de radio et chaines de télévision, il existe des tranches d'antennes consacrées à la publicité ou à la promotion des jeux comme les loteries, les tombolas ou encore les paris hippiques et sportifs. Les mêmes structurations sont observées sur l'outil internet, avec la particularité que toutes les informations qui s'y trouvent sont regroupées, détaillées, actualisées et parfois instantanées suivant les sites auxquelles l'on est connecté. Ces émissions s'accompagnent d'une audience particulière de la part des populations de la ville de Yaoundé, d'autant plus qu'elles sont souvent diffusées à des heures

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de grande écoute et ont dans certains cas, été le facteur d'enrôlement des joueurs dans certains jeux.

1. La publicisation des jeux d'argent : un pouvoir de coercition du joueur

Selon R. LEDUC (1974 :2), la publicité est « l'ensemble des moyens destinés à informer le public et à le convaincre d'acheter le produit ou un service ». En effet, si l'on pense qu'il est possible de choisir d'être indifférent à la publicité, il faut se dire qu'il n'y a pas de publicité sans capital. Dans ses analyses, R. ROCHEFORD (1995), explique que les publicitaires et les hommes de marketing s'appuient toujours sur des approches psychologiques et sociologiques pour convaincre les individus et créer des biens de consommation correspondants à leurs désirs. Et selon que la publicité est de nature insidieuse, incitative ou encore est vouée à l'apprentissage et à l'initiation à un jeu, les publicitaires prennent toujours en considération l'influence du groupe pour conditionner le choix de chacun : « du loto, du loto, vivez la vie du loto ! » ; « ce vendredi, jouez au Banko 2 et gagnez quarante millions de francs CFA au PMUC. PMUC, un jour vous aussi vous allez gagner gros ! ». Peut-on entendre si souvent dans les spots publicitaires diffusés sur les antennes radiotélévisées de la CRTV, de la FM 94, de Canal 2 international, de Magic FM, d'amplitude FM, pour ne citer que celles-là, après la lecture des éditions de journaux. Ou encore on peut les lire sur les panneaux d'affichages dans les artères de la ville de Yaoundé.

En ce sens, la publicité apparaît comme un phénomène coercitif que l'acteur social intériorise, elle développe un mensonge accentué sur un discours optimiste, portant sur l'illusion d'un bonheur rêvé tel que par un simple coup de chance, on peut parvenir à obtenir ce par quoi, même le travail demanderait beaucoup plus de temps. La publicité a aussi une fonction de légitimation puisqu'elle impose un certain nombre de valeurs, qui donnent à la société une représentation d'elle-même. Son efficacité est argumentée par le fait que les images et les slogans qu'elle diffuse suscitent la convoitise ou créent la frustration chez certains individus. Ce symbole d'une chose en son absence est pour l'acteur social qui l'écoute ou la regarde, le signal d'un manque à combler, d'un vide dont il faut satisfaire l'assouvissement ; amenant ainsi à conclure avec J. BROCHAND (2001 :3), que :

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La publicité est une technique facilitant soit la propagation de certaines idées, soit les rapports d'ordre économique entre certains hommes qui ont une marchandise ou un service à offrir à d'autres hommes susceptibles d'utiliser cette marchandise ou ce service.

En ce sens, il n'est donc plus étonnant de trouver dans l'imaginaire des populations de Yaoundé et des joueurs d'argent en particulier, des traces de cette influence sans que ceux-ci aient la force de les discuter ou de les critiquer. Cette modification de leur comportement se manifeste dans leur conduite ou encore leurs aspirations. C'est ainsi que les publicités du Lotto ou du PMUC, contraignent plusieurs individus à s'y abonner en raison du fait qu'elles les persuadent qu'ils ont plus de chance, plus de compétences et de connaissances du jeu. Illustration est faite sur l'image suivante, d'une publicité de jeu non médiatisée.

Photographie 11 : Affiche publicitaire promouvant la loterie

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

En s'appesantissant sur le contenu de ces images, on s'aperçoit qu'elles sont conçues pour véhiculer à la fois l'illusion du gagnant et inviter les personnes à développer une orientation positive envers la loterie. Ces images mettent en avant l'existence d'une forte probabilité que la vie du joueur sera améliorée grâce au jeu. Par conséquent, elles stimulent les acteurs à la pratique par le biais de certains facteurs qui contribuent entre autres : à l'association entre la simplicité des règles et faire confiance à ses compétences, à l'association entre la présence d'argent, le gain et l'investissement continu dans le jeu. Plus encore, elles intègrent les biais émotionnels, la fabrique de mythes, les pensées erronées, les probabilités réelles de succès et l'illusion de mobilité sociale. Vu sous cet angle, la publicité

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joue un rôle de catalyseur au jeu chez les individus dans la mesure où elle incite même les plus sceptiques à s'y adonner.

Les publicitaires du jeu s'appuient donc sur certains médias de masse comme la télévision pour véhiculer leurs messages.

2. La télévision et son pouvoir de séduction du joueur

À travers les jeux de vitrines comme : Banko 2, Le magazine hippique, Super Loto, Super Cagnotte 4 etc., diffusés sur les antennes télévisées de la CRTV ou de Canal 2 international, la télévision véhicule une culture d'adhésion populaire qui passe de l'imaginaire au concret en robotisant les comportements des acteurs sociaux. D'un point de vue plus large, il faut s'interroger avec Z. BAUMAN (2005 :221), sur « le véritable impact de la télévision sur nos façons d'agir et de penser ». En effet, dans ces émissions où il est généralement question de tirages à la loterie où de récompenses des gagnants, on peut dire que la télévision rend ses téléspectateurs émotionnellement vulnérables. C'est un univers dans lequel se meuvent les besoins des individus au motif que l'argent se substitue au spirituel, au social et au culturel. Elle devient ainsi, une spatialité ontologique qui fait de l'homme un aliéné du jeu, un prisonnier de son regard quantifiant, un être réduit à la sensation et à l'expression d'un besoin.

La télévision standardise aussi les modes de pensées, détruit la véritable personnalité et le bon vouloir des téléspectateurs. Tel est le cas de cet informateur G. MBANGA, instituteur vacataire, qui relatait les circonstances à travers lesquelles il s'est initié aux jeux d'argent. L'économie de ses propos révèlent que :

Il y'a quelques années encore, ces jeux ne m'intéressaient pas du tout. J'ai commencé à parier sur les courses du PMUC le jour où j'ai vu remettre un chèque de huit millions de francs à un gagnant ! C'était au cours de l'émission tamtam week-end, qui passe tous les dimanches vers 14 heures à la CRTV. C'est ce jour-là que je me suis dit pourquoi pas moi ? C'est donc comme cela que je me suis jeté dedans.

Ce diktat de la télévision est renforcé par la recherche de spéculations sur le jeu en permanence. En réalité, les émissions télévisées sur les jeux d'argent sont à la recherche de sensations, avec une information qui occupera une place bien trop importante dans la

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conscience du joueur. C'est dire qu'obnubilés par la présence de ces jeux, la télévision contribue à la dépossession des joueurs avec ou sans leur aval. Sa pression les désoriente et une fois dépossédés, leur libre arbitre les convertit à la société dans laquelle elle veut les faire vivre. Car, elle les abreuve d'images et d'imaginations parfois fictives et à travers lesquelles ces individus vivent dans l'espoir d'assouvir leurs besoins au moyen de l'information qui est véhiculée. La télévision est aussi un facteur de neutralisation des acteurs sociaux dans la mesure où, elle dramatise et accentue les évènements qu'elle met en scène. Ici, l'attrait qu'elle exerce sur les joueurs et les non joueurs est bien supérieur à tout autre média. Car, la stimulation à la fois visuelle et auditive qu'elle suscite, laisse entrevoir une volonté d'expérimentation du jeu chez le téléspectateur.

Dans le tableau qui va suivre, il est présenté de façon plus détaillée, les facteurs d'appréciation des jeux d'argent, dont les préférences aux jeux des acteurs sont quelques fois fonction de l'effet médiatique des émissions télévisées qui se rapportent à ces jeux.

Tableau 3 : Les facteurs d'appréciation des jeux d'argent

Préférences aux jeux
d'argent

Effectifs

Proportions (%)

Jeux au casino

7

5.38

Poker et machines à sous

28

21.53

PMU (loteries, tombolas, paris
sportifs et hippiques)

73

56.15

Flipper, baby-foot, jeux vidéo

12

9.23

Bonneteau, Ludo, cartes, dés

etc.

10

7.69

Total

130

99.98

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

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Les données consignées dans ce tableau permettent d'établir les faits suivants : tous les sujets interrogés s'intéressent aux jeux d'argent, leur participation est de 100 %. Mais parmi eux, on observe que le choix du type de jeu est fonction de l'effet publicitaire que suscitent certains jeux télédiffusés. Celui-ci entraine une volonté d'expérimentation des PMU dans la mesure où les loteries, les tombolas, les paris hippiques et sportifs sont les jeux les plus sollicités. Ils représentent 56.15 % de l'effectif total. Ce pourcentage est nettement supérieur à celui des autres jeux. Comment peut-on expliquer cette prévalence ?

En effet, les PMU sont des jeux très prisés pour plusieurs raisons : d'abord, ils sont plus récents et plus médiatisés. Et comme tel, ils suscitent au sein de la population un effet de curiosité à vouloir expérimenter, à côté des autres jeux qui sont plus anciens et ne disposant pas d'espace publicitaire à la télévision. L'exemple d'un autre informateur nommé N. ABANDA, 57 ans, mécanicien à Ékounou, nous-en dit davantage sur l'effet de la télévision dans son incitation aux pratiques de jeux d'argent quand il dit que :

J'ai abandonné le poker il y'a très longtemps ! C'est vers les années 1998 que je me suis initié au PMUC. Et depuis 2012, je joue aussi au pari foot parce que dans ces jeux, on peut regarder en direct à la télévision, les courses sur l'hippodrome et les matchs des grands championnats européens et avoir même les pronostics des consultants.

Dans les propos d'un autre joueur d'argent V. MESSEBA, étudiant, on peut lire en substance l'impact de la télévision dans ses préférences aux jeux d'argent. Ce dernier s'exprime en ces termes :

J'aime le damier, que je joue d'ailleurs au quartier avec des amis. Mais quand il faut chercher le « bon argent », je joue beaucoup plus au pari foot. En fait, je suis d'abord un fan de football ; et parce que dans ce jeu, tu valides ton ticket et tu as la possibilité de regarder les matchs à la télévision. Je pense que ce jeu au moins est transparent !

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C'est pour dire que, les formes d'appréciation de ces jeux sont répandues et qu'ils font désormais partie intégrante de la vie quotidienne de plusieurs individus. Ceux-ci dans leur majorité, sont des téléspectateurs de chaînes sportives des bouquets « canal + », où les championnats et leagues Européennes font grand échos tous les week-ends. La télédiffusion des évènements ayant une relation étroite avec les jeux a donc un impact avéré sur leur pratique par les habitants de la ville de Yaoundé. Les préférences des acteurs pour les autres types de jeux sont moins en rapport avec l'effet médiatique, parce qu'ils ne sont pas assez publicisés à la télévision. D'une part, leurs pratiques s'arriment à des facteurs de rentabilité de gain dans les passe-temps populaires. Et par ailleurs, leur rejet émane de l'élitisme de certains milieux de jeux. Car les jeux de cartes, de dés de Ludo etc., sont pour la majorité des prétendants au million, des jeux qui ne « payent pas assez ». Tandis que les casinos sont des milieux qui véhiculent des préjugés mafieux pour certains, au contraire des PMU qui disposent d'espaces publicitaires dans les médias, et donc plus accessibles.

Toutefois, si la télévision est une usine de rêve ou encore une fabrique de fantasmes pour les joueurs, qu'en est-il de la radio ?

3. La radio et son impact sur le comportement du joueur

La radio est le canal qui a toujours eu la capacité d'atteindre le public, ses messages sont instantanément reçus et atteignent la population partout où elle se trouve. C'est un média qui participe à la stimulation des envies de jeux chez les auditeurs, du fait qu'il révèle une tendance constante à suivre ce qui est produit. À travers son transistor à faible coût, l'utilisateur peut facilement avoir un lien direct avec l'actualité sur les évènements sportifs, les résultats des courses, les numéros tirés à la loterie ou encore des « jackpots » mis en jeu. Tout comme la télévision, la radio est un modérateur du pouvoir d'enrôlement des individus aux pratiques de jeux d'argent, du fait de ses nombreuses présentations et publicités de jeux qu'elle diffuse à longueur de journée, à un public issu de nombreuses couches sociales.

Ainsi, au cours des entretiens, plusieurs enquêtés ont affirmé s'être invités dans les jeux de PMU et loterie, du fait de programmes radiophoniques en modulation de fréquence parlant de ces jeux. Parce que ne disposant pas d'un poste téléviseur dans leur domicile ou lieu de service, leur poste radio est l'instrument à travers lequel ils restent connectés à l'actualité.

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Nonobstant les jeux d'argent publicisés à la radio et à la télévision, les invitations à participer à ces jeux parviennent aussi par le canal de l'internet.

4. Internet et la promotion des jeux d'argent en ligne

Internet, nouveau média, propose une nouvelle forme de jeu d'argent, le jeu virtuel. En effet au Cameroun, l'existence des sites de jeux tels que : www.pmuc.com, www.premierbet.com et www.supergoal.com, permettent de jouer en investissant un argent virtuel. Dans ces sites, le pouvoir de la publicité et du marketing qui présentent les jeux d'argent en ligne comme accessibles et excitants, donnent à de nombreux adeptes la possibilité de jouer ou de parier tous les jours et 24 heures sur 24. Ici, on retrouve généralement des casinos et hippodromes qui fonctionnent sur le même mode que les casinos et les PMU réels. On y joue avec de 1'argent qui, même converti en monnaie virtuelle garde sa valeur monétaire. Avec le jeu en ligne, le joueur peut gagner ou perdre de l'argent depuis son domicile ; à partir d'un téléphone multimédia ou d'un ordinateur connecté au réseau internet.

Dans ces sites de jeux, il est souvent proposé au joueur des jeux gratuits, des jeux bonus et des essais, qui lui permettraient d'évaluer son potentiel de chance et sa capacité à gagner de l'argent une fois que cette phase préliminaire est achevée. Cette formule intéresse beaucoup de jeunes, qui s'arriment plus rapidement à la modernité et à l'usage de l'outil informatique dans notre société. Cependant, le développement des jeux en ligne et l'accès des populations au réseau internet étant encore récent et relativement peu répandu dans notre société, il va sans dire qu'internet a un impact limité sur l'enrôlement des joueurs par rapport aux autres médias.

Pour tout dire, les mass-médias ne sont pas neutres dans l'enrôlement des individus aux pratiques de jeux d'argent dans la ville de Yaoundé. À travers leur cheminement, F. BALLE (2000 :113), affirme que « les médias cherchent le profit : ils voudraient que tout se vende, que tout s'achète. Pour atteindre leurs objectifs, ils s'emploient à répondre aux attentes de leurs clients, et cherchent avant tout à plaire et à séduire ». C'est dire en d'autres termes, qu'il y a une double action des médias face aux jeux d'argent : ils ont pour thématique préférée l'illusion et le rêve, et le jeu comme simple sujet d'information.

Tout compte fait, si certains joueurs d'argent sont influencés par les médias, c'est d'abord parce que ces derniers se prêtent à ce jeu d'exposition. L'influence des médias dépend aussi « de ce que les gens en font, de ce qu'ils en attendent, (...), de ce qu'ils croient en obtenir » F. BALLE (1980 :589). Car d'où vient-il que les autres camerounais, exposés à

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ces mêmes programmes, ne viennent pas à s'adonner à certains jeux par regain d'intérêts financiers ? C'est aussi la preuve que ces publicités et programmes bien que suggestifs, « sont diversement puissants, selon les époques ou selon les publics » F. BALLE (idem, 1980.). Parfois, ces programmes coïncident avec les aspirations intrinsèques ou réelles des individus. Ce volet fait intervenir l'étude de la mobilité ; c'est-à-dire le rapport entre la position occupée par les acteurs dans la hiérarchie sociale et leurs contraintes aux jeux d'argent.

II. MOBILITÉ SOCIALE ET QUÊTE D'ANCRAGE ET D'AUTONOMIE DES ACTEURS À TRAVERS LES JEUX D'ARGENT

Cette section se propose d'analyser la pratique des jeux à Yaoundé, comme un modèle de quête d'argent mis en place par les populations urbaines, dans des circonstances déterminées. Son objectif est de cerner à la fois les itinéraires individuels et collectifs des yaoundéens en quête de gains providentiels. Dans cette analyse, la mobilité s'appréhende non pas comme une mobilité à caractère physique des acteurs, mais se pose comme un examen microsociologique des mobilités à savoir, le statut des acteurs dans la hiérarchie sociale. Son but est de comprendre de quelle manière le jeu devient un recours chez les personnes en proie à l'uniformité sociale, à la concupiscence inassouvie et en quête de refuges sociaux. La pertinence de ce registre se trouve dans les logiques et pratiques des acteurs individuels et collectifs pour s'insérer dans la ville, de même que sa restitution repose sur la prise en compte des principaux cycles qui rythment les temps urbains à savoir : la fréquentation des milieux de jeux, l'occupation permanente et la montée des nouveaux modèles d'accumulation.

1. Fréquentation des milieux de jeux et apprentissage social chez les désoeuvrés Parce que les jeux d'argent impliquent des personnes initiées et des personnes à initier, certains individus commencent souvent à les pratiquer parce qu'ils s'invitent régulièrement dans les cercles de jeux pour se « distraire » en compagnie des autres. Comme le dit-on souvent « l'appétit vient en mangeant », il va de soi qu'ils éprouvent au fil du temps, assez de difficultés à garder leur posture de spectateur pour se convertir en de joueurs. À travers le processus de socialisation qui consiste pour un individu d'intérioriser les normes et valeurs de sa société d'appartenance, ces individus intègrent un ensemble de connaissances communément partagées et s'invitent plus ou moins consciemment dans ces jeux. C'est ce qui ressort des propos d'A. BINELLI, un commerçant ambulant qui se prononce sur son enrôlement dans les PMU dans les termes suivants :

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Avant, je venais ici (salle de jeu) pour me reposer un peu et perdre du temps en regardant les matchs ! Mais tellement je voyais les gens gagner au pari foot et au kéno, j'ai été excité à l'idée que moi aussi la chance pouvait me sourire. C'est donc comme ça que je me suis rapproché d'un ami que j'ai rencontré ici, pour qu'il m'apprenne à faire des combinaisons.

À l'analyse de ces propos, l'on se rend compte que les espaces de jeux ont pour fonction de forger la socialisation de celui qui les côtoie. En quelque sorte, ils constituent une seconde famille où peuvent se nouer des filiations, des liens de familiarité et de solidarité ; ils jouent aussi le rôle d'une formation sociale qui génère du lien social F. BAILLET (2001 :163). Cet auteur fait bien de le souligner car, dans notre contexte, la coutume du parrainage par un ou plusieurs membres contribue à insérer le nouvel adhérent ou pratiquant, tout en assurant la cohésion de la communauté associative. C'est ainsi qu'une tendance se dégage : beaucoup de désoeuvrés fréquentent à longueur de journées les milieux de jeux. Ces personnes occupent une proportion de 42.30 % de l'effectif des enquêtés (Voir le tableau 1).

D'une manière générale, les désoeuvrés sont des personnes en manque d'occupation, qui ont assez de temps libre et ne savent parfois où aller. Pour ainsi dire, de nombreux citadins en situation de chômage ou ceux en provenance des campagnes vers la ville, en la faveur de l'exode rurale et à la recherche d'une « vie meilleure » selon les mots du chanteur André Marie TALA, ont eu le désir de découvrir de nouveaux horizons en arrivant à Yaoundé. N'ayant pas eu la possibilité de s'insérer dans les circuits d'emplois salariés ou s'obstinant à se lancer dans un secteur informel déjà harassant et saturé, vont opter pour le choix du gain facile. En l'occurrence, ils choisissent de fréquenter les cercles de jeux d'argent à la recherche d'une « intégration urbaine ». Dans ce sillage, il apparaît d'emblée, que l'influence sociale revêt une importance majeure dans l'initiation des individus à la pratique de ces jeux.

Parce que dans les secteurs urbains où se pratiquent les jeux d'argent, certains individus sont enclins à prendre position sur ce phénomène en fonction des positions de leur entourage. L'influence du pair joue ici un rôle capital dans l'enrôlement du joueur et affecte surtout les femmes de joueurs à la maison. Initialement, nombreuses parmi elles sont souvent indécises à l'idée de se rendre dans un casino ou une salle pour jouer. Mais par l'effet de contamination des habitudes de jeux de leur entourage, elles auront de ces jeux une idée

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appréciative par la suite. À l'image de madame P. NTAMACK, une invétérée du PMUC qui déclare que :

Je suis accrochée à ce jeu jusqu'à la mort ! D'ailleurs, c'est mon mari qui m'a poussé à jouer parce qu'à chaque fois qu'il rentrait avec un catalogue, il me demandait de lire et de l'aider à choisir les numéros d'éventuels chevaux gagnants. Quelques rare fois ça marchait et petit à petit, j'ai aussi prise goût. Il y avait même des moments où on se rendait ensemble dans un casino, où il jouait et je l'observais (...)

Cette déclaration permet donc de constater que la tendance à l'uniformisation dans les manières d'être, d'agir et de sentir dans les lieux où se pratiquent les jeux d'argent ne découle pas de l'instinct ou de pulsions spontanées, mais plutôt d'un ensemble de pressions « invisibles » qui peuvent se matérialiser de plusieurs façons. Car, d'après G.N FISCHER (1987 :57), « l'étude des phénomènes sociaux se caractérise d'emblée par la tendance des systèmes à l'intégration et par la capacité des individus à incorporer les éléments dominants dans une culture ». Un ensemble de faits qui amène alors à s'interroger sur la question de savoir qu'est ce qui peut objectivement traduire la présence massive des personnes oisives dans les lieux de jeux d'argent ?

En réalité, la fréquentation des cercles de jeux et leur pratique par les personnes en manque d'occupation peut dans un premier temps, s'interpréter comme le recours à un sentiment de compensation d'échec à l'intérieur d'un système de hiérarchie lié au mérite. Du fait qu'ils n'aient pas pu s'insérer dans une échelle plus confortable dans la société urbaine, ces personnes désoeuvrées se retrouvent très souvent préoccupées par leur sort. Elles s'invitent alors dans les salles de jeux, dans l'espoir permanant d'améliorer leur situation financière. Une idée qui fait dire à R. BRENNER et G. BRENNER (1993 :8), que « Dans un système compétitif, l'envie et la frustration des laissés-pour-compte trouve un exutoire dans les jeux de hasard ». Une idée qui est d'autant plus fondée quand on sait qu'en situation défavorable, le risque devient permanent, chacun compte sur sa chance pour tirer son épingle du jeu, quitte à mettre ses économies en danger si l'enjeu en vaut la peine.

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Deuxièmement, on peut admettre que les attroupements observés dans les lieux de jeux majoritairement peuplés des personnes oisives, résultent quelque part d'un sentiment partagé d'être exclus d'un système qui permet à ceux qui ont réussi leur intégration de mener une vie confortable. Elles s'invitent alors dans ces lieux à la recherche de ce qu'ils n'ont pas obtenu par les voies normales de promotions professionnelles et financières. C'est en cela que leur recours au jeu d'argent peut être un adjuvant idéal dans ce que J.M. ZAMBO BELINGA (2003 :573), qualifie de « quête de notabilité sociale ». C'est-à-dire qu'ici, la fréquentation des milieux de jeux peut être instrumentalisée dans la recherche et même la consolidation de ce que les yaoundéens appellent prosaïquement « le positionnement », donc la reconnaissance sociale. Cet aspect de la chose est vu dans le tableau qui va suivre.

Tableau 4 : Répartition des joueurs selon ce qui les motive à jouer

Motivations aux jeux d'argent

Effectifs

Proportions (%)

Petits gains réguliers

40

30.76

Désir de recouvrir ses pertes

22

16.92

Espoir d'un gain important

68

52.30

Total

130

99.98

Source : (Badel ESSALA, (enquête de terrain).

Du tableau ci-dessus, on constate que 30.76 % d'individus se perpétuent dans les jeux d'argent malgré le fait qu'ils gagnent des sommes dérisoires. Ces gains équivalent plus ou moins aux sommes régulièrement investies, parce qu'ils combinent leurs mises de deux façons : il y'a d'un côté, un ou plusieurs tickets visant le jackpot pour un gain important. Et d'autre part, des tickets dits de « récupération » cumulant de minables gains probables, ce qui les met en confiance pour poursuivre leur jeu et d'aspirer à un gain important à l'avenir.

Ensuite, une proportion de 16.92 % de personnes jouent parce qu'elles espèrent récupérer l'argent perdu. Il faut comprendre de part cette représentativité, que le souvenir d'un gain reste souvent plus présent dans la mémoire du joueur que celui d'une perte.

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Les premières fois qu'une personne joue, elle peut gagner parfois même des sommes importantes, cette première phase est appelée la « chance du débutant ». Et lorsque le joueur commence à enregistrer des pertes, c'est le souvenir de ses gains antérieurs qui le motive à jouer davantage. En fin, 52.30 % de joueurs pratiquent ces jeux dans l'espoir de gagner un gain important. Cette catégorie de joueurs est celle de ceux qui militent en faveur de la « cotisation », en vue d'un gain fut-t-il tard. Cela voudrait signifier que le jeu est une activité permanente à laquelle on dépense beaucoup d'argent, quelle que soit la charge familiale.

À travers ces différentes proportions dans les motivations à la pratique des jeux d'argent, il ressort que le poids de cette pratique populaire n'est pas exempt de sens. Et comme site de flexion, ce phénomène pourrait participer à des « tactiques » traduisant le combat des populations, luttant pour améliorer leur niveau de vie en usant des armes non conventionnelles, le jeu et le hasard. Il en est des jeux comme le poker, le pari foot, le PMUC ou le Loto qui fonctionnent aujourd'hui comme un exécutoire pour les masses de populations qui ne rêvent de s'autodéterminer que par la chance, dans une société qui semble ne plus leur offrir d'autres alternatives.

Quelles fonctions remplissent donc ces salles de jeux et tripots de rues pour les citadins ? Les salles de jeux sont d'abord une réponse à la crise actuelle multiforme. L'une des premières motivations des joueurs réside en effet, dans la recherche de bénéfices temporels immédiats, voire miraculeux à savoir : gagner des centaines de milles, voire des centaines de millions en misant deux à trois cents francs. Face au désarroi ambiant, aux multiples incertitudes et souffrances qui les accompagnent, nombre d'individus se réfugient dans les salles de jeux pour que soit solutionné leur infortune et leur kyrielle de souffrances. Ces lieux exutoires constituent des territoires positifs, libérateurs et protecteurs de l'insécurité, des contraintes, des problèmes, de la pesanteur et du désespoir du dehors.

Le cas de l'enquêté A. MBARGA, 28 ans, un « débrouillard », appréhendé dans une salle de jeux en est une illustration. Pour cet individu ;

Le pari foot est un jeu qui m'aide franchement au niveau des finances. Il y a des mois où je peux gagner vingt ou trente mille francs (...) Avec cet argent, mon loyer est assuré ! Mais mon véritable objectif dans ce jeu c'est de gagner au moins un million cinq cent mille et fuir ce pays pour tenter une aventure au Maghreb ou en Afrique de l'ouest.

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Une ambition qui semble aller de pair avec l'idée du jeu que se fait un autre joueur d'argent, X. EKANI, 34 ans et licencié en Droit mais sans emploi. Selon lui,

Les jeux d'argent prolifèrent à Yaoundé parce que la corruption a amplifié le chômage des jeunes ! Imaginez-vous quelqu'un qui, après ses études ne trouve pas du travail et dépasse même l'âge des concours (...) Vous savez, Dieu n'oublie personne. Nous autres on vient encore ici pour tenter la chance de gagner quelque chose qui peut nous produire un bon capital.

Dans cette perspective, on peut ainsi évoquer l'idée du retour sur le pratiquant du jeu d'argent en assumant les rapports d'une Sociologie de l'innovation, qui s'élabore à partir des stratégies de quête d'argent dans des pratiques peu orthodoxes. Ce dynamisme manifesté par une convergence des acteurs vers les lieux de jeux se reflète à travers leur « sens pratique » P. BOURDIEU (1980), de la vie quotidienne et de l'indigence à laquelle ils font face. Car ces personnes en tant que oisives, ont logiquement des problèmes financiers et sont particulièrement attentives au marketing du jeu, surtout quand on ne cesse de brandir à la semaine, « d'heureux millionnaires » dans les médias. Quand elles « se battent » sans aucun espoir de voir leur condition changer, ce type d'opportunités leur offre l'espoir de gagner de l'argent rapidement sans aucune mesure avec les faibles revenus rapportés par la « débrouillardise » chez certains.

C'est dire en somme, que l'oisiveté est un facteur qui contribue à la prolifération des jeux d'argent à Yaoundé. Ce contexte d'immobilité qui accroît les contraintes et les incertitudes des acteurs, leur impose un aménagement constant de leurs trajectoires urbaines. À ce moment, le jeu nourrit en eux l'espoir d'améliorer leur situation ou encore, de combler un manque à gagner. Une idée qui s'arrime à la perspective de la « fuite devant des conditions de vie difficiles » élaborée par Y. CHANTAL et al., cité par M. DI GASPERO (2012 :54-55), tant il advient que certains individus concilient la fonction ludique du jeu à celle d'une solution miracle à leur gêne financière. C'est pourquoi disent-ils des joueurs, que le jeu « constitue un moyen efficace pour leur permettre de parvenir à leurs fins ».

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Toutefois, il convient de rappeler que, ne choisissent de fréquenter les lieux de jeux d'argent à la recherche du bonheur, que ceux qui se laissent tenter par le chemin de la facilité et de l'incertitude. Ou encore par les mythes qui laissent entendre que par cette pratique, l'on peut parvenir à l'enrichissement. Car il existe aussi d'autres individus oisifs, qui ne choisissent pas de fréquenter les salles de jeux pour parvenir à une quelconque aisance financière. C'est dire autrement, que le contexte des jeux d'argent à Yaoundé avec la fréquentation populaire des cercles de jeux par les populations a d'abord trouvé sur place un terrain favorable chez certains individus à la propension au gain facile. Leur prolifération a plutôt favorisé une visibilité notoire de la situation qui prévalait déjà, et n'a été qu'un tremplin pour officialiser et trouver une excuse pour d'autres.

2. Proximité des lieux de jeux et construction d'illusions du gain chez les commerçants

Un autre mécanisme à travers lequel certains yaoundéens s'invitent souvent aux pratiques de jeux d'argent est la proximité des lieux de jeux à leur environnement social. Selon l'échantillon prélevé, 23.07 % des enquêtés (voir figure 2), affirment que la proximité des points de jeux à leur environnement social les amène à s'y intéresser. En réalité, la pertinence sociale de la proximité physique est un sujet d'interrogation ancien en sciences sociales ; les travaux de G. SIMMEL et des sociologues de Chicago, ceux d'E. GOFFMAN peuvent encore nous rappeler ce que la proximité physique apporte à la relation sociale. Dans cette étude, le rapport de la proximité physique des points de jeux aux populations dans les secteurs urbains est appréhendé à la fois comme une donnée matérielle et conceptuelle, subjective et socialement construite. Ainsi, nous verrons comment dans les marchés, les gares routières et les carrefours qui sont des lieux de forte concentration des populations, l'accointance des lieux de jeux est un élément incitatif.

Ainsi, au marché Mokolo où nous avons enquêté, plus d'une dizaine de points de jeux (salles de jeux, tatamis, tripots etc.) sur un rayon d'environ cinq cents mètres ont pu être repérés. Cette concentration relativement forte des points de provision de ces jeux exerce non seulement un pouvoir de centralité dans l'approvisionnement des individus en besoin de jeu, mais s'impose surtout comme un nouvel itinéraire et un besoin moral à satisfaire. En effet, pour participer aux jeux d'argent, les joueurs ont besoin soit des cartes, de dés, d'une salle de jeu, d'un espace-poker, d'un journal du PMUC ou du pari foot. Il se trouve que tous ces matériaux et structures soient présents dans les marchés, les carrefours et les gares routières, près des commerçants, ce qui les fait difficilement s'abstenir d'y risquer leur argent. Un

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informateur nommé F. KOUATCHOU, âgé de 39 ans et libraire au marché de Mokolo, évoquait l'impact de la proximité de ces structures sur ses habitudes de jeux en ces termes :

Un bon parieur ne reste jamais sans son ticket, car on ne sait jamais ! La chance que nous avons ici est qu'on a un kiosque juste en face, comme vous pouvez l'apercevoir (...) On peut donc jouer en temps opportun et sans problème. Par contre le dimanche, j'ai particulièrement des difficultés à valider mes tickets parce que ma maison est un peu loin du carrefour.

Une autre raison qui pousse souvent les commerçants à participer aux jeux d'argent est la possession fréquente de moyens financiers. Certains boutiquiers, transporteurs à moto ou encore des vendeurs à la sauvette manifestent souvent leurs envies de jeu parce qu'ils possèdent régulièrement des pièces d'argent sur eux. Ce sont des sommes qu'ils estiment dérisoires et de ce fait, ne menacent pas de déstabiliser leur activité. Cette appréhension est d'autant plus compréhensible tant il est vrai qu'à Yaoundé, la proximité des lieux de jeux aux commerçants converge avec l'accessibilité de ces jeux.

L'accessibilité en relation avec la pratique des jeux renvoie ici au coût du jeu. Pour y participer en effet, les joueurs doivent hypothéquer un montant qui varie entre deux cents et quatre cents francs auprès du croupier ou de la structure, ou encore des sommes à hauteur de cinq cents francs pour ce qui est des jeux comme la Carte, le Ludo, les dés ou des paris entre les joueurs sur un évènement quelconque. La relative modicité de ces sommes d'argent permet d'affirmer sans risque d'erreur, que les jeux d'argent sont accessibles non seulement aux commerçants, mais à toutes les couches sociales de la population urbaine. Une observation qui devient encore plus pertinente lorsqu'on découvre que la majorité des enquêtés, soit 74.61 % affirment qu'ils sont eux-mêmes responsables du financement de leurs jeux. Le reste étant aidé soit par leurs camarades, soit par leurs parents (ce qui est un peu rare).

Le tableau suivant présente cette situation.

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Tableau 5 : Origine des sommes d'argent consacrées aux jeux

Source de financement des

jeux

Effectifs

Proportions (%)

Parents

5

3.84

Camarades/Amis

8

6.15

Joueur lui-même

97

74.61

Abstention

20

15.38

Total

130

99.98

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

Ces jeux qui donnent donc la possibilité au joueur de remporter d'importants gains contre une faible mise font par ricochet émerger trois moments déterminants dans la « carrière » du joueur. Il s'agit entre autres des gains, des pertes et du désespoir. Comme nous le rapportait l'informateur L. ABDOU, cordonnier et joueur de Carte appréhendé à Mokolo, expliquant son accoutumance aux jeux d'argent à travers ces propos :

Il y'a tout le temps des gens parmi lesquels mes amis du marché ici qui jouent à la Carte sous ce hangar (...) J'ai été tenté à l'idée de les rejoindre parce qu'ils me disaient qu'ils y gagnent pas mal d'argent ! J'ai commencé par être un simple spectateur et par la suite, j'ai pris goût au jeu. Je dois vous avouer que mes deux premières semaines ont particulièrement été fructueuses, car je rentrais en moyenne avec quatre mille francs par jour, cela me permettait de résoudre mes petits problèmes.

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À la question de savoir si c'était la chance du débutant, l'enquêté répond en ces termes : « J'avais le sentiment d'être devenu un expert à la Carte, puisque je gagnais régulièrement en ne misant que cent ou deux cents francs. Mais au vu de mes gains, j'en suis venu à miser une somme de dix mille francs ! ». Forcément, il lui est donc arrivé de perdre. Car, comme le conclut l'enquêté lui-même, « il faut savoir que c'est aussi ça le ndjambo ! Gagner c'est bien mais après, il faut cotiser pour les autres ».

En effet, dans un premier temps, il peut arriver qu'au début du jeu, le joueur accumule une série de succès, tant il bénéficie soit de nombreux petits gains ou encore d'un gain important. À ce moment, tout va bien pour lui à tel point qu'il commence à surévaluer ses chances de gains et met à la disposition du jeu des sommes plus élevées. Le jeu lui apporte des sensations et comble ses désirs. Mais après l'euphorie, apparaît l'affliction : c'est la phase des pertes. Le joueur enregistre une succession de revers, il joue mais c'est sans succès prolifique. Parce qu'il veut regagner l'argent engloutit dans le jeu, il devient irrésistiblement attiré par le jeu à quoi il consacre beaucoup de temps. Le jeu prend alors les proportions d'une réelle obsession au point où l'argent si souvent initialement destiné à d'autres fins comme la scolarité, la nourriture ou les soins de santé se retrouve dilapidé. Et lorsque l'espoir du gain devient déraisonnable, il rentre dans une phase de désespoir : il devient extenué et souffrant. D'après M. VALEUR et al (2000 :52-53), « le suicide, l'incarcération et l'appel à l'aide semblent être ses seuls options ». Car, face aux difficultés qui s'accumulent pour lui, il continue de penser que seul le jeu pourra l'aider à s'en sortir. Il joue alors machinalement, avec un fond d'espoir de gagner.

En revanche, si la plupart des commerçants entourés par les points de jeux dans les marchés, les stationnements et les gares routières estiment qu'un tel investissement est justifié au regard de la faiblesse des mises et les importantes sommes d'argent proposées, il est certain que les jeux d'argent soient nuisibles au commerce et à la prospérité. Selon R. BRENNER et G. BRENNER (idem, p.17) :

Les loteries ont soutiré de manière injuste et frauduleuse d'importantes sommes d'argent aux enfants et aux domestiques de plusieurs gentilshommes, marchands ou commerçants (...) et elles ont mené plusieurs familles à la ruine et à la pauvreté.

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Ce point de vue laisse percevoir que la présence des lieux de jeux d'argent dans les marchés et autres lieux de rassemblements populaires est un fait particulièrement grave pour les commerçants. En réalité, loin de satisfaire à leurs besoins d'acquérir plus d'argent, cette pratique symbolise plutôt la paupérisation, la ruine soudaine et la destruction des familles, quand elle n'a pas conduit au suicide.

3. Conscription aux jeux d'argent : entre verrouillage du dedans et libération des passions du dehors chez les salariés

Comme le soulignait A. CAMUS cité par A. FRANQUEVILLE (1984 :10), « une manière commode de faire connaissance d'une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt ». Sans suivre à la lettre cette réflexion, nous souhaitons apporter dans cette section, une présentation des activités telles qu'elles se déploient dans la ville de Yaoundé, dans l'intention d'établir un rapport avec les pratiques ludiques des citadins. Cette exigence de travail s'avère d'autant plus importante que dans toutes les catégories socioprofessionnelles et secteurs d'activités, la pratique des jeux d'argent est un fait. En milieu urbain, le recours à ces formes de pratiques ludique dépend d'abord de la capacité financière des acteurs, en rapport avec leurs obligations sociales ou le degré de réalisation de leurs besoins. Ce cheminement peut se résumer dans le schéma ci-après : Activité principale ? Revenus moyens mensuels ? Aspirations sociales ? Jeux pratiqués. Ce schéma résume le cycle qui conduit au jeu et est déterminé par la variable de revenus financiers des individus à partir de leur activité principale.

En effet, dans une ville comme Yaoundé, les pratiques ludiques se réinventent et prolifèrent au quotidien. Parallèlement, les revenus des joueurs ainsi que leurs aspirations sociales varient. Si l'on se pose donc la question de savoir quelle relation directe lie : l'activité économique ? les revenus financiers des joueurs ? les aspirations et le jeu pratiqué, la réponse à ce questionnement peut être appréhendée dans l'analyse des revenus financiers des joueurs qui va suivre.

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Figure 3 : Distribution des enquêtés selon leurs revenus moyens mensuels

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

Les données consignées dans ce graphique permettent de constater que 21.53 % des enquêtés perçoivent un dû mensuel inférieur ou égal à trente-six mille francs. Cette catégorie d'acteurs est constituée d'adolescents joueurs, d'élèves, des étudiants et dans certains cas, des désoeuvrés. Ensuite, 24.61 % de joueurs exercent une activité rémunératrice de revenus financiers à hauteur de soixante-cinq mille francs. À ceux-là, viennent s'ajouter 15.38 % d'individus qui gagnent moins de cent mille francs mensuels. Ce sont pour la plupart, des personnes exerçant un petit métier ou encore des « débrouillards », donc des personnes sans emploi fixe pour qui le jeu constitue un enjeu de compensation aux ressources financières déjà insuffisantes, qu'ils obtiennent à partir de leur activité principale.

Plus encore, une proportion de 11.53 % d'enquêtés ont des revenus compris entre cent et cent cinquante mille francs ; 8.46 % d'entre eux gagnent plus de cent cinquante mille francs. Ceux-là se comptent parmi les entrepreneurs privés, les fonctionnaires et les personnes exerçant une activité économique stable. Leur jeu peut être associé à une activité secondaire ou encore, comme un moyen pour eux d'arrondir les fins de mois. En outre, 18,46 % d'enquêtés n'ont pas répondu à cette question. Au cours de nos investigations, il nous a été rapporté par d'autres joueurs, que ces personnes se comptent aussi bien parmi les travailleurs salariés que les chômeurs. Sans vouloir recourir à de quelconques substitutions, cette variable

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a été conservée. Comment donc expliquer ce regain d'intérêts pour des pratiques ludiques à but lucratif chez des personnes plus ou moins intégrées dans les secteurs de production ?

En réalité, dans la ville de Yaoundé, la montée de l'individualisme et la promotion de nouveaux territoires d'accumulation de gains providentiels sont à la source des mobilisations collectives autour des jeux. Autrement dit, c'est la dépréciation de la valeur travail au profit d'une « économie-ndjambo » qui prend cours avec l'avènement d'une nouvelle rationalité qui coïncide avec un accroissement plus ou moins décomplexé des revenus financiers chez les travailleurs. Dès lors, une notion émerge : celle de SMIG ou minimum vital qui est explicitement introduite dans le statut de tous les employés, quelle que soit la tranche d'activité exercée. En réalité, au Cameroun, malgré la publication du décret no 2014/2217/PM du 24 juillet 2014 portant revalorisation du SMIG qui dans la foulée, est passé de vingt-huit mille deux cent seize à trente-six mille deux cent soixante-dix francs, il n'en demeure pas moins vrai que ce pays bien qu'étant la « locomotive » en Afrique centrale, dispose de l'un des SMIG les plus faibles parmi les pays de la sous-région8.

Étant donné qu'« on n'a pas assisté à des hausses fortes de revenus, et cela est aussi vrai des revenus des fonctionnaires, des salariés du secteur formel » N. RIBAUD (1991 :78), il va de soi que, malgré les souffrances endurées par les travailleurs pendant leur occupation, on comprend que la notion de minimum vital se trouve toujours placée au centre des préoccupations salariales. Les propos suivants d'un enquêté, D. NJENG, âgé de 32 ans et préposé des douanes appuient ce constat. Selon lui :

Vous pensez qu'être fonctionnaire met quelqu'un à l'abri du besoin ? Croyez-moi, la fonction publique ne donne rien (...) moi par exemple, je suis sur avance de solde depuis sept mois ! Avec une femme et trois enfants à la maison, ce n'est pas du tout facile. Je cherche comme ça les voies et moyens de racolage de sous pour pouvoir gérer ma petite famille.

À travers ces déclarations, on comprend que le jeu d'argent n'épargne aucune catégorie socioprofessionnelle de la population urbaine à Yaoundé. Cela peut laisser voir que le travail ne paye plus. Un agent de sécurité gagnant par exemple un salaire de quarante-cinq mille francs est en voie de se poser des questions, qui inexorablement aboutiront aux

8 Cf. http: www.cameroon voice.com/news/article-news.

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conclusions que ; seul l'investissement au jeu et la course vers les jackpots sont désormais rentables. Le Loto, le PMUC et le pari foot viennent renforcer cette vision qui tend à dévaloriser, à négliger et à mépriser la valeur du travail. Dès lors, pour ces individus qui ne pensent qu'à survivre, les jeux deviennent des valeurs refuges : pourquoi donc s'émouvoir à travailler dix années durant, pour accumuler une somme d'argent que l'on peut gagner en une journée, simplement en trouvant l'ordre d'arrivée à la course des chevaux ?

Disons plutôt que, la pratique des jeux d'argent dans cette catégorie de la population urbaine n'est qu'une suite des « procédures de la créativité quotidienne » M. De CERTEAU (1990 :39), de ces gens qui pour la plupart, vivent au jour le jour en « prenant la vie comme elle vient » selon une expression du sens commun à Yaoundé. Un comportement qui pose ainsi que le fait remarquer J.M ELA (1998 :46), « les fondements d'une autre économie en rupture avec la rationalité marchande qui enferme les millions d'hommes et de femmes dans le dénuement et la précarité ».

Au-delà de l'aspect économique inhérent aux pratiques de jeux d'argent, c'est aussi la dépravation d'un système de valeurs qui prend cours chez les salariés, qui se voient contraints de recourir à des stratégies dites « banales » ; en l'occurrence la pratique des jeux d'argent pour assurer un certain équilibre financier. Si bien que dans l'opinion publique, d'aucuns parlent même d'une « morale qui a foutue le camp ». En réalité, l'insatisfaction des salariés quant à leurs revenus avec le foisonnement des sociétés de jeux d'argent dans les villes qui scandant au quotidien le bonheur rêvé, on voit éclore dans cette catégorie de la population une « morale de conscience » que M. WEBER (1963 :202-206), appelle « l'éthique de la conviction », au détriment de « l'éthique de la responsabilité ». Mieux encore, il peut s'agir d'une maxime du sens commun qui prévaut que « tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces ». C'est pour cette raison qu'on peut aisément appréhender les fonctionnaires et autres agents des secteurs publics et privés dans les lieux de jeux à Yaoundé, comme l'indique l'image suivante :

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Photographie 12 : Une attitude des fonctionnaires de police joueurs d'argent

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

Sur l'image précédente, figure les agents des forces de maintien de l'ordre en uniforme qui sont agglutinés devant un kiosque de pari sportif à « Simbock », un quartier de Yaoundé. Délaissant leur activité au profit du jeu, on peut comprendre qu'en raison d'un accroissement plus ou moins décomplexé des revenus de cette catégorie de travailleurs, leur participation aux jeux d'argent est de fait légitime. Ils s'investissent dans ces pratiques qui leur apparaissent volontiers comme un moyen leur permettant d'arrondir leur budget ou de « joindre les deux bouts ». Le jeu devient pour ainsi dire, une pratique ludique en situation économique déterminée, c'est pourquoi dans une étude menée sur la variable de fidélité aux différents jeux de hasard, O. NEWMAN (1972), constate qu'une plus grande proportion de salariés s'adonne aux jeux d'argent. Par conséquent, on peut affirmer sans risque d'erreur que le goût du jeu est avant tout un goût prolétaire chez les salariés.

De cette manière, nous avons pu observer que les « hommes en tenue » un peu plus que toutes les autres catégories socioprofessionnelles à Yaoundé, participent beaucoup aux jeux d'argent. Ils misent généralement à la Carte, au Ludo ou au damier etc., dans leurs lieux de services parce qu'ils affectionnent le risque et ont souvent du temps libre en journée, pour ceux qui sont de garde toute la nuit. Ce qui les met alors dans un état d'oisiveté et du coup, à la recherche d'excitation et sensations. Davantage, ces militaires, policiers et gendarmes jouent au poker, au PMUC ou au pari foot dès la paie à la fin du mois dans l'espoir de gagner et d'augmenter par-là, leurs revenus financiers. Dans les salles de jeux, ils sont souvent

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indexés d'être les auteurs des déviances parallèles comme : bagarres, intimidations à l'arme, ivresse, agressions verbales etc., quand ils s'aperçoivent qu'ils ont été ruinés. Ces attitudes sont par conséquent, de nature à inciter plusieurs jeunes à se lancer à leur tour dans cette pratique, quand ils voient ceux qui de plus en plus, sont considérés comme modèles dans notre société afficher de tels comportements, tous vêtus de leur uniforme de service.

Au terme de ce chapitre, il résulte que les personnes les plus enclines à s'adonner aux jeux d'argent sont celles qui ont un facile accès à leur forme de jeu préférée, sont influencées par les publicités de jeux médiatisées. Ces publicités vont parfois jusqu'à leur présenter des modèles de réussite pour qu'ils s'expriment à leur tour dans la réalité. Ces facteurs touchent particulièrement les individus en manque d'occupation, ayant perdu leur emploi, ceux à la retraite ou encore les paresseux en proie à un gain providentiel. Ceux-ci sans émettre d'autres hypothèses, risquent leur argent dans ces jeux parce qu'ils ont des défis financiers à relever. On peut donc comprendre que l'effet des médias et la mobilité des acteurs constituent des facteurs déterminants, qui contribuent à propulser les jeux d'argent sur le devant de la scène sociale en milieu urbain. Car à Yaoundé, les individus ne sont plus seulement adeptes du jeu par passion mais davantage, par nécessité économique. Cette posture n'est pas sans conséquences sur la vie du joueur et les transformations sociales qui s'opèrent dans son entourage.

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CHAPITRE III

AMPLIFICATION DES PRATIQUES DE JEUX D'ARGENT ET
CHANGEMENT SOCIAL

I. LES TRANSFORMATIONS SOCIALES ENGENDRÉES PAR LA PRATIQUE DES JEUX D'ARGENT SUR LA SOCIÉTÉ URBAINE À YAOUNDÉ

Dans son ouvrage intitulé : La Culture du nouveau capitalisme, R. SENNETT (2006 :28), parle de la fragmentation des institutions en s'appuyant sur « la thèse de la nouvelle page », où il constate que la société a évoluée à partir de la perte d'autorité des institutions étatiques au profit des entreprises. Des changements ont alors été notoires sur deux points principaux à savoir : le travail et la consommation. Il est par conséquent intéressant d'observer dans le cadre de cette étude, que la prolifération des jeux d'argent à Yaoundé semble accompagner le changement de perception et de valorisation du travail ; dans un contexte où perdus dans une pensée à court terme, les individus sont aveuglés dès qu'il s'agit de se projeter dans l'avenir, pour y voir les défis qui devront être relevés. Ici, l'angoisse du futur problème cède la place à la panique et la vie au jour le jour, sans penser au lendemain permet de s'éloigner tant bien que mal des préoccupations quotidiennes. Les individus ayant trouvé la possibilité de s'en sortir dans le domaine ludique, l'on voit se développer une sorte de nouveaux paradigmes de quête d'argent, c'est à dire des formes prolifiques apparemment « faciles » qui n'impliquent ni contraintes physique ou intellectuelle.

C'est dire que la pratique des jeux d'argent par les populations de Yaoundé dépasse largement le seul cadre du divertissement pour gagner tous les aspects de la vie quotidienne. Elle possède aussi une capacité de nuisance sociale beaucoup moins apparente, mais qui est à prendre avec beaucoup d'intérêts. Dans cette section, il est question d'appréhender la prépondérance de cet « aboutissant » sur les entités sociales comme la famille et sur la société urbaine prise de façon globale. Pour ce faire, il est judicieux de s'appesantir un tant soit peu, sur la classification des jeux de R. CAILLOIS (1969 :122), dans laquelle il définit pour chacune des rubriques, une dérive potentielle qui peut s'exprimer dès lors que le jeu en question perd sa deuxième qualité de « séparé ». Cette caractéristique est importante, tant il est vrai que si la « séparation » entre le jeu et la réalité est rompue, de nombreux vices humains sont ainsi libérées. On a : la superstition pour un jeu basé sur l'aléa et l'aliénation

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pour un jeu basé sur le simulacre. Au centre de toutes ces dérives, se trouve la problématique de la dépendance au jeu dont il convient de faire une analyse.

1. Dépendance aux jeux d'argent et rapports d'exclusion sociale

La dépendance au jeu est un état où malgré une conscience plus ou moins aigue des problèmes liés à cette pratique, l'individu n'est pas capable de contrôler ses ardeurs. La dépendance au jeu touche les personnes différemment. Certains joueurs la développent soudainement tandis qu'elle se manifeste chez d'autres progressivement, à long terme. On la retrouve également dans tous les groupes d'âge, groupes de revenus, groupes d'emplois etc. Plusieurs raisons expliquent pourquoi la dépendance au jeu se manifeste. Par exemple chez certains joueurs, elle survient lorsque ceux-ci tentent de récupérer l'argent qu'ils ont perdu. D'autres par contre, connaissent de nombreux stress dans leur vie quotidienne que seul le jeu permet d'atténuer. Dans de tels cas, le jeu devient un problème plus qu'une simple question d'argent en ce sens qu'il touche tous les aspects de la vie du joueur, nuit à son travail, à ses études ou à d'autres activités, il entraîne des difficultés financières, des problèmes en famille ou avec son entourage. Dès lors, une distinction doit être faite entre une pratique du jeu occasionnelle, une pratique régulière et une pratique excessive qui débouche sur des comportements dépendants.

Figure 4 : Corrélations entre la fréquence aux jeux d'argent et le niveau de dépendance

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

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Dans cette figure, on peut observer que 30.76 % de Joueurs sont classés dans la catégorie des joueurs occasionnels. La plupart de ces gens jouent socialement, en moyenne une fois par semaine et de façon discontinue. Ils se procurent de temps en temps un ticket de loterie ou se rendent par moment dans une salle de jeu, pour tenter la chance de décrocher un gain : ce sont des joueurs sociaux pour qui le jeu garde un caractère limité. À priori, ils ne le considèrent pas tellement comme un mécanisme financier. Ensuite, 47.69 % d'enquêtés sont des joueurs « réguliers ». Ce type de personnes jouent constamment, environ trois à quatre fois par semaine et de façon systématique. Le jeu représente pour eux la principale forme de loisir, mais ne passe pas avant la famille et le travail. Par contre, 21.53 % de Joueurs sont des joueurs dépendants. Cette catégorie de joueurs à une fréquence de participation quotidienne à ces jeux qu'ils pratiquent même plusieurs fois par jour, en y consacrant tout leur temps et une bonne partie de leurs avoirs. Ce sont des personnes qui gardent du jeu, le souvenir d'un gain qui stimulerait davantage leur motivation à se refaire, oubliant qu'une fois dans la spirale du jeu, l'obsession du gain se transforme en besoin de récupérer les pertes engendrées par un jeu régulier.

Pour mieux comprendre l'obsession des joueurs pour ce type de jeux, il est intéressant d'observer le tableau qui va suivre, où les enquêtés se prononcent sur leur addiction aux jeux d'argent.

Tableau 6 : Répartition des joueurs selon la justification de leur addiction aux jeux d'argent et aux difficultés d'arrêter de jouer

Variables

Effectifs

Proportions (%)

J'ai essayé en vain

28

21.53

Je n'y ai jamais pensé

60

46.15

Aucune réponse

42

32.30

Total

130

99.98

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

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La tendance qui se dégage de ce tableau est que, la même proportion de joueurs dépendants ; 21.53 % telle que vu dans la figure précédente est celle des joueurs qui, malgré de multiples efforts consentis pour arrêter de jouer, n'ont pas pu se passer du jeu à long terme. Certains parmi eux affirment qu'ils ont quelquefois rompu avec le jeu des mois durant, mais par la suite, ont renoué avec ces pratiques parce que disent-ils, n'arrivaient plus à surmonter les pressions internes et certaines difficultés financières. Ils sont conscients des problèmes qu'apporte le jeu dans leur vie, ils veulent s'en passer mais c'est sans succès. Aussi, 46.15 % de joueurs n'envisagent pas encore de mettre fin à leurs jeux parce qu'ils n'ont du jeu qu'une idée positive, celle de pouvoir les enrichir. Et comme ils sont motivés par des gains réguliers, cette catégorie de joueurs a peu conscience des conséquences négatives de cette pratique sur leur vie familiale et sociale.

Parmi les enquêtés, 32.30 % n'ont pas répondu à cette question. Ce non-dit trahit en quelque sorte, leur incapacité de se passer du jeu parce qu'ils essayent déjà de récupérer l'argent perdu. Ils sont dans une phase initiale de la dépendance dont-t-ils en ont conscience, raison pour laquelle ils refusent d'assumer publiquement leur statut de joueur dépendant ; d'autant plus qu'on n'avoue pas facilement ce genre de comportement. Inévitablement, le jeu engendre des conséquences néfastes dans plusieurs aspects de leur vie. Parmi ces conséquences, on voit émerger :

1.1. La détérioration du cadre de vie familial du joueur et ses corolaires

Si la famille est considérée comme l'élément clé de la structure de base de toute unité sociale, c'est d'abord parce qu'elle constitue une force de stabilité pour l'individu sur le plan social. C'est à travers elle qu'il reçoit ses premières sanctions (positives ou négatives). Raison pour laquelle en matière de pratique de jeux d'argent, elle sera amenée à exercer une sorte de contrôle social sur le joueur, afin que le jeu ne soit pour lui qu'un loisir. Le joueur doit donc se livrer comme l'a prescrit J. DUMAZEDIER (1962), à ces jeux après s'être dégagé de ses obligations familiales, professionnelles et sociales. Ce qui semble pourtant ne pas être toujours le cas dans une ville comme Yaoundé, où les jeux d'argent apparaissent pour beaucoup, comme un moyen par lequel certains individus veulent s'acquitter de leurs obligations familiales et professionnelles. C'est pourquoi G. FOSTER cité pat R. BRENNER et G. BRENNER (idem, p. 69), disait que :

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L'homme qui s'en va sans déjeuner et prive ses enfants de souliers pour pouvoir acheter chaque semaine son billet de loterie n'est pas un bon à rien ; il est le Horatio Alger de son temps : il fait ce qu'il estime le mieux pour améliorer sa situation (...) le sort s'acharne contre lui, mais c'est le seul moyen qu'il connaisse pour réussir.

Cette observation révèle en réalité le comportement de plusieurs chefs de ménages adeptes des jeux d'argent dans la ville de Yaoundé, dont la pratique du jeu peut « déraper » de manière à ce qu'ils subissent plus leur comportement qu'ils ne le contrôle. À ce moment, le jeu prend la dimension d'un phénomène qui s'inspire plus largement de références exogènes et souvent dépourvues de tout contexte social. Il bouleverse un cadre de vie qui s'était préalablement constitué et se manifeste par un relâchement des liens familiaux et plus largement des liens sociaux avec parfois une difficulté pour le joueur de réaliser les transformations sociales qui s'opèrent dans son entourage. Une informatrice, N. EMEYENE, agent commerciale à l'entreprise « Roisbet » et fille d'un père joueur d'argent, ayant subi les affres du jeu, les exprimaient en ces termes :

Quand papa a été licencié de la SOTUC dans les années 92-93, nous sommes rentrés vivre au village, à « Zamengoué » parce qu'il n'y avait plus d'argent pour supporter la vie à Yaoundé. Arrivés là-bas, au lieu qu'il se batte dans l'agriculture comme le faisaient ses frères, il préférait plutôt passer toutes ses journées au carrefour à jouer au PMUC, au Damier, au Songo etc., et à boire le vin en compagnie de ses amis (...) Mais de retour à la maison en soirée, il exigeait quelque chose à manger. Maman était donc obligée de s'endetter, de faire les champs, le commerce, pour s'occuper de nous !

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Des cas similaires se comptent par centaine dans la ville de Yaoundé, ce qui reste pourtant sans incidence sur le nombre d'adeptes de ces jeux, qui ne cesse de croître chaque jour. C'est ainsi que pour les femmes de joueurs, le tribut à payer est souvent très lourd : elles se retrouvent à vivre dans un stress permanant, dans l'obligation de travailler pour payer les dettes du mari, de mentir aux enfants etc. La pratique du jeu conduit donc à la réduction du champ relationnel du joueur. Ses liens familiaux s'amenuisent, fragilisant l'autorité parentale et les modes de protection sociale. Parce qu'en réalité, les hommes qui passent des journées entières dans les lieux de jeux, ne peuvent veiller sur l'éducation de leurs enfants, encore moins de leur apporter l'affection paternelle. Quand ils ressortent dépossédés après avoir joué, ils deviennent incapables d'assumer leurs responsabilités basiques comme le paiement du loyer, l'alimentation, la scolarisation, les soins médicaux etc. Le témoignage d'un autre enquêté ; G. TCHAMI, âgé de 41 ans et transporteur à moto au quartier Mvog-Ada, trahit le niveau de frustrations occasionnées par le jeu dans sa vie conjugale en ces termes :

Quand ma femme vivait avec moi, je ne voyais pas vraiment son importance (...) je passais la plus grande partie de mon temps dans les salles de jeux, ce qu'elle ne supportait pas. J'ai tout fait pour changer mais vous savez ? on ne fuit pas la machine (poker) ! C'est l'une des raisons pour lesquelles elle a décidé de partir, d'autant plus que ces jeux me ruinaient énormément.

C'est dire que certains joueurs, même s'ils sont conscients des dégâts que peuvent engendrer la pratique des jeux d'argent dans leur vie, n'abdiquent pour autant pas. Les déclarations de l'enquêtée V. NDJOCK, soeur cadette d'un joueur invétéré en disent davantage :

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Mon grand frère est un accroc de tout ce qui s'appelle jeu d'argent. Depuis des années, il joue au poker, à la Carte, au PMUC, au pari foot etc. Quand il a besoin d'argent pour assouvir ses pulsions de jeu, il est prêt à hypothéquer ou à vendre n'importe quoi chez lui ! Et non seulement il déménage chaque année pour des arriérés de loyer, mais il fait constamment la cellule en raison du fait qu'il violente souvent des gens après avoir perdu au jeu.

Les jeux d'argent sont parfois cruels et peuvent devenir le théâtre de véritables drames. Les exemples mettant en scène des comportements déviants de joueurs qui jouent leur destin, éventuellement jusqu'au point de se suicider sont nombreux. C'est ainsi que dans ces penchants cupides et avides des femmes joueuses, c'est l'argent de la ration parfois mensuelle que l'on perd parce qu'elles espèrent gagner le double, voir le triple de leurs avoirs lorsqu'elles sont piquées par le virus du jeu. L'informateur A. MBEDE, « katika » dans une salle de jeu d'un bar à Mvog-Ada, nous édifiait sur le cas d'une gardienne de prison à la retraite. Celle-ci, régulièrement après avoir perçu sa pension, arrive dans la salle où elle joue et perd parfois la totalité de son argent au poker. Ayant réalisé des emprunts auprès de sa banque et au sein d'une association paroissiale dont elle est membre, elle se retrouve aujourd'hui excommuniée à l'église. Et tout le temps, elle fait pression sur ses enfants pour obtenir de quoi se nourrir et payer ses dettes.

Du même informateur, on apprend un autre cas, celui de V. KOUÉ, un garçon trentenaire, « débrouillard » au quartier Odza. Commissionné par sa voisine pour lui acheter deux bouteilles de gaz, il fait escale dans une salle de jeu où il perd la totalité de l'argent, (quinze mille francs) dans une machine à sous. Le « katika » de la salle se propose de lui restituer en échange des bouteilles de gaz, la somme investie au jeu pour tenter de nouveau sa chance. Après avoir tout perdu, il éteint son téléphone et fugue vers le quartier Nkomo chez sa tante, où il passera deux semaines loin de son domicile, le temps pour lui de trouver l'argent nécessaire pour réparer le préjudice.

Un autre homme du même âge, manutentionnaire dans un dépotoir de bois et habitant le quartier Ékié à Yaoundé, se voit confier une importante somme d'argent par son beau-frère, alors propriétaire du dépôt. Celui-ci avait pour mission de se rendre à Ayos, une ville située à cent quarante kilomètres de Yaoundé, pour acheter des chevrons devant réapprovisionner le

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dépôt. Malheureusement, cet argent finira dans les machines à sous. Simulant une agression dans un premier temps à son beau-frère, ce dernier tombé en faillite, restera intransigeant et l'enverra finalement en prison.

Un autre exemple met en scène la famille Zoa au quartier Effoulan en 2013. À l'occasion de l'organisation des obsèques de leur mère décédée un mois auparavant, une somme d'un million deux cent mille franc fut confiée à Eric, son fils aîné. Ce dernier avait la charge d'acheter le cercueil et les vêtements de la défunte, de payer les frais de morgue ainsi que le corbillard devant transporter la dépouille de sa mère jusqu'au village « Ngoazip », dans la région du Sud. Malheureusement, sa condition de joueur a fini par remporter sur les funérailles : cet argent sera entièrement dilapidé dans un casino, deux jours avant la date prévue pour la levée de corps. N'ayant rien dit à personne, Eric s'est enfuit et sa famille est sans nouvelle de lui jusqu'à ce jour.

De cette manière, considérer les jeux d'argent et les milieux où ils se pratiquent dans leur seul aspect ludique, permet à dessein d'oublier les effets néfastes que leur obsession impute au cadre de vie familial du joueur. Cette obsession qui sévit particulièrement dans les couches populaires, les prive le plus souvent des ressources financières généralement insuffisantes, voire capture une partie de leur épargne. C'est ainsi que les mises de quelques dizaines à de centaines de milliers de francs CFA au PMUC, au Pari foot ou dans les machines à sous représentent déjà des sommes importantes pour de nombreux joueurs issus des couches modestes de la population. Ces économies systématiquement englouties au jeu entraînent inévitablement des privations, des humiliations, des dépossessions financières et les conduisent à l'incapacité de subvenir à leurs besoins.

La pratique des jeux d'argent apparaît donc comme une addiction à la source de plusieurs dérèglements, voire des drames sociaux d'un nouveau type tels que : déstabilisation de l'individu, délits pour se procurer de l'argent nécessaire pour jouer, endettements, ruptures des liens familiaux, paupérisation etc.

1.2. De l'obsession du jeu à la déchéance sociale du joueur

« Jouez votre passion ! » est un label fréquemment utilisé par les promoteurs de jeux et les joueurs dans les milieux de paris sportifs et hippiques de la ville de Yaoundé. Cette formule appelant à une pratique émotionnelle, incontrôlée et obsessionnelle du jeu fait en sorte que le joueur se retrouve quelquefois socialement isolé et hors du temps de référence qui rythme la société. Ici, le jeu est traité comme une ivresse qui entraîne simultanément deux

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types de destructions : la destruction morale et la destruction sociale. En effet, lorsque l'obsession du jeu prend le contrôle de la vie du joueur, elle provoque un type d'addiction sensitive que l'on retrouve dans le comportement du drogué, mais à la seule différence qu'il n'y a aucune ingestion de substance. Cette frénésie du jeu se caractérise par un conflit de personnalité en ce sens qu'elle place le joueur dans un état d'étrangeté et 1'isole quelque temps de toute préoccupation extérieure. Par la suite, elle se transforme en une fascination qui abolit toute perception rationnelle de la réalité, en plongeant le joueur dans une hibernation où la seule chose qui trotte dans son esprit est de devenir millionnaire à tout prix.

Les conséquences de cette déviation sont de plus en plus perceptibles dans la ville de Yaoundé, où il n'est plus rare de voir des gens au sortir des lieux de jeux, marcher en parlant à eux même. Certains parmi les étudiants même en plein cours, sont connectés aux sites www.direct24.com, www.livescores.com, ou www.maxifoot.com, où ils passent leur temps à vérifier si les équipes sur lesquelles ils ont parié sont victorieuses. Ceux qui possèdent un poste téléviseur à domicile, restent figés toute la nuit devant l'écran à visionner les matchs de leurs équipes favoris au détriment des cours reçus en journée. Ce comportement peut être associé à un mauvais rendement à l'école.

Pour les travailleurs, c'est l'intérêt du jeu qui prime parfois sur l'activité et se manifeste entre autres par les absences injustifiées, les retards au service, la baisse de rendement, les abandons de service ou encore des détournements de fonds au profit de la pratique de ces jeux. C'est fort de cela, qu'il est de plus en plus fréquent d'assister à des querelles, voire des bagarres entre propriétaires de moto-taxi et leurs employés pour des recettes non versées, quand il ne s'agit pas de déposer une plainte dans une brigade de gendarmerie ou un commissariat de la place pour abus de confiance. C'est pour cette raison qu'E. DEVEREUX (1980 :807), affirme que :

Le parfait salarié de la classe moyenne peut perdre son travail pour des raisons qui échappent en partie ou entièrement à son contrôle (...) et le fait de s'être adonné au jeu peut lui apparaître comme un effet secondaire qui s'inscrit dans un enchaînement d'événements.

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L'obsession du jeu peut donc être un fait préjudiciable au service public et à la carrière professionnelle de celui qui les pratique. Au sens d'E. BELMAS (2006 :60), « la passion du jeu est la plus funeste dont on puisse être possédée ». Elle devient encore plus inquiétante dès lors que certains individus arrivent à dépenser plus d'argent qu'ils n'avaient prévu, jouent pendant de longues périodes ou encore ne peuvent arrêter de penser à jouer. Dans de tels cas, F. De SALES, cité par O. THERIAULT (2013 :37), dit que « le jeu n'est plus un divertissement, mais une occupation ». Chez ces individus pour qui tout leur temps semble dévolu au « ndjambo », on dirait qu'ils font de la pratique des jeux d'argent une profession. Et quand ils se retrouvent démunis, ils sont disposés à des attitudes de parasitisme urbain, d'avidité, de mendicité ou encore de filouterie. J. DUSAULX cité par O. THÉRIAULT (idem, p.4), voit en ce type d'obsession : « cupidité et paresse naturelle en l'homme, qui le poussent à choisir l'alternative la plus aisée », dans la mesure où les gens préfèrent risquer leur argent en se remettant au sort plutôt qu'à leurs aptitudes et leurs talents.

Un autre dessous que suscite l'addiction aux jeux d'argent émane des études scientifiques Européennes, qui ont démontré qu'il existe des corrélations entre la croissance de l'offre de jeux en général et les risques de dépendance. D'après les rapports de l'INSERM (2008), et de l'ARJEL (2011), en France, les machines à sous en particulier, en raison de leurs caractéristiques d'accessibilité, de rapidité, d'illusion d'adresse et de contrôle, favorisent l'émergence de nouveaux territoires et de nouveaux comportements liés aux jeux. Ainsi, en observant l'engouement populaire autour des jeux d'argent dans la ville de Yaoundé, on pourrait dire que cette pratique participe à ruiner les codes de moralité naguère en vigueur, qui mettaient en avant l'idée d'enrichissement lent et par étapes, à travers l'âge, le travail, l'épargne et l'investissement. Au profit de la construction d'un destin qui repose désormais sur le pari, le rêve et l'attente de l'hypothétique jour de chance chez les citadins.

1.3. Jeux d'argent et délinquance sociale

La délinquance est un élément fréquemment retrouvé dans la pratique des jeux d'argent. Selon J. HUIZINGA (1949 :60), « les jeux de hasard dans certains cas vont de pair avec les comportements antisociaux ». En effet, dans les milieux de jeux, certains fléaux tels que : le banditisme, l'ivrognerie, le tabagisme etc., sont légion. En plus des scènes de pareilles natures observées, certains enquêtés nous ont témoigné qu'ils sont quelques fois eux-mêmes des acteurs, témoins ou victimes de ces fléaux dans les lieux où se pratiquent ces jeux.

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Certains joueurs après avoir été ruinés, n'hésitent parfois pas à mettre aux enchères des articles et objets de valeurs en leur possession, parce qu'ils veulent de l'argent pour poursuivre leur jeu. Un cas qui nous a été rapporté par « Raphael », un intermédiaire de jeu rencontré au casino « El Blanco » du Hilton hôtel de Yaoundé, mettant en scène un agent comptable. Ce dernier après avoir perdu une somme de près de deux millions cinq cent mille francs au jeu, est sorti du casino pour mettre son véhicule de marque « Toyota Avensis » aux enchères à raison d'une somme de sept cent mille francs. Dans les salles de jeux et Visio club à travers les quartiers de la ville de Yaoundé, c'est la vente de téléphones portables, à vil prix qui est désormais monnaie courante. De ce fait, il n'est plus rare qu'on assiste à des cas de recel d'objets volés et revendus à la solde dans les milieux de jeux d'argent.

Dans cet élan, les espaces de jeux se présentent aussi comme des milieux suspects où peuvent se réfugier des personnes à la moralité douteuse. En effet, comment comprendre qu'à des heures tardives, on retrouve dans certaines salles de jeux et coins de rue des individus en train de jouer ? Ce questionnement pose un double problème : celui de la réinvention des pratiques dans les espaces publics que souligne I. JOSEPH (1984 :40), lorsqu'il affirme que « la seule qualité que les pratiques de l'espace public considèrent comme pertinente c'est l'accessibilité ». Une raison qui l'amène à conclure en ces termes, qu'« un espace public est un espace où l'intrus est accepté » I. JOSEPH (ibid.). Les cercles de jeux à Yaoundé, sont donc des espaces d'anomie sociale qui créent une situation de délinquance perpétuelle. Et dès lors, il n'est pas erroné de décrire un tel environnement comme « un univers social où la règle est de pratiquer tous les excès, étant basiquement une inversion du monde » S. PEREIRA (2002 :80). Une déviation sociale qui n'est pas sans compter sur l'émergence d'une pensée à court terme dans l'imagerie populaire des yaoundéens.

1.4. Jeux d'argent et émergence d'une pensée à court terme

En observant le joueur yaoundéen dans sa pratique, on peut s'apercevoir qu'avec les jeux d'argent, il n'y a pas de planification possible à moyen terme. Pour le dire autrement, il s'agit d'une « stylisation de l'existence » selon M. MAFESSOLI (2004 :4), c'est-à-dire d'une logique existentielle propre à ces acteurs ; elle tire ses fondements de l'instant présent et du vécu quotidien. La pratique de ces jeux exclut donc toute possibilité d'épargne du fait que l'argent gagné doit être réinvesti dans sa totalité, consommé en quelque sorte. Si l'on se sert des faits observés, la configuration des jeux d'argent en elle-même n'est qu'une succession d'actions à court terme : pronostic ? prise de risque ? validité du pronostic ? récompense. Pas de planification possible, donc pas d'anticipation des événements futurs. Ici,

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l'appréhension laisse place à l'angoisse qui enferme le joueur dans l'immédiateté à peine plus rassurant, alors que l'épargne est l'outil permettant de répondre à un désir bien pensé.

Ce court terme conduit le joueur dans un cercle vicieux inextricable. Autant dire que, l'appât du gain facile endort l'esprit de certains individus, les incitants à gagner de l'argent rapidement par des voies moins difficiles et peu orthodoxes. C'est un désir d'enrichissement par des voies peu scrupuleuses, outrepassant les règles élémentaires de vigilance au moment où on vous prend tout ce que vous possédez. Tel est le cas de l'informateur S. EBONGUE, neveu d'un joueur d'argent, pour qui le jeu représente désespérément un moyen de rachat d'une fin de carrière. Ses propos se déclinent ainsi qu'il suit :

J'ai un oncle qui travaillait au cadastre à Mbalmayo. À un an de sa retraite, il n'avait ni construit de maison, ni situé ses enfants. Alors il s'en était remis bec et ongles au PMUC. Son crédo étant que ,
· Dieu pourvoira ! Un jour, il a gagné à peu près deux cent cinquante mille francs. Malheureusement, après être rentré en possession de son argent, il est allé miser à nouveau pour multiplier son gain. Il a finalement tout perdu (...).

Ce témoignage met en évidence la logique court-termiste qui sous-tend la pratique des jeux d'argent, où les joueurs après avoir joué et gagné sont fascinés par leur gain et projettent immédiatement un autre gain plus important. En investissant à nouveau, ils en ressortent très souvent perdants. Pour sa part, l'enquêté R. OKALA âgé de 28 ans et sérigraphe à Mokolo, moins optimiste quant à sa capacité à réaliser ses projets à partir des revenus que lui procurent son activité, estime que :

La majorité des joueurs ici visent le gros lot et ont des projets en tête au cas où ils venaient à gagner ! Moi par exemple, si gagne les deux millions qui sont sur ce ticket ,
· je n'achète pas un terrain ? Je ne dote pas ma femme ?

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De tels exemples montrent que les espaces de jeux d'argent dans la ville de Yaoundé, sont devenus des lieux de planification et de projection de la vie jouée à la réalité sociale. La pratique de ces jeux façonne donc une logique court-termiste, où l'on évolue désormais dans une configuration : Action--p Réaction--p Résultat. Cela laisse voir au quotidien des populations dans les lieux de jeux où le « souci de soi » M. FOUCAULT (1986), fusionne avec l'activité ludique pratiquée. En cela, les pratiquants du jeu, par la dramatisation de leur condition et dans le plaisir qu'ils produisent, créent des « horizons de refuges » qui participent à « recréer l'espoir dans une société où tout semble perdu » G.L, TAGUEM FAH (2001 :29).

1.5. Vers une société de consommation des jeux d'argent à Yaoundé

Dans la pratique des jeux d'argent, il est important de souligner que les joueurs ont toujours la propension à investir, puis réinvestir, c'est-à-dire à « consommer » tout l'argent de façon consciente ou inconsciente. Ces jeux légitiment ainsi de l'argent gagné indûment, (sans réel travail) et dépensé aussi rapidement qu'il a été gagné par une consommation futile. Dès lors, nous pouvons noter que, la pratique du « ndjambo » légitime un nouvel aspect à savoir,

la consommation. Dans cette section, il est envisagé de le démontrer à partir du contraste
existant entre les mises investies par les joueurs et leurs gains après avoir joué. En effet, en analysant le ratio entre les montants moyens des mises mensuelles et les gains aux jeux des joueurs, il ressort que chez ces acteurs du jeu, les dépenses sont budgétisées de façon régulière même lorsqu'elles se soldent par des pertes. Cette tendance est vue dans le tableau ci-dessous :

Tableau 7 : Budgétisation des jeux et rapport aux gains des joueurs

Sommes inves-
ties par mois
(Frs)

[200 à 10.000[

[11.000 à 25.000[

[26.000 à

40.000 [

[41 à 60.000[

[60.000 et plus

Effectifs

35

48

24

15

8

Nombre de gains
> ou = aux mises

10

16

11

8

3

Proportion des
pertes (%)

71.42

66.66

54.16

46.66

37.5

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

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Les données consignées dans ce tableau permettent de comprendre que l'investissement au jeu est un fait dans toutes les tranches de revenus mensuel chez les joueurs. Cependant, force est de constater que ces jeux ruinent particulièrement les « petits parieurs », c'est-à-dire des personnes dont le montant moyen des mises se situe entre deux cents francs et vingt-cinq mille francs par mois. Ceux-là misent de petites sommes sur les concurrents jugés perdants à l'avance, aux « cotes » plus élevées et dont les probabilités de sortir gagnant sont réduites, ce qui leur fait perdre dans la plupart des cas. Par contre les « gros parieurs », ceux qui misent plus de vingt-cinq mille francs par mois, sont plus enclins à gagner parce qu'ils hypothèquent d'importantes sommes d'argent sur les concurrents jugés favoris mais ayant de faibles « cotes ». En général, ils gagnent des sommes d'argent relativement supérieures ou égales à l'ensemble de leurs mises, bien que la proportion de pertes qui se dégage dans chaque tranche d'investissement aux jeux dans ce tableau montre que les joueurs gagnent difficilement.

S'il est donc établi que ces dépenses au jeu s'effectuent de façon régulière dans toutes les catégories de parieurs, tout porte à constater que malgré le « je pense donc je suis » cher à R. DESCARTES, la pratique du « ndjambo » a entrainé dans l'entendement des yaoundéens, le « je mise donc je suis ! ». En réalité, la société actuelle est envahie des messages et des valeurs qui font passer la réflexion du travail et de l'épargne financière, à des spéculations boursières autour des jeux. Ce qui aboutit inévitablement à des crises au sein des ménages, à l'insécurité financière et matérielle qui ne cessent de s'aggraver au sein des groupes vulnérables. Car, si à la fin du mois l'on possède de l'argent avant ou après avoir payé les biens de consommation incompressible (logement, vêtements, nourriture), il est mieux vu par la société actuelle de l'utiliser à des fins de consommation non vitale : le jeu en l'occurrence.

À cet effet, la figure 3 et le tableau 7 sont illustratifs si nous prenons le cas d'un salarié qui gagne cent cinquante mille francs et qui joue en moyenne dix mille francs par semaine. Au bout d'un mois, il dépense au moins quarante mille francs, qui représentent pratiquement le quart de son salaire. À cette somme, il faut ajouter l'argent qu'il débourse pour l'achat des journaux pronostiqueurs. Or du tableau 7, il ressort que ; quel que soit le montant investi au jeu, le joueur ne gagne presque jamais. Si ce salarié se compte donc parmi les perdants, son budget mensuel sera de toute évidence déséquilibré et généralement, c'est celui du ménage qui en paye les frais. Le conjoint ou les enfants subissent ainsi les conséquences de la consommation du jeu dans la mesure où, il ne leur sera plus possible dans certains cas de manger à leur faim, de régler les factures d'eau et d'électricité ou encore des

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frais de scolarité. Dans le cas d'espèce, nous avons considéré un montant de mise hebdomadaire relativement bas pour certains joueurs.

Un autre terme qui met en exergue la consommation des jeux est « l'achat ». Le terme utilisé est le pouvoir d'achat et non le pouvoir d'épargne. Le jeu à faible mise incite les personnes à la pratique, à la consommation au point où ceux-ci se perdent dans « la passion dévorante » R. SENNETT (2006 :123). À ce moment, le jeu ne sera plus une consommation en puissance, mais une consommation de puissance. Et dans cette mouvance, il y a un réel décalage entre le désir et le besoin, donc un phénomène de surconsommation ou de dépendance au jeu. Cette dépendance submerge l'individu pour qui, l'investissement au jeu devient son obsession, sa drogue. Or en entrant dans la dépendance au jeu, l'overdose dévore le consommateur à petit feu. Pourquoi donc investir vingt mille francs dans un jeu pour après entrer dans les dettes ? Pourquoi risquer la moitié ou la totalité d'un salaire dans une machine à sous, alors qu'on ne s'est pas acquitté de son loyer ? Ce sont là des illustrations d'une consommation où les gens qui disposent d'un peu d'argent, veulent en multiplier pour accroître leur capital.

2. De la configuration du lien social à travers le jeu

Au-delà de la recherche du gain qui demeure l'une des premières motivations chez certains joueurs, le jeu est aussi un moyen de se détendre, de se distraire, de passer un moment convivial dans une ambiance feutrée et agréable, seul ou en groupe pour d'autres. Vu sous cet angle, le jeu est destiné à soulager les émotions négatives, les situations douloureuses ou difficiles, un état dépressif ou simplement de palier à l'ennui. C'est ainsi que les jeux d'argent pratiqués en groupe et dans des endroits appropriés, relèvent désormais des modalités d'appartenance à la ville de Yaoundé. Ils constituent un puissant facteur de socialisation qui se structure chez les citadins selon des logiques affinitaires et liés par des « pratiques, des sentiments, des représentations, des intérêts » G. COURADE (1985 :105). Parce qu'en réalité, le fait de côtoyer le même milieu, de partager les mêmes espérances, les mêmes insuccès, angoisses, envies et attentes, rend les individus solidaires autour d'une même passion.

Autrement dit, le « destin collectif » n'a d'autre fonction que d'être un trait de cohésion sociale qui s'exprime à travers une volonté manifeste et inclusive des individus, de jouer en compagnie des autres. Ce contact avec l'altérité qui génère des liens d'amitié, de solidarités et de filiation entre les joueurs est vu dans le tableau qui va suivre.

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Tableau 8 : Les enquêtés se prononcent sur l'existence de solidarité dans les lieux de jeux d'argent

Existe-t-il des élans de solidarité dans les lieux de jeux d'argent ?

Effectifs

Proportions (%)

Oui

63

48.46

Non

22

16.92

Abstention

45

34.61

Total

130

99.99

Source : Badel ESSALA, (enquête de terrain).

De ce qui précède, l'on constate que les individus qui se retrouvent régulièrement dans une même salle de jeu finissent souvent par être solidaires. 48.46 % des sujets enquêtés pensent qu'il existe un élan de solidarité entre les joueurs dans les lieux de jeux. Un élan de fraternité qui a pu être observé par nous, où certains gagnants n'hésitaient pas à accorder gratuitement un jeu ou un ticket à leurs camarades. Cette disponibilité pour l'altérité est perçue comme une attitude positive et reste valorisée, tant elle permet au yaoundéen de se construire un rapport avec la société dans laquelle il évolue. C'est tout cet ensemble d'aspects socioculturels du jeu qui fait dire à H. ERIK (1976 :69), que « nous ne considérons pas les jeux comme un simple amusement mais comme un phénomène politique, socioculturel et d'entente avec les autres », même si certains enquêtés qualifient ces filiations « d'amitiés de circonstance ».

Les lieux de jeux sont aussi des créateurs de formes particulières de sociabilité et même de socialité D.A.F LEKA ESSOMBA (2004). À y regarder de près, l'association du jeu d'argent à un loisir dans ce cas particulier où prédominent les arguments à caractère relationnel, favorise au sein des espaces de jeux un « être-ensemble » qui remémore le souvenir de la communauté F. TONNIES (1987). À travers quelques caractéristiques liées au rassemblement, au partage d'aspirations, d'images et de représentations, ces jeux remplissent dans ce contexte une fonction génératrice du lien social en se fondant sur l'image réelle d'une

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société vivante. Bien qu'à certains égards, l'arrivée des machines à sous, des tripots de rues et autres terminaux à jeux d'argent dans nos villes nuance cette affirmation.

II. LES NON-DITS DE LA PROLIFÉRATION DES JEUX D'ARGENT À YAOUNDÉ

Habituellement, on attribue la pratique des jeux d'argent des acteurs sociaux à des causes d'ordre économique et sociales. Dans ce sens, ce phénomène peut s'entrevoir comme la dynamisation d'une société dont ils sont le produit, du fait qu'ils symbolisent de nos jours les facettes d'une capitale camerounaise en crise, gangrénée par l'érosion des codes de moralité et la déliquescence de ses citoyens. Une déliquescence qui n'a point épargné le domaine ludique, dans une ville qui prend la forme d'un « chaos social » en construction. Dans cette section, il est question d'apporter une analyse critique de la manifestation du phénomène des jeux d'argent, ayant accouché de profonds changements en milieu urbain et s'étant accompagné d'un verrouillage plus important des codes d'éthiques.

Ces mutations peuvent à juste titre se lire dans les comportements des joueurs où l'on devrait désormais intégrer l'esprit d'inventivité, qui constitue en filigrane et selon la formule de J.M. ELA (1998), « les ruses de l'imaginaire » pour ceux qui se déploient dans ces pratiques au quotidien dans leur quête d'enrichissement. Cette logique capitaliste de la pratique du jeu qui à la base se traduit par la croissance des choix libres, dépasse désormais le seul cadre du divertissement pour gagner d'autres aspects de la vie sociale. Les jeux d'argent pour ainsi dire, deviennent une forme d'expression d'une nouvelle tendance ou d'une « contre culture » qui apparaît lorsque les valeurs dites traditionnelles de promotion financière semblent avoir atteint le point de « saturation ». Une réplétion qui contraint les individus à s'orienter vers des valeurs refuges qui s'inscrivent dans l'idée d'un changement, d'un « nouveau style » qui succède au style ancien. Il ne fonctionne pas comme un « mythe fondateur », mais davantage comme un but à atteindre T. ROSZACK (1970 :87).

Le phénomène des jeux d'argent s'inscrit donc dans le contexte d'une société yaoundéenne, avec pour indicateurs trois clés de lectures.

La première clé de lecture fait appel à la rationalité du « défaitisme » dans laquelle immerge la conscience collective à Yaoundé. Cet indicateur sou tend que la capitale camerounaise est une ville en pleines mutations où les références d'hier en matière de quête d'argent et de réussite sociale ne sont plus les mêmes. Fort des multiples crises auxquelles elle

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fait face, la population de cette ville devient de plus en plus marquée par une forte tentation à la réussite à tous les prix, d'où cet engouement observé pour les jeux d'argent, qui n'offrent pourtant qu'espoirs et illusions du gain. À travers ce phénomène, Yaoundé s'illustre comme cette société où les uns et les autres se sont résolument engagés dans le culte de la facilité. Parce qu'en somme, participer au « ndjambo » et parvenir à produire sa vie à partir de cette activité est une manière d'abdiquer en face de la difficulté que constitue le travail. De toute évidence, un tel comportement rejoint un avatar de l'antique proverbe latin qui convient à la plupart des joueurs, qui stipule que « Primum vivere, deinde philosophari », ou encore comme l'a dit BRECHT cité par R. BRENNER et G. BRENNER (idem, p. 133) : « d'abord manger, l'éthique viendra plus tard ».

En effet, depuis que les jeux d'argent prolifèrent à Yaoundé, le rapport à soi-même a changé dans la conscience collective, « une part d'individualité qui était cachée, contenue ou réprimée s'exprime plus librement » J. DUMAZEDIER (1988 :69). Ce qui fait que les citadins en proie à leur imagination, ont capturé le jeu pour en faire un instrument d'expression peut-être du bien-être social. Car, dans les lieux de jeux, le souci de soi est désormais une posture originale, « une manière spécifique de se comporter par rapport à l'environnement social » M. MAFESSOLI (1993 :96). Cet imaginaire et cette créativité que l'on observe dans ces jeux semblent aussi traduire le contexte d'une « société de crédulité ».

La deuxième clé de lecture présente les facettes d'une capitale camerounaise « crédule ». Elle explique que la vulnérabilité des individus a atteint des sommités élevées, où le désir de gagner de l'argent sans effort semble de plus en plus s'émanciper à tel point que, les populations de la ville de Yaoundé ne croient plus en rien d'autre qu'à la chance et au hasard pour arriver à produire leur existence. Parce qu'en effet, valider un pronostic, participer à la loterie ou encore introduire une pièce dans une machine à sous devient en quelques sortes acheter une histoire dont on est le héros : c'est ainsi qu'on s'imagine heureux et riche, libre de toutes obligations et de toutes les angoisses que supposent la nécessité de gagner sa vie par des moyens plus contraignants.

Le joueur yaoundéen accepte en fait, le risque de perdre la moitié ou la totalité de son argent en pariant qu'il fera fortune par le jeu. Le pari étant lancé sans lucidité et en toute inconscience. Cette conduite sociale s'inscrit dans une économie du risque où l'individu met en jeu son avenir, jusqu'au point d'hypothéquer ses biens les plus précieux, dans l'espoir de constituer un pécule avec l'argent gagné au jeu.

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Mais ce qu'il faudrait beaucoup plus noter c'est l'engouement avec lequel les populations s'adonnent à ces jeux, auxquels nombreux sont-ils de plus en plus à exprimer un besoin croissant de jouer. Et puisqu'ils passent le plus souvent à quelques pas de la réussite, ce « presque gain » leur sert de catalyseur au prochain jeu, qui aboutira inexorablement au chemin de départ. Surtout quand on sait que l'argent gagné sans réel effort est systématiquement réinvesti au jeu.

Sans désavouer l'existence des gagnants aux jeux d'argent, cette analyse s'interroge sur le fait que les jeux d'argent qui peuvent être rangés dans la catégorie des phénomènes qui rendent les individus paresseux, sont paradoxalement encouragés dans un pays en voie de développement ayant besoin de plus d'efforts, de travail, d'ingéniosité et d'attitude citoyenne de la part des populations pour booster l'économie de ses régions. Pour le dire autrement, on assiste aujourd'hui dans les villes camerounaises, à l'image de la Grèce antique où le jeu était utilisé pour éloigner le peuple des préoccupations quotidiennes, à l'avènement d'une société de l'oisiveté, dans un pays en voie de développement E. NZINZOU (1970). Car, parce que les gens sont désoeuvrés, insatisfaits de leurs revenus et se voient brandir de nouvelles valeurs et modèles de réussite, le jeu leur permet de meubler leur temps et d'agrémenter leur vie. Une analyse en profondeur incline à une prise de conscience collective toujours grandissante qu'est prolifération de ce phénomène dans nos villes.

En fin, la troisième clé de lecture plus généralisante, atteste que la prolifération des jeux d'argent en cours n'est que la traduction des relents d'une société camerounaise qui a perdu ses repères et qui est en quête de référents : c'est une société qui devient quasiment « dépendante » vis-à-vis du « ndjambo », parce que derrière l'investissement dans le jeu, c'est le désespoir. Et les individus s'investissent tout de même dans ce désespoir en se disant qu'il n'y a plus d'autres possibilités pour s'en sortir. Ici, il faut pouvoir jouer et rejouer tout en se disant qu'on aura essayé ne serait-ce que la dernière carte qui puisse exister.

Ainsi, en voulant pallier à leurs insuffisances, plusieurs individus vont se livrer aux jeux d'argent. Ce qui aboutit dans un premier temps à une sorte d'insécurité familiale et sociale, dans la mesure où l'appât pour toujours plus de gain se transforme en addiction. Par la suite, ce sont leurs faibles économies qui en pâtissent, leurs familles et leur entourage subissent les conséquences. Car, en dépit des efforts consentis pour des besoins d'épargne, des forces nouvelles (jeux d'argent) sont nées pour niveler par le bas leurs revenus.

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Plus que jamais à Yaoundé, on n'existe plus socialement et même physiquement sans oser c'est-à-dire sans miser, dans une ville en plein désarroi où le dénuement et l'absence de perspective d'un grand nombre les amène à prendre par la pratique des jeux d'argent, les distances à l'égard d'un monde qui n'offre plus d'espoir de mobilité sociale suffisante. Pour ainsi dire, au poker, au PMUC, au pari-foot ou à la loterie, beaucoup d'individus jouent avec l'espoir de gagner au point où les sommes d'argent susceptibles d'améliorer leur niveau de vie sont systématiquement hypothéquées dans ces jeux qui ne leur rapportent véritablement rien en retour. Ils se transforment volontiers, en des poids pour leurs familles respectives et pour la société qui ne pourront plus compter sur eux comme une main d'oeuvre susceptible d'engager un certain nombre de travaux.

Somme toute, les jeux d'argent présentent une double facette : d'une part, ils constituent un grand moyen de divertissement, de libération et d'union au sein des populations qui les pratiquent. Par ailleurs, ils entraînent des conséquences néfastes dans le cadre de vie familiale du joueur et sur la société urbaine dans les grandes villes. Il s'agit entre autres, de l'abandon du sens de l'effort, de l'endettement, l'avidité, la filouterie, de la délinquance etc. Ces derniers aspects déplorables, amènent à la recherche de solutions adéquates et capables de résoudre ces problèmes.

CONCLUSION

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Parvenus au terme de la présente étude où il était question d'analyser ce que nous avons nommé « jeux d'argent et changement social à Yaoundé », il s'est agi à partir de l'espace urbain yaoundéen, d'esquisser une analyse des mutations sociales qui réfèrent aux pratiques de jeux d'argent qui prennent de l'ampleur dans nos métropoles. Dans le contexte camerounais actuel, une telle étude s'est appuyée sur un double constat : d'entrée de jeu, il s'avère que depuis près d'une décennie, autant que définie par D.A.F. LEKA ESSOMBA (2001 :119), « la société camerounaise se laisse percevoir comme un lieu de rupture des « consensus » classiques ». Une rupture qui se range en droite ligne avec la prolifération des jeux d'argent et qui symbolise avec le même auteur, « l'obsession du gain facile » qui anime bon nombre d'individus à Yaoundé. D'autre part, l'étude a été motivée à partir des observations faites sur les comportements des joueurs. Ces observations ont révélé un état d'esprit, un imaginaire collectif et symbolique visant un changement social régressif que J.P. ONANA ONOMO (1990 :63), présente de la manière suivante :

Un changement social peut être régressif s'il échappe au contrôle de ceux qui y sont intéressés, il est d'autant plus régressif en Afrique si on le considère dans le processus de développement, le milieu sociohistorique. En ce sens, la dépendance est beaucoup plus un changement régressif qu'un développement assisté. Elle est le développement du sous-développement. Le développement dépendant est une régression qui indique le comportement pathologique de l'individu qui recule dans le temps à un stade moins développé de l'organisation de sa personnalité en relation avec son milieu.

Pour ainsi dire, les jeux d'argent apparaissent comme une voie idéale de régression, du fait qu'un argent hautement investi au jeu et se soldant rapidement par une perte équivaut à une perte de soi. Ce point de vue de J.P ONANA ONOMO peut bien traduire la dimension d'une pratique invétérée du jeu qui aboutit inévitablement à des comportements dépendants et à l'impécuniosité chez les acteurs. Dans ce sens, les jeux d'argent sont à l'origine d'un changement social qui donne l'illusion d'un développement mais qui en réalité est une forme de mirage qu'il s'est agi de présenter.

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C'est dire que, le domaine de la recherche que nous avons choisi est si vaste et complexe que cette étude ne constitue qu'une modeste contribution à la Sociologie de Yaoundé et des villes camerounaises en général. Réfléchir sur ce phénomène signifiait deux choses : Primo, il n'était pas question de montrer que la pratique des jeux d'argent est une déviance, encore moins une délinquance urbaine des populations de Yaoundé et celles des autres métropoles. C'est un loisir socialement acceptable, qui n'est autre que le prétexte dont les mauvaises moeurs ont fait l'objet de cette étude. Secundo, il s'est agi d'appréhender les changements sociaux à différents niveaux de participation des acteurs sociaux de la ville de Yaoundé à ces jeux et sur la société urbaine prise de manière globale.

Pour conduire la présente étude, deux catégories d'hypothèses ont été élaborées : il s'agit de l'hypothèse principale et des hypothèses de recherche. L'hypothèse principale stipulait que : la prolifération des pratiques de jeux d'argent dans la ville de Yaoundé, génère dans l'imaginaire collectif, l'esprit de lucre, l'appât du gain facile, et l'illusion de l'enrichissement rapide.

Parvenus à ce stade de la recherche, nous pensons que cette hypothèse est vérifiée ; en effet, en observant qu'il existe dans la société plusieurs types de jeux, les individus n'adhèrent volontiers, qu'à ceux qui sont susceptibles de leur offrir la possibilité d'aspirer à une promotion financière significative. Autrement dit, il s'agit d'une intention inavouée de quête d'argent par un chemin moins contraignant, qui se lit à travers l'engouement observé dans les cercles de jeux à Yaoundé.

La première hypothèse de recherche posait que, les publicités de jeux et les médias de masse agissent de façon diligente dans la persuasion du sens commun. En brandissant l'illusion d'un bonheur rêvé par un simple coup de chance, ces facteurs contribuent à rallier plusieurs « incertains » aux pratiques de jeux d'argent. Tout au long du développement du présent travail, l'on a pu montrer en quoi la publicité et les médias sont des modérateurs du pouvoir d'enrôlement des acteurs sociaux. À travers les émissions, les slogans et propagandes du jeu diffusés, ils contribuent à la construction et au renforcement de « fausses croyances » au gain et de fait, suscitent l'adhésion massive des individus. Cette hypothèse est donc vérifiée.

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La deuxième hypothèse de recherche stipulait que : les difficultés d'insertions socioprofessionnelles, la proximité des lieux de jeux et l'insatisfaction des salariés quant à leurs revenus développent un instinct de vulnérabilité à l'argent chez les yaoundéens pour qui le jeu apparaît comme une solution rapide et efficiente à leurs gênes. Cette hypothèse corrobore en réalité le fait que dans chaque catégorie sociale, le recours au jeu n'intervient que dans le souci de garder autant que possible, l'espoir d'aspirer à une vie meilleure. Ou tout au moins, d'essayer d'assurer un certain équilibre financier quotidien chez les acteurs sociaux impliqués. Sans être assez prétentieux, nous pensons que cette hypothèse à l'image des précédentes est aussi vérifiée.

Quant à la troisième hypothèse de recherche, elle présumait que : la prolifération des jeux d'argent en cours à Yaoundé, engendre d'une dégénérescence sociale à travers la dépendance aux jeux, délinquance, le défaitisme, la déchéance sociale du joueur etc.

Dans cette réflexion l'on a pu observer, qu'il s'agisse de la chance ou des pertes aux jeux, le résultat reste le même. Le jeu d'argent s'apparente à un « labyrinthe » où le joueur éprouve des facilitées à développer des comportements dépendants. Car une fois s'y étant mis, il éprouvera des difficultés non seulement dans son cadre de vie familial et professionnel, mais aura du mal à se passer du jeu pour éventuellement s'engager sur une voie plus laborieuse dans sa quête permanente d'argent. Toutes ces hypothèses sont donc vérifiées.

Le présent travail s'est articulé sur trois chapitres : il s'est agi d'emblée, de présenter la manifestation du phénomène des jeux d'argent dans la ville de Yaoundé et d'en dresser une typologie des jeux rencontrés. Le second chapitre s'est penché sur les mécanismes d'enrôlement, ainsi que des modalités de participation des différentes catégories sociales de la population urbaine de Yaoundé dans ces jeux. Le chapitre troisième pour sa part a mis en lumière les transformations sociales en cours dans la ville de Yaoundé. Dans cette partie, il était question d'analyser ce type de jeux comme des catalyseurs de la dépendance, des ruptures familiales et sociales ainsi qu'un espace de désengagement des individus vis-à-vis de la société.

Pour la réalisation de ce travail, nous avons concomitamment fait appel à la matrice constructiviste et à la sociologie dynamiste et critique. Ces approches théoriques convoquées à titre complémentaires ont permis de comprendre non seulement les modalités à partir desquelles les acteurs sociaux élaborent les mécanismes et schèmes pour se construire une

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perspective dans la vie sociale, mais davantage, ont été d'un important apport dans la recherche d'éléments d'analyses permettant de comprendre comment les jeux d'argent deviennent un phénomène à partir duquel les populations de la ville de Yaoundé construisent leur urbanité.

S'agissant de la collecte et de l'interprétation des données, ce travail s'est servi d'entrée de jeu de l'observation directe qui a constitué l'étape fondamentale de la recherche. L'observation directe a permis de se confronter aux réalités quotidiennes sur les lieux où se produisent les faits à savoir les salles de jeux, les Visio club et les rues. Elle a donné à ce travail un caractère scientifique, tant il est vrai qu'un phénomène ne peut prendre une nature scientifique que s'il est « conquis construit et constaté » G. BACHELARD (1984 :14). La recherche documentaire a favorisé le recueil d'informations relatives à la question du jeu en général et des jeux d'argent en particulier. Elle a permis d'avoir une idée plus construite des concepts clés du thème à savoir, les « jeux d'argent » et le « changement social », davantage, elle a favorisé la synthèse des recherches antérieures sur le sujet. Les entretiens notamment semi-directifs, ont facilité le recueil d'un ensemble d'informations et points de vue dont sont dépositaires les différents acteurs sociaux impliqués dans cette pratique à Yaoundé.

En somme, les données utilisées dans le cadre de ce travail sont multiples mais le corpus principal de la recherche repose sur une enquête par questionnaire. L'enquête en elle-même s'est déroulée principalement dans les quartiers Ékounou, Mvog-Ada, Marché Mokolo et Ngoa-Ekelle où, à partir de la technique d'échantillonnage non probabiliste, l'on a pu recueillir des informations auprès de cent trente individus joueurs d'argent sans distinction de sexe ni d'âge. Bien que réduit, cet échantillon met en évidence les variables qui déterminent de façon significative les modalités d'usages urbains des acteurs sociaux en matière de jeux.

Au cours de la recherche, la collecte des données ne s'est pas faite sans contraintes. Les biais auxquels nous avons été confrontés sont liés aux refus, à l'indisponibilité de certains enquêtés et au difficile accès à la documentation. Sur le terrain, la première difficulté a été la méfiance de certains enquêtés qui se sont montrés réticents et furieux devant le questionnaire. Ce qui fait que malgré toutes les explications données au début de l'enquête, certains d'entre eux non habitués à ce genre d'exercice, ont préféré s'abstenir de répondre à certaines questions ou simplement ont refusé de se soumettre à cet exercice. L'autre difficulté rencontrée a été de pouvoir s'entretenir avec les responsables de quatre structures de jeux à

114

savoir, le PMUC, Premier BET, et les directeurs des casinos « el Blanco » et « golden city » de Yaoundé.

Lorsque nous sommes allés dans leurs offices respectifs pour prendre contact et éventuellement rendez-vous, leurs secrétaires nous ont demandé d'adresser des demandes écrites. Lesdites demandes sont restées lettres mortes plus d'un mois après. Malgré plusieurs autres tentatives, les personnels trouvés sur place n'hésitaient pas de prétexter l'indisponibilité de leur patron, ce qui nous a contraints à replier au niveau des salles de jeux, pour obtenir des entretiens avec les gérants trouvés sur place. Les limites de cette étude se situent donc d'abord au niveau de l'échantillon, qui « pourrait ne pas être assez représentatif de la population étudiée » VERKEVISSER et al. (1993 :202). En ce qui concerne l'accessibilité à la documentation portant sur les jeux d'argent, l'approvisionnement n'a pas été tout aussi aisé. Dans les bibliothèques et centres de documentation, on rencontre un nombre considérable d'ouvrages en Sociologie qui traitent du jeu et du loisir en général, mais très peu d'ouvrages et articles scientifiques sont consacrés aux jeux d'argent en particulier. Tout compte fait, les documents exploités ont été d'un apport considérable dans la recherche documentaire.

En outre, autant il est difficile de faire « métier de sociologue » P. BOURDIEU (1968), que mettre en lumière les changements sociaux qui découlent de la mercantilisassions des pratiques ludiques en milieu urbain n'est pas une sinécure. Telle est la seconde difficulté à laquelle s'est confronté ce travail. Néanmoins, nous nous sommes essayés à partir des facteurs qui influencent le changement social tels que ; l'impact des médias et le rôle de la mobilité sociale des acteurs. Ces facteurs ont permis de mettre en lumière l'influence du statut social des acteurs sociaux sur leur participation aux jeux d'argent. En guise de synthèse, essayons tout de même d'appréhender les différents changements sociaux qui s'opèrent à Yaoundé, à travers ce phénomène. À l'image de six questions majeures que se posent G. ROCHER (1968 :30-31), ces questions se formulent ainsi qu'il suit :

À la question de savoir qu'est ce qui change dans notre société ? Force est de constater que la société camerounaise et la ville de Yaoundé en particulier est dynamique à plusieurs niveaux. C'est pourquoi cette étude a choisi de s'intéresser uniquement aux jeux qui s'accompagnent des transformations dans la définition des stratégies de quête d'argent dans l'imaginaire populaire. Le revers ici est que cette pratique entraine la paupérisation, la déstabilisation des individus, des familiales etc. Ensuite, l'on s'interrogerait sur le « comment » s'opère ce changement ? À ce niveau, le changement à partir des pratiques

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ludiques des populations est continu. Il rencontre cependant quelques résistances avec une intensité plus ou moins significative des non joueurs. Ceux-ci plus réalistes de la dépossession par le jeu, (bien que cette étude ne s'étant pas intéressée à eux) semblent constituer le principal obstacle de l'envahissement de la société yaoundéenne par les jeux d'argent. Ce qui n'arrête pour autant pas certains acteurs sociaux adeptes de ces pratiques.

À la question de savoir quel est le rythme du changement ? Les observations révèlent qu'avant les années deux mille et l'arrivée de la gamme des paris sur les matchs de football et des loteries numériques instantanées, la mercantilisation des jeux d'argent était moins perceptible avec le seul PMUC et les casinos. Mais avec le foisonnement des sociétés de jeux dans les métropoles camerounaises et la multiplication des offres de jeux au public, le rythme du changement est accéléré : désormais, il est beaucoup plus perceptible et plus rapide.

Plus encore, en s'interrogeant sur la question de savoir quels sont les facteurs qui rythment le changement dans la pratique des jeux d'argent ? Cette étude a pu démontrer que les médias et la mobilité sociale sont plus illustratifs. Car, on observe que chacun de ces facteurs crée des conditions favorables à la propension de certains camerounais aux jeux d'argent. Cependant, ils ne constituent pas les seuls facteurs, il faudrait aussi noter l'appétit de certains individus à l'enrichissement facile et rapide à travers ces jeux. En outre, l'on chercherait à identifier les agents actifs dans ce changement ?

En effet, un regard porté sur l'échantillon révèle que les pratiquants des jeux d'argent à Yaoundé, sont dans une proportion relativement large, les jeunes. La classe d'âge la plus nombreuse est celle qui se situe entre vingt et un et vingt-neuf ans, avec un effectif de cinquante-cinq personnes. Elle est immédiatement suivie par la classe d'âge qui va de trente à trente-neuf ans, qui compte trente-huit individus. Ceux-ci semblent donc être plus actifs dans le changement parce qu'ils sont plus nombreux. Dans cette configuration, les principaux agents qui résistent au changement semblent être les femmes et dans une certaine mesure l'entourage familial du joueur qui est souvent hostile à ces jeux.

En fin, en posant la question de savoir s'il est possible de voir le cours futur des jeux d'argent à Yaoundé ? Nous pensons qu'il serait très osé d'essayer de prévoir l'avenir des pratiques de jeux d'argent sur la société urbaine à Yaoundé, à travers une étude aussi embryonnaire. Seules les perspectives données par cette étude permettent de constater que 21.53 % des joueurs interrogés sur la question de savoir s'ils mettraient fin à leurs pratiques

116

ludiques, avouent qu'ils n'arrivent pas à s'en passer. Tandis que 46.15 % d'entre eux n'y ont jamais pensé. À ceux-là, viennent s'ajouter les 32.30 % de joueurs qui sont restés sans réponse (voir tableau 6). Plus que jamais à Yaoundé, la tendance penche vers une société de consommation des jeux d'argent et un accroissement significatif de mauvaises moeurs telles que : crises familiales, paraisse, délinquance, paupérisation ou encore des tentatives de suicide.

Les résultats de cette étude mettent donc en relief le caractère négatif de la pratique obsessionnelle des jeux d'argent dans la société, afin d'amener ceux qui s'y livrent à comprendre que loin de les enrichir, ces jeux les appauvrissent plutôt. Pour que cela soit possible, les populations doivent être suffisamment sensibilisées. C'est cette mission que ce travail s'est proposé de faire non seulement pour les joueurs eux-mêmes, mais aussi pour ceux qui sont susceptibles de le devenir. Par ailleurs, le drame est ce que cette étude peut causer dans la conscience collective à Yaoundé. En effet, au moment où plusieurs individus croient avoir trouvé un nouvel itinéraire d'accumulation, une voie aisée de promotion financière, cette recherche tente de dévoiler leurs intentions, ou tout au moins leur capacité à construire l'environnement socioculturel de leur génération. Mais loin de vouer ces adeptes du PMUC, du pari foot, du poker, du black jack ou de la Carte au découragement, il nous était simplement impossible de rester muet face à un phénomène qui fait l'actualité dans la capitale camerounaise.

Le fait que le changement social en lui-même soit un concept de nature complexe, cette recherche a permis de saisir dans le même temps, des processus sociaux intéressants. Pour ainsi dire, trois spécialisations de la Sociologie à savoir : la Sociologie Urbaine, la Sociologie du ludique et la Sociologie du quotidien émergent de la présente étude. Elle devient de ce fait, une invitation permanente à la recherche en termes de rapports aux pratiques ludiques des populations urbaines. Car, malgré l'ampleur que prennent les jeux d'argent au sein de notre société et les travaux de certains chercheurs dans ce domaine, cette recherche est la première à s'intéresser aux mutations sociales qui émergent de la pratique des jeux d'argent au sein de la société urbaine à Yaoundé. Considérant par la même occasion qu'elle contribue à l'ouverture d'un nouveau champ de recherche dans la littérature académique, nous souhaitons ainsi présenter des avenues de recherches futures qui pourraient être empruntées par d'autres chercheurs dans le domaine du ludique.

117

BIBLIOGRAPHIE

118

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122

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ANNEXES

124

ANNEXE I

125

ANNEXE II

QUESTIONNAIRE SUR LES JEUX D'ARGENT ET LE CHANGEMENT

SOCIAL

Bonjour Monsieur/Madame ! Je m'appelle Essala Badel, dans le cadre de ma formation, j'entreprends en ce moment une recherche sur le thème : « jeux d'argent et changement social à Yaoundé ». J'aimerais obtenir de vous un certain nombre d'informations relatives à la question. Ces informations ne serviront que le seul but d'une formation académique anonyme.

I. INFORMATIONS GÉNÉRALES ET PROFIL DE L'ENQUETÉ

1- Nom :

2- Sexe :

3- Age :

4- Lieu de l'enquête : , date de l'enquête :

5- Situation matrimoniale : marié(e) célibataire(e) divorcé(e) veuf(e)

6- Que faites-vous dans la vie ? (Cochez la case correspondante).

Étudiant (e) Fonctionnaire Autre

Commerçant (e) Sans emploi

7- Avez-vous un revenu mensuel ? Si oui précisez l'un des intervalles ci-dessous :

Ø 0 à 36.000 francs

Ø 37.000 - 65.000 francs

Ø 66.000 - 99.000 francs

Ø 100.000 - 150.000 francs

Ø Plus de 150.000 francs

126

II. CONNAISSANCE DES JEUX ET MÉCANISMES D'ENRÔLEMENT DES JOUEURS

8- Quels types de jeux d'argent connaissez-vous ?

Ø Les jeux au casino,

Ø Le poker, machines à sous,

Ø Les paris sportifs, courses de chevaux, loteries, tombolas,

Ø Le flipper, le babyfoot, les jeux vidéo,

Ø Le Ludo, dés, Carte, Dame, Bonneteau etc.

9- Auxquels préférez-vous jouer ? Pourquoi ?

10- À votre avis, quel sens peut-on attribuer aux jeux d'argent ?

Ø Moyen de gagner beaucoup d'argent

Ø Divertissement sans objectif de gain

Ø Obsession pour les PMU

11- Qu'est-ce qui selon vous, peut amener une personne à s'intéresser à ces jeux ? (Cochez la mention utile).

Ø Les publicités sur les affiches,

Ø Les émissions de jeux radiodiffusées,

Ø Les programmes télévisés portant sur ces jeux,

Ø Les fréquentations régulières des milieux de jeux,

Ø La proximité des points de jeux avec le domicile/ le lieu de travail etc.

Autre .

127

19- Connaissez-vous des gens qui ont perdu beaucoup d'argent en jouant ici ?

12- Depuis combien de temps pratiquez-vous ces jeux ?

13- Qu'est-ce qui vous motive à toujours participer à ce type de jeux ?

Ø Les petits gains réguliers,

Ø L'espoir de gagner une importante somme d'argent,

Ø Le désir de récupérer l'argent perdu dans le jeu,

14- Comment obtenez-vous de l'argent que vous misez dans ces jeux ?

III. DÉPENDANCE AUX JEUX D'ARGENT ET CHANGEMENT SOCIAL

15- Quelle est votre fréquence de participation à ces jeux ? (Cochez la case correspondante).

Ø Rarement ; en moyenne une fois par semaine,

Ø De façon régulière ; trois à quatre fois systématiquement par semaine,

Ø Tous les jours de la semaine et plusieurs fois par jour,

Ø Autre (à préciser).

16- Pensez-vous pouvoir arrêter de jouer à ce jeu si vous le désirez ?

17- Connaissez-vous des gens qui ont des conflits résultant de ces jeux :

Ø En famille, En milieu professionnel,

Ø En communauté, En société,

Ø Autres

18- Connaissez-vous des personnes qui ont réussi grâce aux jeux d'argent ?

128

20- Avez-vous des projets au cas où vous gagnerez à ce jeu ?

Oui Non

Si oui, lesquels ?

21- Êtes-vous au courant de certains comportements antisociaux en relation avec la

pratique des jeux d'argent ? Dites lesquels

22- Combien pouvez-vous miser dans ces jeux en moyenne par

mois ?

23- Combien obtenez-vous en moyenne en retour, après avoir joué au bout d'un mois ?

24- Pensez-vous qu'il existe aussi des élans de solidarité dans les lieux de jeux ?

Si oui, comment ?

Si non pourquoi ?

Je vous remercie.

129

ANNEXE III

GUIDE D'ENTRETIEN SEMI-DIRECTIF POUR LES GÉRANTS
D'ÉTABLISSEMENTS DE JEUX

Bonjour Monsieur/Madame ! Je m'appelle Essala Badel, dans le cadre de ma formation, j'entreprends en ce moment une recherche sur le thème : « jeux d'argent et changement social à Yaoundé », j'aimerais obtenir de vous un certain nombre d'informations relatives à la question. Ces informations ne serviront que le seul but d'une formation académique anonyme.

Nom :

Profession :

1- Quelle impression vous donnent les recettes financières enregistrées dans votre entreprise. En d'autres termes, les jeux d'argent sont-ils un marché prolifique ?

2- De façon générale, quel est le profil de votre clientèle ?

3- Quelles stratégies votre entreprise met en oeuvre pour attirer sa clientèle ?

4- À votre avis, pourquoi les jeunes sont-ils nombreux à s'adonner aux jeux d'argent ?

5- Quelles mesures mettez-vous en oeuvre pour prévenir d'éventuelles conséquences du jeu sur le plan social ?

Je vous remercie.

130

ANNEXE IV

GUIDE D'ENTRETIEN SEMI-DIRECTIF POUR PERSONNES RESSOURCES DE

L'ADMINISTRATION

Bonjour Monsieur/Madame ! Je m'appelle Essala Badel, dans le cadre de ma formation, j'entreprends en ce moment une recherche sur le thème : « jeux d'argent et changement social à Yaoundé », j'aimerais obtenir de vous un certain nombre d'informations relatives à la question. Ces informations ne serviront que le seul but d'une formation académique anonyme.

INFORMATIONS GÉNÉRALES DE L'ENQUÊTÉ

Nom :

Profession :

Poste occupé :

1- Quelle lecture faites-vous du foisonnement des opérateurs de jeux, qui se bousculent depuis quelques années aux portes du Cameroun, en vue d'obtenir un contrat de concession pour l'exploitation des activités dans les jeux d'argent ?

2- Les jeux d'argent sont-ils un secteur d'activité bénéfique à l'État camerounais ?

3- Au regard de l'engouement populaire observé autour de ces pratiques, en quel sens la prolifération des jeux d'argent peut-elle devenir un danger pour la société ?

4- Au niveau de l'administration, quelles sont les solutions envisageables pour réduire l'ampleur que prend ce phénomène dans les villes camerounaises et principalement à Yaoundé ?

Je vous remercie.

131

ANNEXE V

LISTE DES PERSONNES ENQUETÉES SUR LES JEUX D'ARGENT ET LE

CHANGEMENT SOCIAL

La liste suivante de personnes enquêtées est loin d'être exhaustive. Pour des raisons d'anonymat sur leur adresse, seuls leurs noms, ainsi que le minimum d'informations qui y figurent ont été rapportés par eux même lors du remplissage du questionnaire et pendant les entretiens.

No

Nom

Sexe

Âge

Niveau
d'instruction

Profession

Lieux
d'enquête

Date de
l'enquête

1

Ateba
Josiane

F

30

Baccalauréat

Agent
commerciale

Ékounou

12/12/2016

2

Biloko
Francis

M

33

BEPC

Commerçant

Ékounou

12/12/2016

3

Kemta
Thomas

M

42

BEPC

Agent
d'entretien

Mokolo

11/11/2016

4

Nana
Ismaël

M

17

4e année E.E

Elève

Ngoa-Ekelle

10/12/2016

5

Ella Ella
Joel

M

29

Licence

CPJA

DDL-
MINTOUL

13/12/2016

6

Mba Mba
Alfred

M

55

Licence

Administrateur civil

Service des
jeux

MINATD

14/12/2016

7

Nouade
Solange

F

37

CAP

Agent
commerciale

Hippodrome

15/12/2016

8

Zanga
Donatien

M

25

Baccalauréat

Sans

profession

Ngoa-
Ekelle

10/12/2016

10

Mbanga
germain

M

37

Baccalauréat

Instituteur
vacataire

Mvog-Ada

3/12/2016

132

11

Abanda
Narcisse

M

57

-

Mécanicien

Ekounou

18/11/2016

12

Messeba
Vincent

M

21

Baccalauréat

Étudiant

Ékounou

18/11/2016

13

Binelli
Arthur

M

24

-

Commerçant

Ékounou

18/11/2016

14

Ntamack
pauline

F

45

-

Ménagère

Ékounou

18/11/2016

15

Mbarga
Armand

M

28

BEPC

Sans

profession

Mokolo

11/11/2016

16

Ekani
Xavier

M

34

Licence

Sans

profession

Mvog-Ada

3/12/2016

17

Kouatchou
François

M

39

Probatoire
A4

Libraire

Mokolo

11/11/2016

18

Abdou
Lomis

M

29

-

Cordonnier

Mokolo

12/11/2016

19

Njeng
David

M

32

Probatoire

Préposé des
douanes

Ékounou

18/11/2016

20

Emeyene
Nathalie

F

40

Bacc +2

Agent
commerciale

Ngoa-
Ekelle

10/12/2016

21

Ndjock
Victorine

F

27

Probatoire
A4

Préposée de
kiosque

Ngoa-Ekelle

10/12/2016

22

Mbede
Anatole

M

32

-

Gérant de salle de jeu

Mvog-Ada

3/12/2016

23

Ebongue
Samuel

M

35

Licencié

Sans

profession

Ngoa-
Ekelle

10/12/2016

24

Okala
Robert

M

28

CAP

Sérigraphe

Mokolo

12/11/2016

25

Tchami
guillaume

M

41

BEPC

Transporteur à
moto

Mvog-Ada

3/12/2016

133

ANNEXE VI

VERS LA CRÉATION D'UN MINISTÈRE EN CHARGE DES JEUX D'ARGENT AU CAMEROUN

134

TABLE DES MATIÈRES

SOMMAIRE i

DÉDICACE Erreur ! Signet non défini.

REMERCIEMENTS iv

LISTE DES ILLUSTRATIONS v

LISTES DES ABRÉVIATIONS ET DES ACRONYMES vi

RÉSUMÉ vii

ABSTRACT viii

INTRODUCTION 1

1. Contexte justificatif du choix du thème 2

2. Problème de recherche 4

3. Problématique 5

4. Questions de recherche 8

4.1. Question principale 8

4.2. Questions secondaires 8

5. Hypothèses de recherche 9

5.1. Hypothèse principale 9

5.2. Hypothèses secondaires 9

6. Objectifs visés par la recherche 9

7. Intérêts de la recherche 10

8. Méthodologie de la recherche 10

8.1. Cadre théorique 11

8.1.1. Le constructivisme 11

8.1.2. L'approche dynamiste et critique 12

8.2. Techniques et outils de collecte des données 13

8.2.1. Délimitation du champ d'investigation 13

8.2.2. Échantillonnage 15

8.2.3. L'observation directe 18

8.2.4. La recherche documentaire 19

8.2.5. L'entretien semi-directif 19

8.2.6. Le questionnaire 20

9. Mise au point conceptuelle 20

9.1. Jeu d'argent 20

135

9.2. Changement social 22

10. Organisation du mémoire 23

CHAPITRE I : PANORAMA DES JEUX À YAOUNDÉ ET DESCRIPTION DU

PHÉNOMÈNE 24

I. ESQUISSE D'UNE TYPOLOGIE DES JEUX 24

1. Les jeux d'argent légalisés 26

1.1. Les casinos et les types de jeux autorisés 26

1.2. Les jeux en ligne 27

1.2.1. La loterie 27

1.2.2. Les paris sur les évènements 29

1.3. Les machines à sous 33

1.3.1. Le baby-foot 33

1.3.2. Le flipper et les jeux vidéo 34

2. Les jeux d'argent clandestins 36

2.1. Le « bonus Win » 36

2.2. La Playstation 37

2.3. Le bonneteau ou « Three cards » 38

2.4. Les jeux de la société d'en bas 39

II. LOCALISATION DES PRATIQUES DE JEUX D'ARGENT À YAOUNDÉ : UNE VISIBILITÉ MANIFESTE ET STRATÉGIQUE CONSTRUITE PAR LES PROMOTEURS

.40

1. Essai de description de la pratique des jeux d'argent dans les espaces clos 41

1.1. Le casino : propension à la dépendance et stigmatisation du lieu 41

1.2. Les jeux d'argent dans les bars 43

1.3. Les jeux d'argent dans les salles 44

2. Présentation du phénomène des jeux d'argent sur l'espace public 46

2.1. Les jeux d'argent dans les tripots de rues. 46

III. PERCEPTIONS ET STRATÉGIES D'ACTIONS MERCANTILISTES DES

ACTEURS À TRAVERS L'ARÈNE DU JEU 51

1. L'acteur institutionnel : les pouvoirs publics et la politique du jeu 51

2. Les promoteurs de structures de jeux et la stratégie de l'action sociale 55

3. Les joueurs et la logique d'un « loisir lucratif » 56

4. Les « katikas » et leur concours dans les pratiques de jeux d'argent 59

5. Les intermédiaires et leur rôle dans la facilitation des casinos et des PMU 60

136

CHAPITRE II : MÉCANISMES D'ENRÔLEMENT ET DE PARTICIPATION DES

ACTEURS AUX JEUX D'ARGENT 63

I. LES MASS-MÉDIAS ET LEUR RÔLE DANS L'INCITATION DES INDIVIDUS

AUX JEUX D'ARGENT 65

1. La publicisation des jeux d'argent : un pouvoir de coercition du joueur 66

2. La télévision et son pouvoir de séduction du joueur 68

3. La radio et son impact sur le comportement du joueur 71

4. Internet et la promotion des jeux d'argent en ligne 72

II. MOBILITÉ SOCIALE ET QUÊTE D'ANCRAGE ET D'AUTONOMIE DES

ACTEURS À TRAVERS LES JEUX D'ARGENT 73

1. Fréquentation des milieux de jeux et apprentissage social chez les désoeuvrés 73

2. Proximité des lieux de jeux et construction d'illusions du gain chez les commerçants 79
les marchés, les gares routières et les carrefours qui sont des lieux de forte concentration des

populations, l'accointance des lieux de jeux est un élément incitatif. 79

3. Conscription aux jeux d'argent : entre verrouillage du dedans et libération des passions

du dehors chez les salariés 83
CHAPITRE III :AMPLIFICATION DES PRATIQUES DE JEUX D'ARGENT ET

CHANGEMENT SOCIAL 89

I. LES TRANSFORMATIONS SOCIALES ENGENDRÉES PAR LA PRATIQUE DES

JEUX D'ARGENT SUR LA SOCIÉTÉ URBAINE À YAOUNDÉ 89

1. Dépendance aux jeux d'argent et rapports d'exclusion sociale 90

1.1. La détérioration du cadre de vie familial du joueur et ses corolaires 92

1.2. De l'obsession du jeu à la déchéance sociale du joueur 96

1.3. Jeux d'argent et délinquance sociale 98

1.4. Jeux d'argent et émergence d'une pensée à court terme 99

1.5. Vers une société de consommation des jeux d'argent à Yaoundé 101

2. De la configuration du lien social à travers le jeu 103

II. LES NON-DITS DE LA PROLIFÉRATION DES JEUX D'ARGENT À YAOUNDÉ 105

CONCLUSION 109

BIBLIOGRAPHIE 117

ANNEXES 123

TABLE DES MATIÈRES 134






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"Des chercheurs qui cherchent on en trouve, des chercheurs qui trouvent, on en cherche !"   Charles de Gaulle